Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 14
Je revins à moi dans une petite chambre d'auberge. Mon ami était près de moi et il sourit quand il me vit ouvrir les paupières. Mais il avait la figure fatiguée et ternie et je m'aperçus tout de suite de la contrainte qu'il s'imposait en prenant un air de gaieté.
--Ça ne va donc pas? lui dis-je, lui demandant ainsi de mes nouvelles.
Il m'apprit doucement comment la balle avait été extraite après que l'on m'eût transporté au plus près dans cette auberge du Lido; il me dit les inquiétudes que l'on avait eues malgré l'heureuse issue de cette opération.--Je sus depuis que l'on m'avait si bien cru perdu que l'on avait expédié les lettres que j'avais laissées dans ma chambre d'hôtel pour le cas où je ne reviendrais pas.--Depuis douze jours j'étais là: mon ami ne m'avait pas quitté. Je pus lui prendre la main.
--Et elle, elle? lui dis-je, à brûle-pourpoint.
--Oui, oui, dit-il, elle va mieux, elle aussi...
Je m'étonnai tout à coup qu'il m'eût pu répondre:
--Comment! lui dis-je, tu sais donc?...
--Oui, oui, fit-il, mais ne t'inquiète pas, je suis seul à connaître...
Il voulut éviter mes questions et s'expliqua de lui-même:
--Une cousine à toi est venue, dit-il, Mme de la Julière; elle est ici...
--Ah!
--Tu comprends, dans l'inquiétude des premiers moments, étant allé à l'hôtel chercher ton linge, tes bibelots, j'ai reconnu à la suscription de tes lettres que Mme de la Julière était la seule personne de ta famille que tu prévenais en cas d'accident; je savais d'ailleurs par toi-même que c'était à peu près la seule parente qui te restât; j'ai copié l'adresse et lui ai écrit. Deux jours après elle était là, tu la verras; cette femme-là est un ange...
--Oui, oui, et alors... et _elle_, _elle?_ insistai-je.
--Attends donc! Mme de la Julière a tout compris, bien entendu. On a su que ton adversaire était encore à Venise, puisqu'il faisait prendre régulièrement de tes nouvelles; ta cousine est fine, elle a été aux informations alentour de ce monsieur et on a su qu'..._elle_ aussi était là avec son père, sa mère, sa grand'mère...
--Sa grand'mère? fis-je en sursautant.
--Oui, oui; il y a même d'autres parents qui sont venus, car elle a été fort mal...
--Mais cette grand'mère est à demi paralysée!...
--Il paraît qu'elle s'est fait apporter comme un paquet par des domestiques; tout le monde a cru à une apparition quand elle est arrivée; elle voulait embrasser sa petite-fille.
--Mais enfin, sa petite-fille a donc été si malade?
--Très malade.
--Comment? de quoi? pour quoi?
--Ah!...
--Je suppose au moins qu'elle n'a jamais connu ma rencontre avec M. Arrigand?
--Certainement non, car, d'abord M. Arrigand, d'après ce que j'ai entendu dire de ses projets sur Mlle Vitellier, n'avait pas intérêt à ébruiter le fait d'une rencontre avec toi, et deuxièmement elle n'a pas pu l'apprendre parce qu'elle n'était pas en état d'entendre quoi que ce soit lorsque l'affaire a eu lieu...
--Je ne comprends pas!...
--Mon cher ami, Mlle Vitellier s'était tiré un coup de revolver dans la tempe, durant la nuit qui précéda ton duel.
--Ah! fis-je, je comprends pourquoi Arrigand m'a blessé!
--Comment cela?...
--Arrigand est un homme d'une adresse et d'un sang-froid incroyables, qui ne fait que ce qu'il veut et qui fait tout ce qu'il veut. A te parler franc, je n'avais pas d'appréhension excessive sur l'issue de cette rencontre parce que je pensais qu'Arrigand ne voulait pas qu'il y eût du sang, et surtout de mon sang, entre Mlle Vitellier et lui.
Mais cette matinée-là, il croyait Mlle Vitellier perdue et il a voulu me tuer... Mais peu importe, elle n'est pas perdue, dis-moi, elle est sauvée à présent?...
--On le croit.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu!
Je retombai sur mes oreillers et me mis à pleurer, pleurer comme je n'ai souvenance de l'avoir fait jamais.
