Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 4

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«Seul, ce soir, chez moi, bien clos, mon feu tout rouge et un grand calme partout, quelque chose de doux et de si bon me prend, que je me renverse contre le dossier de mon fauteuil, en fermant les yeux. Je garde mes feuillets et mon crayon à la main pour vous dire tout à l'heure un peu de ce que j'éprouve... Je cherche ce que j'ai bien certainement à vous dire... Vous me faites trop de bonheur! c'est tout! c'est tout! Ne vous moquez pas de moi si vous croyez que c'est trop peu vous dire; ne vous offensez pas si vous croyez que c'est vous dire trop... Ayez pitié de moi, plutôt! Je vous adresse mon silence, ne me traitez pas de fou, c'est une chose très naturelle; je me tais, je ferme les yeux; il me semble que je me sépare du monde entier; il n'y a plus rien au monde; tout en a disparu. Quelqu'un le repeuple: c'est vous. Marie.»

* * * * *

Passy, 24 décembre.

«Mon ami, voici le dernier billet de la plus malheureuse des femmes. Vous n'attendez pas que je vous dise la raison de cette double nouvelle, car vous devez voir, en beaucoup de choses, plus loin ou tout au moins plus _vite_ que moi et vous me ferez la grâce de comprendre ce que je ne me sens pas capable de vous expliquer.

«J'ai bien pleuré, allez, tout le temps que j'ai tardé à vous répondre, et je suis bien, confuse de ce que j'ai fait, vis-à-vis de vous, monsieur, qui devez avoir une jolie opinion. Mais, je vous jure que je ne savais pas ce que faisais: je vous écrivais aussi naturellement que je le fais à ma petite amie quand je suis loin d'elle. Maintenant seulement, je vois que j'ai eu tort. Oh! ne croyez pas que je vous accuse et fasse retomber sur vous la moindre responsabilité de ceci: dans ces affaires, vous avez toutes sortes de raisons de ne point juger comme nous, et qui vous mettent à l'abri de nos inquiétudes. Enfin, sachez bien que je reste votre amie, et je crois même que je serai pour vous une meilleure amie, en prenant la détermination que je vous ai dite.

«J'ai cru d'abord que j'étais folle, en éprouvant tout à coup une si grande terreur de ma conduite, mais plus j'ai réfléchi, plus cette impression s'est confirmée. Voilà bien la première fois qu'une pareille chose m'arrive, et vous allez vous moquer de moi, de qui vous admiriez la fermeté dans les partis que j'avais une fois adoptés. Ah! bien ouiche! je ne me sens plus solide du tout, et c'est un des malaises les plus pénibles, de sentir qu'un chemin où l'on s'est engagé avec une telle confiance, vous mène en terrains si vagues que l'on ne sait plus s'ils contiennent le jardin du Paradis ou bien le précipice.

«Allez-vous rire de ce qui n'est peut-être, chez moi, qu'un enfantillage, bien que je ne le croie pas? Mais je vous ai si souvent prié de ne pas rire que vous ne riez plus. Peut-être ai-je eu tort et eût-il mieux valu rire? Ah! je vous jure que je n'en ai pas du tout envie, dans ce moment, et il faut que je m'arrête, voyez-vous, car je sens que lorsqu'on a des ennuis qui vous soulèvent le coeur par trop fort, les seules personnes qui recevraient votre confidence sont celles à qui il ne les faut pas faire, et c'est bien malheureux.

«J'espère, monsieur, que l'on vous verra tout de même à la maison et vous savez que l'on y aura plaisir.

«Il faut pourtant que je vous demande une chose: c'est de brûler tout de suite ce petit dernier mot ainsi que ceux d'avant, et de ne plus penser jamais qu'ils aient existé. Je vous remercie. Adieu! adieu!

«MARIE.»

* * * * *

Après deux longues journées remplies d'un singulier mélange de joie et d'angoisse, de délibérations, de partis résolus et de retours, de longues conférences avec ma bonne cousine à qui il fallut recommencer de tout dire; après être monté en voiture et avoir indiqué au cocher l'avenue Henri-Martin, et en être descendu parce que j'avais besoin de marcher et craignais d'arriver avant d'avoir réfléchi suffisamment, je finis par monter à pied du côté de ce Trocadéro si souvent envisagé depuis deux mois comme le terme d'un idéal voyage. Ses tours de pacotille étaient transformées pour moi; elles m'étaient devenues comme ces clochers aperçus de loin à l'approche d'une ville chère, et une fois dans ses jardins, c'est un autre monde que j'abordais et je pensais que les gens qui par hasard m'y rencontraient ne me reconnaissaient pas plus que je ne faisais pour eux.

