Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 5
--Ce que je fais est inouï, mon ami; mais je suis à vous. J'ai déjà pris pour vous quelques partis assez graves et celui de vous écrire m'a coûté plus que celui-ci. Vous m'avez révélé en moi une vie que j'ignorais tout à fait: celle du coeur et de l'esprit; c'est l'âme, ça, n'est-ce pas? Eh bien! mon âme est à vous, car je vous dois autant il me semble qu'à ceux qui m'ont nourrie et vêtue. Je ne cesse de les aimer, mais pas au point de leur sacrifier mon âme. Croyez que je le leur ai dit, comme je vous le dis, mais ils ne m'ont pas comprise et m'ont dit que je n'étais qu'une enfant et reviendrais sur ces billevesées. Ainsi l'âme est billevesées, mais l'argent ne l'est point. C'est bien extraordinaire. Enfin nous éclaircirons peut-être tout cela; mais je vous répète que je veux vivre par vous; je veux vous voir et vous écouter. Je ne reconnais qu'à vous le droit de s'y opposer. Me trouvez-vous étrange? me blâmez-vous? vous opposez-vous?...
--Marie, tout ce que je vous pourrais dire est visible sur la figure que ces événements m'ont faite, et vous le voyez... Il est visible à l'aspect abandonné de toutes ces choses que vous apercevez, qui étaient ma vie, qui m'ont fait mon âme et lui ont permis, dites-vous, d'éveiller la vôtre, et que je délaisse cependant, et trahis, pour vous!
--Oh! je ne veux pas que vous les abandonniez: vous viendriez à me haïr...
--Je vous aime, Marie!
Elle fut debout, tout à coup; elle me tendit une main loyale; nous nous serrâmes la main en silence, et nous sentions bien que nous nous jurions quelque chose de grave. Il y avait vis-à-vis de nous l'image incomparable du saint Jean-Baptiste, de Vinci; son geste montrait le ciel, l'éternité; et son sourire, sa grande ironie nous impressionna davantage que n'eussent fait toutes les pompes d'une église; nous nous surprîmes à le regarder ensemble et nous sentîmes trembler...
--Est-il ami? fit Marie qui s'intimidait devant la puissance de cette figure.
--Comme le ciel, la mer et le monde qui nous porte, par quoi nous sommes ravis, terrorisés et mis à mort tour à tour... L'amitié est un beau fruit dont le noyau contient la haine: une piqûre à la surface, et le venin perle et se répand. Toutes choses sont ainsi mélangées. La guerre est continue...
--Ne dites pas cela! fit-elle en retirant sa main; vous me faites mal. Suis-je aussi moi formée de ce mélange, dites? Oh! ne me rappelez pas ce sourire de Léonard, il est trop clairvoyant, et rien ne fait peur davantage!
Mais ma figure changea aussitôt; je cessais de penser et ne voyais plus que «ma petite Sainte-Marie-des-Fleurs» enfin à moi, par un don spontané d'elle-même.
Je lus dans ses yeux un remerciement. Puis elle s'échappa. Je dus courir après elle dans l'antichambre; et elle rit:
--Je suis contente, ah! je suis contente! dit-elle...
--Mais, où vous reverrai-je?
--Partout où vous me direz de me trouver.
--Mais vous ne pouvez pas!
--Je pourrai. Ne suis-je pas venue ici?
Dans le brouhaha des choses essentielles que je devais lui dire et qui n'avaient point été prononcées, j'avais relégué cette question: «Comment avez-vous pu venir?»
--Ah! voyez! dis-je, je n'ai même pas le temps de m'informer de la peine que vous avez dû prendre... Vous avez dû faire des prodiges?...
--Bon! bon! cela n'est rien! Me croyez-vous gauche et empruntée? Je vous expliquerai cela une autre fois... Vous ne me dites rien pour grand'maman? Elle me parle de vous; nous parlons de vous tous les jours.
Nous nous dîmes, à la porte, toutes sortes de choses dans un décousu désespérant, et rien de ce que nous voulions nous dire. Je voulais surtout porter sa main à mes lèvres. Je ne le fis pas. De ma vie je n'avais été si timide. Le pire fut pour moi de lui fixer un rendez-vous. Je me jugeais stupide: quoi de vulgaire à ce que des amoureux cherchent à se rencontrer? Mais les analogies ont quelque chose de terrible pour nos jugements: je vis, dès ce moment que j'aurais souvent à souffrir par là. Elle me dit elle-même:
--Je reviendrai.