Après quoi, je revins continuellement sur cette tentative de suicide, je voulais avoir tous les détails possibles.
--Mais elle n'avait pas de revolver; je ne lui ai jamais connu d'armes?
--Ha! ha! sais-tu de quoi elle s'est servie, la pauvre petite! ah! mon ami, d'un revolver énorme, de calibre autorisé, que son père portait en voyage et avait laissé sur la cheminée. Elle l'avait vu, le soir, à ce qu'il paraît; sa chambre communiquait avec celle de ses parents; elle s'est relevée la nuit; sa mère à demi éveillée l'a sentie qui venait l'embrasser en pleurant et lui demandant pardon. Mme Vitellier l'a serrée dans ses bras et lui a dit qu'elle lui pardonnait. Alors, dans l'obscurité, elle a été jusqu'à la cheminée. Il paraît qu'elle serait restée encore assez longtemps dans sa chambre avec la fenêtre ouverte sur le quai des Esclavons... Sans doute elle regardait Venise, la lagune, la belle nuit d'été. Elle avait dit à sa mère qu'elle ne pouvait dormir à cause des gens qui chantaient au loin, dans les barques. Sa mère lui cria: «Ferme la fenêtre et couche-toi!» Elle ferma la fenêtre et on l'entendit sortir de sa chambre par la porte du corridor et courir... Elle a couru tout le long du corridor; c'est en courant--peut-être pour s'étourdir--qu'elle s'est tiré la balle dans la tempe droite. C'est un miracle qu'elle ne soit pas morte.
--Assez! assez! lui dis-je; je sentais la fièvre me reprendre; je délirai encore pendant toute une nuit. Je ne voyais plus que cette chère petite tête adorée, perforée par une balle énorme, et sa bouche entr'ouverte après, sa bouche bien aimée, ouverte comme dans la mort... Son sang! Ma Marie! mon âme, mon cher amour! Et puis son angoisse, ce regard à la fenêtre, cet adieu aux endroits où notre amour s'était formé, et puis cette course, mon Dieu! cette course de petite désespérée dans le corridor, et le grand bruit tout à coup!... Le supplice de mon cauchemar venait de vouloir savoir si la tête chérie, en tombant, avait porté contre le sol; Marie était grande; si sa tête, déjà ouverte par la balle énorme, avait porté, cela avait dû être affreux; comment ne s'était-elle pas brisée en éclatant en morceaux, comme un globe de cristal ou de porcelaine?...
L'agitation qui s'en suivit prolongea ma convalescence. Je fus plus de trois semaines encore dans la petite chambre de mon auberge du Lido avant qu'on n'osât me transporter à Venise où les soins eussent été plus aisés et les médecins plus proches.
Je demeurais dans un état de prostration tel que mon entourage fut persuadé qu'au cas où j'échapperais aux suites de mon accident, mon cerveau garderait de tout cela une tare ineffaçable. Je vis ma pauvre bonne cousine avec qui je me réconciliai de tout coeur. Elle quittait Venise le matin et passait la journée entière près de moi ou dans mes environs. Par elle, je fus presque quotidiennement au courant de la santé de Marie. Avec une habileté et des finesses qu'une femme, seule, pouvait exercer, elle allait tous les jours à l'hôtel et ne laissait rien échapper de ce qui pouvait avoir de l'intérêt pour moi. Alors, tous les deux à la fenêtre, quelquefois avec mon ami qui ne me quittait guère non plus, nous regardions la lagune avec Venise dans Le lointain, que l'on distinguait très nettement à certaines heures du jour. Nos regards se portaient vers ce quai des Esclavons où ma Marie, ignorant ma présence et mon mauvais état, croyait sans doute être seule à expier là-bas la faute d'avoir aimé. Ils me parlaient d'elle, sachant qu'aucun autre sujet ne me pouvait retenir. Dénués d'ironie autant l'un que l'autre et complètement gagnés par le côté tragique de notre aventure amoureuse, ils m'écoutaient avec complaisance, et j'éprouvais la grande consolation de confesser mes plaisirs et mes souffrances. Je n'avais jamais eu de confident; je ne comptais guère survivre de beaucoup à tous ces événements et ma nature affaiblie ne retenait plus ses épanchements.
