Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 2
--Bon! vous allez trouver banal qu'on vous mette à part, à présent, parce que ça se fait en faveur du premier venu à qui l'on parle, me direz-vous... Eh bien? que votre modestie, monsieur, s'arrange donc du traitement de premier venu. Je continue seulement à vous mettre à part, comme n'importe qui.
Dites-moi, est-ce que la perspective de venir à la maison, à Paris, vous effraiera?
--La perspective ne m'effraiera pas.
--Vous riez. Vous n'êtes pas sérieux. On ne sait jamais, quand on vous parle, si vous vous moquez du monde ou bien non. Je vous demande ça parce que maman va vous inviter; vous vous croirez tenu d'accepter, et si ça vous embête après, vous ne reviendrez pas, naturellement, et vous serez malheureux en vous croyant impoli. Je vous connais, peut-être?
--Mais pourquoi vous imaginer?...
--Pourquoi? pourquoi? Mais laissez-moi donc vous dire. Parce que, s'il est possible qu'ici vous vous amusiez un peu de notre compagnie--encore que vous soyez parfois fort grincheux--à Paris nous vous horripilerons. Papa est gros, absorbé, et dort le soir; maman est bonne; par-ci par-là nous avons des amis ou quelque chose d'approchant, des gens d'argent, des femmes médiocres, des _sportmen_, enfin, moi que voici, pas plus attrayante que ça, mais ayant au moins le rare avantage d'entretenir, parmi tout cela, un accord tiède, abrité du grabuge, par ma qualité de... comment dirai-je? comment nommer une jeune fille qui ne peut semer les convoitises intéressées et qui est garantie de l'éclat des autres par un avenir déterminé, étant fiancée à long terme?...
--Fiancée?...
--Oui.
--Ah!
Elle évita de me regarder, en me disant cela. Mais j'étais certain que cependant elle m'avait vu. J'ignore totalement ma contenance à ce moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout debout, continuant à marcher, peut-être à discourir, je perdis à peu près complètement connaissance. J'avançais sans prendre garde, vers la cohue bruyante des gondoliers: «Gondola, signore! gondola, gondola!» Ils brandissaient leurs rames et disposaient les coussins pour nous recevoir... Elle me tira brusquement par la manche:
--Mais où allez-vous donc?
Je ne regardais pas à mes pieds: j'atteignais le bord du quai; j'allais faire le pas suivant dans le vide.
Je me mis à rire tout à coup. Elle se fâcha:
--Si c'est une plaisanterie que vous avez voulu faire, je ne la trouve pas drôle, dit-elle, en faisant sa moue. Ne vous ai-je pas dit déjà que j'étais peureuse?...
La sottise de cette apparente plaisanterie, et en avoir ri, m'achevaient. Ma figure devait avoir l'air d'une loque. Elle s'en aperçut, elle crut sans doute que j'étais peiné de sa remontrance et de lui avoir fait peur. Elle se fit toute câline; elle me demanda pardon.
--C'est étonnant, dit-elle, comme vous changez de visage! A deux instants successifs, on ne vous reconnaît plus.
Je m'efforçais de ne pas la regarder. Ses yeux et sa voix, quand ils se faisaient tendres, me fondaient littéralement, comme le morceau de sucre sous le thé brûlant.
Elle poursuivit:
--C'est, dit-elle, que je vous parle de choses si peu intéressantes! Oh! je vous ai vu déjà, allez! quand un mot qu'on prononce vous choque ou ne vous atteint plus, c'est fini, d'un coup, vous êtes parti. Mais je veux achever tout de même ma petite présentation en règle, parce que si vous venez à la maison, il faut que vous nous connaissiez.
Je suis fiancée à un monsieur tout à fait riche. Savez-vous ce que c'est? Vous vous moquez de ça, vous! Moi, non. Je ne me fais pas l'idée nette de ce qu'est cela: être tout à fait riche; mais c'est une idée vague à laquelle je me fais. Il faut être tout à fait riche. Papa est riche seulement. J'ai toujours entendu dire que ce n'est pas assez.
J'ai vu ce monsieur deux ou trois fois. C'est un grand, blond. Il s'appelle Arrigand. Il est bien. Pour le moment, il est à Chicago. Ça fait rire, dites, quand on est à Venise, d'entendre dire que quelqu'un est à Chicago. Mais non, ça n'est pas ridicule!
--C'est en allant aux Chicagos de jadis que ce beau peuple actif a fait Venise.
--Ah! n'est-ce pas? vous comprenez ça! Eh bien! ça me fait grand, grand plaisir!...
--Mais, je ne suis pas si bête...
Elle sourit.
--Oui, oui! dit-elle, mais vous auriez blagué mon Chicago, vous qui ne paraissez entiché que de beaux débris, eh bien! ça ne m'aurait pas du tout étonnée, et, à vous dire vrai, ça m'aurait ennuyée, mais ennuyée! vous ne vous en faites pas l'idée...
--Je veux me la faire assez pour en être flatté.
--Comme vous voudrez, fit-elle rapidement. Mais, voyez-vous, je vous en prie, ne vous moquez pas de moi... Oh! trêve de protestations! je sais ce dont vous êtes capable; je commence à vous posséder sur le bout du doigt.
--Merci! et vous êtes encore stupéfaite quand vous me découvrez une lueur d'intelligence...
--Vous voyez bien! vous voilà encore à railler. Oh! c'est agaçant, agaçant! je suis dans une grande colère après vous! Mon Dieu! pourquoi est-ce que je me tue à vous expliquer des choses que je sais bien que vous avez déjà saisies; vous excellez à combler les réticences; vous devinez admirablement; mais on dirait que pour le moment, vous seriez enchanté de me piquer, de me faire grincer des dents. Mettons donc des points sur les _i_. Eh bien! c'est tout ce menu et banal trantran de la vie moderne, dont vous semblez faire abstraction, vous, garçon indépendant, vous, accoutumé de vivre dans la compagnie de ce que le passé, l'histoire, la poésie vous offrent de plus beau, c'est toute cette pauvreté de gens et de manières dont je redoute l'effet sur vous;... j'ai peur que vous riiez de nous tous et de moi. Oh! nous y prêtons beaucoup par tout ce que nous avons de vulgaire. Ce ne serait pas, de votre part, la marque d'une grande faiblesse d'esprit!...
--Je vous assure que si.
--Bien vrai? Oh! dites-moi ça, sans l'ombre de votre manière railleuse!
--Bien vrai. Je vous jure que je ne ris pas du tout.
Je ne riais pas. J'essayais d'étouffer ma rage et ma tendresse mêlées dans un tumulte confus. Le coup violent de la nouvelle de ces fiançailles, après m'avoir assommé, me laissait une colère contre cette petite qui m'annonçait cela avec tant de naturel. Je m'étais fait, depuis huit jours, en pensée, à une telle familiarité avec elle, que l'idée brutale de la prendre et de secouer ses membres fragiles, comme à une maîtresse surprise en trahison, me vint avec le retour de mes sens. Je lui en voulais de ne pas découvrir que j'étais ivre d'elle et qu'il valait mieux ne pas m'inviter à l'aller voir que me dire cela.
J'étais furieux contre moi-même et contre tout le reste. Nous étions arrivés, tout en causant, à la corne extrême de Venise, où sont les Jardins. Elle me dit:
--Décidément, vous êtes dans vos vilains moments, ce n'est pas la peine que je parle; je vois que vous ne m'écoutez pas.