Je fus honteux de la sottise de mes hésitations. Je la regardai descendre, prompte et légère, les marches de l'escalier. Elle me fit quelques petits signes pleins de tendresse et de grâce. J'avais sur elle des yeux fixes. Elle dut prendre cela pour de la passion. Je l'aimais en effet à la folie, mais j'étais alors simplement hébété.
* * * * *
J'attendais Marie depuis trois jours. Ces journées solitaires écoulées dans l'unique préoccupation de sa venue possible avaient exaspéré tous mes sentiments. Je ne pouvais plus lire; le travail me semblait une occupation surhumaine, et je m'étais surpris à feuilleter des gravures sans voir rien de ce qui me passait sous les yeux. Alors j'allais à la fenêtre, regardais la neige dont la place était couverte. Elle va traverser cela, était ma seule pensée. Car elle ne voudra pas descendre de voiture à ma porte. Manie, subtilité, raison de femme. Enfin, elle aura ses bottines toutes maculées et je les lui ferai étendre devant le feu pendant que nous causerons et que je respirerai sa présence. Alors, nous serons très heureux.
Ainsi, bien que j'allasse à la fenêtre plus de cent fois par jour pour voir arriver Marie, je fus totalement démonté quand je l'aperçus. Elle arrivait par le même chemin que je l'avais vu prendre pour s'en aller, l'autre jour. Je la savais superstitieuse: elle suivait, à la façon d'un toutou, sa piste dernière qui lui avait été favorable. J'aurais dû sourire et me dire, tout simplement, que j'allais voir une petite femme bien délicieuse. Mais non! la grande bêtise de l'homme épris m'envahit de nouveau. «D'où vient-elle?... Où ne va-t-elle pas, puisqu'elle peut venir ici?...»
Elle entra, avec son beau parfum de fraîcheur pure. Je vis tout de suite sous la voilette ses yeux francs et limpides, sa lèvre entr'ouverte, souriante: tout un printemps dans le triste hiver. Ah! j'aurais dû lui sauter au cou, sans plus de façons; elle ne l'eût pas trouvé extraordinaire puisqu'elle m'aimait! Et ne semblait-elle pas s'étonner que je ne le fisse pas quand toute sa simplicité m'interrogeait:
--Eh bien! mon ami, vous avez l'air chagrin?... Je vous gêne?... Je me retire! ajouta-t-elle en riant, pleine de foi.
--Marie! Vous me verrez souvent ainsi, je vous supplie de ne pas vous en alarmer...
--Ah! très bien! je sais! la neige, n'est-ce pas? c'est comme la pluie, à Venise? Nous sommes grincheux...
--Il n'y a plus de neige quand vous êtes là. Marie, vous ressemblez à un printemps, «Sainte-Marie-des-Fleurs»!
--Regardez un peu la figure printanière que je fais, dit-elle, en s'asseyant auprès du feu, et me montrant ses bottines et le bas de sa robe. Elle était crottée comme un barbet.
Je pensai qu'elle avait fait des courses, seule. Son indépendance épouvantait ma faiblesse. Elle vit tout de suite sur mes traits que quelque chose de très désagréable passait en moi.
--Allons, bon! Qu'est-ce qui vous prend?
--Mais rien! mais rien! Je vois seulement que vous vous êtes donné beaucoup de mal pour venir...
--Du mal?... On ne peut pas appeler ainsi ce qu'on fait parce qu'on le veut bien. Mettons que j'aie exécuté quelques sauts d'obstacles par exemple..., mais le terme vous déplaît?
--Voilà, dit-elle, en commençant de me raconter très naïvement ses péripéties...
Je la regardais en silence; malgré moi je revoyais défiler le cortège des héroïnes d'amour; et leur exemple, qui eût dû me porter à exalter cette enfant, envenimait la petitesse de notre jugement contemporain sur les choses de l'amour. En effet, nous allons nous échauffer au théâtre sur les actes inouïs qu'un beau sentiment inspire; mais tout ce qui sort du commun nous déplaît dans la vie.