Cette fenêtre donnait sur l'embarcadère du Lido. Des centaines de gondoles, à toute heure du jour et la nuit même, y venaient déposer des promeneurs et des amants. C'était là même qu'un soir de septembre de l'année précédente j'avais vu tomber le soleil magnifique et sanglant qui cuivrait la chair des bateliers et répandait sur la lagune une si furieuse orgie de couleurs que tous les témoins, sur le rivage, en avaient été immobilisés un quart d'heure durant. C'était là que ce même soir j'avais vu s'embarquer Marie le cou emprisonné de foulards; et un peu plus loin nos regards s'étaient croisés dans le moment où la lagune verdissait... Des frissons me passaient à chaque évocation de ces souvenirs; ma cousine et mon ami me faisaient taire; mais ils ne pouvaient pas interrompre ma pensée.
Chaque soir le soleil, en face de nous, nous redonnait ce spectacle extraordinaire; d'autres personnes pareillement émotionnées peuplaient le rivage du Lido, et des gondoles pareilles s'en allaient une à une sur l'eau resplendissante, vers la ville de marbre qui, deux fois par jour, au couchant comme à l'aurore, prend le ton véritable et la transparence d'une chair de femme.
Mon idée fixe était de faire savoir à Marie que j'étais là, à quelques mille mètres d'elle. Pour moi, la savoir si près adoucissait mon malheur. Peut-être éprouverait-elle aussi un soulagement à apprendre ma présence.
Mes deux chers compagnons n'osaient me contredire; mais je sentais qu'à chaque allusion que je faisais à ce désir, ils le jugeaient insensé. Pourtant je crus surprendre que Mme de la Julière avait eu la pensée qu'un rapprochement entre la famille Vitellier et moi serait possible à la suite de la particulière violence des événements. Elle ne me l'avait pas dit, mais elle en avait eu l'espérance. Pourquoi cela n'avait-il pas tenu dans son cerveau de femme ordonnée et prudente? Je m'imaginai qu'elle avait fait la réflexion que l'un ou l'autre de nous, sinon tous les deux, Marie et moi, n'en avait pas pour trois semaines à vivre; dès lors c'était pitié que de nous vouloir unir. Ceci me tourmenta vivement parce que j'en tirai la conséquence que Marie était peut-être plus mal qu'on ne me l'avouait. En effet, il était bien évident que l'on devait m'atténuer la vérité. Vivait-elle seulement? ne me trompait-on pas tout à fait? n'y avait-il plus rien, plus personne là-bas dans cette maison du quai des Esclavons que je couvais de mon regard tout le long du jour? Mon coeur sautait à cette pensée; je pâlissais, je me sentais m'en aller...
--Mon Dieu, qu'avez-vous? me dit à un de ces moments Mme de la Julière.
--Ma cousine, jurez-moi qu'elle est vivante!...
Et je me bouchais les yeux en même temps, de peur de m'apercevoir qu'elle était troublée, embarrassée par le serment que je réclamais d'elle.
--Je vous le jure, dit-elle.
Elle m'essuya le front, m'embrassa, et doucement, tendrement, à la façon d'une nourrice qui dit des contes de fées, elle continuait de me parler d'_elle_...
Mon imagination prenait alors une autre tournure. Marie guérira, me disais-je; elle va redevenir belle et fraîche comme au matin de printemps où elle vint me trouver parmi les premières fleurs, ou bien comme je l'ai vue, il n'y a que trois semaines, à Florence, sur la terrasse des jardins Boboli... Alors voici revenir la même rengaine: à ce moment je ne me jugeai pas digne d'être pour elle un mari; je n'étais qu'un rêveur voluptueux; j'ai savouré la fleur de sa passion; le jour où je l'ai tenue dans mes bras, où j'allais toucher sa chair, j'ai reculé comme un lâche, de peur de n'éprouver qu'un plaisir d'ordre inférieur à ceux qui me vinrent de son amour contenu.
Quoi! est-ce parce qu'un peu de plomb nous a traversés l'un et l'autre, que nous aurions acquis subitement la vertu nécessaire à la vie conjugale? La situation reste identique: j'ai trop aimé mon plaisir pour jouer un rôle social, je ne ferai jamais un mari. D'ailleurs, et quoi que l'on m'en dise, je crois ma santé fortement ébranlée.