Ni là, ni ailleurs, personne ne m'eût reconnu aujourd'hui. Ces dames me demandèrent si je relevais de maladie. Je leur dis que non, et elles ne doutèrent pas que je ne fusse au début de quelqu'une. Marie elle-même était fort décomposée. A la faveur d'un mouvement qui se produisit dans le salon, elle s'approcha de moi:

--Comme vous voilà fait, mon ami, qu'avez-vous?

--Vous le demandez?...

Elle n'osa plus m'entendre; elle alla et vint de l'un à l'autre précipitamment, puis parla à sa mère et l'on me dit en riant que grand'maman ayant une faiblesse à mon endroit, désirait me voir. Marie me fit signe:

--Venez!...

Nous nous trouvâmes seuls dans l'escalier. Nous dûmes croire l'un et l'autre qu'il allait se passer quelque chose d'assez extraordinaire, le souhaitant, sans doute, et le redoutant à la fois. Nous montions, elle devant, un peu sautillante. Cet escalier parut long, puis court. Nous atteignîmes trop tôt la chambre de «grand'maman». Nous ne nous étions rien dit. Mais quand nous fûmes devant la vieille dont les yeux seuls parlaient et nous caressaient encore tendrement comme la dernière fois, et mieux, semblait-il, nous entendîmes nos coeurs battre. Cela faisait un bruit que nous couvrîmes de paroles confuses et précipitées. Nous ne pensions point au sens de nos mots. La bonne femme faisait des efforts pour nous saisir, et une sorte d'indulgence intelligente demeurait par-dessus tout dans le bleu vif de ses veux. Elle semblait dire: «Mon Dieu, comme je comprends clairement ce langage absolument décousu et toutes vos phrases sans queue ni tête...» Elle voulut nous embrasser. Je fus si touché que la voix commença de me trembler, et c'était l'instant, cependant, où j'avais le plus grand besoin de conserver mes sens, car il fallait que la descente dans l'escalier contînt quelque chose de décisif.

Ayant pris congé de cette chère «grand'maman», nous nous retrouvâmes seuls sur le palier. Je n'avais plus que la peur d'être de nouveau paralysé par un commencement de silence; trois marches sans parler, pensais-je, et je ne dirai rien; quand on est en train de parler, même de choses futiles, on peut tout exprimer, même les plus graves.

Alors, comme Marie refermait doucement la porte, je lui dis, presque sur le même ton que mes derniers mots quelconques:

--Je vous aime!

--Descendons! descendons! fit-elle vivement, et sautant. Même elle faillit trébucher à la première marche. Je la soutins du bras et vis qu'elle avait pâli.

--Descendons! descendons! répétait-elle.

Nous descendîmes plusieurs marches, sans ajouter un mot. Le maudit silence allait retomber. Je me débattis et je dis résolument à Marie:

--Marie, je ne peux plus, je vous aime!...

Elle regarda vivement en haut, comme si elle souhaitait que quelqu'un vînt qui retardât cette minute.

--Marie, me permettez-vous de demander votre main?...

--Ha! ha! fit-elle; mais je ne peux pas! je ne peux pas, vous savez bien!... Ah! pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait rien dire... on aurait pu rester ainsi peut-être longtemps, encore longtemps... Je ne pourrai plus vous voir à présent; il ne faut plus que je vous voie!...

Nous voulions nous arrêter dans cet escalier et ne l'osions faire ni l'un ni l'autre; dans un corridor ou sur un palier nous eussions causé peut-être: à tel point l'on est esclave de l'usage coutumier des choses! et nous arrivions au bas de cet escalier et ne nous parlerions plus jamais.

Marie hésita un instant en tournant le bouton de la porte du salon; elle vit clairement sans doute qu'elle ne pouvait pas revenir sur ses dernières paroles. J'allais la supplier, l'appeler: «Marie!». La porte était ouverte; nous aperçûmes plusieurs personnes; nous étions à la minute la plus torturante de notre drame et dûmes présenter des figures ordinaires.

