Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 8
«Dès que je fus installée, je pensai à toi. J'ai bien toujours mon album, mes crayons, mais je ne fais rien. Tout de suite l'idée que tu ne sais pas où je suis, que tu me cherches, que tu souffres, mon amour, m'empoigne et c'est fini. Mais jamais, d'ici, je ne pourrai te faire parvenir quelque chose. Nous sommes à trois lieues de la poste; nous ne pouvons pas faire ce chemin-là avec Buffalo, et il ne faut pas songer à d'autres moyens. André, figure-toi que je pensais à beaucoup de choses de ce genre, bien chaudes dans le fond du coeur et bien tristes et j'étais à demi étendue sur mon tertre, et je m'étais mise à te parler tout bas, ce qui est bien enfantin, n'est-ce pas? mais tant pis! quand M. A... monta de mon côté par un sentier à travers champs et allant à la ferme dont je t'ai parlé des choux, des carottes et des asperges. C'est drôle, je le voyais bien venir et ça ne me dérangeait en rien; j'étais avec toi et il me semblait que je ne pouvais pas te quitter pour personne. Ça me rappelait justement notre rencontre du Luxembourg et ça ne m'impressionnait pas davantage. Tu me diras qu'aujourd'hui je ne courais pas grand danger et que je pouvais bien me permettre de jouir paisiblement de ta compagnie vis-à-vis de ce monsieur. Je regardais en face de moi, assez fixement, mais je le voyais qui approchait. Il me semblait qu'il était bien apparent que je t'aimais, que n'importe qui s'en fût aperçu à ce moment-là, et c'est le seul vrai plaisir que je me sois donné depuis que je suis ici. Je continuai d'être avec toi, avec mes yeux. Il vint si près qu'il ne pouvait faire autrement que de remarquer ma songerie et le genre particulier qu'elle avait et qu'un homme doit bien reconnaître. Je vis qu'il hésitait à me troubler; il retint son pas et déjà il se retournait avec précaution. A ce moment, Buffalo partit et sans aboyer lui alla lécher les mains. Je pensai que c'était suffisant; je poussai un petit «ah»! et fis un gros mensonge en lui disant que je ne l'avais point aperçu. Il mentit de même, mais c'était de la politesse, et il me parla comme s'il ne s'était point avisé le moins du monde que j'étais là, à demi-couchée et rêvant d'une manière bien opiniâtre pour une jeune fille. Il ne me fit aucune question, aucune allusion indiscrète; il ne me parle jamais que de choses générales, et de sa part, c'est très bien.
«Je ne doute pas qu'il ne sache à présent que j'aime quelqu'un, et il a trop de logique dans l'esprit pour ne pas conclure que c'est toi, après ce qu'il a entendu dire de notre rencontre à Venise, de tes visites ici, et de l'interruption de tes visites. Alors, avoue, mon amour, qu'il faut avoir bien du toupet pour ne pas cesser d'avoir des vues sur moi; car il n'a pas cessé, j'en suis assurée maintenant; il procède habilement, voilà tout. Mais cela prouve qu'il ne m'a point reconnue à ton bras, quoique ce soit la chose la plus étonnante.»
* * * * *
20 avril.