Or, voici la suite logique de cet ordre d'idées: il se peut que dans la faiblesse de la convalescence Marie influencée par les sermons habiles que l'on ne manquera pas de lui faire, sous l'inspiration de M. Arrigand, il se peut que Marie écoute ce que l'on nomme--et non tout à fait à tort--«le langage de la raison». Le langage de la raison vous démontre l'inanité de la vie passionnée. La vie passionnée, en effet, est complètement incompatible avec l'ordonnance de la société; se livrer à la passion, c'est se retrancher de la société. Accepter les lois de celle-ci c'est renoncer à toutes les joies ardentes de la vie. Mais se retrancher de la société, c'est mourir. Eh! que pense-t-on de la mort quand on revient de la voir d'un peu près?...
Je ne pouvais m'empêcher de reconnaître que cet Arrigand était un homme admirable. J'avais toutes les raisons de le haïr, mais sa puissance merveilleuse de concentration et de calcul forçait mon respect. Il ne manquait nullement de tact avec cela, et je savais par des conversations de Marie qu'il avait aussi de la délicatesse. Sa volonté de fer dominait tout; le jeu complet de ses facultés assouplies obéissait avec une étonnante discipline à l'ordre de cette intelligence. Véritablement, me disais-je, voici un homme armé pour la conduite de la vie; voici un époux moderne. Si la sensibilité est chez lui moins à fleur de peau; si le coeur est moins débordant que l'on n'aime à l'imaginer chez celui que l'on destine à faire le bonheur d'une femme, c'est qu'un solide équilibre empêche chez lui le développement excessif d'une qualité aux dépens d'une autre; mais il n'en résulte pas moins qu'une femme qui envisage froidement et en parfaite connaissance de cause la vie actuelle avec ses exigences, mettra sa main sans hésiter dans la forte paume de cet homme!
Et je me forçais à prononcer tout haut cette conclusion: moi disparu, si Marie est guérie, au moral comme au physique, elle épousera sans répugnance M. Arrigand.
Une logique impitoyable amenait tous mes raisonnements à ce résultat.
Je formais le projet de quitter Venise sans bruit. Marie ignorait certainement que j'y fusse actuellement; elle n'entendrait plus parler de moi; mieux, elle pourrait même croire que je l'avais assez pauvrement abandonnée, le soir de Ferrare, entre les mains de ses parents et de M. Arrigand; elle m'oubliera en me méprisant un peu. Pour moi j'irai au diable!
Une noire mélancolie m'envahit. Je ne faisais aucun progrès dans la convalescence. J'aimais Marie plus éperdument que jamais. Un affreux désespoir me rongeait, me minait chaque jour.
Les jours où la fièvre me laissait, on me levait et m'approchait de la fenêtre. Les bateliers étendus dans le fond des gondoles avaient pris l'habitude de voir la triste figure de ce malade à la fenêtre; quelques uns me regardaient en souriant; mais ils hochaient la tête d'un mouvement instinctif dont je saisissais la signification; d'autres se détournaient dès qu'ils m'apercevaient, par suite de ce dédain et de cette répugnance des hommes très vigoureux et très sains pour l'être condamné que, d'un jugement bref, ils taxent d'inutilité.
Je surveillais avec angoisse les débarquements, dans le secret espoir de voir un jour Marie guérie venir revoir le Lido. Peut-être justement lui ordonnerait-on les bains de mer qui sont ici les plus doux qu'il y ait.
Un jour, j'aperçus un gondolier qui m'avait souvent promené, et même en compagnie de Marie et de sa mère, l'an passé. C'était lui qui m'avait conduit à l'église Saint-Sébastien, par hasard, le jour où ces dames la visitaient, le jour où nous avions échangé nos premières paroles. Il me reconnut, se souleva dans sa gondole comme s'il voulait me parler de loin. Je ne sais pourquoi je lui trouvai une mine lugubre. Je fus pris d'une terreur morbide, comme si cet homme allait m'annoncer quelque chose de terrible; je croyais déjà entendre sur ses lèvres le mot sonore et délicieux dont il se servait pour désigner Marie: _la signorina_! Quoi! qu'allait-il me dire de _la signorina!_ Je m'enfuis au fond de ma chambre avec la crainte puérile d'entendre la voix du gondolier. Pourvu qu'il ne vienne point à l'auberge, ne demande pas à me parler, pensais-je, en me jetant sur mon lit. Quand on ouvrit la porte de ma chambre je poussai une sorte de cri rauque dont fut effrayée ma pauvre cousine qui entrait. Elle me prit la main, me regarda un instant, et je vis deux larmes poindre au coin de ses paupières. Je n'osai rien lui demander.
