Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 3

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«Le livre que j'aurais voulu lui donner à lire, ç'aurait été celui qui eût contenu la simple causerie entre un homme assez impressionnable pour que toutes choses l'eussent frappé jusqu'à l'enthousiasme ou la blessure; assez clairvoyant pour juger, comme une peinture ou un bibelot, le rayon qui l'extasia ou le stylet qui le fit saigner; assez éloquent et évocateur pour faire revivre et palpiter cette ardeur sans emphase ni boursouflure,--et une femme qui eût été l'extrême sensibilité, l'extrême intelligence et l'extrême curiosité, c'est-à-dire apte à merveille à être ravie ou torturée, à torturer ou à ravir. Les mots de leur dialogue eussent ainsi coulé tantôt à la façon de perlettes de pluie limpide et légère dont le bruit ressemble à de petits rires enfantins, tantôt à la façon de ces larmes lourdes des métaux en fusion qui, au toucher du sol ont comme un court cri d'angoisse et répandent un peu de fumée âcre.

«Je n'ai pas trouvé le livre. Mon désir est de tenter de le faire, malgré que je manque de presque tout ce qu'il y faudrait: les vertus que j'ai dites d'abord; et puis le collaborateur.»

* * * * *

On sonna à ma porte et on me mit dans la main une lettre. Je ne pensais qu'à _elle!_ Serait-ce quelque chose d'_elle!_ Je chassai cette idée comme stupide et fis une grimace dérisoire. C'était une enveloppe étroite et longue, une écriture de femme que je sentis, que je vis je ne sais comment, dans mon antichambre obscure. A grands pas j'allai à la lumière. C'était d'elle! Je criai tout haut, et je tombai la tête dans mes mains, sur cette écriture, en la baisant.

* * * * *

«Monsieur mon ami, vous allez tomber des nues--car je pense que vous y êtes, comme souvent,--en touchant cette preuve de ma témérité. N'exagérons rien; je mentirais, et vous le verriez bien vite, si je n'avouais tout de suite que la main me tremble un peu à écrire ces premières lignes qui sont pourtant le résultat, je vous assure, d'une bien longue délibération.

«Quand j'eus décidé de les écrire il était convenu avec moi-même qu'elles seraient une série de petites notes prises à la lecture du livre que vous avez eu la complaisance de me prêter. Naturellement ces réflexions n'auraient pas eu d'autre résultat, sinon d'autre intention que de vous donner l'occasion de vous moquer de moi. Sans compter que ça m'est désagréable, il faut que je vous dise que je n'ai pas lu ce livre depuis huit jours qu'il est là, sur un beau pupitre en marqueterie, quelque chose comme une place d'honneur quoi! Monsieur, le temps m'a manqué. Le croiriez-vous? Oui car je l'ai passé à lire votre petite note.

«Je suis si peu accoutumée à être traitée, même par vous, de la façon grave et mieux que flatteuse que vous semblez prendre, en ce bout de mot charmant, qu'il n'y a pas grand mérite de votre part à m'avoir touchée. Vous voyez que je ne vous gâte pas, bien qu'au fond vous en valiez la peine pour le plaisir que vous m'avez fait. Car maintenant, il me semble être pour longtemps à l'abri de ces allusions railleuses qui vous font l'effet tout à coup d'une porte qui grince au milieu d'un agréable concert ou d'un petit trébuchement bien vulgaire au cours des plus douces rêveries. Quand ma réponse n'aurait pour but que de vous supplier de demeurer dans ces bonnes dispositions, je me féliciterais de l'avoir faite. Eh! mon Dieu! je me demande quel autre but elle peut bien avoir, sinon vous dire quel plaisir j'ai trouvé dans ce que chacun de vos mots vous ouvre d'attirant, de... ah! je ne sais comment dire, les mots qu'on nous apprend et que l'on prononce autour de nous ont si peu de rapports avec ce que vous indiquez si bien, avec ce qu'il faut être non pas «éloquent», mais «évocateur» n'est-ce pas? pour faire entendre? Je vous ai bien reconnu, tel que je vous ai vu à Venise, dans les instants où vous condescendiez à ne pas plaisanter. Mon Dieu! pourquoi faut-il que les uns se donnent tant de mal pour se faire prendre au sérieux et les autres pour donner d'eux l'illusion de bouffons taquins et méchants?

«Où vais-je, et que vous dis-je, et qu'ai-je à vous dire? Ah! voyons! que je suis bien incapable de vous suivre en une si noble collaboration; que tout ce que j'y sens de séduisant et de beau épouvante un peu ma timidité et mon ignorance. Seigneur! je parle de timidité et je vous écris! car il n'y a pas d'illusion à se faire: ceci n'est pas des notes; je vous écris. Ah! j'ai bien peur que vous ne trouviez cela énorme; mais vous, Monsieur, qui n'êtes pas dans les affaires et n'avez même pas l'air de vous douter de ce que c'est, vous devez comprendre que l'on puisse accomplir certaines actions extraordinaires poussé par quelque chose de si totalement désintéressé, par un charme si innommable, si au-dessus de tout ce qui a coutume de vous entraîner, que vraiment il ne doit y avoir nulle vilenie à se laisser aller. Monsieur mon ami, vous m'inspirez tant de confiance avec votre dévouement à des idées si en dehors du courant de la vie, que si je garde un peu d'émotion jusqu'à ces derniers mots, je n'ai, ni n'ai eu aucun scrupule».

Retenu à dîner avenue Henri-Martin, elle me prit à part, dans le salon:

--Je suis sûre, dit-elle, que vous ne vous étonnez pas de ne point m'entendre m'excuser d'avoir osé vous écrire...

--Mais! je ne le souffrirais pas!

--A la bonne heure!... Maintenant, dites-moi, avez-vous assez d'amour-propre pour vouloir bien admettre que ce qui est vis-à-vis de vous une action dont on est plutôt fière, ne se commettrait pour rien au monde en faveur de qui que ce soit autre que vous?

--Me voici dans un bel embarras! Cruel petit sphinx, quel que soit le sens de ma réponse je mérite d'être condamné! Oui: je me gonfle d'un orgueil qui me rend ridicule; non: je vous blesse.

--Vous hésitez?

--Non! non! je choisis le ridicule.

--Voulez-vous bien ne pas rougir d'avoir de vous l'opinion que je me suis faite moi-même et qui, au fond, est bien la vôtre, allez! si vous étiez franc...

--Allons donc! Tenez, sans y prendre garde voilà que vous vous arrangez avec une coquetterie autrement singulière que celle que je vous accorde et vous veux: vous vous mettez à part de tous les hommes en vous prétendant dénué de vanité!

--Mais, je vous assure...

--Alors, vous n'êtes pas l'homme que j'ai cru trouver, et vous ne valez pas la peine que je déroge pour vous aux règles de...

--Grâce! grâce! Mademoiselle, vous êtes un adversaire terrible et je me rends. Oui, je suis orgueilleux... de vous avoir inspiré l'idée que j'avais le droit de l'être; je suis à part et au-dessus de tout Le monde, puisque c'est ainsi et puisque c'est là que vous m'avez vu; et il faut bien que cela soit, sans quoi vous seriez inexcusable d'avoir trahi les canons de la bienséance!...

--Je vous en prie, ne quittez pas votre sérieux, il n'est pas question de jouer, ce qui, d'ailleurs, ne vous va que médiocrement, vous aurez beau faire...

--Ah! interrompis-je, une fois pour toutes, que je m'explique à ce propos. J'ai vu, depuis que je regarde, tant de gens se grimer de sérieux et d'importance, qui ne sont en dessous que des polichinelles, que la figure du pitre m'est apparue par contre, l'image définitive du philosophe de nos jours. C'est par goût pour ces beaux clowns qui pleurent sous leur farine exhilarante que vous me verrez sourire aux instants les plus graves.

--Eh bien! je vous dirai une autre fois si je vous approuve, quoique, à la vérité, j'aie vu, pour ma part, plus de gens sérieux que de polichinelles, mais sérieux profondément pour des choses bouffonnes... Pour le moment, je ne veux pas lâcher mes moutons, puisque nous avons quelques secondes de loisir. Et ces moutons s'apprêtaient à vous dire qu'une petite fille qui a toujours vécu jusqu'ici dans ce milieu de gravité imperturbable autour de ces fameux lingots d'or--que je révère beaucoup, notez bien, mais sans aveuglement,--eh bien! éprouverait une joie, grande, noble, belle n'est-ce pas? dans le commerce d'une amitié intelligente avec un homme qui porterait une gravité au moins aussi considérable sur des objets d'une autre envergure que nos lingots... Allons! laissez-moi achever: ça n'est déjà pas si facile à dire. C'est une grande témérité de ma part, je sais bien, que de me croire bonne à ce commerce... Mais la faute est à vous qui me l'avez d'abord entr'ouvert. Je désire, Monsieur mon ami, que vous voyiez cette ambition-là et rien que cette ambition-là, dans l'acte d'indépendance que je me permets en votre honneur...

Quelques jeunes gens se précipitèrent; ils tenaient à la main les couplets d'une chanson _décente_ d'Yvette Guilbert et venaient prier Mademoiselle d'accompagner l'un d'eux au piano. Elle sauta et leur fut toute dévouée. Je la regardai un moment au piano, avec les frisons blonds de ses tempes pailletés d'or par les lumières. Des refrains d'une ineptie équivoque naissaient de la promenade de ses doigts. Néanmoins je continuais de regarder ces doigts aimés; mais leurs mouvements, peu à peu, se transformaient pour moi en ceux d'une «gigolette» de café-concert que j'avais connue et qui était assez spirituelle jusqu'en sa façon de paraître bête. Peu à peu, mes yeux souriaient à l'évocation de cette divette court vêtue, et je sentais en même temps le pli amer de ma bouche. Elle leva les yeux, un instant, vers moi, tout en plaquant de tristes accords. Ah! je me relevai d'un coup: jamais je ne verrai dans nul tableau humain la mêlée violente et distincte de tant de sentiments divers que dans le miroir de ces yeux gris qui se foncèrent et s'humidisèrent tout à coup et dont je ne pouvais plus m'écarter malgré la remarque qu'autour de nous, sans doute, on ne manquait pas de faire. Me prit-elle en pitié ou bien le rôle qu'on lui faisait tenir? Il y avait, dans son regard, de la surprise, de la confusion, un peu de dégoût, et il y surnageait une complaisance habituelle pour la médiocrité, à l'aide de quoi elle se composa un sourire aimable qu'elle promena ensuite sur la guirlande de jolis coeurs qui l'encadrait. Je ne fus pas maître de moi; je sortis. Comme je soulevais une portière, le bruit des applaudissements me gifla tout l'épiderme. Je jugeais ma répulsion puérile; mais mon état exaltait la violence de toutes les impressions. J'atteignis l'antichambre et un domestique tenait mon manteau. Elle apparut dans l'entre-bâillement d'une tapisserie qu'elle avait peine à soulever.

--Vous partez? dit-elle, mais j'avais un mot à vous dire, venez donc...

Elle m'entraîna dans une pièce voisine, et aussitôt:

--Ah! je vous avais bien dit que vous ne vous feriez pas ici!

--Mais si! mais je vous supplie de ne pas croire;... seulement j'ai la tête lourde, ce soir, j'ai besoin d'air;... vous savez, comme à Venise, les jours de pluie...

--Oh! vous avez eu une façon de regarder mes doigts!... que vous ont-ils fait, dites! C'est cette chanson, n'est-ce pas?

Elle me montrait les petits doigts longs, minces et blancs. Je lui pris la main et la serrai doucement en lui disant adieu.

--Et votre livre, fit-elle, quand vous le rendrai-je?

--Quand vous l'aurez lu!

--Non, je voulais dire; quand viendrez-vous le chercher?

--Quand je croirai que vous l'avez lu!

--Méchant! Dites donc, vous savez que je puis très bien «ne pas achever de lire» plusieurs livres à la fois!...

--Je vous en apporterai plusieurs à «ne pas lire du tout»!

* * * * *

«Mademoiselle amie, je vous préviens que dès ce premier feuillet qui doit vous dire mon contentement, je mets à celui-ci une sourdine. Pourquoi? mais parce qu'il en a besoin! Je pense que c'est beaucoup vous dire...

«Je vous ai vue aujourd'hui. Vous ai-je dit le quart de ce que j'avais envie de vous dire? Jamais, jamais on ne peut parler! Jamais, en aucune circonstance, on ne peut donner l'être à ce qui flotte autour des lèvres, qui cherche à prendre vie et forme en des mots tout prêts, déjà presque articulés, et qui se résorbe, fatalement avorté. C'est bien pis que n'oser pas dire, c'est ne pas pouvoir exprimer. Et ce qu'il y aurait de trésors à retrouver, d'exquises minutes de vie intense, d'instants de fièvre intraduits, où l'âme, semble-t-il, allait s'égoutter en perles, qu'on n'a pu ni recueillir ni donner! Ce qu'il y aurait à glaner, dans ces résidus de la conversation: quantités de sincérités, de franchises, d'élans mort-nés, victimes de la conversation elle-même, mécanisme trop compliqué, inégal toujours à la pensée, qui constamment trahit, qui est bruyant, indiscret, dont l'écho même, ou vous effraie, vous intimide ou vous grise. Combien meilleur, le «signe» en sa simplicité, pour l'expression des émotions fortes. N'allez pas croire que je vous fasse l'apologie de la pantomime...

«Ah, vous n'imaginez pas comme il est bon de vous parler le soir! Toutes les secousses qu'on a éprouvées, tout le mal qu'on s'est fait en se cognant les coudes; toutes les rudesses qui vous ont éraflé, écorché; tous les contacts pénibles, toute la grossièreté traversée, tout cela tombe, semble-t-il, comme des vêtements tachés de boue, et l'on sent en s'approchant de vous, qu'un souffle frais vous passe, que quelque chose de reposant vous environne; il semble que l'on pénètre dans une chapelle, avec cette croyance d'enfant, que la madone vous sourit: Vous ai-je dit que je vous avais nommée «Sainte-Marie-des-Fleurs» avant de vous connaître? Vous plaît-il d'être sous cette invocation, la figure très confiante à qui l'on vient après chaque journée apporter ses confessions et presque ses prières?

«Il y a tant de choses rudes tout le temps heurtées sur la route, depuis la brutalité franche jusqu'à ce qui n'est que l'absence de délicatesse. On souffre d'un bout à l'autre de cette progression parcourue en tous sens, et presque tous les gens que l'on voit, vous font l'effet de ces pierres râpeuses sur quoi je ne puis absolument pas passer la main. Le défaut de trouver un être qui n'ait pas cette écorce de grès, vous fait peiner à sa recherche, et à force de tâter des mains pour éprouver, quel délice d'en rencontrer enfin qui soient douces! Cela vous garde de s'essayer à devenir soi-même coriace pour éviter le froissement des vilains épidermes. Comprenez-vous que j'aime à vous parler le soir?»

«Monsieur mon ami, j'ai _attendu_ votre petit envoi. Je vous le dis pour que vous sachiez bien que je me mets assez vite à attendre, et que je n'aime point ça. La personne que vous aviez chargée de la commission avait reçu des instructions si minutieuses qu'elle n'a consenti à se dessaisir du paquet qu'en «mains propres». Soyez sans inquiétude, mes «mains propres» l'ont reçu. Vais-je vous dire aussi qu'elles l'ont béni? Oh oui! tant pis! Je ne sais point vous déguiser ma pensée. Vous dites des choses, et d'une façon que je suis heureuse et confuse de me savoir la privilégiée qui les reçoit, et mieux! qui les provoque, en partie. Il m'arrive de me laisser tomber les bras et de me demander si je ne rêve point. Sur quoi, monsieur, vous appuyez-vous donc pour croire que je vaille qu'on me parle ainsi? Mais personne ne m'a parlé, jamais, ni de cette façon, bien entendu, ni d'une autre. J'en demeure un peu étourdie, et pour ne vous pas revêtir de trop grand mérite, j'en attribue la raison à la nouveauté, pour moi, de toute parole un peu vibrante et parlant des choses de l'âme. Il n'y a point de mal à se laisser flatter du plaisir si particulier qui vient de mots pleins de sens à la fois et de caresses? Que dites-vous, que «jamais, jamais, on ne peut parler... etc.?» Si, si, on peut parler! Oh! monsieur mon ami, j'ai la plus grande foi en vous, et je m'abandonne, les yeux fermés, à la fréquentation si chaude de votre pensée. On doit jouir de l'âme comme si on la devait perdre d'un instant à l'autre, n'est-ce pas? Vous dirai-je les soins avec lesquels je recueille les parcelles de ce que vous écrivez? Je prends ces bribes, une à une, et je les laisse, si l'on peut dire, au bord de mon âme, un petit temps, puis je les sens tomber goutte à goutte jusqu'au fond, où je sais que je ne peux plus les perdre. Cela vient-il de moi? mais il me semble qu'on ne finit pas de vous lire, car de nouvelles choses surgissent qu'on n'avait point d'abord soupçonnées sous l'impression première.

«Vous «tourmentez», monsieur mon ami, voilà qui est aussi agréable que terrible. On voudrait tant causer avec vous, tranquillement. C'est cela, cela que je voudrais. Pourquoi cette fièvre et cette inquiétude qui vous brûlent et semblent consumer tout alentour? Comme vous devez vous faire souffrir, à moins que vous n'y éprouviez le même goût que l'on doit avoir à vous sentir brûlant.

«Vous m'avez bien amusée avec vos «mains qui sont comme des pierres râpeuses». Oh! le vilain égoïste! l'affreux douillet! la petite femme! Mais moi, je ne suis pas comme cela. Ce qui me choque, après les rustres qui vous donnent des poignées de mains qui font rougir les joues, ce sont ceux qui vous tendent une main si molle ou si sèche qu'elle n'a aucune expression. Voyez, je ne suis incommodée que par les extrêmes: l'outrance ou le trop peu; et je n'avais pas pensé à votre râpe qui doit être intermédiaire.

«Nous irons vendredi, après midi, à cette exposition du Palais de l'Industrie, qui va fermer bientôt, je crois. Cela vaut-il la peine? Adieu, monsieur mon ami.»

* * * * *

Tout courait, tout se précipitait. Pourquoi les choses elles-mêmes se mêlent-elles d'être si pressées?

C'étaient les mots surtout qui nous emportaient; ces mots que je ne maudirai jamais assez! Chacune de mes paroles était, pour la pauvre enfant, comme une petite flèche qui s'élançait de mes lèvres ou de mes doigts.

Assurément, j'avais voulu agir sur ce cerveau de jeune fille, mais l'ayant touché, dans une mesure déterminée, j'étais effrayé de voir la puissance soudaine de tout le restant de mes petites forces. Elle y gonflait le sens de chaque expression et s'émouvait pour le seul fait que venaient de moi des choses qui eussent laissé tout le monde indifférent.

Mais, quoi que je fisse pour enrayer désormais notre marche dangereuse, nous étions déjà loin; et la sorte de terreur que j'éprouvais était assez semblable au vertige qui vous fait vous précipiter...

* * * * *

«Bonjour!... monsieur mon ami, c'est moi, ne vous dérangez pas! Est-ce que vous allez trouver que je vous taquine insupportablement si je vous dis que j'ai écrit, le soir de notre rencontre au Palais de l'Industrie, un petit feuillet que vous n'aurez pas... parce que, l'ayant porté sur moi plusieurs jours, il est dans un état! Vous ne le regretterez pas: il était assez maussade, oui, maussade, je ne sais trop pourquoi, et malgré que je vous aie su un gré immense d'être venu à cette exposition. Mais tenez, voyez tout de suite comme le monde est mal fait, et comme nous sommes malheureuses. Je dois aller à tel endroit, il n'y a pas de mal à ce que j'aie du plaisir à vous y voir. Je vous dis: je vais à tel endroit; il n'y a rien non plus d'extraordinaire que vous y veniez. Eh bien! je suis au désespoir parce que cette petite entente prend en français le nom de «rendez-vous», ce qui est affreux, n'est-ce pas, monsieur mon ami? Cependant, si, dans le salon, je vous fais signe de venir causer avec moi, dans un petit coin, cela ne prend pas ce nom effrayant. Ah! j'ai été bien ennuyée. J'aurais mieux fait, dites! de ne pas vous prévenir. Mais, je ne croyais pas que vous viendriez, ni même que vous feriez attention seulement... On hasarde ainsi l'expression timide de petits ou grands désirs, sans compter absolument qu'ils se puissent réaliser. Et je vous assure qu'on est tout surpris quand ils se réalisent, et qu'on sent que l'on n'y était pas du tout préparé.

«Aussi, vous avez dû me trouver bien étrange, cette après-midi? Ah! pourrai-je jamais être devant le monde, le moi-même que vous formez par la douce culture de vos paroles? Nous apparaîtrons-nous jamais l'un et l'autre ce que nous sommes dans ces feuillets échangés? J'ai peur, j'ai peur. Dites-moi, mon ami, pourquoi j'ai peur. Echangeons des feuillets le plus possible! c'est le meilleur, n'est-ce pas?

«Je suis revenue, harassée de cette promenade, étouffée de ce que j'aurais voulu vous dire, oh! seulement vous dire de remercîments; oui, de remercîments gros, gros, pour ce que vous voulez bien être pour moi. Jamais je ne saurai vous dire: je ne sais pas du tout en quoi ça consiste, ce dont je veux vous parler; j'ai beau réfléchir, ça me paraît une gratitude énorme, comme si vous m'aviez fait plus de bien, en seulement vous occupant de moi, que tous ceux qui m'ont comblée jusqu'ici. Mon Dieu! que tout ça est bizarre! que vous devez me trouver sotte! et que vous avez aujourd'hui raison de dire qu'on ne peut point parler! Mais je suis si bien accoutumée à ne rien exprimer de ce que je pense et à ne laisser transpercer que des choses indifférentes, que si je me hasarde à être une fois expansive, tout le monde me demande si je suis malade...

«Oh! dites-moi, vous qui savez!... est-ce que le fond de tout cela n'est pas qu'il ne faudrait point tremper la main dans la source qui alimente notre rêve? Mieux vaudrait ne vivre que de chimères, qui sont la seule vérité.

«Je vous laisserai sur la méditation que vous pourra inspirer le désir que je vous ai dit--l'ai-je bien dit?--et que j'ai, de nous voir à l'un et à l'autre beaucoup de poudre aux yeux. Mais voyez comme je suis imprudente, illogique, faible, ou simplement confiante en mon rêve, malgré toutes mes peurs: ce feuillet semble dire que c'est de loin que l'on se jette le mieux la poudre, et je vous dis: venez, à la maison, m'en jeter demain.»

* * * * *

Quand elle vit que je m'apprêtais à quitter le salon, elle se leva, et elle alla prendre dans une jardinière une rose qu'elle garda à la main. Je ne pus pas m'en aller si tôt. Deux idées lui vinrent alors à la fois: que je n'avais pas encore fait la connaissance de «grand'maman» qui ne quitte pas la chambre, et que «papa» avait acheté des étains qu'il fallait me montrer, dans la salle à manger.

--Conduis donc monsieur, dit Mme Vitellier.

Nous allâmes chez grand'maman qui nous embrassa l'un et l'autre d'un regard si étonné et si tendre que j'en fus presque incommodé et demandai à voir les étains. Marie gardait sa rose à la main. Nous étions seuls dans la salle à manger. Je désignai la fleur:

--C'est, dis-je, une houpette excellente pour la poudre aux yeux!

Elle me regarda seulement, sans paraître entendre, et le champ de ses yeux gris se peupla encore, de cette façon extraordinaire que je ne pouvais supporter.

Elle me parlait des étains. C'était, entre des bords sobrement ondulés, un corps de femme, hissant à demi des eaux de la mer, puissant, gracieux, souple, modelé admirablement. Elle avança un moment la main qui tenait la rose; je crus qu'elle me l'allait donner. Nous continuâmes de parler de l'étain, aussi éloignés l'un et l'autre qu'il est possible, d'un sujet de conversation. Je crois que je tremblais légèrement et je posai l'oeuvre d'art de peur de laisser paraître mon émotion. J'avais une peur d'enfant de retrouver le regard de Marie; je sentais que je crierais, ou bien que je me pencherais la baiser. Elle n'osa ni me donner la rose, ni moi la prendre. Nous rentrâmes au salon sans nous être regardés. Ce fut la minute la plus exquise de ma vie.

* * * * *