Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 6

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«D'abord je ne vous ai jamais parlé de ce qui avait pu se passer à la maison depuis le fameux malheureux jour. Jamais nous n'aurons le temps, dans nos courtes entrevues, de nous entretenir de cela, et il faut bien pourtant que vous sachiez un peu. Ah! je n'aime guère vous raconter des histoires, sauf celles de mon coeur, mais il est dans tout ça.

«Je vous fais grâce de la scène où j'annonçai à papa et à maman que je priais M. Arrigand de me rendre ma parole.

«Quand je vis le calme rétabli, j'en conclus, bien à tort, hélas! qu'ils avaient compris que c'était pour vous que j'avais fait cela et que vous en valiez la peine. Je me hâtai de vous avertir, mon pauvre cher bien-aimé. Ah! comme je leur sautai au cou dès que vous fûtes retiré et qu'ils me firent appeler en comparution solennelle. Je pensais qu'on ne dirait rien, qu'on se comprenait, qu'on allait s'embrasser et que tout était fait. Dieu de Dieu! quelle déconvenue!

Il y eut encore une autre scène; et elle vint de ce que je m'aperçus qu'on avait négligé d'avertir M. Arrigand de ma détermination. Je l'en avertis moi-même. Il parut très affecté. Tout le monde s'en aperçut; mes parents se précipitèrent, et de beaucoup de conciliabules il résulta que l'on décidait que je n'étais qu'une enfant, que mes caprices étaient négligeables, enfin qu'il y avait lieu de revenir comme par le passé et de compter sur mon revirement. Mon André, on y compte, et moi je suis à vous.

«J'arrive à grand'maman, à qui M. Arrigand ne plaît pas, et qui vous aime. Vous savez qu'elle a gardé toute son intelligence, malgré sa paralysie. Elle parle par les yeux, comme vous l'avez pu voir, et au besoin elle écrit encore des lettres longues comme ça et tout de travers; enfin elle lit. Vous pensez que, ne vous voyant plus, elle s'informa de vous. Elle vous crut en voyage; elle me montrait du doigt une carte de l'Italie qu'elle a dans sa chambre--vous ai-je dit que grand'maman est née à Venise?--et appuyant ses doigts sur sa bouche, elle faisait le signe de baisers envolés du côté de son cher pays qui est celui de votre prédilection. On était plus galant de son temps et dans son pays, sans doute, qu'on ne l'est aujourd'hui et chez nous; je n'ai pas compris tout d'abord; mais elle m'a tracé votre nom et elle continuait ses signes de tendresses disparues, si bien qu'elle m'a fait pleurer assez vite, et je lui dis qu'elle ne vous verrait plus. Presque tous les jours nous avons recommencé; mais les jours où je vais vous voir et suis toute radieuse, elle me regarde dans les yeux si avant que j'ai peur qu'elle ne devine, et je m'échappe sans lui dire adieu.

«Elle ne cesse de plaider pour nous à toute occasion, et elle prie constamment. Savez-vous que grand'maman est une façon de sainte et qu'elle eût, à ce qu'on dit, toutes sortes de vertus? Qui sait ce que nous lui devrons peut-être?

«Arrive que pourra, je m'échapperai demain sans dire adieu à grand'maman.»

«A vous, votre

«MARIE-DES-FLEURS.»

18 février.

«Le soleil, ma chérie, la matinée tiède, la lumière à flots partout! Et vos feuillets qui m'arrivent, et je vous attends! J'imagine que sans le rayon de printemps qui m'affole, vos petits mots en grisaille m'eussent tourmenté outre mesure, car ils contiennent des choses bien inquiétantes: mais je ne veux voir que ce qu'ils renferment de bon, de chaud, d'adorable, et de beaux espoirs. Ah! cette lumière après le triste hiver que j'ai à peine vu pourtant, tant je n'ai vu que vous. Je suis fou! fou! ma bien aimée, de cette chaleur du soleil, de cette grande belle clarté! J'ouvre tous mes rideaux et les fenêtres aussi! un bon air doux pénètre qui semble faire pâlir mon feu maigre, et vous allez venir là dedans; dans une minute vous serez là. Ah! mon Dieu! je vous remercie!...»