--Nous pensions vous emmener à Venise aujourd'hui, me dit-elle, après quelque hésitation; le médecin nous y avait autorisés, et une gondole vous attendait... Seulement vous n'êtes pas raisonnable, mon ami, vous voilà dans un état!...
--Une gondole m'attendait, ma cousine, dites-vous?
--Mais oui, mon ami; il paraît que le transport ne vous fera pas de mal et nous avons là-bas une meilleure chambre.
--Est-ce que ce n'est pas le gondolier à poils roux avec un oeil qui louche un peu, qui devait m'emmener à Venise?
--Ma foi, je n'en sais rien, je n'ai guère remarqué le gondolier; mais j'ai choisi sa gondole dont les coussins sont épais et où vous serez à l'aise.
J'entraînai ma cousine à la fenêtre.
--Tenez! tenez! lui dis-je, n'est-ce pas celui-là, le grand roux qui me regarde?
--Oui, oui, en effet; mais qu'est-ce que cela fait? que signifie?...
--Rien du tout, ma cousine; je le connais, voilà tout; j'ai cru tout à l'heure qu'il avait à me parler, il m'attendait donc tout simplement?
--Mais sans doute...
Et ce disant, elle fit signe au gondolier:
--Non! non! pas pour aujourd'hui... revenez demain!
* * * * *
Le lendemain, vers quatre heures, en me penchant à la fenêtre, j'aperçus le gondolier déjà prêt. Il me salua, puis s'allongea sur les coussins, en attendant le signal du départ.
C'était une journée magnifique; la lagune, encore inanimée à cause de la grande chaleur, semblait laisser dormir ses eaux bienheureuses. Tout à l'heure, de tous côtés, les barques et les gondoles allaient surgir et peupler tout cet espace; quelques-unes déjà pointaient, grosses comme des hirondelles rasant la surface de la mer, hors de la brume qui enveloppait Venise.
C'était samedi. Ma mémoire minutieuse me rappelait que c'était le même jour que j'avais suivi au retour du Lido la gondole de Marie; nous avions tant de fois entre nous fait allusion à cette circonstance, comme à toutes celles de nos premières rencontres, que les moindres détails m'en étaient présents. Un hasard voulait donc que ce fût le même batelier qui me conduisît aujourd'hui, par un soir pareil à celui où j'avais si vivement éprouvé que j'entrais dans une vie nouvelle! Ces petites coïncidences sont sans doute d'une grande mièvrerie; mais elles prennent tant d'importance parfois, et j'en ai remarqué si souvent l'étrange opportunité que je ne puis les négliger. Je n'osai pas en faire la remarque à ma cousine qui se fût encore moquée de moi.
Les préparatifs nous prirent longtemps. Il était plus de six heures quand nous descendîmes. J'allais un peu mieux, mais j'avais des battements de coeur très violents. On dut me soutenir quand j'arrivai au bas de l'escalier. Je ne sais comment ma coquetterie ordinaire m'abandonna lorsque nous traversâmes la foule en ce triste équipage pour gagner la gondole. En tout autre temps, j'eusse préféré rentrer sous terre; je n'avais alors qu'une idée fixe: l'analogie de cet embarquement avec l'embarquement de l'an passé, et une sensation unique, à savoir, que j'allais raccourcir la distance matérielle qui me séparait de Marie; ceci était pour moi l'objet d'une sorte d'appréhension en même temps que d'un désir farouche, presque irrésistible, que j'avais senti déjà précédemment, mais non avec la même violence impérieuse. On eût dit que j'étais rivé à elle par quelque lien élastique démesurément tendu et qui reprenait aujourd'hui bon gré mal gré sa consistance normale, et nous attirait, nous attirait infailliblement.
Nous n'attendîmes pas la chute du soleil qu'un grand nombre de personnes, debout sur le rivage, voulaient voir. Tout ce monde se rangea pour laisser passer le malade; je remarquai que l'endroit que nous traversions était tout imprégné d'un parfum trop fort et dont on semblait s'enivrer en silence; et en approchant de la gondole, nous fûmes atteints par une nuée de petites marchandes de tubéreuses qui jetaient leurs fleurs sur les coussins et sur nous, pèle mêle et avec un entrain plein de grâce.
Ah! fis-je en moi-même, en jetant de la monnaie à ces enfants, c'est trop d'ironie de la part de la volupté qui habite ces rives enchantées; on dirait que je l'ai violée et qu'elle se venge. Et je m'efforçai de sourire du côté de tout ce monde heureux, de ces parfums et des préparatifs de cette superbe fête de la lumière et de la mer que j'avais sans doute trop aimées!
Quelques personnes, et des gondoliers que je ne reconnaissais pas me lancèrent des «a Dio, Signore, a Dio»!
--Adieu!
C'était, à cette heure, une procession ininterrompue de gondoles allant de Venise au Lido et du Lido à Venise en suivant le chenal sinueux que marquent de gros pallis de bois. Quelques-unes étaient embellies de voiles couleur d'écorce d'orange, et beaucoup de gondoliers avaient le joli costume de toile blanche à la longue ceinture et au grand col bleu.
Les tons que le couchant répandait sur la lagune; tant de beauté dans le ciel et autour de nous; la vue de Venise toute rose sous les derniers rayons; l'approche sensible à chaque coup de rame, de cette maison du quai des Esclavons qui contenait la moitié de ma vie, me mettaient l'esprit et les sens dans une confusion intolérable.
Tout à coup, je me dressai sur mes coussins. Je dus prendre la pâleur de la mort. J'avais reconnu Marie.
Elle était, comme moi, étendue sur les coussins de la gondole. Son père et sa mère étaient assis en face d'elle, avec M. Arrigand, de sorte que je ne les voyais guère que de dos. La pauvre Marie n'était plus que le souvenir d'elle-même; sa figure était décharnée, les orbites de ses grands yeux paraissaient immenses, la poussière d'or de ses cheveux semblait abattue sur les bandeaux tristes et ternes qui lui couvraient le front et qu'on lui avait sans doute descendus sur les joues pour en combler le creux. Elle portait encore la robe blanche qu'elle avait lors de notre rencontre au couvent de Saint-Marc, avec une rose à la ceinture; son chapeau seulement était remplacé par une résille de dentelle. Je crus comprendre à cette toilette un acte de sa volonté et de son amour. Il était probable que c'était la première sortie qu'elle faisait, et elle avait pensé à cette robe blanche et à cette rose que j'avais aimées.
Nos gondoles glissèrent en silence. Plusieurs autres, un peu pressées par l'approche d'un vaisseau de guerre qui rentrait au port, s'interposèrent. Personne ne nous avait aperçus de la gondole qui portait Marie. Notre batelier donna deux ou trois vigoureux coups de rame, et l'énorme bâtiment de fer dressa entre nous sa muraille.
Je retombai anéanti. Mes amis qui avaient compris ce qui se passait, n'osaient m'adresser la parole. C'était à peu près l'endroit où, l'année précédente, j'avais rencontré le regard de Marie. Là avait commencé pour nous une vie nouvelle. Et, cette fois-ci, revenant tous les deux d'entre les bras de la mort où cette vie nous avait menés, nous passions côte à côte, nous cherchant peut-être, sans nous voir, sans que quelque chose de surnaturel nous avertît que la distance qu'il y avait entre nous, nous eût permis de nous embrasser! Et ce gros vaisseau, avec sa terrible armure nous coupait, tranchait peut-être à jamais notre lien! Rapprochements, imaginations de malade!
Comme nous passions devant Saint-Georges-Majeur, les cloches se mirent à tinter dans toutes les églises, car, encore demain, comme l'an passé, c'était fête! Et quand nous abordâmes, en face de la douane de mer, la même voix de femme qui nous avait causé, à Marie et à moi, notre premier tressaillement, commençait de s'élever sur le Grand-Canal, et peut-être déposait encore dans d'autres coeurs, de nouveaux germes d'amour!...
VII