Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 7

Chapter 73,803 wordsPublic domain

--Est-ce vrai! Mais je n'en sais rien, moi, mon ami!... Pour moi, tant pis! Je vais tout droit à ce qui me paraît le meilleur. Je ne vois rien au-dessus de vous. Je suis à vous.

--Merci, ma chère aimée! C'est moi, voyez-vous, qui ne suis pas digne du sacrifice que vous me faites...

--Mais, je ne fais point de sacrifice: il y a seulement des choses qui m'avaient paru importantes et qui me paraissent à présent sans valeur vis-à-vis d'autres choses qui sont nées et que je ne soupçonnais pas. Celles-ci sont toutes seules devant moi; les autres sont tombées...

--Hélas! Marie, rien ne tombe si complètement; je le sais et je voudrais bien ne pas le savoir, ce qui me permettrait de goûter plus délicieusement avec vous le moment où on oublie!... Pauvre chère adorée! vous oubliez _ici_, à cause de la secousse qu'il vous faut pour y venir; mais je sens bien que vous êtes encore reprise _là-bas_, quand vous n'êtes pas près de grand'mère... Avouez que vous êtes encore quelquefois «patraque» et je comprends, allez! tout ce que ce mot contient de misère sous son apparence anodine! Je suis sûr que vous êtes souvent très malheureuse par moi!...

--Non! pas depuis que je me suis persuadée de la petitesse de tout ce qui n'est pas vous, votre manière de comprendre et d'aimer. Tout le reste m'apparaît de la plus grande vulgarité; je n'y fais pas attention. D'ailleurs je n'ai plus le temps de me laisser reprendre par ailleurs, je suis continuellement en vous, avec vous. On me dit que j'ai l'air d'une folle, que j'ai l'air souvent de parler à quelqu'un. Savez-vous comment on m'appelle! Bernadette de Lourdes! J'ai des visions! Je vous vois!

--Pauvre chérie!

--Adieu, adieu! l'heure est passée! adieu!

Et voilà qu'elle a déjà gagné l'escalier où elle sait bien que nous allons nous éterniser. Nous nous disons adieu; elle descend; puis elle remonte; je descends quelques marches avec elle; j'essaie de remonter; mais je ne peux me séparer d'elle encore: nous revoici ensemble un ou deux étages plus bas; des bruits derrière les portes nous font frémir; nous rions; enfin c'est fini et nous nous penchons, nous éloignant chacun de notre côté, dans cette cage d'escalier, où désormais, quand je suis seul, montant ou descendant, je me penche, cherchant ses yeux!

* * * * *

Je rentrais alors chez moi. Mon premier mouvement était de courir à la fenêtre et d'entr'ouvrir les persiennes pour la voir encore. Sur la place ensoleillée, sa toilette de printemps, sa jolie grâce émue, le détour de sa tête vers ma fenêtre et son parfum demeuré là, ce grand amour fuyant, cette image adorée que je ne verrais plus d'ici des jours et des semaines peut-être; enfin l'angoisse du lendemain qui attendait cette enfant, du réveil de ce rêve; tout cela m'emplissait le coeur et l'esprit comme un dégorgement soudain de sources multiples et bouillonnantes qui formaient dans l'anse étroite de mon âme un remous trop violent; la tête me tournait, je tombais sur le divan où Marie s'était assise et je bénissais le trouble qui m'empêchait d'envisager l'avenir...

Je me réveillai un jour en face de la figure du Jean-Baptiste, de Vinci, et ma première pensée fut de retourner cette image. Elle avait incommodé Marie, la première fois qu'elle l'avait vue. J'avais ri de l'enfantillage de Marie; mais aujourd'hui, j'avais plus peur qu'elle de ce sourire et de l'éclat de cette clairvoyance. Amants! ne gardez pas chez vous ce témoin; vous aimez à vous garantir de la lumière de midi; mais vous n'éteindrez pas ce sourire-là!

Je passai des jours dans un aveuglement complet aux choses du monde, aux considérations du présent, aux menaces de l'avenir, absorbé tout entier par la pensée de mon amour auprès de quoi tout était vain. Mes papiers étaient jaunis, ma plume rouillée, mon encrier tari, ma pensée morte. J'avais renoncé à me présenter aux concours du Conseil d'Etat, ce qui avait été le but de toutes mes études depuis des années. Mes professeurs comme mes amis avaient cessé de s'occuper de moi. L'année suivante je devais être atteint par la limite d'âge et c'était ma vie compromise.

Le propre de mon état était d'ignorer totalement la possibilité d'un lendemain. Marie et moi, nous allions partout, à découvert, comme nous l'avions fait au Jardin du Luxembourg. Elle avait trouvé pour sortir, pendant toute une saison où sa mère fut souffrante, des prétextes d'une ingéniosité stupéfiante. Nous fuyions aux environs de Paris, surtout à Versailles dont le parc nous abrita souvent. Il n'y avait presque pas de jour où nous ne nous donnions rendez-vous! rendez-vous comme des amants, nous moquant désormais des mots comme des assimilations les plus odieuses. Cependant nous n'étions pas amants; nous avions à peine songé à l'être. Nous nous aimions trop!

Ma main tremble au seul rappel de cette volupté. Le monde n'existait plus, ou, du moins, il n'en subsistait que la petite excitation aiguillonnante et affolante. Nous passions comme dans une féerie, un rêve. Rien ne nous a troublés; jamais nous n'avons vu une personne de nos connaissances nous barrer le passage de ses yeux étonnés; nous avons passé comme des soldats heureux à travers cette sorte de mitraille ennemie. Un dieu était avec nous. Notre amour rayonnait sur nos visages; nous nous sommes quelquefois embrassés dans la rue, comme les pauvres.

* * * * *

Avril.

«Nous voilà séparés pour plusieurs jours, ma bien-aimée! C'est possible! Il y a au monde des forces qui nous peuvent séparer! Cela m'étonne; je n'y suis plus fait; n'ai-je pas vécu, dis, de longs jours avec toi! Toi, mon cher toi! mon amour!... Je continue d'errer; je retourne où nous avons été ensemble. Je te porte; je te promène partout où je vais. Croiras-tu que je suis passé tout près de toi ce matin? J'ai été m'asseoir dans ce petit square Lamartine près de la statue du poète que tu aperçois de chez toi; tu aurais pu me voir. Qu'est-ce que je faisais là? C'est toi qui me le demandes? Je t'aimais. Pourquoi là? C'est absurde; mais nous avons l'âme remplie d'absurdités pareilles. Je t'avouerai que l'autre jour, quand je suis allé t'attendre dans l'île, j'étais passé là et m'y étais arrêté longtemps à attendre l'heure que j'avais un peu devancée; et je m'étais dit que je reviendrais t'aimer là. Il n'y a personne: il y a quelques arbres verts et les autres ont des bourgeons tout en train d'éclater; dans huit jours les marronniers seront en fleurs. De temps en temps, des cavaliers et des amazones passent sur l'avenue. Enfin il y a le cher grand homme qui rêve et dont l'ombre est douce aux amants.

«De là je suis retourné en pèlerinage dans notre île. Pas un chat, tout comme lors de notre matin. Je me suis promené dans le petit bois, je me suis assis, je me suis couché au bord de l'eau: j'ai suivi les canards et les cygnes. Je t'ai aimée. Je t'ai aimée! ah! de cette tendresse, tu sais, qui fait que l'on s'étonne de ne voir pas tout fondre autour de soi, même les pierres.»

10 avril.

«Vraiment! je goûte à présent, je m'enivre sans réticences. Ce je ne sais quoi qui vous retient un temps, qui vous empêche de vous livrer tout à fait a disparu dans l'envolée qui m'emporte. Ah! faut-il que je t'aime, pour t'aimer de cette manière. Oui, Marie il y a quelque chose de magnifique entre nous! As-tu senti, dis, cette divine lumière qui nous entoure quand nous allons nous séparer et que nos yeux s'attachent? Nous dont l'amour s'affirme par les yeux! Ah comprends-tu? C'est d'aimer autre chose plus encore que nous-mêmes, que nous sommes fous, que nous sommes transfigurés! C'est d'aimer l'amour incomparable que nous nous sommes fait avec ce que nos êtres peuvent contenir de beau, de sublime et je ne crains pas de dire, d'éternel. Tout passera, mais la qualité de notre amour aura fondé un culte au dedans de nous, contre quoi rien d'humain ne prévaudra jamais. Oh! je voudrais que tu fusses bien persuadée, ma chère âme, de la vérité de ce que je te dis là, dont tu ne te rends peut-être pas bien compte; je voudrais te savoir à genoux devant cette chose inqualifiable, faite des parcelles de divin germées en nous, et qui plane, auréolée, au-dessus de nos têtes. C'est ainsi que j'accepte tes hommages et tes mots d'adoration et tes belles prières! Adorons notre amour! Préférons-nous à nous-mêmes cet amour. Il me semble, par moments, que tu pourrais être jalouse de mon amour pour notre amour... Comprends-tu?»

Lundi soir, 11 heures.

«Soirée délicieuse encore, celle-ci, soirée qui précède ta venue. Je t'attends demain! T'attendre!... Et je cherche à me reporter aux autres soirées; je me demande comment j'ai fait, les soirs où je ne t'attendais pas; comment je ferai aussi demain soir! Il faut bien que ces soirs-là je m'absente de moi-même ou m'hallucine de ta présence, sans quoi je ne vivrais pas! je serais trop malade de ton éloignement. Je ne sais comment la vie se passe; mais il y a des moments, en vérité, qui font douter que l'on vive aux moments qui ne leur ressemblent pas.

«Je t'attends, mon amour. Voici: la nuit va s'en aller doucement, le jour viendra et je m'approcherai de cette fenêtre où me monte en ce moment la caresse de l'ensommeillement de la ville; et tu seras là; je t'apercevrai, ma grâce, mon printemps, des fleurs à la main, ton chapeau, ta robe, tes yeux et ton âme en fleurs, passer sur cette place réveillée et venir à moi! Je veux te sentir d'avance; tu sais que mon coeur bat comme à une petite fille malade, et que je te vois; oh! je te jure que je vois chacun de tes mouvements dans l'escalier! j'entends le frou frou menu de ta robe, ta robe claire. Ah! je ne sais pourquoi tes robes claires me font défaillir. Tu me fais presque peur; je me dis que je n'oserai jamais toucher cette fraîcheur, appuyer ma main contre ta taille ou ton épaule et t'embrasser. Ah! je t'embrasse!... chère chose délicate et frêle!... Non! non! c'est curieux; la réalité vous donne des forces, vous permet de résister, en vous éparpillant l'attention sans doute, à des impressions et des secousses si violentes ou bien si terriblement ténues, que la seule imagination ne vous fait pas tolérables... Ah! ma chérie, ma bien-aimée! Nous nous aimons si bien! si beau!»

Mardi matin, 10 heures.

«Tu ne sais pas ce que c'est que de t'attendre quand tu dois être sur le point d'arriver! Ce n'est plus la douce patience de la veille qui repose comme un rêve jusqu'au matin. C'est de la fièvre, c'est un temps entrecoupé de tout petits morceaux brûlants, ennemis les uns des autres, l'actuel furieux contre le précédent auquel il reproche de l'avoir engendré, et furieux contre celui qui vient, que, malgré lui, il engendre, et qui lui rendra sa haine. Ils se succèdent avec étonnement, avec stupéfaction, puis avec colère, avec rage. Ils se mettent au défi; ils gagent entre eux qu'il y en aura encore après, encore, encore des moments d'attente; ils veulent qu'il y en ait; ils pulluleraient à l'infini; ils souhaitent d'être de plus en plus amers, et s'il y avait certitude que cette attente ne finira pas, il y aurait une certaine satisfaction, comme on en a certainement à tuer quelqu'un ou à se faire sauter la cervelle dans un moment de fureur noire. Et moi, qui suis fait de ces pauvres moments-là, ma bien-aimée chérie, je souffre abominablement! Qu'avez-vous ce matin? Que vous est-il arrivé? Vous verrai-je? Êtes-vous là tout près? Allez-vous frapper à ma porte? Ne vous verrai-je pas, plus, plus jamais? Tout ce griffonnage est entrecoupé de sursauts à la fenêtre, bien que pourtant je ne vous attende plus du tout... Vous savez que c'est toujours faux quand on dit: Je ne vous attends plus, parce qu'il est trop tard. On attend toujours.»

* * * * *

Elle ne vint pas ce matin-là, ni les jours suivants. Je passai des heures affreuses; je crus que tout était perdu. L'hôtel de l'avenue Henri-Martin était clos. Ils étaient tous partis; ils m'avaient emmené ma Marie. Je ne parvenais pas à m'expliquer cette fuite précipitée, et telle que Marie n'avait pas eu le temps de me prévenir d'un mot? Je n'étais plus qu'un véritable débris, qu'un néant. J'avais tout donné de ce qui était moi! tout. Il ne me restait que ce rudiment de conscience: avoir tout donné, m'être transporté dans un être qui s'était enfin gorgé de moi, et c'était fini! Je m'étonnais que des gens fissent encore le signe de me reconnaître dans la rue. Je ne voulais plus sortir: il me semblait que je me promenais avec un masque, que je trompais ces gens. «C'est lui!» disaient-ils en passant. Mais non! ce n'était pas moi!

Un des premiers jours de mai, je me traînai à l'ouverture du Salon, dans la rage de me convaincre, en n'y trouvant pas Marie, qu'ils ne me l'avaient pas ramenée pour un jour qu'ils ne manquaient point d'ordinaire. Je ne jouissais plus que de la colère, d'une haine sourde contre tout. Je pus m'en donner à coeur joie! Ils ne me l'avaient pas ramenée!

Je vis de loin ma cousine de la Julière en compagnie de plusieurs femmes qui avaient été mes amies. Je n'avais plus jamais pensé ni à l'une ni aux autres! Quoi! j'avais des parents et des amis? Les femmes vous voient de fort loin: dès qu'elles m'aperçurent, elles se hâtèrent de tourner la tête. Je me souvins que je n'avais plus ni amis ni parents. Tout ce monde, avec ses façons, ses caquetages, recommençait de m'étonner comme, lorsque, étant tout jeune, je vins de province à Paris. Une personne de moeurs légères, qui ne m'avait vu de dix mois, s'avisa de me sauter quasiment au cou sous le prétexte qu'elle me trouvait embelli par ma mine maladive. Je fus pris sur-le-champ de je ne sais quelle gaîté fébrile. Je la priai de déjeuner avec moi. Nous nous installâmes. Je fus grisé promptement. Elle eut le goût de revoir mon appartement qui était condamné depuis un temps si long. Je le lui fis voir. Mais arrivés là, et dès qu'elle fit le geste d'enlever son chapeau, je fus atteint d'une peur folle, d'une terreur d'enfant nerveux; je me contraignis pour ne pas trépigner; je lui eusse enfoncé son épingle à chapeau dans le visage. Je lui dis: «Non! non! Ne restons pas ici, je vous en supplie, sortons, sortons vite; il fait beau et j'ai horreur de cet appartement!» «Allons-nous-en donc!» dit-elle, froidement. En remettant son chapeau devant la glace, elle se pencha vers un foulard de l'Inde, de soie dorée, qui couvrait un cadre de bois. «Donnez-moi ce foulard!» dit-elle. Et, l'enlevant d'une main preste, elle découvrit la figure du Jean-Baptiste dont l'ironie me perça le coeur. N'avais-je pas failli, dans un moment d'oubli, après quelques semaines d'absence, trahir mon amour?

* * * * *

14 avril.

«Mon André, je vous griffonne deux mots au crayon, et dans le creux de ma main, en ayant l'air de prendre note de mon linge et de mes robes qu'on empile en ce moment-ci dans les malles. Un départ inopiné, décidé en l'espace de deux heures. J'ai le coeur serré; je ne peux me retenir de pleurer devant tout le monde qui me traite de petite sotte. Je songe que vous m'attendez, mon cher amour, que vous vous apprêtez à me voir toute cette matinée. Le soleil est radieux et les marronniers sont verts, et je ne suis pas dans vos bras. Pourquoi suis-je là à faire des malles pour m'en aller d'un autre côté que le vôtre? Pourquoi n'est-ce pas vers vous que je cours? Ah! je ne sais ce que je fais; je ne sais même pas où je vais, mais je suis dans une grande colère; j'ai idée de je ne sais quelle machination tramée contre moi, contre ma liberté, contre la ferme décision que j'ai prise de n'être jamais à monsieur A... Ah! non! non! Ça ne vous fait pas rire, dites, qu'il y ait encore quelqu'un à penser à cette affaire-là?...

«Jamais je ne pourrai vous mettre ce billet à la poste. Si vous le recevez, si je puis profiter d'un hasard, ne vous alarmez pas trop, cette absence ne sera pas de plus de trois semaines; ou sinon, je ne réponds plus de moi, je pars, je vais vous trouver n'importe où. Je suis à toi, à toi uniquement et à jamais.

«Je suis folle d'ennui...»

15 avril.

«C'est fait! nous voilà installés à la campagne, et vous ne le savez pas, mon André, et vous m'attendez peut-être encore là-bas à votre fenêtre en regardant le pavé de la place où je ne passerai pas et que je préfère à tous ces vallons, à ces arbres et à ces ruisseaux qui sont ici. Je n'ai pas pu sortir et jeter mon petit papier à la boîte, et ici jamais je ne pourrai, oh! non, ici tout a des dessous, il me semble, et je ne sais pourquoi, je crains à tout instant de tomber dans un piège. Savez-vous où je suis? Ah! peu importe l'endroit! Je suis chez le père de monsieur A... Mon Dieu! heureusement que vous n'apprendrez cela que lorsque je serai déjà sous vos yeux et que vous verrez aux miens combien j'en ai souffert. Vous n'avez pas voulu m'enlever, André. Eh bien, lui, il l'a fait! Ne plaisantons pas, je n'ai guère envie de rire. Voilà comment tout cela est venu.

«Monsieur A... sur la physionomie de qui on ne voit jamais rien--ce n'est pas comme vous, mon ami,--et qui vous surprend quelquefois tout à coup par quelque idée à quoi l'on était à cent lieues de s'attendre, poussa soudain l'autre soir, et si fort, l'idée de partir à la campagne par ce beau temps et chez son père qui est un vieil ami de papa, que le temps d'un repas suffit à bâcler l'équipée. Je fis une moue qui n'échappa à personne; mais on n'a pas coutume de prendre l'avis des enfants. Au fond, j'étais atterrée; jamais rien ne me fut si sensible; j'ignorais ce que c'était que m'éloigner de vous. Je prétextai de demeurer ici à garder grand'maman; mais grand'maman qui ne peut penser à ce qu'elle ignore, et qui était très invitée, dit qu'elle irait plutôt, elle, aussi, à la campagne que de me contraindre à demeurer là. Nous sommes tous partis. Monsieur A..., qui est très réservé vis-à-vis de moi depuis que je l'ai mis à l'écart, s'est ingénié à m'affirmer que je ne m'ennuierais pas à la campagne, et il faut lui rendre cette justice qu'il s'emploie et emploie tout son monde à m'être agréable avec une extrême discrétion, ce qui m'est on ne peut plus désagréable, car je suis obligée de le reconnaître et de lui en avoir gré alors que je voudrais être grossièrement assommée par lui et par tous les siens et ne décolère pas au fond d'avoir été amenée ici.

«Il ne m'importune point; ne me fait pas la cour. Je vous ai dit qu'il était très fort: serait-ce une façon de me la faire que de ne le point montrer du tout? Si je le savais, je lui dirais quelque impertinence! Cependant je suis son hôte, et il est d'un tact irréprochable. Je voudrais bien savoir pourquoi il nous a amenés ici.

«Je vous dis bonsoir, mon cher bien-aimé. Je me suis mise un instant à la fenêtre qui donne sur le parc. La nuit est si calme, si pure, et si belle que j'en ai eu comme mal au coeur tout d'un coup, à cause, sans doute, de tout ce qu'il y a d'amer et de triste en moi et parce que tu es loin. Je t'aime! J'ai fermé vite ma fenêtre, et je m'endormirai en toi.»

18 avril.

«Il y a ici un chien qui ne me quitte pas. C'est un bon gros animal qui n'est pas plus distingué que cela, mais qui a l'oeil d'une bonté, d'une douceur qui me font je ne sais quel bien. Il m'a connue dès en arrivant, et, comme je fais un peu la sauvage avec tout le monde, je vais avec lui en promenade. J'emporte un album et «nous» allons prendre des croquis. Je m'assois sur un talus et il vient dormir, le museau sur mes genoux. Le moindre bruit de pas le réveille, et d'un bond, le voici à quatre pas de moi, aboyant comme un furieux et ne voulant pas qu'on approche. Il passe de braves gens qui se garent, je leur souris de loin, et ils sont bien étonnés de voir une demoiselle qui a l'air si peu méchant se faire garder si terriblement. Ce chien a nom Buffalo; ce n'est point bien joli, mais il faut que vous l'aimiez tout de même.

«Je suis restée longtemps ce matin, sur un petit tertre couvert de mousse sèche, à l'ombre d'un bouquet de chênes, près d'un carré de terre rouge où poussent des choux, des carottes et de grandes asperges minces dont le feuillage est si fin. Cet endroit est situé un peu haut; la vue s'étend très loin, et l'on suit une petite rivière de rien du tout qui serpente dans les prairies, bordée d'un cordon de peupliers qui se perdent au loin, au loin, où ils deviennent tout clairs et confondus, pareils un peu à un ruban fané. Je vous ai tant désiré, mon André, sur ce petit tertre et en regardant ces peupliers et cette rivière qui s'en allait, que j'ai fini par rouler tout de mon long sur la mousse en me cachant les yeux de mon mouchoir pour pleurer à mon aise. Buffalo s'est réveillé brusquement, et il est venu me souffler dans le cou en me chatouillant si fort que j'en ai ri, et je me suis retournée toute mécontente et j'ai grondé Buffalo en lui disant: Mon pauvre chien, tu me vois rire, mais ce n'est pas vrai, je suis bien malheureuse.»

* * * * *

«Le matin, mon cher amour, ces messieurs vont je ne sais où; maman n'est pas levée et je suis bien libre avec Buffalo. Nous commençons à présent à aller tout naturellement du côté de l'endroit où j'ai si fort pensé à vous. Nous n'avons pas le goût d'aller ailleurs, parce qu'il semble bien qu'il y a là un peu de vous. C'est encore des imaginations de cervelle à l'envers, mais je ne nie pas que ma cervelle soit ainsi, encore que je ne la trouve pas si mal tournée; et vous? Mon André, que je t'embrasse!

«Nous avons donc été aujourd'hui encore sur le petit tertre. Oh! ces matinées sont folles tant elles sont belles! C'est frais, mon chéri bien-aimé, frais comme tu sais, notre matin du Luxembourg, d'agitée mais d'adorable mémoire. Seulement, toi, où es-tu? Je voudrais tant que tu sentes cet air doux sur ta figure, et entendre ta voix me dire que tu «goûtes»! Tu goûtes, toi! tu es le seul qui goûte; tu n'as pas besoin de le dire, le timbre de ta voix parle et ceux qui l'entendent en sont tout émus. Oh! je t'aime, je t'aime!