* * * * *

Je tombai comme une chose inerte chez ma bonne cousine de la Julière. Nous n'eûmes pas besoin de parler. Elle s'assit à côté de moi, m'embrassa et pleura. Elle me garda chez elle. J'y passai trois jours dans une prostration complète. Une après-midi nous allâmes au bois. Vers l'endroit où l'allée commence à s'incliner sur Longchamps et où les voitures sont plus libres, nous fûmes croisés par la famille Vitellier. Marie était assise à côté de sa mère; et son père avait près de lui un grand homme de barbe jaune et de teint coloré. Nous nous saluâmes et je dis à ma cousine en ricanant si fortement qu'elle eut peur:

--C'est le fiancé de Chicago!...

Il y eut ensuite un assez long silence, et ma cousine me dit:

--Il faut vous remettre au travail, mon ami; votre existence n'a pas de nom!...

Je mêlai cet avis de la sagesse qui prononçait ma condamnation en face de l'évidence, à l'envie amère que j'avais de revoir la voiture contenant Marie et son fiancé. Cela forma quelque chose de si douloureux que ma torpeur se secoua comme sous des piqûres brûlantes, et se mua en rage folle. Je me sentais parfaitement insensé, mais j'étais fouetté jusque par ma sottise et m'en grisais comme d'autres font de la boisson, dans des moments analogues. Je voulais que Marie fût humiliée vis-à-vis de moi, d'être vue avec son fiancé et d'insulter presque à ma douleur visible. C'était stupide; elle ne songeait pas assurément à cela. Je fis retourner la voiture. Nous les croisâmes de nouveau.

--C'est assez, observa ma cousine.

C'était assez, en effet. J'avais regardé cette fois-ci le visage de Marie; elle avait du cygne jusqu'aux oreilles, à la façon dont elle se gardait le cou avec des foulards blancs, à Venise; et ses yeux gris étaient purs, seulement un peu effarés, inquiets. Je ne sentis plus qu'une misère si profonde que je me fusse, à pied, laissé écraser par la première voiture. De temps en temps, comme un poison qui peu à peu s'infiltre et ravage des parties reculées, cette idée me lancinait: Marie s'est jouée de moi; la cessation brusque de sa correspondance n'était pas cet éveil de pudeur qui vient de l'amour, mais l'éveil de la crainte qui venait de Chicago; elle a dû s'amuser beaucoup; elle a peut-être fait de moi bien des gorges-chaudes avec les petits messieurs aux chansons d'Yvette; c'est une petite gueuse!... Et je répétais presque tout haut: «C'est une petite gueuse!...» Il me semblait, en disant cela, que je mâchais une substance nauséabonde; c'était une parole qui devait avoir le goût du blasphème, de l'insulte à Dieu de qui l'on se croit molesté. Je ne me rappelle point être descendu de la voiture; je ne me retrouvai que couché depuis longtemps sans doute, avec des potions et l'appareil de mille soins, et le même goût dans la bouche, les mêmes mots persistants, avec l'horripilant d'une scie et la répulsion d'une calomnie proférée malgré soi: «C'est une petite gueuse!...»

III

Quand je revins à moi, il paraît que j'étais sauvé; mais on avait été fortement inquiet autour de moi. Le temps était gris et délicat. J'avais une fenêtre d'où l'on embrassait à vol d'oiseau tout le bois de Boulogne: au loin les coteaux de Meudon et de Sèvres et la petite trouée sur Saint-Germain étaient noyés dans une brume bleue, tendre et ténue comme la paume d'une main féminine. Le Mont-Valérien perçait seul ces vapeurs, et la grande masse des arbres nus que leur bois colorait de tons divers, semblait une nappe de nuages houleuse dont la moire mobile caressait, attirait et étourdissait. Je fus obligé de m'asseoir. Je n'étais pas encore très vaillant.

Je fis prendre chez moi mon courrier, avec la permission du médecin. Ce devaient être des journaux et des revues ou des lettres indifférentes qui ne pouvaient pas me casser la tête.