Cette phrase anodine, mais qui marquait la sorte d'intimité boudeuse et grondeuse où nous en arrivions aisément et que j'adorais, me remit à vif. Elle me donna un petit coup si voluptueux et si amer que je sentis les larmes me suffoquer. Je me contins par un brusque effort, mais je dus rester quelques instants sans répondre. Mon ravissement vis-à-vis d'elle était dans la nuance des paroles. Je vis si clair et si proche l'instant où cette douce intimité minutieuse allait être rompue, que j'eus la tentation de briser tout à coup, pour en demeurer sur le pur parfum. Paris et la pensée de l'homme de Chicago, pensai-je, vont me corrompre et m'empoisonner tout cela. Tournons sur nos talons, emportons le baume encore si délicat! Puis, je réfléchis qu'il y avait quelques minutes à peine qu'elle m'avait annoncé ses fiançailles--il me semblait déjà que j'en avais souffert depuis plusieurs jours;--la quitter si soudainement, ne serait-ce donner à cet événement une importance que je ne voulais pas laisser paraître? Enfin, ces dames nous avaient rejoints, et mon adieu non préparé eût été d'une sécheresse indécente. Je n'osai pas l'exécuter. Mais je résolus de me comporter immédiatement vis-à-vis de moi-même, comme si ma séparation eût eu lieu en effet; de me tuer le sentiment; de n'être plus là qu'un étranger retenu par la politesse. Et si j'étais tenté de faiblir, une idée me devait servir de cordial puissant: «J'emporte au fond de moi, me devais-je dire, la petite amphore close sur le parfum sans mélange; aussitôt seul, j'en soulèverai avec précaution le couvercle et en aspirerai les arômes légers.»
Je me mis à parler à tort et à travers, dans les Jardins. Je m'intéressai subitement à des quantités de choses qui, depuis une quinzaine, m'étaient devenues étrangères. Je retrouvai l'homme que j'étais avant la journée du Lido. Assis du côté des lagunes, je retraçai à ces dames les beaux fastes de la République de Venise. Elles s'émerveillèrent et me crurent un bien savant homme. J'annonçai très sincèrement le projet de me livrer à des travaux considérables.
--Vous êtes bien élégant, me dit la jeune fille, pour demeurer dans les bibliothèques.
J'affirmai que j'avais des manches en lustrine et des lunettes à longues branches minces et recourbées qui tiennent solidement aux oreilles.
Le reste de la promenade s'acheva en humeur facile. Nous vîmes encore un beau soleil mourir en faisant palpiter les marbres. Je pris congé sur ce quai des Esclavons tant de fois parcouru; je fixai mon départ au lendemain; je retins le toucher de mes doigts en pressant une dernière fois des mains chaudement tendues; j'aveuglai même mon regard, en sorte qu'aucun oeil ne me troublât. J'étais persuadé que j'avais le coeur le plus sec et que tout plaisir était désormais vulgaire au prix de celui qui m'était réservé, sans mélange, et que j'emportais comme un souvenir merveilleux de ce que Venise a de plus subtile beauté: respirer ma petite amphore parfumée!
II
J'avais résolu de filer tout d'une traite à Paris. Je me méfiais d'un lent éloignement de Venise, où ces dames devaient demeurer une semaine encore. Je ne pus pas dépasser Vérone, et je luttai contre moi une journée entière pour ne pas retourner à Venise.
Je me rappelle l'affreux déchirement de ce départ où j'ai aperçu, dans le brouillard du matin qui s'enlevait, Venise s'éveiller au soleil, d'une couleur de chair, pareille à l'étirement d'un beau bras. Je crus encore une fois que c'était cette ville qui m'émouvait! Mais, à la regarder de loin, merveilleuse, véritable Vénus soulevée de la mer, je me rendis bien compte que ce n'était pas Venise que je voyais et que ce n'était pas même de la beauté qui me touchait.
Il y a, à Vérone, des jardins à l'italienne où l'on monte par un échelonnement de terrasses. J'y passai l'après-midi dans une terrible perplexité. D'en haut, je découvrais une allée de noirs cyprès aigus, pareils à de grands glaives endeuillés, et, sur les murailles, des vignes vierges qui saignaient comme des viandes déchirées. Tout cet or rutilant d'automne et le brasier superbe de la vieille ville rousse étendue à mes pieds sous le soleil ardent, me parlaient trop violemment de la guerre qui était allumée en moi. Je fus effrayé de ce que j'étais devenu en si peu de jours. Il fallait partir, oublier. Je descendis dîner au buffet lamentable de la gare de Vérone. J'étais le seul voyageur. On alluma pour moi deux becs de gaz qui se mirent à clignoter dans la salle immense. Des garçons rôdaient inoccupés. Des chauves-souris passaient et repassaient autour de la lumière. L'horloge sonna huit heures et je pensai qu'à ce moment on chantait là-bas, sur le Grand-Canal, et que la gondole qui portait la petite fiancée de M. Arrigand, l'industriel de Chicago, glissait comme sur une huile douce.
Je pris le train de Paris.
* * * * *
De Milan, où je fis encore une halte de lâcheté, j'avais envoyé une dépêche à ma bonne cousine de la Julière pour l'avertir que je descendais chez elle. Elle était accoutumée à diverses excentricités de ma part et ne se montra point trop étonnée de cette fantaisie.
A dire vrai, je ne pouvais plus rester seul. J'étais certain que la vue de mon intérieur de garçon me serait intolérable. Je pressentais que tous mes objets familiers, tous ces petits moi-même épars sur les tables, les murs et les étagères, s'imprégneraient aussitôt de l'image nouvelle que je portais et me la renverraient avec une trop cruelle intensité. J'ai peur de la souffrance qui vient, de celle de tout à l'heure et de demain. Je m'enfonce et me retourne au contraire avec une rage presque amoureuse dans la douleur actuelle, dans celle qui m'étreint tout de suite.
Je voulais, d'autre part, éviter mes amis. Les plus délicats deviennent grossiers vis-à-vis d'un coeur ébranlé. Il n'y a pire que l'ami pour inventer le mot qui vous blessera à fond sur le chapitre de l'amour. Ressentent-ils de notre passion naissante une secrète jalousie? Leur petit coup de stylet n'est-il que l'instinctive défense contre la rivalité que nous venons leur avouer si gauchement?
Ils voient au point ce que nous n'apercevons qu'au travers de notre exaltation. Une parole juste nous semble d'un ton si bas que nous la taxons de froideur et facilement d'impertinence.
Rien ne valait, pour un souffreteux de mon espèce, le voisinage d'une femme tendre et commençant à prendre de l'âge.
Ma bonne cousine de la Julière était un refuge mieux que maternel. Une quinzaine d'années seulement nous séparaient, et elle avait perdu de la jeunesse juste ce qu'il fallait pour qu'une femme gardât un parfum aimable et non troublant. Je n'avais pas avec elle cette familiarité qui l'eût autorisée à m'interroger au delà de ce que je manifestais avoir envie de lui dire, ni précisément le respect qui m'eut retenu de lui faire telles confidences dont le goût m'aurait pu pousser.
Mais sa maison m'était d'un secours presque aussi grand. Les objets y étaient d'un goût si médiocre que je ne pus jamais, dans leur entourage, tenir fermement mon sérieux. Ils ne me faisaient souvenir que des figures solennelles que j'aperçus une fois autour de la table du conseil municipal dans une petite ville de province où je suis né. J'étais parmi eux aussi à l'aise et aussi garanti de fortes impressions que je le dus être en face de ces bonnes gens assemblés sous le buste de plâtre. Cette qualité des objets est d'une importance extrême. S'ils vous agréent, vous vous prolongez en eux. Ils augmentent votre douleur ou votre joie; toute leur surface s'ajoute à celle de votre sensibilité. Si non, ils sont comme de ces gens quelconques, de qui l'on fait abstraction sans scrupule, qui ne sont jamais gênants. Jamais l'émotion qui me brûlait ne pourrait échauffer les pendules ou les lithographies de Mme de la Julière au point de leur communiquer ces petites âmes que l'on insuffle aux choses amies et qui vous parlent, qui vous racontent à vous-même, trop clairement parfois. Enfin j'étais là moins que nulle part encombré de ma personne.
Ma bonne cousine crut que ne descendant pas chez moi, je me dérobais aux assiduités d'une maîtresse, et me plaisanta au sujet de mes goûts versatiles.
Naturellement, avant que huit jours ne fussent écoulés, je lui avais dit tout ce qu'il en était.
Voilà qu'elle veut entrer tout de suite en relations avec cette jeune fille, et me la faire épouser.
--Mais, ma bonne cousine, puisqu'elle est fiancée!...
--Ta! ta! ta! Mais elle rompra pour vous!... On a vu accomplir des choses plus malaisées!
--Mais, puisqu'elle veut être très riche! très riche! entendez-vous?
--Allons donc! cela prouve, mon grand bête de cousin, que le coeur de cette petite n'a pas encore parlé, voilà tout. Elle est candide comme un agneau blanc, la chère enfant. Mais elle aimera; elle vous aimera; ça ne laisse aucun doute!... Allons! dites-moi, où perche cette famille?
--Mais, pas très loin, avenue Henri-Martin, un petit hôtel...
--Courez-y donc, au lieu de rester là à vous morfondre, sur les chenets!
* * * * *
Je n'y courus pas; j'attendis passer quelques semaines encore; enfin je me présentai avenue Henri-Martin.
Fus-je plus heureux? Fus-je plus misérable qu'auparavant? Étranges effets des fortes impressions successives et des contrastes violents: douleur de l'absence et présence soudaine; un être cru perdu, éloigné à jamais et qui est là tout à coup et vous sourit. La réaction bouleverse; on y perd la tête... La _présence_ a des effets si considérables dans le monde sentimental! On ne saurait ni affirmer ni nier qu'une femme que l'on tient sous son regard, et sous l'influence de sa pensée par des paroles séduisantes, et qui vous reçoit un moment dans ses yeux et dans toute son attention éveillée, vous aime ou ne vous aime point, au moins en cet instant. Je suis sûr, quant à moi, que j'ai aimé ainsi, durant des minutes, et que je l'ai oublié après. Que faudrait-il pour que le sentiment persistât, reçût le don de vitalité? De sorte que je sentais qu'il m'arriverait souvent de sortir de chez cette enfant avec l'idée que toute son attitude avait marqué qu'elle m'aimait et que je serais, peu après, persuadé que d'autres personnes étaient autorisées à se faire la même réflexion et me remplaceraient en cette minute attentive dont j'étais déjà éperdument jaloux.
Comme je la regardais, un moment, en me taisant, elle me dit:
--Vous ne me reconnaissez pas?
--Si et non...
--Si, vous me reconnaissez, parce que j'ai toujours l'air aussi pointu et sec, puis instantanément chiffon, pommade ou lénitif, comme vous voudrez; parce que je semble étourdie comme la girouette du campanile de Saint-Marc et tout à coup sérieuse comme le bonnet de grand'maman, qu'il faudra aussi vous présenter. N'est-ce pas, mère, il faudra présenter grand'maman à Monsieur?
Vous me suivez bien, n'est-ce pas? Eh bien! vous avez de la chance...
Donc maintenant, vous avez dit que vous ne me reconnaissiez pas: j'imagine que cela vient de ce que vous m'avez vue vêtue comme un sac de nuit et que je vous fais presque l'effet de toucher à l'élégance. A l'étranger on a du goût aux belles choses, ici à soi. Ah! vous avez eu bien du mérite à ne pas vous tenir écarté de mon écossais.--Madame, dit-elle à une personne qui venait de s'asseoir, venez donc l'an prochain au quai des Esclavons voir ma robe écossaise. Cela vaut le pavois d'une frégate italienne au passage d'un prince allemand...
--Eh bien, voilà, chère mignonne, dit cette dame, un attrait qui suffirait à me conduire au quai des Esclavons. Et vous retournez là-bas l'an prochain?
--A Venise? toujours! J'ai aimé cette ville à la folie. Non pas tout de suite, non! Pas de coup de foudre, vous savez. Je m'y suis même promenée pas mal de temps comme une petite sotte, et j'ai honte d'avouer aujourd'hui que je me suis ennuyée au Lido... Et puis, un beau jour... oui, mettons un beau jour! cric! crac! les portes s'ouvrent; et j'aime, j'aime tout de ce pays!...
--Oh! oh! mais racontez-moi ce miracle! Je sais que rien n'est si commun que le miracle, de nos jours, mais celui-ci me plaît.
--Mais! en vérité, je ne saurais dire... je ne sais comment cela est venu; vous savez, il y a de ces ciels qui s'éclaircissent d'un coup, sans, qu'on remarque que la brise a changé.
--Madame, fit observer la maman, qui ne parle qu'avec parcimonie, il serait injuste de ne pas attribuer à Monsieur la part qui lui revient en cette belle éclaircie. Monsieur est artiste et érudit et il excelle à vous montrer la beauté de ce qu'il touche...