--... Depuis deux jours, je combine les moyens de passer la demi-heure qui s'écoule en ce moment, poursuivait-elle. Mais pour ne pas perdre de temps, j'ai combiné à la fois, pour d'autres demi-heures. Si je vous expliquais ça, vous ne m'écouteriez jamais, c'est très compliqué. Songez qu'il a fallu que je veuille apprendre l'anglais, ce à quoi je n'ai point le goût; que je persuade à ma gouvernante que le cours d'anglais n'était qu'un prétexte à aller chez ma petite amie que vous connaissez, plus souvent qu'on ne me le permet à la maison; troisièmement, il a fallu que, laissant la gouvernante chez la petite amie, j'arrive à convaincre celle-ci de la nécessité où je suis de faire en secret une visite de charité chez de très pauvres gens que maman ne me laisserait point aller voir; et quatrièmement, comme je ne veux pas mentir, il m'a fallu trouver ces très pauvres gens. Je les ai: ils sont à proximité, si l'on peut dire, de la maison de ma petite amie et de la vôtre, car elle habite au Palais-Royal et mes pauvres dans une ruelle mauvaise près de l'école des Beaux-Arts. Je viens de chez eux à l'instant; cela sentait très mauvais? Est-ce que je sens mauvais?...
Je tombai à ses genoux. Elle essaya encore quelques phrases légères sur l'appréciation de ce que sa conduite avait de singulier. Mais son coeur était gros; l'énervement venu à la suite des nombreux efforts qu'elle avait faits, cessait de la soutenir; sa voix chevrota; quand ses larmes montèrent, je pleurais déjà, la tête sur ses genoux. Nous pleurâmes ensemble, et je l'embrassai de tout mon coeur.
Ces larmes furent une bénédiction divine. Elles nous sauvèrent sans doute de bien des folies et elles me guérirent totalement de mes idées fâcheuses. Je sentis tomber toute la défroque des jugements mesquins et conventionnels dont j'étais précédemment costumé à l'égal des plus ridicules personnes de mon temps. Notre cas m'apparut admirable et je sentis que nous faisions, Marie et moi, une belle exception au-dessus des petites comédies amoureuses qui ont, à l'ordinaire, le privilège d'attendrir. Nous étions retranchés du monde et en révolte contre ses usages; nous touchions un instant la nature dépouillée de tous ses artifices.
C'est un blasphème contre la mémoire pieuse de moments si excellents, que de s'y étendre davantage. Aucune langue ne saurait exprimer le feu secret qui vous y consume et vous y donne l'étrange et douce sensation de s'émietter en fines cendres, de toucher d'une manière bienheureuse notre fin dernière, si elle est de retourner nous mêler, impersonnels, à la poussière universelle.
Nous ne fîmes absolument que pleurer et nous nous quittâmes avec l'idée qu'à aucun moment de notre vie nous n'avions été si heureux.
* * * * *
«Bonsoir, ce soir, ma Fée; je rentre et ne peux m'en aller dormir sans vous avoir dit quelque chose par ce bout de feuillet. Je suis en proie à une obsession bien charmante: la présence de votre personne. Ce n'est pas tout à fait nouveau? Si; auparavant, votre pensée plutôt m'obsédait. Votre personne a remplacé votre pensée, ou plutôt s'y est jointe si intimement, que je vous vois, vous sens là, et de telle sorte qu'un halluciné ne ferait pas mieux. Je vous confesserai même que j'ai tenté de vous échapper ce soir en allant au théâtre, fait extraordinaire. Je n'y ai vu que vous. Et, revenant en voiture, j'ai éprouvé tout à coup si violemment votre présence, j'ai eu une bouffée de vous si véritable que mon coeur a failli s'en disloquer et que j'ai eu de l'inquiétude.
«Est-il vrai que vous contenez l'Univers? Illusion merveilleuse: tenir tout, le monde, le ciel, en un petit être fragile que l'on entoure de ses mains! se dire qu'au dehors tout est vain, puisque tout est là. Oh! merci, ma Marie, des délices que vous me donnez! Je baise, à n'en plus finir, vos chères petites mains.»
23 janvier.