J'ouvris en titubant une enveloppe de papier teinté. Cela était daté du 1er janvier. J'étais tombé malade la veille.

Passy. 1er janvier.

«Venez et demandez.»

Il y avait une autre enveloppe pareille, du 8 janvier.

«Je vous attends et vous supplie.»

«MARIE.»

Enfin une troisième avait été distribuée le matin, et voilà ce qu'elle contenait:

«Si vous êtes vivant, vous aurez pitié. Vous ne pouvez me tenir rigueur de la réponse que je vous ai donnée dans l'escalier, puisque je n'étais pas libre de vous en donner une autre. Maintenant je le suis. Ce mot est-il une «autre réponse»? Que pourrais-je y ajouter? Mais, vous savez cela depuis quinze jours et vous n'avez pas paru. Vous êtes parti!... Quelle impatience! n'ai-je pas agi assez vite? Ah! si vous êtes quelque part où ceci ne vous atteindra pas! O mon ami!... Je pleure jour et nuit. On croit que c'est à cause de ce que j'ai fait, ou plutôt défait; mais personne ne sait pourquoi j'ai fait ou défait cela. Et j'en suis même étonnée, parce qu'il me semble que ça saute aux yeux. Je suis perdue.

«MARIE.»

--Ma cousine! ma cousine!

La chère femme accourt tout essoufflée:

--Venez que je vous embrasse!... Non! lisez tout de suite!

Elle commence par ouvrir les yeux; elle sourit et toute sa figure exprime le contentement et la surprise joyeuse, en même temps toutefois que la confirmation de quelque chose dont elle eut eu comme un soupçon. Puis elle se chiffonne, et cela je l'attendais, parce que ma bonne parente est effarouchée de ce que Marie ose m'écrire.

--Mais, ma cousine bien-aimée, si cette petite ne m'avait pas écrit cela, je ne l'eusse appris jamais et j'emportais et j'allais répandre d'elle une opinion bien fâcheuse, et j'en ai failli mourir, paraît-il. Trouvez-vous si décent de laisser étouffer des sentiments dans l'ombre qui, mis en lumière, donneront à la vie sa beauté?

--Mais je ne dis pas cela, mon cher ami; voyons! vous allez me chercher noise quand je ne suis au contraire qu'émue... Je ne sais pas ce que j'ai, ce que j'éprouve, voyons! tout cela est si soudain, ce revirement, cette nouvelle figure que je vous vois... enfin, laissez-moi respirer...

--Pas longtemps, dites? Vous voyez bien que vous n'avez pas le temps!

--Comment cela?

--Mais, ma petite cousine, dis-je en l'embrassant, parce que vous voyez que cela presse, et que malgré que j'aie un bien grand plaisir à vous voir près de moi, rien n'égale la satisfaction que j'aurais à vous savoir avenue Henri-Martin... Hein! suis-je aimable?

--Avenue Henri-Martin?...

--Demander pour votre cousin la main de Mlle Vitelier.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! mais laissez-moi respirer un peu, au moins... Mais, je n'avais jamais envisagé cela de si près. La dernière fois que vous m'avez fait l'honneur de me consulter, il s'agissait, s'il vous en souvient, de pressentir seulement l'opinion de cette enfant... Mais aujourd'hui, songez un peu, avez-vous jamais pensé à la fortune de cette jeune fille?

--Elle est riche, je sais, mais je demanderai qu'on me fasse la grâce d'une petite dot de rien du tout, de quoi aller à Venise une fois l'an et y changer de foulards.

--Grand fou! et vous, savez-vous seulement ce que vous avez?

--Une douzaine de mille livres... ne manquez pas, ma bonne cousine, d'énumérer ma fortune en livres, j'y tiens; cela vous a un son passé qui va à mes goûts réactionnaires. Toutefois, je vous permets d'escompter mon bel avenir: auditeur au Conseil d'Etat; belles relations, etc.

--Mais! misérable enfant! il ne s'agit pas de plaisanter quand on veut prendre femme!...

--Mais, ma chère cousine, je vous ferai observer que c'est vous qui, pour le moment, me semblez manquer de gravité en tenant compte de tout, hormis le coeur de cette jeune fille et le mien. C'est une chose dont les personnes raisonnables jouent avec une insouciance d'enfants... Nous ne mourrons pas, privés d'une grande fortune; et, privés l'un de l'autre...