* * * * *

Nous ne fûmes jamais si gênés l'un vis-à-vis de l'autre que dans cette atmosphère trop heureuse, et, nous étant embrassés, nous nous séparâmes vite, comme si nous avions découvert en nous tout à coup des ennemis cachés. Je ne savais ce qu'elle en pensait, mais je connaissais bien l'ennemi qui nous guettait: si nous faiblissions, nous étions perdus.

--Vous ne savez pas ce que je voudrais? dit-elle, presque aussitôt.

--En tout cas, je sais que vous l'aurez...

--Ce n'est pas si sûr... Je voudrais aller dehors, au grand jour, avec vous, à votre bras, voir des gens passer et sourire, parce qu'il est bien visible, n'est-ce pas, que nous nous aimons...

--Marie, y pensez-vous? Mais le pire de notre situation, ma chérie, c'est que je puis vous obtenir en vous compromettant, et c'est cela que vous me proposez...

--Pardonnez-moi, je n'ai jamais pensé à cela...

--Ah! vous êtes admirable, et cependant il n'est que trop vrai que vous vous compromettez toutes les fois que vous venez ici, et vous en prenez toute la charge; et moi non plus, je n'avais pas pensé à cela! Nous avons à penser à bien d'autres choses, et ne pouvons-nous pas en effet fouler aux pieds toutes ces mesquineries! Voulez-vous que nous sortions?

Nous allâmes au Jardin du Luxembourg, peuplé d'enfants criants et courants. Nous étions fouettés malgré nous par le danger d'être reconnus, que nous voulions mépriser; nous marchions assez vite, et quelque chose d'analogue au sifflement des balles sous le feu nous frôlait les oreilles. J'eusse, à cette heure, enlevé Marie au bout du monde; mais ce souci de l'opinion qui l'atteindrait, tenait contre tout mon mépris du jugement commun et toute l'idée que j'avais cependant de la dignité de notre amour. Les femmes n'en pensent pas si long; Marie fut promptement à l'aise, et elle voulait absolument se pencher à mon bras. Je songeais: elle va m'accuser de manquer de bravoure et je me perds dans son esprit. Je mis mon amour et mon orgueil d'amant au-dessus de tout. De cette façon je pouvais la déshonorer, mais sans risquer de la mécontenter. Il me fallait être lâche vis-à-vis d'elle ou de moi-même; je choisis de l'être vis-à-vis de moi. Combien grande était ma naïveté de n'avoir pas songé que, me mettant en révolte contre l'une des lois de la société par ma liaison secrète avec une jeune fille, je devais me préparer logiquement à déchirer tous les articles de ces lois? Marie l'avait fait, elle d'un seul élan. C'est elle qui avait raison; mais cela lui était bien égal!

Nous tournâmes autour du grand parterre d'églantiers qui est derrière le musée de peinture moderne. Des bourgeons frais et luisants pointaient sur les tigelles menues, et tous ces entrelacs épineux avaient perdu la rigidité de l'hiver et semblaient se tendre, se gonfler comme si de petits muscles étaient poussés. Mais tout cela était clos, se recueillait encore, avait l'air d'attendre. Des colombes venaient se poser sur le groupe de bronze qui occupe le centre du carré d'églantiers, et puis repartaient d'un vol lourd.

Je me laissais caresser par l'heure de cette jeune saison. L'air délicat et tendre, enfantin presque, était comme une nourriture choisie que le ciel servait à notre amour. Par surcroît les colombes nous firent ressouvenir de Venise, et nos prémices inavouées, nos premiers battements de coeur en face de la mer, ou dans les sombres églises voluptueuses, vinrent s'ajouter, pareils à des guirlandes légères, à la grâce adolescente de notre passion.

--Je ne m'en irai plus, dit Marie; que voulez-vous que je devienne après ces moments-là?... J'ai tout oublié: emportez-moi!

Sa figure disparaissait presque toute sous le double tour du boa de plumes, et à travers la voilette je ne distinguais que les yeux, le nez et la minutieuse pureté de la chair environnante. La finesse et la limpidité de ce petit coin du monde qui allait de la naissance du nez aux extrémités bistrées des paupières, me causèrent un enchantement.

--Oh! dit-elle, vous ne m'avez pas encore regardée comme cela!

--Est-ce que je vous fais peur, Marie?

--Oh! pourquoi?

--C'est que j'atteins un moment de félicité qu'aucun homme n'a dépassé, j'en suis sûr. Pourquoi le dépasserais-je? Alors je suis sur le faîte, comprenez-vous, d'où l'on ne peut que redescendre ou tomber...

--Mon ami, dit-elle, vous n'atteindrez ce faîte que lorsque vous serez en état de ne pas empoisonner vos joies. Pour le moment, je n'ai pas peur, parce que vous ne l'avez pas atteint.

Nous allions pénétrer dans les petites allées tortueuses du jardin anglais. Marie m'avait pris le bras et s'y laissait porter; elle élevait les yeux vers moi et leur grande paix noyait mes inquiétudes.

--Marie, Marie, je crois cependant que je vais gagner ce faîte; je ne fais plus que vous aimer.

--Vous faites donc comme moi, dit-elle, en découvrant tout à coup ses lèvres entr'ouvertes et serrées sur les dents. Elle fermait doucement les yeux, à demi; j'allais me pencher la baiser, dans un instant d'affolement complet. Elle me dit:

--Quelqu'un nous a vus.

Mon premier mouvement fut de sourire:

--Méchante! vous voulez voir si mon bonheur peut être troublé maintenant?

--Je le verrai bien en effet!

--Que voulez-vous dire?

--Mais, je vous le répète, quelqu'un nous a vus.

--Petite folle!

--Non!

--Qui donc nous a vus?

--Ce monsieur qui a de la fourrure et arrive maintenant tout près du tertre du jeu de paume. Retournez-vous.

Je vis en effet un homme de taille élevée, enveloppé de fourrures et qui n'était pas loin du jeu de paume. Marie me l'ayant décrit sans se retourner, il fallait bien qu'elle l'eût vu au passage. Je ne pus retenir un léger frisson:

--Et qui est ce monsieur?

--M. Arrigand.

--Vous a-t-il vue?

--Je ne sais. Qu'importe?...

J'avais eu le temps de me préparer à la surprise la plus écrasante qui me pût advenir, grâce à mon penchant à porter tout au pire dès la première alerte. Je me raidis donc, et pas un muscle ne dut révéler mon accablement.

Marie qui me regardait attentivement, sauta de joie:

--A la bonne heure! fit-elle, je vois que nous ne pensons plus l'un et l'autre qu'à nous aimer.

Elle était véritablement radieuse; je ne la vis jamais plus jolie; elle écarta son boa; elle aspirait l'air tiède, le soleil; elle me dit tout haut:

--Ah! je vous aime! je vous aime! il n'y a plus rien au monde que vous, moi pour vous aimer, et ce printemps qui vient! André, mon André!

J'essayai quelque temps de simuler le partage de sa joie, qui me touchait énormément et m'emplissait d'admiration. Cependant la malheureuse évidence s'était présentée instantanément; mais j'en refoulais l'examen par égard pour cette belle heure bienheureuse où la nature en nous et hors de nous semblait toute triomphante. Quand nous eûmes fait quelques tours fiévreux dans ce jardin anglais, l'heure étant avancée, Marie dut me quitter. Je la menai jusqu'à une voiture. Toute mon âme était bouleversée, et nous ne parlions que de tendres plaisirs et d'enchantements. Je sentis, dans la douleur qui m'envahissait, que mon amour pour Marie s'exaltait en une sorte de culte. Cette enfant avait renié pour moi son honneur et le monde d'un seul bond, et sans presque y prendre garde. Nous descendions, étroitement unis, la vieille rue Férou qui mène à Saint-Sulpice, quand je me sentis pris d'un si grand respect pour ce petit être adorable et simple, voué à moi, que je n'osais plus lui toucher le bras. Un hasard venait de nous river l'un à l'autre par une chaîne nouvelle et définitive, sans doute, et je prévoyais tant d'angoisses et si peu d'amours ordinaires dans notre avenir que je n'eusse pas eu plus de vénération pour une de ces vierges que je vis mener en terre en Italie, le visage découvert, et qui semblent encore sourire dans les fleurs et dans la lumière, au seuil de la nuit.

IV

Tandis que je me mettais l'esprit à la torture à cause du contretemps évidemment très grave qui avait terni notre dernière entrevue, voici ce que je recevais de Marie:

Passy, 18 février.

«Mon André, aujourd'hui j'ai été heureuse! Je suis affolée, épuisée, brisée. Je suis à vous; je n'ai plus la force d'envisager les séparations. Le temps coule; est-ce possible? Je voudrais m'arrêter aujourd'hui pour me souvenir mieux. Que sais-je de demain? Et cependant j'ai déjà une grande hâte de vous revoir. Je ne peux plus attendre, maintenant. Non, je ne vous ai pas bien vu, pas assez vu encore. Le bonheur a passé comme un éclair; il glisse dans mes doigts; je ne le sens plus: je veux le sentir à toutes forces. Chaque fois que je vous quitte, quelque chose de plus que les fois dernières, s'arrache de moi et vous reste, que je veux aller retrouver. Je vous aime! Je souffre en ce moment que je vous écris ces mots, mon André, je souffre de ne pouvoir vous les dire sur vos yeux! Ayez pitié de moi pour tout ce que je peux vous dire.»

19 février.

«Je vois votre figure à tant de moments divers. Mais celle d'avant-hier me reste trop fort. Quand vous m'avez quittée: cette gravité qui vous prend quelquefois, avec toute cette attitude un peu fatiguée! Oh! dites-moi bien que vous ne pensiez qu'à moi en ce moment; dites que tout le reste vous était aussi égal qu'il l'est à moi-même. Je veux avoir eu tous les instants de cette inoubliable matinée. Il y a, n'est-ce pas, des minutes qui vous frappent et se prolongent en si longues et si interminables songeries qu'il faudrait les souvenirs accumulés de plusieurs années pour en donner l'équivalent, et encore non! On vit toute une époque à seulement se dire: adieu, mon André!

«Je crois qu'un de ces jours je dirai tout à grand'mère qui ne cesse de me parler de vous; car je passe près d'elle des soirées où mon coeur se gonfle à craquer, et je ne sais comment je ne lui avoue pas: mais je _le_ vois! je _le_ vois! Nous avons été ensemble, dehors; il y avait plein de bourgeons aux églantiers et des pigeons comme à Venise! Grand'maman, nous nous sommes donnés l'un à l'autre dans le printemps!

«MARIE.»

* * * * *

«Tout est plein de vous ici, Marie. La matinée est pareille à celle de la fois dernière. Il y a comme des chansons et des fleurs dans l'air. Oui, malgré tout, j'entends des airs heureux que mélancolise quelque chose d'absent ou d'invisible. Êtes-vous là, réellement et ne pouvez-vous parler? Ah! ma chérie! je crois sentir des rudiments de mots, de tendresses, d'élans qui n'ont pas été achevés! Ah! qu'est-ce que cela devient, les beaux mouvements d'amour, les bonds du coeur, les phrases de tendresse murmurées dans la solitude et qui ne parviennent pas à leur adresse? Sont-ce ces choses qui bourdonnent à mes oreilles en légers bruits si étranges et si émouvants? Avez-vous eu quelques soupirs que vous ne m'ayez dits?»

Soir.

«Votre image passe et repasse; je la caresse. Mes yeux continuent leur train sur le livre ouvert, et puis, à un moment, je vous sens tellement, tel moment passé près de vous est si vif que je me ressaisis et me cramponne à cause du vide qui suit aussitôt, du creux que fait votre absence soudaine, et qui me donne un vertige.»

11 heures.

«Tous les bruits s'apaisent; une immense envie de sommeil a l'air de passer sur toutes choses. Je devrais craindre le sommeil qui me sépare de la pensée de vous; mais j'aime perdre conscience doucement, dans l'idée de vous, et j'ai l'illusion calme et délicieuse de vous voir vous endormir.

«J'entends de très loin les sifflets longs et comme éperdus des trains du soir et me voilà parti dans je ne sais quelles songeries d'autrefois, de moments isolés dans la campagne où j'ai passé des mois et des années si tristes, l'été, et que l'on entendait à des lieues, quand le vent portait, ces trains qui allaient aux villes, à Paris que j'ignorais, ces trains qui devaient me porter vers vous. Je me souviens bien qu'on n'aurait pas pris le train, eût-on été à même; mais le rêve de partir, n'importe où, on ne savait où, vous remuait, vous tiraillait d'une sorte d'angoisse qui me revient souvent le soir...»

* * * * *

Elle vint me surprendre un matin. J'avais rabattu mes persiennes contre la chaleur du printemps qui semblait cette année-là se parer pour nous, et mes vases étaient garnis des premières fleurs de la saison nouvelle. Quand elle arriva dans cette pénombre et dans ces parfums délicats, vêtue de frais, sous sa voilette claire et son chapeau de paille blanc, nous nous tînmes tous les deux un moment inertes avant de nous embrasser; l'instant était si délicieux qu'il mettait une lenteur à nous pénétrer et nous le suspendions malgré nous.

Enfin nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre. Nos étonnements étaient toujours les mêmes et il y avait, dans l'immensité de notre plaisir, de la naïveté d'enfant. Toutes sortes de puérilités me venaient aux lèvres, que je n'osais dire; et elle s'interrompait, elle aussi, par une sorte de crainte qui ne vient qu'au moment où les mots se formulent, qui étonne et fait rire.

--Bienheureux rire, ma chère chérie! comme il soulage et signifie de choses, n'est-il pas vrai?

--Oui, oui, dit-elle, c'est ça; tout ce qui est le meilleur se dit par le rire ou bien par les larmes...

Le fait est que nous passions de l'un aux autres sans avoir le temps d'y prendre garde.

Il nous arriva ainsi d'employer la courte demi-heure tantôt à rire et tantôt à pleurer, sans nous dire un mot qui vaille. Nous ne nous sommes jamais qu'effleuré les lèvres et touché que le bout des doigts.

C'était un massacre de ternir des moments pareils; mais pendant que j'adorais les yeux purs de Marie, je fus fouetté par cette idée qui ne m'avait donné qu'un faible répit: quelqu'un, dans l'instant présent, a de cette figure une image souillée! Je ne pus contenir un mouvement, et aussitôt elle me toucha la main:

--Mon ami, dit-elle, je vous supplie de ne pas me cacher ce qui vous passe de mauvais!

--Marie, je pense que quelqu'un vous peut insulter, et ma grimace vient de ce que je suis là, calme et heureux, durant que cet outrage se commet!

--Que voulez-vous dire?

--Ne me comprenez-vous pas?

Elle ne put dissimuler un assez vif soubresaut de pensée qui fut visible dans ses yeux:

--Ah! dit-elle, j'espérais qu'il ne serait jamais question de cela...

--Comment me jugez-vous donc?

--Je vous juge au-dessus de ces misères, et je comptais que vous fouliez aux pieds ce sur quoi vous voyez que je fais de même. Quand je viens ici, je ne pense pas que je vais chez un homme--non! ça, vous voyez, rien que de le dire me met un peu mal à l'aise,--quand je viens chez vous, il me semble, à toutes les fois, que je suis morte, que l'on m'a couchée et habillée tout autrement que pour ce monde-ci, et qu'enfin je me réveille dans un autre monde où je ne retrouve rien qui me fasse souvenir de l'ancien... Oh! ne me démolissez pas cette idée; je m'y tiens, et Dieu merci! vous êtes bien fait pour me la soutenir... Si, si, ne niez pas, de grâce, je vous veux ainsi!... Vous pensez donc bien que je ne vois rien de commun entre vous et ce qui peut se passer par ailleurs.

--N'avez-vous pas ouï dire, petite élue, petite bienheureuse, qu'il est coutume à l'entrée du Paradis d'être interrogé sur quelques circonstances de la vie d'en bas? Vous admettez donc que la curiosité soit un sentiment divin, et vous me laisserez en user...

--Non!

--Si!

--Non! je vous en prie, dit-elle en se levant.

--Je le veux!

Je l'avais saisie un peu brutalement par la main et l'avais forcée à se rasseoir. Je voyais à sa répugnance à parler qu'il avait dû se passer quelque chose.

--Monsieur Arrigand, dit-elle, est venu à la maison, comme à l'ordinaire. Je ne vous dirai pas que j'étais tranquille absolument, bien que résolue à me moquer de tout ce qui pourrait arriver et qui me semble bien petit pour nous atteindre. J'avais avant de le voir des battements de coeur terribles; on me crut même malade; on me dit de me reposer; je fus bien obligée de le faire, je ne tenais plus debout. Mais il y eut quelque chose de plus fort, ce fut mon désir d'en finir avec cette entrevue. Tout cela est bien bizarre, n'est-ce pas, André, quand on pense que j'étais si tranquille en le croisant à votre bras, et je recommencerais bien encore, et nous recommencerons! Mais là-bas, chez moi, en face de Maman, quand je suis redescendue sur la terre, mon cher ami, je ne suis plus qu'une patraque... Enfin j'entrai au salon. Eh bien! je vous jure sur notre amour, André, que M. Arrigand n'a pas laissé paraître un mouvement des cils, indiquant qu'il pût avoir de moi une autre pensée que l'ordinaire. J'avais ramassé tout mon courage, allez! je voulais avoir le coeur net; je l'ai poussé par tous les moyens les plus biaisés, les plus imprévus. Il est très fort, je sais, mais il n'a pas de finesse et il n'eût pu faire autrement que de se découvrir. Il ne s'est pas découvert. Maintenant, je crois qu'il ne nous a pas vus.

--Ce n'est pas possible, Marie, vous m'avez dit qu'il nous regardait...

--J'ai cru qu'il nous regardait.

--Il nous a vus!

--Je crois à présent qu'il ne nous a pas vus! Soyez donc tranquillisé... Vous ne l'êtes pas?

--Je désirais avec rage qu'il nous eût vus!

--André! Et votre Marie outragée dans la pensée de quelqu'un?...

--Si nous nous exposons à cette extrémité, mieux vaut qu'elle nous atteigne tôt que tard... et il y a une réparation éclatante qui me sourit...

Quand je m'entendis prononcer ces mots, qui étaient sincères, la misérable antinomie des élans naturels et du jugement social m'apparut si profonde et si triste, mais si violemment choquante que je fus pris d'un ricanement amer qui me secoua de petits soubresauts secs et atroces.

--Qu'avez-vous? me dit Marie.

--Hélas! ma chérie, vous voyez par mes grimaces le choc singulier que produit la rencontre de ceux de nos sentiments qui sont les meilleurs: l'amour et l'honneur. Et la résonance en a une tonalité si effroyable et si fausse, que je ne peux me retenir de faire la figure que j'aurais dans une foire de banlieue en face du charivari des musiques et des hurlements des pitres!

Oui, j'ai prononcé une phrase décente et qui ne vous a point choquée et qui ne le pouvait faire, par suite de la grande accoutumance où nous sommes d'envisager quelques monstruosités de la manière la plus dégagée. Ne pouvant me défaire de ce sentiment de l'honneur, je me suis écrié que je le sauvais en vous déshonorant tout à fait! Effectivement, le monde si scrupuleux vis-à-vis de cette bulle fragile admet qu'elle comporte des réparations!

--Mon ami, je crois que vous placez très mal votre point d'honneur et le mien qui vous tourmente aussi. Je ne suis pas bien habile philosophe, mais je ne peux pas du tout, en vérité, mettre mon honneur entre les mains de toutes les personnes que j'ai vues de trop près dans les visites et les réunions d'où je ne suis presque pas sortie jusqu'ici que pour venir chez vous. Vous, vous avez eu bien raison de vivre dans vos livres surtout, mais cela vous occasionne des désagréments quand vous vous trouvez en contact avec une opinion qui vient gâcher tout l'épanouissement de votre jeunesse réfléchie. Mettez donc votre point sensible dans votre conscience, tout uniment, c'est ce que je fais pour moi, autrement je ne serais pas ici.

--Je ne peux pas! Je ne peux absolument pas faire abstraction de cette opinion, si mesquine qu'elle puisse être. Je ne le peux pas, au moins pour ce qui vous concerne!...

--Alors, vous me donnez bien de l'inquiétude! Je vais commencer de m'estimer moins, et si je veux faire cas de ma personne, je ne vous verrai plus!

--Non! non! Marie, je ne dis pas cela! Comprenez donc que je suis sûr, que nous sommes sûrs, nous autres, de la valeur de nos relations. Mais tous ces gens sont en droit de supposer; cet homme enfin, dont l'esprit est positif et va au plus simple, au plus probable, évidemment, peut supposer que notre révolte a moins de beauté. L'analogie gouverne tous les raisonnements du monde, et c'est le principe le plus fertile en erreurs; eh bien! il y a beaucoup de petites révoltes pareilles à l'apparence de la nôtre, et qui ne sont pas bien fameuses...