«Il tombe une neige légère pareille à de petits effilochements de ouate papillonnants. Je rentre tout blanc. On dirait que l'on est dans un autre monde. Personne ne fait de bruit en marchant. Je voudrais être en un pays que je ne vois pas bien, mais qui serait ainsi fait et où je serais en train de courir à côté de vous ou après vous dans tout ce blanc moelleux. Vous pousseriez des petits cris, et nous dirions des bêtises... Vous tomberiez sans vous faire grand mal, et je vous aimerais énormément en vous donnant la main pour vous relever.»
* * * * *
«Vous me paralysez. Je passe des jours d'entière inertie, à faire le signe d'aspirer le parfum qui me viendrait de vous si vous étiez là, à tendre la main vers votre main... Je vous aime, il me semble, au delà du possible. Mais je ne reçois rien de vous.
«Votre ami.»
27 janvier, Passy.
«Mon ami, décidément, je ne peux pas vous écrire; je brûle tous les jours les feuillets que j'ai écrits la veille. Je ne sais plus vous parler. Non, non, je ne peux trouver aucun terme. Ceux qui me viennent sont en deçà de ce que je voudrais dire ou bien au delà de ce que je peux dire.
«Bien sûr que vous allez me trouver folle; mais, c'est vrai, n'est-ce pas? que nous nous ressemblons physiquement? Ne trouvez-vous pas? Moi, j'aime beaucoup penser cela. J'aime qu'il y ait un peu de moi sur votre figure, un peu de vous sur la mienne, et quand je me regarde dans la glace, je vous vois au fond de mes yeux. Et je me sens ravie de vous avoir tant en moi.--Je vous dis sans plus de façons que je vous ressemble: vous allez trouver que je ne suis guère modeste? Tant pis, monsieur, si ça ne vous flatte pas!
«MARIE-DES-FLEURS.»
* * * * *
Les jours où elle était venue, tout, chez moi, restait imprégné de sa présence; je croyais voir autour de moi toutes les choses reconnaissantes du passage de cet être adoré qui se divinisait de jour en jour. Une grande et belle folie nous prenait, mes chères choses et moi. Nous sentions l'exaltation; le monde était transfiguré; c'était là un petit coin où le miracle n'eût point étonné. N'y était-il pas? Où donc aimait-on comme chez moi?
C'était une si grande émotion quand elle arrivait que nous ne savions que dire ni l'un ni l'autre. Nous passions quelques secondes à nous regarder; nous avions l'air tout ébahis, et nos yeux se demandaient: «Est-ce possible?»
Il y avait un mouvement, naturel et que tout nous portait à accomplir, c'était d'ouvrir nos bras et de nous y précipiter. Mais, nous ne le faisions pas. Tous les élans de la tendresse physique inconsciente étaient arrêtés par l'extraordinaire volupté de nous voir côte à côte et de sentir que nous ne pouvions pas parler, et de nous surprendre des larmes montantes à cause de notre amour. Oh! je fais appel à tous les amants: j'ai goûté toutes sortes d'ivresses; mais je n'ai rien éprouvé qui approchât de la seule présence de cette jeune fille dans ma chambre, muette, abritée de mes caresses, et me donnant seulement son beau regard humide où il était visible qu'elle se vouait à mon adoration.
Il nous arriva, dans ces moments, de couper le silence par des paroles tout à fait étrangères à notre pensée, par les mots les plus banals, craignant de parler de ce qui nous émouvait tant. Le contraste avivait le goût de notre entretien silencieux. Je me levai plusieurs fois, la poitrine gonflée d'un tel bonheur que j'en croyais étouffer. Je marchais tout à coup, me sentant plus fort, plus grand, et je poussais par instants de petites exclamations qui eussent paru bien ridicules à un témoin étranger. Elle, au contraire, était affaissée par ces minutes bienheureuses; elle était assise dans un vaste fauteuil garni de rouge, au coin du feu; elle pâlissait et toute sa petite figure se chiffonnait et prenait une expression de ferveur si ardente que je ne me tenais plus et tombais à ses genoux.
A un de ces moments, elle se pencha, me prit la tête dans ses mains et me l'approcha de sa bouche. Elle prononça pour la première fois mon nom:
--André! dit-elle.
Je lui témoignai, des yeux, le plaisir que j'avais de m'entendre nommer par elle. Mais elle rougissait. Les vanités d'un amant sont bien sottes sans doute, mais je ne pus me défendre d'un mouvement de joie à m'apercevoir qu'elle était accoutumée de prononcer mon nom en elle-même et qu'elle avait été surprise tout à l'heure de l'entendre résonner tout haut sur ses lèvres.