«Tout le monde a dit bien des bêtises, ce soir, mon André, en écoutant les rossignols du parc; excepté M. A. qui ne donne pas plus d'attention à ces choses-là que si elles n'existaient point du tout. Figurez-vous, après le dîner, la nuit venue, une grande terrasse à balustrade qui surplombe d'assez haut le parc. Il y a autour de la maison des acacias qui sont en fleurs depuis quelques jours et qui embaument. Dans le parc, ce sont des arbres tout à fait vieux pour la plupart et de dimensions colossales, et il y a de larges allées qui s'enfoncent tout droit là dessous et qui sont de l'effet le plus bizarre, au clair de lune. Tout cela est beau et sent extrêmement bon, les marronniers, les cytises et les lilas étant fleuris. On va s'asseoir sur cette terrasse. Pour moi je vous dirai que cela a quelque chose qui m'écrase ou m'étouffe, qui est tout de suite trop fort à supporter. J'ai peur que vous ne m'accusiez de dire aussi, moi, des bêtises, mais je vous assure que cela me produit cet effet-là. Il est vrai que tout cela est mêlé de la pensée de vous et je me perds dans les raisons de ce que je sens. Les rossignols s'appellent et se répondent de très loin; et il y en a qui ont des cris, de vrais cris qui éclatent tout à coup dans le milieu d'une phrase douce et jolie comme une parole amoureuse. Ça vous soulève le coeur, ces appels de loin. Je me souviens d'un mot que vous m'avez écrit, un jour, et qui m'avait fait je ne sais quel mal «heureux» si l'on peut dire, mais c'est ainsi qu'il faudrait appeler presque tout ce qui vient de vous. Vous souvenez-vous? vous demandiez mélancoliquement ce que deviennent les élans d'amour et les belles pensées qui ne parviennent pas, ou bien qui n'ont pas été formulés, et «les appels des amants qui meurent dans la distance!...» Ah! mon amour! est-ce ici le cas? Quand le rossignol a modulé sa phrase qui se termine par une note puissante qui s'en va par-dessus les arbres implorer l'autre rossignol lointain, on se demande si l'autre est là encore, s'il va entendre, s'il va répondre; il y a quelquefois un assez long intervalle, on est tout suspendu. Enfin cela vient; est-ce du fond du parc? est-ce du bois qui est hors les murs? c'est si loin, si loin! Ça fait un bien inouï! Voilà-t-il pas que je me suis mise à sangloter, mais là, en plein, à gros bouillons, sans pouvoir me contenir, sans penser à me cacher. C'était trop plein; ça débordait. Je suis bête, mon ami, n'est-ce pas? On me l'a assez dit: ne me le dites pas, vous! Mon Dieu! ce que j'ai pleuré; non vous ne vous faites pas idée; c'était un déluge; un bonheur; je voulais pleurer davantage! Mon André! mon André!
«Ça a été une scène! comme vous pouvez l'imaginer. Maman s'est fâchée tout rouge; m'a secoué le bras; m'a dit de m'en aller me cacher bien vite et que c'était honteux à mon âge de pleurnicher comme une enfant et sans raison. Papa m'a dit encore une fois que j'étais une petite sotte; on finira par le savoir, je pense. Le père de M. A., qui est un bien brave homme, faisait tout le possible pour s'informer de ce que j'avais. Il n'y avait que M. A. qui ne disait rien et grand'maman dans son fauteuil, qui levait les bras au ciel comme si elle avait vu un grand malheur.
«Je suis montée vite dans ma chambre, assez honteuse tout de même, quoique tout cela soit bien involontaire. Quand je fus un peu calmée, je revins m'accouder à la fenêtre qui donne au-dessus de la terrasse. Tout le monde y était encore, et sans bien comprendre ce qu'on disait, j'ai entendu que l'on parlait de moi, car on prononçait les mots de «romanesque» et de «sentimentalité» dont on avait l'air de se moquer suffisamment. Il n'y eut que M. A. à ne pas plaisanter et il dit que «cela était naturel et suivait un cours régulier». Cet homme-là m'exaspère plus que ceux qui peuvent se moquer de moi; mais il me fait peur. J'ai idée qu'il doit voir si net, si clair en toutes choses, que je suis gênée devant lui. Enfin, n'est-ce pas qu'après avoir été témoin de ma grande songerie de l'autre matin et de la scène de ce soir, il sait bien que j'ai le coeur un peu malade? et il sait bien que ce n'est pas lui qui me cause cette indisposition? Et il dit froidement que cela est tout naturel, et il compte m'épouser, oui, oui, je suis sûr qu'il y compte; il a arrangé ça comme des intérêts ou une prime à toucher dans un laps de temps... C'est épouvantable!
«Je suis brisée, rompue; je vous dis adieu, mon amour, ah! comme j'aurais besoin de te voir!»
21 avril.