--Mais les parents ne vous donneront pas cette jeune fille!

--Oh!... Elle se donne bien, elle!...

--Permettez-moi de vous dire que cela peut être le fait d'une nature excellente, mais qui manque un peu de prudence, et dont... comment dirai-je?... la spontanéité... serait pour... je ne dis pas m'inquiéter...

--Ma cousine!

Je dus avoir le visage si brusquement convulsé, la voix si altérée et si mauvaise que ma cousine ne sut plus si elle devait être plus effrayée de mon état ou de ce qu'elle avait dit. Elle avait insulté Marie. Elle sanglota et s'enfuit. J'étais furieux; je m'oubliais tout à fait; j'eusse frappé quelqu'un et faillis briser tout. Je cherchai mes vêtements, m'habillai à la hâte. Je tremblais de fièvre; mes jambes flageolaient; il me semblait que j'avançais à la façon des petits oiseaux qui sautillent. Je descendis je ne sais comment. En bas, ma cousine en me voyant poussa un cri. Je lui répondis par un ricanement.

--Grand Dieu! où allez-vous? fit-elle.

--Ha! ha! ha! ha!...

Elle s'avança en appelant son mari, les domestiques, quelqu'un. Je la repoussai avec brutalité. J'avais atteint la porte de la rue; en m'apercevant avec mon chapeau, mon pardessus, le concierge avait ouvert; la porte bâillait. Un domestique arriva; ma cousine lui demanda de m'empêcher de sortir. J'étais déjà dehors.

--Jean! Jean! dit-elle à l'homme, courez derrière monsieur, il ne tiendra pas debout...

Je sentis l'homme à mes trousses. J'étais fou, et il me parut que je retrouvais des instincts et des gestes d'enfant. Je croyais fuir quelqu'un qui voulait me battre et je me trouvais des jambes de sept ans; j'avais conscience d'être grotesque en faisant aller mes talons très haut comme les bambins. Je me précipitai dans un fiacre et y tombai comme une masse.

--Cocher! avenue Henri-Martin!

La voiture roula; le domestique dut m'abandonner.

Toutes sortes de choses m'échappent concernant ma démarche avenue Henri-Martin. Je n'ai pas souvenir de la manière dont j'entrai, dont je demandai M. et Mme Vitellier qui, précisément, se trouvaient ensemble à la maison. Je me rappelle seulement que j'eus plaisir à constater que Marie ne paraissait pas, et je pensai que tout le monde était préparé, attendait cette visite officielle. Je ne sais ce que je dis. Je ne revois clairement que les figures de ces deux personnages quand résonna dans ma bouche le nom de Marie que je leur demandais. Oh! comment prononçai-je ce nom! Marie eût été fille des pierres de la muraille qu'à la façon dont je dis: «Mademoiselle Marie», ces pierres me l'auraient jetée dans les bras. Ces deux personnages jouèrent la surprise, d'abord, et ensuite la dignité la réserve. Je ne m'en étonnai pas autrement. Ils me demandèrent quelques heures de réflexion sous le prétexte de consulter leur chère enfant. Je recevrais une prompte réponse, espéraient-ils. Je me retirai sur ces solennités conformes à l'esprit des plus distingués de mes contemporains.

Je me fis conduire chez moi, où parviendrait la réponse. D'ailleurs, je ne voulais plus revoir ma cousine. Elle avait insulté Marie. Pourquoi? Ah! n'était-ce pas la haine naturelle, irrémédiable du médiocre pour l'héroïque, de la femme sacrifiée à des conventions qui l'ont retenue de vivre et qu'elle prend pour la vie, contre celle qui veut vivre contre tout? Hélas! que dis-je? et, moi-même, n'avais-je pas commis le même crime vis-à-vis de cet être adorable; n'avais-je pas passé des journées et des nuits de fièvre à l'injurier devant celle qui veillait maternellement à mon chevet? N'avais-je pas moi-même introduit ce doute dans un cerveau mal prévenu envers celle qui semblait m'avoir empoisonné? Ah! mais c'étaient des injures d'amour! Est-ce qu'une femme s'y devrait tromper?