Je ne sais combien de temps nous demeurâmes embrassés, sans un mouvement et sans un mot. Je crus que j'allais mourir, mais non par cette défaillance qui est le propre de l'extase sensuelle; au contraire, par un éclat de la conscience découvrant la source la plus sublime du ravissement humain: l'amour, qui dépasse la chair.
Elle se sauva tout à coup.
Passy, une heure après vous avoir quitté.
«Vous avez fait de mon coeur un tabernacle; quelque chose de divin est descendu en moi. Quel homme êtes-vous, André? Oh! laissez-moi dire votre nom, à présent, je l'aime. Oui, qui êtes-vous? Est-ce que ce que vous donnez se donne d'ordinaire? L'ai-je vu, lu, soupçonné quelque part? Tout ne me paraît plus que mystère, qu'incompréhensible. Comment se fait-il que je me sois en allée, que quelque chose de si inouï ait une fin. Comment se fait-il aussi que je sois si fière d'avoir éprouvé une telle joie, alors que tous les amoureux se cachent, à ce qu'il paraît?
«J'ai l'âme grisée, débordante de vous, mon André, mon rêve! Je suis à vous, toute; je suis chez vous, avec vous; je ne vous quitte pas.
«MARIE-DES-FLEURS.»
10 février.
«Je trouve votre mot, Marie, votre mot inattendu, inespéré, cher écho d'hier, notre plus belle journée. Non, ma chérie, ce n'est pas moi qui suis extraordinaire, mais le lien que nous avons conçu l'un et l'autre!
«Je reviens du cercle où je fais de rares apparitions. Je déteste tous les hommes. Ils me racontent leurs félicités qui sont médiocres ou grossières, ou leurs déboires qui me semblent bien mesquins. Je rentre et je vous trouve dans un mot délicieux de tendresse qui m'enchante. Je remonte en ma tour d'ivoire avec votre seule pensée. Et quand je l'ai goûtée bien, quand je me suis pénétré de votre tendresse, je prends entre les lèvres une feuille de la rose que vous m'avez laissée, je m'enfonce dans le fauteuil, votre niche rouge, ô Marie-des-Fleurs! Je ferme les yeux,--mes mains malgré moi se contractent, et, intérieurement je vous sens; je vous adore. Et je me crois baisé par votre petit fleur à la bouche, ma bien-aimée!
«Quel trésor j'ai en moi! Tout ce que j'ai de vous! En marchant dans la rue, par instants surtout, je sens que je vous porte.
«Avez-vous éprouvé de ces moments où l'on sent que l'on voudrait ardemment quelque chose d'infiniment bon, qui devrait vous combler la poitrine et que l'on happerait, ainsi, goulûment, avec ivresse; et il semble, tant la faim est grande, que cela devrait être quelque chose d'énorme, de vague, qu'on ne se peut point figurer. Maintenant je sais ce qu'est cela, je n'ai plus faim de quelque chose d'indéterminé: c'est vous que j'aspire ainsi.»
Passy, 15 février.
«Première soirée douce. J'ouvre ma fenêtre en pensant à notre bonheur. L'avenue est déserte, les arbres tout nus; il y a une drôle de lune clignotante à travers de grosses houppes de nuages. J'aperçois de loin un couple de pauvres gens, l'un tout contre l'autre et se tenant la main. Deux fois, ils s'embrassent avant de disparaître, et dans le moment qu'ils tournent au coin de la rue, j'entends sur un balcon une espèce de voix de perroquet qui dit: «Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!»
«J'ai refermé la fenêtre tout inquiète et mal à l'aise. Dites-moi encore que je suis folle; mais on n'est pas maître de ces choses-là.
«Ah! mon André, que j'ai besoin de pleurer! Il y a des jours que je ne vous ai vu; est-ce la cause? J'ai beau penser à vous, à nous; je me sens malheureuse ce soir...»
16 février.
«Quand je vous quitte, mon cher bien-aimé, et que je me retrouve seule! Et pire, quand je suis de retour à la maison! Avez-vous pensé à l'état de quelqu'un qui descendrait du paradis pour venir habiter une maison bourgeoise? Quel changement de température! et l'effort, après, pour se ressaisir! Tout va bien, tant que je ne me suis pas ressaisie. Hélas! et j'appelle me ressaisir, redevenir celle d'ici, cesser d'être celle de là-bas, de ma «niche rouge», de ma petite chapelle où je suis la madone de mon dieu! Je suis en paix quand je me mets à lire vos feuillets, ou quand je vais chez grand'maman penser à vous. Je meurs d'envie de tout lui dire! c'est elle qui nous bénit. Ah! j'aurais à ce propos bien des choses à vous raconter... Mais je veux vous parler de ces cahots qu'il faut bien que j'adore puisque la secousse vient de vous, mais qui me démolissent. Si vous me voyez souvent patraque, et avec des airs chancelants, ne m'en tenez pas rigueur, mon André, c'est que je n'ai pas repris mon équilibre... Oh! oui, certes! je ne crains pas de le redire, je suis fière de vous aimer et d'être aimée de vous, et, forte de ce beau sentiment, je devrais me rire de tout le reste. Ah! mon ami, ce reste c'est mon père et ma mère, qui m'aiment, à leur façon sans doute, mais que je ne puis aimer que d'une façon, celle d'une fille. Et je suis en révolte contre eux, révolte noire, sourde et agissante. N'est-ce pas affreux? Je ne veux plus rien vous dire ce soir; je sais bien que tout est petit vis-à-vis de la beauté de ma vie en vous;... ayez pitié de moi!»
3 heures.
«Du gris partout; gris dans le ciel, gris dans mes yeux; ah! mon André, du gris plein l'âme... Pourquoi vous parler de ces misères? mais c'est plus fort que moi; mon André, mon André, il me semble que je suis perdue.
«Figurez-vous que j'ai voulu reprendre «mes pinceaux» pour avoir l'air de faire quelque chose. Alors j'ai pensé à ce que vous nous aviez dit «le premier jour» en face du Véronèse de Saint-Sébastien? Oh! vous souvenez-vous? Je n'ai plus vu que vous; j'ai tout lâché. Et nos «commencements» là-bas me sont revenus; je me suis mise à songer. C'est délicieux, mon bien-aimé! Et puis, j'ai été prise d'une angoisse violente: vous savez, quand on veut, on veut absolument se reporter à un moment en arrière. J'ai voulu réentendre ces chants du Grand-Canal, le soir; je me suis mise au piano. Rappelez-vous ce soir où nous tînmes la gondole si longtemps immobile, vers la pointe de la Douane de mer et où une femme chanta. Je vous regardais: vous fûtes transfiguré. Je ne m'en rendais pas compte; mais je crois bien que de ce moment je fus toute à vous. Je vais vous dire: je crois que c'est la grande beauté de votre émotion contenue, silencieuse et éclatante malgré vous par vos yeux qui se cachaient, oui c'est cela qui me fut une révélation. J'avais rencontré quelques hommes émus; mais c'étaient des bavards et ils gâchaient tout. Mon ami, je n'ai pu tenir à ce piano; quelque chose de trop fort est passé par tout moi: l'instant, l'instant même où cette femme chanta, avec la lumière tremblottante sur l'eau; vos yeux, le mouvement léger du gondolier, nos figures, et le goût de l'heure que nous passions! J'ai cru que j'allais tomber ou que je devenais folle; j'ai été m'étendre sur un divan, et il y a de bien singulières coïncidences qui vous persuaderont, à les seulement rapporter, que j'ai perdu la raison; des voix inconnues criaient à cet instant dans l'avenue: André, André! Je me suis levée d'un bond, et j'ai couru à la fenêtre: cet André était un enfant qui se hissait sur les grilles de la Muette au risque de tomber dans le fossé... Tout cela est absurde; mais je vous aime trop.»
17 février.
«En relisant mes feuillets bien maussades de ces derniers jours, mon aimé, et que je ne vous enverrai peut-être pas, je m'aperçois que j'ai commencé de vous parler de l'affaire de grand'maman, et je vous vois d'ici ayant un commencement d'histoire sans la suite ou le dénouement! Quelle figure feriez-vous? Ah! mon André, ne vous fâchez pas si je vous taquine parce que vous êtes intéressé un peu vivement à ce qui me concerne--surtout quand vous y êtes mêlé, vilain égoïste!
«Voilà l'affaire de grand'maman.