«Toute une histoire, dès ce matin chez grand'maman. Elle fait appeler maman et lui explique par toutes sortes de gestes et de signes cabalistiques sur le papier, comme elle en peut faire, la pauvre chère vieille, avec sa main tremblante, que c'est tout de même bien imprudent d'aller ainsi à l'encontre de mes sentiments. Je vous ai dit que l'on ne peut faire allusion à mes sentiments sans provoquer des sourires, parce que je ne suis pas d'âge, paraît-il, à en avoir de sérieux. Maman sourit: mais grand'maman se fâcha. «Vous ne voyez donc pas, dit-elle, que le «coeur de cette petite déborde?...» Maman demanda: «Pour qui donc?» Grand'maman qui faisait des yeux terribles, écrivit votre nom. J'ai ramassé et je conserve le bout de papier. «Mais, dit maman, elle ne l'a pas vu depuis bientôt six mois!...» Grand'maman qui a été amoureuse dans son temps, leva les épaules si haut, si haut, que cela ne lui était certainement jamais arrivé. Maman eut l'air de tomber des nues.
«C'est une bien bonne femme que maman, je vous assure; seulement il lui faut des choses extraordinaires pour lui ouvrir les yeux. Quand elle a vu à ma figure, et comme je me jetais dans ses bras, qu'elle n'avait pas besoin de me demander si ce que grand'maman avait dit était vrai, elle a été très touchée; elle m'a embrassée bien tendrement, et ça m'a fait du bien.»
«Maman, qui n'aime pas les scènes, m'avait renvoyée tout de suite après cette petite effusion et j'ai passé la matinée à regarder, de ma fenêtre, la pluie tomber sur les arbres du parc. Je ne fus jamais si hébétée que pendant les deux grandes heures qui s'écoulèrent. Vous savez, mon ami, que je ne perds pas trop la tête, d'ordinaire, lorsque je sens que les choses qui me tiennent à coeur sont encore en mon pouvoir et que, même au risque de me casser quelque chose, je puis agir sur elles, à moi seule et sans m'empêtrer dans les jambes de quelqu'un. Mais, avez-vous senti le trouble qui vous vient, d'éprouver que d'autres sont tout à coup mêlés dans vos affaires et qu'il faudra désormais procéder de concert? Est-ce un soulagement? une déception? Pourtant, mon André, je ne pouvais que souhaiter cette intervention nouvelle. Je la désirais, l'appelais de tous mes voeux. Et me voilà abattue comme si tout m'échappait; je n'ai plus de ressort; j'étais tendue par mon secret, et en l'avouant quelque chose s'est brisé. Si on ne m'aide pas, me voilà dans un bel état! Que sortira-t-il de tout ceci? Mon pauvre amour bien-aimé, je suis pour le moment molle comme un chiffon. J'attends... qui? quoi? Je n'en sais rien. Est-ce le temps aussi, cette pluie sur les feuilles luisantes des lilas, cette pluie à grosses gouttes qui retombe des grands arbres continuellement, même après l'averse et quand un rayon de soleil vous fait croire que le beau temps est revenu. Vous ne savez pas combien ces petits toc, toc, toc sont navrants; combien on est agacé du mouvement infatigable de chaque pauvre feuille qui les reçoit, se ploie, s'égoutte, se redresse et recommence. Et tout ça sent quelque chose qui fait mal sans être pourtant désagréable. Il y a, dans les arbres, des petits cris d'oiseaux effarés. Et puis enfin, quelque chose que je ne saurais vous dire et qui est sans doute ridicule, c'est que la campagne sous la pluie paraît être un désert lointain, lointain... Il me semble à présent que le soleil de ces derniers jours m'emportait un peu vers vous, et m'apportait aussi de vous un peu, comme si ses rayons charroyaient aisément les âmes. Le temps sombre, la pluie: tout est interrompu; plus de ces voyages aériens comme en faisaient les fées et qui ont peut-être bien un peu de vrai, à moins que je ne sois folle tout à fait!
«Ah! mon cher amour, ne riez pas de la misère de mon coeur!»
Le soir.
«Je vous écris dans mon lit, et au crayon, mon cher bien-aimé, car ça ne va pas très bien. J'avais même peur qu'on ne me laissât pas seule un instant; enfin j'ai éloigné la femme de chambre et je suis avec vous, là, André. Voilà tout ce qui s'est passé:
«Après le déjeuner, maman me dit: «Marie, mets tes galoches!» Ces galoches sont des semelles de bois qu'une simple traverse de cuir retient sur le pied et que l'on distribue ici aux invités les jours de pluie pour aller se promener durant les éclaircies. Maman mit aussi ses galoches, et, munies chacune d'un grand parapluie, nous voilà parties sous les arbres qui s'égouttent. Nous sommes longtemps à ne rien nous dire; nous arrivons à la grille, au bout du parc, sans avoir seulement ouvert la bouche. Ah! voilà les moments où je ne suis plus brave du tout: c'est quand je sens que l'on va se dire des choses très graves dont on ne prévoit pas trop le sens et que l'on a l'air de tourner sa langue afin de ne pas se compromettre, et qu'on n'en finit pas! Je grelottais; je me sentais toute blanche. Maman ne fut pas longue à le remarquer. Elle haussa les épaules et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible de se mettre dans des états pareils!» Et comme elle a toujours sur soi des foulards pour moi, elle m'en couvrit jusqu'aux oreilles, de sorte que je me trouvai faite à peu près comme à Venise, les galoches à part. Mais je vis que ce petit prétexte de gronderie soulageait maman en lui fournissant une entrée en matières. Nous avions quitté le parc depuis plusieurs minutes et nous allions sur une route bordée d'amandiers. Maman insista sur «les états où je me mettais».
--«Enfin, dit-elle, depuis le temps que ça dure, tu ne pouvais pas me parler?...
--«Mais maman!...
--«Mais maman! Mais maman!» il est bien l'heure de dire cela à présent!... Si vous n'aviez pas gardé pour vous vos secrets, mademoiselle, ou pour votre grand'maman qui n'en peut mais, la pauvre femme! nous aurions pu éviter les désagréments de vos explosions en face d'étrangers!...
--«Mais maman! ne vous ai-je pas tout dit quand vous m'avez interdit de vous reparler jamais de ce sujet? Quant à grand'maman, ce n'est pas moi qui...
--«Et qui donc alors?...
--«Elle a tout deviné!
«Je me suis bien repentie d'avoir dit cela à maman, ce qui avait l'air de lui reprocher de n'avoir pas vu aussi clair dans mon coeur que l'a fait grand'maman. J'allais me jeter à son cou, lui demander pardon, quand je m'aperçus qu'elle se piquait d'une autre sorte que celle que j'avais craint. Elle me dit qu'elle voyait clair depuis longtemps, aussi bien que grand'maman; qu'elle espérait, toutefois, en combattant mes desseins par la froideur, me les faire abandonner; qu'enfin cette tactique ayant mal réussi, il fallait songer à une autre... Elle sourit en prononçant ces mots et me regardant à la dérobée. Mon coeur battait fort, je crus comprendre que l'autre tactique était de me laisser vous ouvrir les bras. Je ne sais pourquoi je voulus regarder la route à ce moment-là: il y avait un petit bouquet de pins à droite, et sur la gauche la brouette du cantonnier avec des outils, son panier, son gilet à manches. Je me dis: «C'est devant cela que mon sort va se décider.» Maman vit bien que je changeais de couleur et de visage. Je ne sais si elle avait préparé d'avance ce qu'elle me dit, ou bien si elle l'improvisa tout à coup à cause de l'état où j'étais.
--«Puisque c'est ainsi, dit-elle, que ton monsieur André se mette dans les affaires et fasse comme M. Arrigand: quand il aura fait une fortune capable d'assurer ta sécurité, ton père ne dira peut-être pas non.
«Mon ami, vous savez qu'il y a des occasions où l'on dit vulgairement que les bras vous tombent. Eh bien! je me demande comment les miens me sont encore attachés. Mais il ne faut pas en vouloir à maman qui a dit cette chose le plus naturellement du monde, et elle eût cru bien sincèrement avoir sacrifié sa fille si elle eût parlé autrement. Je mis mon essoufflement sur le compte de la route qui montait un peu et je dis à maman que je ne pouvais pas aller plus loin. Nous revenions sur nos pas, mais je ne me sentis pas plus capable de descendre que de monter.
«Je sentais par tout moi un froid, comme cela ne m'est encore jamais arrivé. Je vis passer votre chère figure, mon amour, et il me semble que je vous prononçai: adieu! Après, je n'eus plus qu'une idée: arriver jusqu'à la brouette du cantonnier qui était à une dizaine de pas. Là, je tombai comme un malheureux paquet.
«Je ne perdis pas connaissance; ce n'était qu'une grande faiblesse; j'étais simplement anéantie; je ne pouvais ni faire un geste, ni dire un mot. Je vis ma pauvre maman qui se démenait, appelait au secours, levait des bras désespérés. Des gens sortirent d'une ferme qui n'était pas très éloignée et j'entendis ouvrir et refermer la grille du parc, derrière moi, par quelqu'un qui accourut: c'était Monsieur A. Il est toujours muni de tout. Il avait je ne sais quel sel qu'il me fit respirer. C'était un fait exprès que je fusse secourue par lui quand je me sentais mourir par vous, mon cher amour. Il m'installa dans le fond de la brouette et, prenant les deux bras, il me voitura doucement à la maison, de son air tranquille, jamais étonné. Je ne fis pas d'opposition; je n'éprouvais même aucune rage de cette aventure: j'étais inerte tout à fait. Papa fumait son cigare sur la terrasse; il aperçut notre équipage et, croyant que c'était un jeu, se mit à rire bruyamment.
«Bonsoir, mon bien-aimé, je ne peux plus écrire: j'attache ce petit papier dans une grande mèche de cheveux que je tiens sur mon coeur à même. Je suis bien exténuée; mais je t'aime!»
3 mai.
«Mon ami, tu vas avoir de mes nouvelles! Ah! mon Dieu! je ne veux pas penser que depuis si longtemps tu attends, sans savoir seulement dans quelle partie du monde est ta Marie-des-Fleurs. Je ne te dis pas: penses-tu encore à moi? parce que je suis sûre que tu penses à moi: ce n'est pas de la présomption de ma part, non, mais je le sens, j'en suis certaine comme de mon amour même. Eh bien! tout le petit paquet que j'ai porté sur moi à mesure que je l'ai grossi de mon griffonnage, tu l'auras demain au plus tard. J'aurais voulu te voir avant; mais je ne te verrai pas encore tout de suite... Comment? Pourquoi?... Parce que? Attendez un peu, monsieur l'impatient!
«Mon chéri bien-aimé, nous partons d'ici, ce soir; nous coucherons à Paris où nous ne passerons guère qu'un jour ou deux... Allons! ne criez pas! Vous n'êtes pas content?... Un jour ou deux, disais-je, à faire quelques emplettes et préparer nos malles... Voyons! pas de grands gestes, ni de mauvaise mine, monsieur le grincheux!... Vous pensez bien que je n'aurai jamais le temps de pousser jusque chez vous; du moins, je ne serai jamais assez longtemps seule, d'autant plus qu'on ne me lâche pas parce que j'ai tout juste la force d'un de ces petits poulets naissants comme il y en a ici de si gentils. Savez-vous bien que j'ai été malade depuis quatre jours, après mon aventure de la brouette; que je n'ai pas quitté le lit; que j'ai eu la fièvre; que j'ai vu le médecin, celui d'ici et le nôtre qu'on a fait venir de Paris; et ces messieurs n'ont point fait une fameuse figure en me voyant, si bien que j'ai cru un moment que c'était fini; et ça m'aurait été bien égal si vous vous fussiez trouvé là. Mais je ne voulais pas mourir ici! Je me suis cramponnée. Enfin me voilà debout, si on peut dire! J'ai une figure de papier mâché; je suis maigre et vilaine: non! j'aime autant ne pas pouvoir aller vous voir... Je passerai seulement dans vos environs, ça me fera un plaisir, et puis je repartirai... loin de Paris... loin de vous!... comme ça, de gaieté de coeur!--Combien de temps?--Longtemps j'espère!--Où?--Tout à fait loin!--Avec qui?--Avec maman qui me garde de près dès qu'on est en voyage!--Pas moyen de correspondre?--Aucun, monsieur!
«Ah! mon amour! mon chéri! mon André! mon bien-aimé! Suis-je assez méchante? Et ne vois-tu pas que je ne peux l'être ainsi, que parce que j'ai l'espoir d'être heureuse, et ne sais-tu pas la seule façon que j'aie d'être heureuse! Ah! donne que je t'embrasse... tu as pleuré, oui tu as pleuré, ça se voit; je ne veux plus quitter tes yeux; je veux les voir tous les jours; tous les jours te presser la main, tous les jours t'entendre et me guérir par le son de ta voix; épier à côté de toi tous tes frissons secrets; écouter tout ce qui chante en toi, mon amour! Oui, oui! Je ne suis pas folle; je dis bien: je te donne rendez-vous!
«Le médecin, qui est un grand savant, a trouvé que le meilleur remède à mon mal--puisque j'ai un mal--était de changer de climat. Il a ajusté ses belles lunettes; il a donné une chiquenaude à une grosse sphère qui était là; je me demandais où ce diable-là allait me faire sauter. Enfin il a conclu que l'Italie m'était favorable par son mérite propre autant que parce que un peu de notre sang, dans la famille, est de là. Maman toute seule m'accompagnera; papa est en train de «brasser» de si magnifiques affaires avec monsieur A. que je ne doute pas, à notre retour, de les trouver l'un et l'autre dorés jusqu'aux sourcils. Allez, dare-dare! mon André! faites vos malles; vous aussi vous avez des travaux très sérieux à exécuter en Italie; il faut que vous soyiez à Florence dans huit jours. Filez tout droit; nous ferons, nous autres, quelques haltes, probablement, à cause de la fatigue. Nous nous rencontrerons un matin au couvent de Saint-Marc. Maman aura un coup violent à vous trouver là, mais je vous réponds que vous serez bien accueilli et qu'il n'y a plus rien que maman ne soit prête à me concéder depuis qu'elle a vu un instant qu'elle pouvait me perdre. Dieu, qui nous bénit, dites-vous, fera le reste.
«Le beau soleil est revenu; l'air transporte les fées; mon âme s'en va par dessus les arbres et les chants d'oiseaux jusqu'à toi, mon cher aimé. Ah! sens-tu, dis, sens-tu que quelqu'un est à toi?
«MARIE-DES-FLEURS»
V
Je ne fis qu'un bond de Paris jusqu'à Florence. Etait-elle là déjà? Allais-je la rencontrer tout à l'heure, en sortant, dès les premiers pas sur le Lungarno? Etait-elle de l'autre côté de la cloison d'hôtel? Les pas, le bruit léger que j'entendais, étaient-ils d'elle? Ou bien, au contraire, n'était-elle pas partie? N'avait-elle pas été trop faible pour quitter Paris? Etait-elle malade en quelque ville où j'avais passé à toute vapeur? Allais-je continuer ici d'attendre, d'attendre toujours comme je faisais depuis quatre semaines?
Et si je la voyais, n'allais-je pas tomber? La tension de mes nerfs brisée, je m'imaginais que j'allais m'affaisser en un état d'épuisement qui lui ferait pitié; je m'enfuirais confus de ma faiblesse.
Je tremblais en ouvrant ma porte; je me disais que le premier visage que j'apercevrais serait celui de Marie. Je ne pouvais rester tranquille. Les tressauts de mon coeur m'inquiétaient; il me semblait que je me brûlais et consumais sur place et que, lorsque Marie viendrait, il serait trop tard. J'étais tenté par des puérilités superstitieuses de malade: j'attribuais à tel geste, à telle démarche une influence sur les événements. Je fus presque bien aise de ne pas la rencontrer. J'aimais mieux tarder un peu; je prendrais des forces; ce soleil et cette ville aimable allaient me donner de l'équilibre. Je m'adossai à la balustrade du quai Lungarno-Amerigo-Vespucci, pour regarder les voitures allant aux Caccines. Puis l'agacement de dévisager toutes les femmes, la crainte de laisser passer Marie inaperçue, la crainte aussi de la voir tout à coup, me brisèrent les jambes et m'entourèrent les yeux d'un petit cercle de courbatures. Je voulus m'aller reposer aux jardins Boboli, dont la sombre tache verte, sur la colline, m'attirait; mais quand le cocher me demanda où conduire ma seigneurie, je lui dis: «Où vous voudrez!... Suivez les autres.» Et je passai une heure ou deux dans la monotonie des allées des Caccines, la main sur les yeux, me défendant maintenant de voir, de peur de reconnaître quelqu'un dans ces voitures.