J'étais donc séparé, par quelque chose d'ineffaçable, d'une femme qui me tenait lieu de mère et venait de me révéler tout à coup que j'exécrais son jugement, sa pensée, son âme en somme, de telle sorte que je me demandais de quelle nature pouvait bien être le lien qui nous unissait. C'est dans cet état que j'attendais le prononcé de ma sentence par un tribunal de fantoches sans coeur ni sens! Ainsi, me disais-je, tous les êtres dont nous dépendons et que nous croyons aimer nous sont aussi étrangers que s'ils étaient descendus d'une autre planète, et nous demeurons à l'aise et sourions parmi des figures qui nous devraient faire peur par leur étrangeté. Ils sont en hostilité perpétuelle contre nous; nous n'y prenons garde que dans des cas tout à fait extraordinaires: une âme enfin a paru où vous vous mirez avec délices; c'est alors que vous voyez le mouvement entendu de leur tourbe, leurs grimaces et leurs poings menaçants!

Je grelottais pendant qu'on m'allumait du feu. Mes pauvres bibelots, mes livres abandonnés me regardaient et semblaient me prendre en pitié. J'attendais. J'attendais.

* * * * *

Ce fut une lettre très décente et de termes fort mesurés, fort convenables à ménager l'amour-propre d'un galant homme épris, qui m'apporta ma sentence. A partir de ce moment-là je compris que le malheureux qui entend le résultat de la délibération du jury soit si souvent impassible. La catastrophe abasourdit; sous le coup, l'on n'est que stupide. Après seulement l'homme avec son merveilleux outillage de douleur se réveille.

* * * * *

Je recommandai que l'on ne reçût personne. Je savais que ma cousine était venue, après son domestique et son mari. Je n'avais pas voulu les voir. Je n'étais pas tombé encore dans la période d'attendrissement; ma haine, ma colère se soutenaient.

--Monsieur, me dit mon concierge, cette dame est revenue.

--C'est bien.

--Monsieur, il est venu une autre dame, à la tombée de la nuit...

--Je n'y suis pour personne, entendez-vous?

--Monsieur, j'ai dit aussi à cette dame que monsieur n'y était pas.

--C'est bien.

--C'est, monsieur, c'est que... cette dame a eu l'air bien contrarié...

--Elle n'est jamais venue ici?

--Oh! non, monsieur!

--«Oh! non, monsieur!»... qu'est-ce que ça a d'extraordinaire? Elle aurait pu venir... Vous n'avez pas demandé une carte, un mot?...

--Oh! monsieur, j'ai bien vu que cette dame n'était pas quelqu'un à donner son nom...

--Comment était-elle?

--Monsieur, je n'ai pas bien vu sa figure...

--Allez-vous-en! allez-vous-en! C'est bien.

Et pendant que cet homme descendait, je lui criai tout à coup:

--Vous ne ferez exception que pour cette personne, si elle revient!

J'étais fou! je me tâtais la tête et me regardais dans tous mes miroirs pour tâcher de prendre conscience de mon identité à cause de l'idée insensée qui m'était venue. Je ne pouvais pas croire que je fusse sain et que je crusse cette chose possible.

* * * * *

Comme le jour baissait, un coup de timbre me secoua violemment. Il y eut quelque hésitation dans l'antichambre, le temps me parut abominablement long. Enfin la portière se souleva. Nous étouffâmes deux cris:

--Vous!

--Moi!

Je ne sais pas ce qui se passa tout de suite. Elle était essoufflée; je ne tenais pas debout. Je crois que je lui dis de s'asseoir; mais elle ne voulait pas; elle voulait repartir aussitôt. Et puis il y eut certainement un silence que je n'ai pas mesuré. Il était plein et délicieux; il me sembla que j'y buvais à une fontaine de Jouvence et je ressuscitais miraculeusement.

--Marie!

Mais dès que le souffle lui revint, les larmes lui montèrent aux yeux. Je n'osais lui prendre la main; je la regardais et nous eussions pu demeurer longtemps ainsi.

Elle avait soulevé sa voilette pour essuyer ses yeux; elle la rabattait et était obligée constamment de la relever.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit-elle en pleurant.

Puis ayant enfin prononcé un mot, elle se ressaisit tout à coup par cette grande force de volonté qu'elle a, et elle me dit d'une voix qui s'affermissait: