Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 13
Une voiture, carosse, guimbarde étrange, un immense véhicule pouvant contenir six personnes, garni d'une étoffe jaune fanée, fripée, enfin magnifiquement ridicule s'offrit à nous et nous mena dans la ville. Le soleil adouci, mais non tombé encore, mettait à toutes les choses des tons de tendre délicatesse et caressait la ville avec une douceur que je ne me souviens point avoir jamais remarquée ailleurs. Ferrare est une ville verte et rose, trop grande et vide, coupée de rues larges à perspective infinie ou à lentes courbes pareilles aux flexuosités d'une rivière qui serpente librement dans la plaine. Les maisons sont closes, les palais sont morts, de rares personnes interrompent la monotonie de ces allées de nécropole. Notre premier souci fut d'aller jusqu'au palais de Schiffanoja, dont le joli nom qui veut dire «chasse-ennui» chante à l'imagination de tout nouveau venu à Ferrare.
Quand nous eûmes atteint une rue étroite et longue, bordée de murs nus et de campaniles branlants, où de l'herbe poussait entre les pavés et les dalles, et où l'on nous dit que Schiffanoja se trouvait, nous descendîmes de notre char grotesque et dîmes au cocher d'aller nous attendre du côté des remparts. Alors nous nous trouvâmes tout seuls dans cette ruelle provinciale, en compagnie des souvenirs bruyants et confus de la Ferrare ancienne en contraste avec la sérénité actuelle de ses cendres, et savourant le goût âpre de notre tumulte présent, à nous, que nous venions ensevelir ici dans cet universel et incomparable apaisement. Schiffanoja: rien qu'une muraille et une porte, avec une corniche sculptée soutenue par des pilastres en demi-relief. Nous n'osâmes frapper à la porte à cause de l'heure avancée; à vrai dire, d'ailleurs, nous ne pensions pas que quelque chose ici pût s'ouvrir, que quelqu'un vécut derrière ces grands murs clos, et nous marchions avec des précautions sur des touffes d'herbes menues, de peur d'éveiller le silence que répandait la fin du jour sur toutes ces choses à jamais finies. Nous allâmes ainsi jusqu'aux remparts qui sont plantés d'arbres, et de là, sans apercevoir un être vivant, nous fûmes longtemps à regarder autour de Schiffanoja qu'un dernier rayon baignait de lueurs roses, la longue rue herbeuse, les campaniles croulants et les cyprès plantés dans de tristes jardins abandonnés.
--N'est-ce pas là, me dit Marie, l'endroit qui convient à merveille à notre retraite, ô mon André? Pouvons-nous être plus loin de toutes les choses du monde, que nous avons fuies, sinon dans ce beau cimetière vert et rose, vieux lui-même, où l'on ne meurt plus, et où l'on dirait que la mort ailleurs si brutale, a eu le temps de se former à la politesse et met de si tendres parures à l'aspect de tous ces débris?
J'ai connu des coins de province silencieux qui m'ont impressionné tout enfant d'une manière ineffaçable. A douze ans, dans une petite ville de Touraine, passant derrière une vieille église, durant la grande chaleur du jour, je reçus pour la première fois l'émotion qui vient du mutisme complet de toutes les choses environnantes, et je pressai le pas, ayant éprouvé une sorte d'angoisse à cette sensation inconnue Les quartiers désolés de Ferrare me rappelèrent cette minute ancienne, et, comme il arrive toutes les fois que nous accollons deux instants divers de la vie, ma mélancolie s'accrut, et Marie se haussa pour m'embrasser, comme elle avait eu souvent, me dit-elle, l'envie de le faire toutes les fois qu'elle me voyait aux tempes un certain frisson qui me fait pâlir et me bouleverse la physionomie.
--Tu as mal, dit-elle, allons-nous-en!
Nous reprîmes au hasard notre promenade dans la ville, sans penser trop à ce que nous voyions. C'était le jour de nos noces! Ce soir Marie dormirait dans mes bras!
Sur les hauts murs, des vignes-vierges, des touffes de lierre pendaient nonchalemment, et, au delà, on apercevait des cyprès et des pins faisant songer à de grands jardins sombres et froids où de petites princesses de songes feraient d'inutiles efforts pour réentendre au bord des vasques taries le bruit ancien d'un jet d'eau. Comme nous passions devant une de ces magnifiques portes aux pures sculptures de la renaissance, les battants furent ouverts par hasard et en dedans, par quelqu'un qui ne parut pas, et nous aperçûmes un jardin épais entouré d'un portique à colonettes élégantes et que l'ombre du soir embellissait. Les fenêtres de ce palais, comme presque toutes, étaient grillées sur la rue; les persiennes vertes fermées; et une tentation nous prit d'entrer là et d'y vivre à l'abri de tout, un amour éternel et silencieux.
--Entrons! entrons! allons voir!...
Nous descendîmes de voiture; mais à peine avions nous pénétré sous le porche, que Marie sentit un grand froid aux épaules et rebroussa chemin.
--Non! non! dit-elle, j'ai peur...
L'heure avançait. Par une des longues avenues droites et semblant sans fin, nous vîmes le soleil disparaître. La lumière discrète du crépuscule, exquise sur les tons passés de cette ville, nous retint quelque temps encore. Je ne sais quelle crainte ou quelle pudeur instinctive nous éloignait de l'hôtel. Nous suivîmes, par plaisir, des jeunes filles Ferraraises, au corsage rose, avec une résille de dentelle épinglée sur l'arrière de la coiffure. Elles marchaient, lentes et presque sans parler, peuplant à elles seules une rue qui allait se perdre à l'horizon dans la nuit tombante. Elles s'éclipsèrent tout à coup, sans que nous pussions savoir où elles avaient pénétré. Après elles, nous ne vîmes plus rien qu'un moine aux pieds nus, et derrière une haute fenêtre grillagée, une figure de femme admirable, plongée sans doute dans quelqu'un de ces rêves que l'on ne peut avoir qu'ici, qui ne nous vit même pas passer et la regarder, tournée du côté du mince croissant de la lune qui commençait de s'élever dans le ciel verdissant.
Nous revînmes très émus et frissonnants de notre promenade. Marie me dit en se serrant contre moi:
--André, on dirait, n'est-ce pas, que nous nous sommes fait mourir tous les deux ensemble et que nous nous éveillons en même temps de l'autre côté de la mort, bien heureux d'être unis, mais inaccoutumés encore à l'endroit nouveau?...
Étendus dans le carosse qui roulait mollement sur les dalles, nous fîmes tous nos efforts pour étouffer dans des baisers notre trouble et nos désirs confus.
Il nous fallut errer encore avant de rentrer, autour du château de Ferrare immense et effrayant dans la nuit. Ses hautes tours et ses corps compacts de murailles que nous avions vus flambants au coucher du soleil, prenaient une apparence fantastique par l'énormité de leur masse d'ombre. Nous nous penchions au bord des fossés profonds et, dans la nuit muette, le petit bruit de la chute d'un plâtras ou d'une pierre nous révélait la présence de l'eau lourde et dormante. Toute cette apparence romantique s'accommodait trop à l'étrangeté de notre situation. Marie me serrait le bras et avait peur. «Rentrons!» disait-elle; et tout à coup elle ne voulait plus.
--Si l'on m'avait suivie, et si l'on m'attendait à l'hôtel?...
Et tandis que nous tournions le dos à l'hôtel, elle croyait soudain reconnaître son père s'enfonçant dans l'ombre, du côte de la cathédrale.
--Je l'ai vu, mon chéri, me dit-elle; je vous jure que je l'ai vu!
--Petite folle! Vous n'en pouvez plus, mon amour; allons dîner... Viens!
Elle avait la fièvre et put à peine goûter au repas que l'on nous servit dans sa chambre. Mais une exaltation de tendresse la saisit quand elle nous vit seuls dans la pièce étroite. Tout le reste des choses disparaissait devant cette réalisation d'un rêve qu'elle avait sans doute maintes fois caressé. Son instinct de femme, uniquement, subsistait, avec le goût inné de la famille, de la table, de la douce intimité tranquille. Et je suis sûr qu'elle avait aussi cette hantise de l'imagination des jeunes filles: le voyage de noces. Elle n'osa pas y faire allusion; mais elle rougit, un instant, et c'était ce mot qui avortait sur les lèvres qu'elle me tendait avec des ardeurs nouvelles. Je fus sur le point de suffoquer à l'idée de tant de joies simples et traditionnelles que je retranchais de sa vie. Je la pris dans mes bras pour qu'elle ne vît pas ma tristesse. Elle ne crut qu'à mon amour et me dit encore une fois ce qu'elle voulait à toutes forces qui fût vrai:
--Je suis heureuse, heureuse!
Elle était penchée sur mon bras, la tête renversée et dans l'attitude du plus complet abandon. Toutes ces secousses avivaient sa beauté, et, malgré la crise violente de ces deux jours, elle n'avait pas perdu le renouveau de santé apparente que lui avait valu l'heureux séjour de Florence. Relevant le front, dans l'intervalle des baisers que je lui donnais avec une sorte de frénésie composée de mes désirs et de mon désespoir, je regardais cette figure extraordinairement expressive et dont le jeu mobile alimentait ma vie depuis une année. Jour par jour, ces masques divers se représentaient à ma mémoire ainsi qu'une affolante guirlande que le vent secouait; depuis celui qu'elle avait dans la gondole au retour du Lido, quand nos regards se croisèrent, jusqu'à celui, tout à fait irréel qui m'était apparu à sa fenêtre sur l'Arno et m'avait imposé l'accomplissement de la dernière détermination. Elle avait changé presque complètement sous l'influence de nos aventures. Elle avait perdu la figure nette, simple, unie et pour ainsi dire _inconsciente_ de la jeune fille que l'on dirige et pour qui l'on se donne la peine de penser et d'agir. Elle avait gagné toutes les marques d'une vie propre, de l'impulsion personnelle, de la responsabilité. Cela était sensible à un pli léger entre les yeux, à une agilité nouvelle des paupières et à la profondeur du regard, devenue vraiment impressionnante.
Jamais je n'ai eu comme à ce moment-là, l'impression de quelque chose de solennel et de définitif. Voici, là, me disais-je, appuyé, éperdu, sur ton bras, le visage par quoi t'aura été révélée toute la secrète puissance de l'amour; le mystère est là, dans cette chair amaigrie et dans ces lianes agitées et ténues dont le dessin se modifie sans cesse comme la figure des nuages dans le ciel, et dont tu ne saisis qu'imparfaitement le sens. Cependant il est précis, car en aucun autre visage tu ne trouveras la même direction de la mobilité; aucun autre n'aura le pouvoir de t'agiter pareillement. Qu'est-ce qu'il y a là? que tiens-tu là, sur ton bras? N'est-ce pas quelque idéal emblème que le ciel t'envoya pour t'éclairer sur certains replis du coeur humain? Ou bien est-ce un objet ordinaire qui se flétrira à tes côtés: ta servante par exemple et celle de tes enfants?
J'eus un frisson. Elle me dit:
--Qu'as-tu?
--Je t'aime! je t'aime! lui répétai-je.
Le son de ma voix m'effraya. La chère enfant fermait doucement les yeux en se reposant sur l'assurance de mon amour. Comment n'était-elle pas inquiétée par le ton de mes «je t'aime! je t'aime!» qui me revenaient à moi comme s'ils eussent été prononcés ici par un étranger. N'étais-je donc pas sincère? Si, si! je le croyais absolument. Mais, me disais-je, c'est que j'aurai eu quelque préoccupation en prononçant ces mots, et j'aurai mal pensé à mon amour durant que je l'affirmais; cette distraction a suffi à modifier la tonalité de ma voix. Je baisai le front, les yeux et les lèvres de Marie avec une exaltation fiévreuse. Il était très apparent que je voulais concentrer toute mon attention sur ceci: je l'aime! je l'aime. Elle ne pensait qu'à cela; que ne faisais-je comme elle!
J'étais assis dans un grand fauteuil; j'avais Marie sur mes genoux. Je coupai le silence par cette autre affirmation dont j'avais sans doute aussi besoin:
--Je _t'ai!_ ma Marie, je _t'ai!_
Et je la serrais fortement, en signifiant ma possession. Elle ouvrit les yeux; elle eut un imperceptible mouvement d'effarouchement, mais aussitôt fondu dans un doux sourire de confiance; elle referma les yeux: elle était bien à moi.
La réalité m'anéantissait. Je voulais m'exalter par le résultat inouï des événements, et je n'aboutissais qu'à m'extérioriser de moi-même et à me contempler à distance, là, avec le fardeau adorable que je portais dans les bras. Avoir Marie, après tant d'heures de désir et d'absence! Avoir cet être dont la seule vue m'avait tant de fois mis sur le point de défaillir et que j'avais cru intangible, comme un ciel! Les souvenirs, confus et pressés de tant de mois d'affolement, venaient heurter leur troupe affamée contre cet instant qui les devait combler. J'en sentais le heurt violent, le choc décisif, et je me méprisais pour considérer tout ceci et ne pas m'abandonner simplement, à l'exemple de cette jeune fille en qui la tragédie, en vérité, devait avoir un autre retentissement!
Un de mes doigts, passé par l'ouverture de sa manche caressait la peau extrêmement douce du bras frais. C'est à cet instant seulement, que je conçus l'image nette de la possession physique, imminente...
Tout homme qui n'a pas aimé me trouverait imbécile. Mais je défie un être délicat accoutumé de longtemps à savourer ce frisson étrange que donne le coeur épris, frisson qui n'a aucun analogue dans les émotions humaines, de ne pas éprouver la sorte d'hébétement atterré que j'eus à ce moment. Ce n'est pas à dire que je n'aie ressenti dès auparavant le désir de l'absorption complète de la femme que j'adorais. C'était un désir sourd, l'oeuvre souterraine et sûre de la nature; mais jamais, jamais je n'y avais _pensé_. Il y a, dans l'exaltation sentimentale qui fut la mienne, un fait qui vous donne cette sensation d'être comblé, que l'on croit le propre de la possession physique, c'est la _présence_. Voir l'aimée, l'entendre, ou lui presser le bout des doigts, contiennent pour l'homme que le coeur domine, plus de volupté que toutes les ivresses de la chair.
Ma main errait le long du bras; le quittait; remontait au cou, aux alentours du menton d'une excessive finesse, puis revenait au bras et s'infiltrait sous la manche, attirée cependant invinciblement par cette peau fraîche et douce. Dans un moment d'abattement, de désir et d'hésitation mêlés, de temporisation égoïste et lâche, mon bras était tombé, ballant. Ma main rencontra par hasard la cheville mince de Marie et s'y fixa, comme un anneau, la caressant en l'enserrant, avec lenteur. L'image me vint, de toute la jambe que je pouvais ainsi prendre et caresser.
Je demeurai encore inerte et poussai un soupir assez fort. Marie se redressa vivement.
--Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie?
--Chut!... fit-elle.
--Mais quoi?
--Ecoute, écoute!...
Je n'entendais que le bruit des Ferrarais assez nombreux à cette heure dans la rue, et quelques voix confuses à l'intérieur de l'hôtel.
Elle me dit:
--Je perds la tête!
Elle m'embrassa avec une ardeur désespérée; je sentis ses lèvres froides.
--Oh! lui dis-je, petite folle, en effet, voilà un baiser comme tu m'en donnerais si nous nous séparions pour toujours... Ce n'est pas le cas!
Elle me fixa avec des yeux hasards:
--André! André! dit-elle; nous sommes perdus!
En ce moment, on frappa discrètement à la porte.
--N'y va pas! n'y va pas! dit-elle en se cramponnant tout entière à moi.
--Mais, ma chérie, c'est un domestique... laisse-moi!
--Va! soupira-t-elle en tombant dans le fauteuil, quasi anéantie.
J'allai à la porte où l'on continuait de frapper un peu plus fort.
--Qui est là?
--Monsieur, me dit la voix du _cameriere_, c'est un Monsieur qui tient à vous parler.
Je pensai instantanément que Marie avait reconnu la voix de son père. J'eus, un moment, le désir de la prendre dans mes bras et de me présenter ainsi à ce monsieur en lui disant: «Monsieur, arrachez-la-moi donc!» Je haussai les épaules à l'idée de mon extravagance. Que pouvais-je contre le père de cette enfant qui avait le droit de requérir toute la force légale? Le mieux était de l'affronter tout de suite.
Le domestique m'avait parlé en italien que Marie comprenait difficilement. Je lui dis que ce n'était rien, que le maître-d'hôtel me demandait pour quelque formalité.
Je descendis et me trouvai en présence de M. Arrigand.
La colère me monta immédiatement. Ah! pensai-je, je ne m'attendais pas à celui-ci, et j'aurais bien fait de ne pas me déranger.
--Monsieur, lui dis-je, sur un ton impertinent, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
--C'est exact, Monsieur, me dit-il, et je pourrais remédier à cet inconvénient en priant M. Vitellier qui m'attend ici, en voiture, de me présenter à vous... Sachez-moi donc gré de ne l'avoir point fait, ce qui vous évitera sa violence...
--Mais Monsieur, dis-je, la violence n'est point pour m'épouvanter!
--Trêve de coquetterie, Monsieur; je viens de la part de M. Vitellier chercher ici Mlle Marie sa fille, qui est entre vos mains, si je ne me trompe, depuis l'arrivée à Ferrare du train de 5 h. 40.
--Vos renseignements sont d'une précision mathématique à laquelle ma nature est insensible, Monsieur; je vous en ferai grâce dans la suite de cet entretien qui sera court, je l'espère. Je ne remettrai pas entre vos mains Mlle Marie Vitellier qui est entre les miennes de par toutes les forces de sa volonté.
--Mlle Vitellier est mineure, vous ne l'ignorez pas, Monsieur, et la loi ne tient pas compte de ses volontés.
--L'amour qui me lie à Mlle Vitellier ne tient pas compte de la loi.
--Il faut le regretter, Monsieur, car il eût été préférable de sauver Mlle Vitellier autrement que par l'emploi de la force légale, à laquelle il nous faudra bien recourir et qui ne va pas sans scandale...
--Hélas! Monsieur, vous faites résonner là des mots qui n'ont plus guère de sens pour des malheureux en révolte contre tout l'ordre social; nous nous honorons de ce qui vous scandalise, et nous faisons un devoir de transgresser vos codes.
--Libre à vous de vous inspirer dans vos relations sentimentales de l'exemple des peuples qui vont tout nus sous le soleil. Voyagez donc, Monsieur, et menez des idylles dans les pays non défrichés; mais laissez l'honneur à nos jeunes filles...
--Ha! ha! ha! fis-je, d'un rire méprisant, l'honneur!...
On entendit un roulement de voiture sous le porche de l'hôtel; M. Arrigand regarda à sa montre et me dit flegmatiquement:
--Monsieur, l'honneur qui excite votre hilarité, est, je l'espère, satisfait à l'heure qu'il est: M. Vitellier emmène Mlle Marie, sa fille, dans la voiture qui s'éloigne en ce moment-ci.
Je bondis.
--Vous m'avez joué, m'écriai-je, en m'avançant brutalement sur lui, et je le souffletai.
Il ne broncha pas, caressa du doigt une de ses cartes qui dépassait un peu l'ouverture de la poche de son veston, et me la tendit après y avoir griffonné une adresse.
--Monsieur, me dit-il, il se peut que je vous tue demain, et il faut que j'y compte un peu pour ne point le faire sur-le-champ, ce à quoi votre voie de fait inconsidérée me donne quelque droit. Dans tous les cas, je ne voudrais pas que vous fussiez séparé de moi à jamais sans avoir appris quel homme je suis; en deux mots, sachez-le:
Je veux épouser Mlle Vitellier. La volonté de son père, homme d'un grand sens, est sur ce point égale à la mienne. Un seul obstacle: non pas vous, Monsieur, mais le goût romanesque si naturel à une jeune fille et qui, de longtemps, m'apparut chez Mlle Vitellier comme réclamant impérieusement d'être comblé. J'étais parfaitement incapable de remplir cet office élégant et... éphémère, et je remarquai sans déplaisir, Monsieur, votre ingérence dans la famille, puis dans la vie sentimentale de Mlle Vitellier. Oh! je ne fis à peu près rien pour la découvrir; tout sautait aux yeux; je n'en perdis pas une particularité, et ma discrétion fut égale à l'intérêt direct que j'avais à ce que cette affaire demeurât silencieuse. Je la couvai de tous mes soins. Je ne vous cacherai pas que mon désir était qu'elle prît la tournure la plus vive et la plus prompte. Plus grande et plus profonde était votre puissance séductrice, plus sûre était ma garantie: le goût de Mlle Vitellier eût pu se disperser sur une demi-douzaine de jolis coeurs avant d'en arriver au temps de la raison et du mariage; que dis-je, il eût pu continuer à se répandre après... J'eus la chance qu'elle rencontra un ami de qualité si singulière que tous les autres caprices étaient évidemment et à jamais éclipsés par la passion qu'il inspirait; ainsi j'obtins la certitude que la femme de qui je ne pouvais espérer l'amour mais voulais acquérir l'amitié et la fidélité conjugales, garderait, sa vie durant, et passé l'heure des belles fusées, un culte pieux et discret au disparu,... me sachant gré, d'autre part, de l'avoir tirée des mille tristesses et des nécessités avilissantes de la vie romanesque--qui dure le temps d'un printemps--pour lui fournir à l'encontre l'existence calme, régulière et opulente qui convient à l'âge mûr et qu'exigeait son éducation. Vous brûliez; son coeur se consumait; ces intensités comblaient mes voeux. La violence, le coup de tête n'étaient pas pour me déplaire; car j'avais hâte d'un dénouement. Je le désirai éloigné de Paris. Je vous tendis le piège, vous y tombâtes... et tout va bien.
A demain, monsieur!...
Je tournai le dos et m'enfuis, tout à coup exténué par le cynisme de cet homme. La rapidité des événements et le dévoilement soudain de l'extraordinaire machination tramée autour de notre amour; enfin la sensation brusque, effarante, de notre amour fini, brisé par un coup de théâtre, m'affolaient littéralement. Je montai l'escalier avec précipitation et je tombai comme une masse dans le fauteuil où Marie m'avait donné son dernier baiser.
La chambre était encore parfumée d'elle; on avait ramassé à la hâte les objets qui lui appartenaient; il ne restait à terre que des fleurs que nous avions achetées dans notre promenade, et je ramassai un petit miroir d'ivoire avec son chiffre en argent.
J'avais laissé la porte ouverte. Le garçon de l'hôtel entra avec un air de condoléances et des petits yeux noirs qui brillaient du plaisir d'avoir vu une scène dramatique.
--Mon ami, lui dis-je, m'oubliant tout à fait, je vous supplie de me dire ce qu'il y a eu... comment s'est-elle laissé emmener?
--Elle ne s'est pas laissé emmener, Monsieur... Quand ils sont arrivés, un gros monsieur rouge avec un homme de la police, Monsieur, elle est tombée là, dans le fauteuil où est monsieur, blanche comme sa robe, et bien jolie, bien sûr, et elle n'a plus bougé; ils l'ont descendue dans leurs bras comme un petit enfant, Monsieur...
--C'est bien! c'est bien! va-t'en, c'est tout ce que je voulais savoir...
* * * * *
Je ne sais si je fus heureux, en arrivant à Venise, de rencontrer un ami dans l'hôtel où je descendis. Je ne voulais pas parler de mes affaires, et le moyen, grand Dieu! de l'entretenir d'autre chose? Je lui demandai de me rendre le service d'être mon témoin; il connaissait assez intimement un administrateur de l'Académie des Beaux-Arts qui voulut bien le seconder. Ces messieurs ignorant tout de notre querelle se mirent en rapport avec les témoins de mon adversaire pour discuter les conditions de la rencontre.
Mon souci fut de savoir si Marie était à Venise, ou bien si on l'avait dirigée sur Paris. J'allai moi-même à l'hôtel où habitait M. Arrigand et j'appris qu'il y était descendu en même temps qu'une jeune fille malade accompagnée de ses parents. Je sus qu'elle était alitée. Si Dieu voulait que je fusse tué le lendemain, je ne la verrais donc plus.
* * * * *
Nous partîmes en gondole pour le Lido, de grand matin. L'air était frais et toute la lagune d'un bleu de lait. On nous aligna dans un chemin, au pied du talus qui sert de jetée contre la mer. Nous ne la voyions pas, mais on la sentait de l'autre côté du rempart et sa large plainte caressante, si pleine de souvenirs pour moi, me fit frissonner par deux fois durant que l'on comptait les pas.
Mon adversaire tira le premier; la balle m'atteignit en pleine poitrine; je tombai et ne vis plus rien.