--A moins, ajouta la jeune fille vivement et avec une pointe malicieuse, que Monsieur ne soit lui-même si nuageux qu'il répande le mauvais temps tout alentour...
Ce petit détour me sauva d'entendre mes louanges et nous tira tous d'un embarras qui naissait, malgré tout, de la conversation. Elle se prolongea sur un ton badin, et, dans le brouhaha de l'entrée de plusieurs personnes, la jeune fille m'avisa avec une mine grave et fâchée:
--J'ai peur, dit-elle, que vous ne me croyiez pas sérieuse.
--Je vous prends tout à fait au sérieux!
--Vous qui raillez sans en avoir l'air, vous devriez pourtant comprendre que l'on puisse ne pas railler quand on en a les apparences...
* * * * *
Il n'y avait plus de refuge, plus de repos pour moi, nulle part; car je sentais que sans elle, il n'existait pas un endroit où je pusse m'asseoir en me disant: je suis bien là. Tout ce que je pouvais voir était vide et sans attrait. Paris était transformé en un désert, et la vue de tout ce néant me donnait le vertige.
Cependant je m'efforçais à espacer mes visites.
Comme toutes les fois que j'ai senti l'amour, un instinct de ruse se réveillait en moi. J'abhorre, à l'ordinaire, tout ce qui est de biais, tout ce qui est louvoiement, dissimulation ou mensonge. Dès que j'aime, je me sens prêt à toutes les canailleries. C'est ainsi que je fis naître adroitement lors d'une de nos entrevues dans le salon de l'avenue Henri-Martin, l'idée qu'il y aurait beaucoup d'agrément à retrouver dans différents livres certaines des impressions que nous avions eues dans notre voyage d'Italie. Ces livres évidemment faisaient partie de ma bibliothèque, et je devais les prêter. C'était un commerce plein de promesses, sous les couleurs les plus candides; et j'y goûtais déjà le plaisir de savoir que quelque chose de moi ou de chez moi serait entre ses mains; qu'elle respirerait en feuilletant ces pages et ces images, un peu de l'atmosphère dont j'étais nourri moi-même. Mais, de plus, je prévoyais que j'allais me mettre l'esprit à la torture pour lui confier de ces livres qui lui devraient raconter mon âme, où elle me verrait, me recevrait, petit à petit et malgré elle. C'était un calcul d'une subtilité puérile, mais je faisais ce calcul. Tout cela n'aurait l'air de rien; mais je voulais ainsi la circonvenir et l'envelopper; je voulais la saturer de ma pensée, de mes caprices et de mes goûts, de telle sorte que, même à distance et si longuement séparée de moi, elle en vînt à ne plus penser que par ma cervelle, à ne plus marcher que dans l'emmêlure des réseaux que je lui tendais par le moyen de mille fantaisies tressées pour elle.
* * * * *
Je rentrai donc chez moi à cause de ces bouquins. Ma bonne cousine m'avait dit: «Allez et revenez vite, ne restez pas dans la solitude.» Maintenant je ne pouvais plus en sortir, et j'y étais énormément malheureux. Ce que j'avais prévu était arrivé. Il me semblait au milieu de tous mes bibelots ordinaires, que j'avais raconté mon coeur à des centaines de gens qui restaient là à me regarder, avec ma confidence dans leurs yeux. Ils me gênaient; mais je les aimais, à présent de savoir _cela_. Ils en étaient tout transformés; je leur trouvais des figures extraordinaires; que devait donc être la mienne?
Mais est-ce qu'il y avait des livres qui continssent ce que je voulais lui dire? Tous les livres qui étaient là à me regarder s'étonnaient de me voir ainsi; ils ne savaient pas ce que c'était; aucun d'eux ne portait ce dont mon coeur et mon cerveau étaient remplis à cette heure-là!
Voici le parti que je pris. Je lui porterais un ouvrage quelconque et dedans je glisserais un petit mot, insignifiant en apparence, mais très clair en réalité, et qu'elle comprendrait à merveille si elle le voulait bien.
J'écrivis sur un feuillet arraché à un carnet les lignes suivantes: