Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 12
Le premier souffle de la nuit ayant fait gémir brusquement le bouquet des cyprès, derrière nous, Marie se retourna vivement et se cramponna à moi de nouveau. Je ne pus retenir un frisson, à cause de l'à-propos singulier de ce menu fait du hasard. Elle avait eu peur et s'était réfugiée contre moi. Est-ce que j'étais un refuge, en vérité? Cette secousse me porta à rire encore une fois amèrement.
--L'homme, dis-je, en m'efforçant de rassurer Marie d'une forte pression de main, l'homme, voyez-vous bien, doit être pour la femme à la fois ce que sont le Dôme de marbre et le Palais-Vieux pour nos troupeaux imaginaires...
--C'est-à-dire?
--C'est-à-dire un beau conteur de chimères, un miroir reflétant tout en beauté, et une forteresse...
--Eh bien? dit-elle, réfugiée câlinement contre moi?
--Eh bien!...
Ah! cher petit être aimé! elle oubliait, dans cette heure d'abandon, toute l'inquiétude que mes extraordinaires insouciances lui avaient donnée dans le courant du jour. Aveugle, comme toutes les femmes, elle me trouvait parfaitement complet, ce soir, par le besoin qu'elle avait de trouver à côté de soi quelqu'un de parfaitement complet.»
«Eh bien! me disais-je à moi-même, toi, toi, profite donc, insensé! du moment exquis qu'elle te donne! Mets donc quelque logique en tes plaisirs!»
Hélas! je m'aperçus que la logique de nos plaisirs consistait en une alternance, à peu près régulière, de conscience et d'aveuglement. Notre ciel était d'ouvrir ou de fermer les yeux simultanément, ce qui nous arrivait toujours autrefois, du temps de nos courtes entrevues, mais ne pouvait se produire perpétuellement avec la fréquence de nos rencontres et de nos entretiens.
--Il serait l'heure de rentrer, dit Mme Vitellier.
Nous ne répondîmes pas.
--J'ai peur, me dit Marie, de l'heure qui s'écoule. Je n'ai jamais senti rien me pénétrer si vivement que tout ce qui est dans l'instant que je vous parle, mon ami! Il me semble que j'aurai toute ma vie présentes à l'esprit les choses que j'entends en ce moment-ci: cette Florence, ce vent dans les cyprès, ces cris du soir dans les jardins, et ma voix... Oh! mon André, parlez-moi!... cela ne me quittera plus, j'en suis sûre. Mais quelque chose me dit que je ne retrouverai jamais, jamais, cette heure-ci dans la réalité, cette heure-ci à côté de vous, André, à côté de votre façon de sentir... car je m'imagine que c'est à travers vous que tout m'arrive; que, vous parti, je ne sentirais rien.
--C'est, ma chérie, qu'il n'y a ici ni Florence, ni bruit du vent dans les cyprès, ni même ce timbre particulier que nous prêtons aux voix qui s'élèvent dans les jardins, le soir; mais il y a nous, qui aimons!...
--Ah! ah! dit-elle, je vous ai entendu! j'ai votre dernier mot qui résonne, qui chante, chante à mon oreille... Je suis heureuse, heureuse!...
Elle jeta sa tête charmante sur mon épaule, avec une pression et une caresse de chatte; je vis ses paupières abaissées; l'ombre longue de ses cils rejoignit le bistre de ses yeux fatigués; je vis encore quelques reflets d'or sur ses cheveux ondulés. Tout le reste me parut enveloppé de nuit. A ce moment, comme la veille, les cloches tintèrent, presque toutes à la fois et soudain.
Elles se répondaient de Fiesole à Florence et à cent villages alentour. C'étaient des voix claires et quasi pimpantes, à peine mélancoliques; un jasement, un babillage avant le coucher, quelques-unes, à la résonance longue et frisante dans l'air léger, donnant l'idée d'un jeu de grâces à la tombée du jour. Un concert de voix enfantines nous vint en même temps de l'église, et l'air devint frais.
* * * * *
Vers dix heures du matin, on vint m'avertir qu'une dame m'attendait au salon de l'hôtel.
--Cette dame est seule?
--Oui, monsieur, c'est une dame d'un certain âge.
Mme Vitellier seule et venant me trouver chez moi! grand Dieu! que pouvait-il y avoir?
J'accours. Mme Vitellier m'ayant reconnu me prend les mains précipitamment.
--Monsieur André, me dit-elle, nous sommes perdus! Ah! plaignez-moi, je suis bien malheureuse!
--Mais expliquez-vous, Madame, je vous en prie!
--Hélas! ne comprenez-vous pas?
Et elle me tend une dépêche de Paris: «_Jamais! jamais! au surplus, j'arrive_.--VITELLIER.»
Il me passe une sorte d'éblouissement court; puis un mouvement de colère me remonte. J'entrevois la réalité, et selon la tournure de mon caractère, ce n'est pas encore l'affreux avenir, la séparation éternelle d'avec Marie qui m'accable, mais ceci seulement: tout de suite, tantôt, ne vais-je pas pouvoir voir Marie? Si cette femme me disait: «Nous avons encore un peu de temps, venez nous trouver cette après-midi, vous la verrez...», il me semble que je ne penserais pas à notre malheur. Mon premier mot, insensé, laisse cette pauvre Mme Vitellier ébahie.
--Mais elle! elle! pourquoi ne l'avez-vous pas amenée?
--Allons! vous êtes fou! dit-elle, après un instant d'hésitation. Vous ne pouvez plus la voir...
--Je ne peux plus!...
--Monsieur, me dit-elle, je n'ose me repentir de l'extrême faiblesse que j'ai témoignée vis-à-vis de ma fille et de vous, mon coeur seul me faisait agir et sans doute je continuerais à en suivre l'impulsion s'il ne dépendait que de moi. Mais le père de Marie a prononcé, contre mon attente et mes désirs... M. Vitellier est d'une fermeté inébranlable; je n'avais compté pour le fléchir dans sa détermination première, connue de vous depuis... sept ou huit mois, n'est-ce pas, monsieur? je n'avais compté, dis-je, que sur mon propre retour sur ma parole, sur le parti infiniment grave que j'ai cru pouvoir prendre sur moi d'adopter à votre égard, lors de notre rencontre ici. A vrai dire je prévoyais une tempête violente, un coup terrible, mais dont tout le fracas devait s'éteindre devant mon imprudence accomplie; j'endossais tout. Ah! Monsieur, que n'eussé-je pas fait pour la santé de ma fille, et votre présence la ressuscitait...
--Eh bien! eh bien! m'écriai-je, la tuerez-vous donc à présent, de complicité avec Monsieur votre mari?
--Sans doute hélas! prononça-t-elle avec une froide raison, si mon mari le décide ainsi, car je ne suis que mère et n'ai aucun droit de m'opposer à ce qui sera décidé... à ce qui _est_ décidé, car M. Vitellier ne reviendra pas sur sa parole, je vous le répète.
--Mais, Madame, cela est infâme, cela est sans nom. Vous avez vu Marie dans mes bras, vos larmes; votre indulgence, votre amour de mère nous ont bénis tous les deux enlacés... Madame, vous ne pouvez nier qu'il en fut ainsi!...
--Oui! oui! dit-elle, tout à coup suffoquée par les larmes.
--N'était-ce pas le plus solennel, le plus beau, le plus efficace des serments? Le pouvez-vous rompre? allez-vous nous en délier? Mais nos mains étaient nouées confusément avec les vôtres! Allez-vous jeter cette enfant dans des bras étrangers?... Mais enfin, Madame, que faudrait-il donc pour que vous jugiez que Marie m'appartient?
--Taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, la figure cachée par les deux mains; je ne suis rien, je ne puis rien, M. Vitellier est informé de tout cela!...
Je bondis.
--M. Vitellier est informé de tout cela!!
--Et vous avez eu sa réponse...
Je tombai sur une chaise, me demandant si je rêvais. Puis je me sentis envahi d'une amertume et d'un dégoût immenses.
--Je serais curieux de savoir où Monsieur Vitellier entend placer son point d'honneur?
--Hé! monsieur! de quoi parlez-vous! ce sont là des choses qui se posent aux quatre points cardinaux!
Je ne pus m'empêcher de sourire de la réponse opportune. Ma colère tournait vers le goût du sarcasme; j'aurais voulu m'oublier, me noyer dans de petites phrases venimeuses lancées à la première personne venue, mais volontiers à cette femme afin qu'elle souffrît dans tout son être pour être accointée à ce banquier sans entrailles et sans pudeur. Moi-même, à ce moment, je me souillai du regret de n'avoir pas fait de Marie ma maîtresse pour pouvoir aller souffleter ces gens à la face et devant tous: «J'ai eu votre fille, Monsieur, Madame! oui, je l'ai eue chez moi, chez vous, dehors, dedans, partout où j'ai voulu!... Vous ne voulez pas me la donner? Ah! il y a de quoi rire! Mais c'est moi qui vous la rends, tenez, Monsieur, Madame! j'en suis saoûl!...» Ah! ah! pouah! je m'empoisonnais moi-même; je me fis honte de m'être laissé amener par l'idée de ce père à abîmer l'idée de mon cher grand amour. Mme Vitellier, qui me regardait, lisait sur ma bouche que je distillais un fiel atroce; je contractais la mâchoire comme pour vomir; puis je rougissais; puis j'étais prêt à tomber à genoux, à demander pardon à n'importe qui, à pleurer d'un désespoir confus, d'une détresse totale qui ne me laissait plus aucune idée un peu claire. Si! j'avais celle-ci, comme un entêtement d'enfant: revoir Marie!
Follement, stupidement, je suppliai:
--Laissez-moi la revoir!
--Vous n'y pensez pas! dit Mme Vitellier qui, ayant essuyé ses larmes, avait repris sa dignité.
--Une fois, une seule fois! tout de suite... tantôt!
Je me traînais à ses genoux. Je me sentais absolument ridicule; j'étais fou.
--Allons! dit-elle, Monsieur, vous plaisantez! Il est temps que je me retire. D'ailleurs j'ai tout dit. Monsieur, adieu!
Je me perdais par la violence de mon désespoir, ma passion devait produire l'effet le plus grotesque. Mais cette séparation imminente, irréparable, me semblait impossible ainsi que ces précipices de cauchemar où l'on se sent tomber tout en se disant: non! non! ça ne va pas être, je vais m'éveiller auparavant!
--Madame, ayez pitié de moi! Vous ne voyez donc pas que je l'aime à en perdre la raison.
Elle fut touchée à nouveau par ma sincérité; elle se rapprocha:
--Voyons! voyons! mon ami, il faut être raisonnable!
Cette consolation, dans le moment même que je lui disais que je perdais la raison, me fit éclater de rire et raviva ma colère.
Elle en fut blessée et me dit d'un air pincé:
--Vous n'êtes pas sérieux, décidément!
--Sérieux! raisonnable! Mais, est-ce que tout ce qui se passe a l'apparence d'être sérieux et raisonnable? Vous-même, Madame, en vous reconnaissant vaincue en ces affaires en avouez la monstruosité?
--Je ne sais pas! je ne sais rien! dit-elle, de grâce ne m'embrouillez pas davantage! Nous n'avons pas coutume, nous autres, d'éclaircir par nous-mêmes les affaires.
--Mais qui donc les dirige, au fait, ces affaires? fis-je, commençant à me ressaisir.
--Quoi? je ne vous comprends pas.
--Oui! je demande quel est l'instigateur de cette résistance effrénée, de cette opposition inhumaine? Car je fais l'honneur à M. Vitellier de le croire incapable d'une mesure aussi impitoyable. Ce n'est ni un père ni un ami qui maintient cette rigueur de fer. Il y a là-dessous une volonté tenace qui est plus forte que tous les principes de Monsieur votre mari; il y a une machination infernale à quoi nous obéissons tous ici, il me semble! Nous sommes tous courbés les uns devant les autres, à ce qu'il paraît: moi devant vous; vous, devant M. Vitellier; mais M. Vitellier, Madame, devant qui donc, s'il vous plaît, tient-il cette singulière posture? Car il la tient, je vous assure qu'il la tient!...
Mme Vitellier me regarda avec des yeux effarés qui soudain s'éclairèrent.
--Ah! fit-elle.
--Ah! Vous voyez donc bien, Madame, qu'il y a quelque chose! Ce quelque chose, vos yeux viennent de le découvrir. Mais dites! dites donc que je ne me trompe pas!...
Je trépignais, je frappais du pied le sol; des girandoles de Venise qui tremblèrent, nous firent détourner la tête.
--Vous savez donc? dit-elle.
--Mais quoi, quoi? demandai-je impérieusement en frappant toujours du pied. La pauvre femme affaiblie par l'étonnement, oubliait que je la maltraitais. Et à mesure que mon exigeance augmentait, elle était plus prête à m'avouer ce qu'au fond elle n'eût pas voulu me dire.
--Mais qui vous a dit? reprit-elle.
--Personne ne m'a dit, Madame, je soupçonne;... je raisonne si vous voulez, et je suis sûr qu'il y a quelque chose;... qu'il y a... quelqu'un! quelqu'un, n'est-ce pas? qui est la volonté de M. Vitellier, quelqu'un qui a introduit son armature d'acier à la place du cerveau et à la place du coeur de M. Vitellier, et qui ainsi le gouverne, dans un but unique, dont il élague les voies à coups mesurés et d'une rigueur mathématique! N'est-ce pas cela? dites! n'est-ce pas cela?...
--Marie vous a parlé de M. Arrigand!
--- Ah! ah! le voilà, vous avez dit son nom! Voilà dévoilé le démon qui nous hante! Mais qu'a-t-il à s'acharner ainsi contre une jeune fille qui le repousse? Le dépit? la haine? tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un homme d'argent? Est-ce que deux ou trois coups de Bourse ne lui vaudraient pas la fortune de Mlle Vitellier? Mais il y en a de plus riches qu'elle! L'aime-t-il?... Ah! ah! ah!
--Ne riez pas! monsieur, ne riez pas de cet homme-là!
--Cet homme-là! mais je le tuerai, Madame, je l'assassinerai au besoin, comme il est juste de le faire à qui se joue de la sensibilité et du coeur d'un être! je l'écraserai comme un animal nuisible, comme le monstre venimeux qui se faufile en rampant, dont les forfaits s'accomplissent dans l'ombre et le calcul!... Où le prendre? n'est-ce pas?... Oui, car il se cache, il se terre; mais j'aurai sa piste, ces gens-là ont une odeur que nous sentons. Voulez-vous que je vous dise? J'imagine que notre homme n'est pas loin... M. Vitellier l'amènera? Non point! il est ici avant M. Vitellier si son intérêt l'exige; il nous écoute peut-être derrière ce mur. Ah! tenez, je crois qu'il ne nous a jamais perdus de vue; il était l'ombre empoisonnée qui glaçait tout à coup les meilleurs instants de notre bonheur d'un jour!
--Je vous supplie, dit Mme Vitellier en croisant les mains, de ne point vous occuper de cet homme. Partez plutôt, quittez Florence momentanément: nous n'y resterons pas longtemps, je suppose. S'il y a une chance de salut pour vos projets... qui ont été les miens, je vous promets de la réchauffer de tous mes soins, je vous préviendrai... Mais éloignez-vous!
--Je veux d'abord voir cet homme et le tuer!
--Qui vous dit qu'il sera ici?
--Votre question même me prouve qu'il n'est pas impossible qu'il y vienne... Je gage que vous l'attendez tôt ou tard.
--Partez! je vous en conjure!
--C'est abandonner Marie dont le coeur m'appartient!
--Au prix seulement de votre départ, je vous promets mon concours...
--Hélas! Madame, tout le sens de cette entrevue fut de me faire entendre que votre concours est sans force!
--Aimez-vous mieux la guerre entre nous?
--Mais, Madame, entre vous et moi, il y a votre fille que chaque coup atteindrait!
--Hélas!
--Hélas!
Sur ce triste mot, Mme Vitellier me quitta.
Une heure après, Marie me faisait remettre ce mot:
«Pars, mon cher amour! Prends un billet pour Venise et arrête-toi à Ferrare. C'est une grande ville déserte et triste où nous serons bien. Tu m'y attendras. Ne t'étonne pas; ne t'effraie pas; n'hésite pas! Je suis résolue.
«Ta
«MARIE-DES-FLEURS.»
J'eusse été décidé à partir, ce seul mot m'en eût empêché. Je ne voulais pas entraîner cette enfant à sa perte. Il fallait non seulement ne pas partir, mais montrer que je n'étais pas parti.
Je passai un quart d'heure à ma fenêtre, tourné du côté de la Casa Santidio, dans l'espoir de voir paraître Marie.
Enfin elle paraît. Il faut qu'elle ait beaucoup souffert. Le cerne bleu de ses yeux des mauvais jours a rejoint la courbe de ses sourcils en un cercle complet. Je ne distingue de loin, dans sa figure de cire, que ces deux grands trous noirs où brillent les lumières de son regard qui me veut parler. Le désordre doré de ses cheveux enveloppe le visage transfiguré, tendu vers moi désespérément. La distance m'empêche de distinguer la mobilité probable de ses traits. Je ne vois que ce masque extraordinaire dirigé vers moi et dont l'angoisse et l'ardeur fixes me font frissonner jusqu'aux moelles. Est-ce la douleur ou un espoir insensé qui donnent un tel feu à cette face immobile et cependant étrangement vivante? Je suis fou; peut-être mon exaspération me rend-elle visionnaire? Je prononce malgré moi: «Ma Marie, ma petite Marie! Est-ce toi?» Mes paroles se perdent dans la distance et dans l'air indifférent. Elle a fait un signe de la main. Que signifie-t-il? Je me dis: «Si je n'étais si troublé, je le trouverais simple et compréhensible.» La peur de ne point le saisir fait que je ne sais l'interpréter. Le désespoir me prend. Ce signe est de la plus grande importance; mais mes yeux se couvrent; je ne distingue plus rien. J'essaie de me remémorer le mouvement qu'elle a fait. Je m'essuie les yeux, je veux la revoir. Elle a disparu. Ah! triple sot! elle m'a dit de la main: «Pars! pars!» c'est clair. Et sa figure est celle d'une enfant qui quitte tout pour venir à moi. Si je ne pars pas, elle m'aura devancé. Vais-je la laisser seule? Et me voici faisant mes valises.
VI
Comment suis-je parti pour Ferrare? Qui m'a guidé? Qui m'a poussé? Qui m'a fait marcher, agir? Nulle conscience, nul souvenir! J'ai suivi son mot impérieux, à la lettre: «Pars, mon cher amour, pour Venise; arrête-toi à Ferrare, c'est une ville triste et déserte où nous serons bien!» Étais-je éveillé, endormi? Je n'ai souvenance que d'un effort extrême et fatigant, à la gare de Florence, pour _la_ voir, _la_ distinguer, voulant absolument qu'elle fût là, qu'elle vît son grand désir accompli. J'en eus une sorte de courbature aux yeux. On partit. Où allais-je, grand Dieu!
* * * * *
Ce fut le soir, à l'heure où le soleil tombant incendiait les murailles de brique du vieux château de Ferrare, et comme j'errais autour des fossés pleins d'eau profonde et verte, qu'une voiture passa portant Marie. Je poussai un cri; elle me sourit simplement. Elle fit arrêter la voiture; je montai, pâle comme un mort.
--Me voici! dit-elle, en me tendant la main.
Je la pressai à lui faire mal. Je ne songeai pas plus qu'autrefois à lui demander comment cette chose extraordinaire se faisait: qu'elle fût là! Elle ne songeait qu'à me remercier de mon étreinte.
--Ah! lui dis-je, avec la plus grande sincérité, je jure de mourir pour vous!
Par cette phrase, qui pouvait être banale, j'entendais dire beaucoup. Elle n'en prit qu'un mot, et les yeux perdus dans le vide, elle me dit:
--Mourir? vivre? ma foi! je ne distingue plus!
Elle était à bout de forces, et elle s'affaissa sur mon épaule. On dut la porter à l'hôtel, jusqu'à la chambre que j'avais retenue pour elle.
* * * * *
Alors, je demeurai là, à son chevet, lui faisant respirer des sels et lui frottant les tempes. Par moments je jetais des yeux hébétés autour de moi. Je voulais douter de la réalité. La réalité abrutit. Vraiment on ne la voit point. Toute son intensité naît dans l'instant qu'elle passe à l'état de souvenir. Ce lit d'hôtel; Marie étendue, inanimée; moi seul vis-à-vis d'elle; la porte close; et au dehors la sensation du monde éteint, du reste de la terre réduit à une poussière de cendres, comme à la suite d'un grand cataclysme, à jamais pour nous anéanti. Je secouai la tête: «Je suis fou! je rêve!» Marie semblait sourire dans sa faiblesse. Elle était belle, ainsi transfigurée. Je la reconnus telle qu'elle m'était apparue à la fenêtre, la dernière fois, à Florence. La chair transparente, les yeux agrandis démesurément, le nez aminci comme par la mort; l'âme pour ainsi dire apparente, extériorisée par quelque ardeur ou quelque effort surhumains. Ah! n'était-ce pas l'image sublimisée de la Marie des belles heures de mon amour? pourquoi n'étais-je pas tout enthousiasme et toute joie aux pieds de ce dieu par qui j'avais été ravi et qui aujourd'hui se donnait tout à moi? Je me penchai sur elle; je l'adorai. Son souffle me caressait le visage. Je voulais l'absorber en moi; je voulais me figurer qu'elle-même me venait avec cet air d'une tiédeur légère, et que pénétrée en moi elle allait me communiquer cette vertu de l'extase dont j'éprouvais une sorte de besoin frénétique.
Elle s'éveilla peu à peu et reprit promptement sa vivacité. Son ébranlement nerveux n'était pas apaisé par cette défaillance passagère; et, effrayée sans doute à l'aspect de cette chambre et de notre solitude, elle demanda aussitôt à sortir. Je croyais qu'elle ne tiendrait pas debout. Je la suppliai de se reposer encore. Mais elle se leva malgré moi et marcha sans hésitation. Elle alla à la fenêtre, ouvrit les volets. La lumière du couchant l'inonda; elle aperçut la masse flambante du château, et aux fenêtres des maisons la multitude des petites jalousies vertes que le ton rouge de la brique avivait. C'était un miroitement lumineux d'une extrême intensité. Elle cligna des yeux, eut un mouvement de retrait. Puis le contraste soudain de cette bruyance lumineuse et des silhouettes nouvelles de cette ville d'exil, de notre silence dans cette pauvre chambre, peut-être aussi l'angoisse étrange, la sorte d'effarouchement timide que me cause à moi tout pays inconnu, la suffoquèrent tout à coup et elle se jeta dans mes bras toute sanglotante.
Pendant qu'elle pleurait, elle se mit à me dire, sans autre à propos, comment elle était partie de Florence. Dès le matin, elle avait fui, sans rien emporter. Sa mère dormait; la femme de chambre n'était pas levée; heureusement la porte de la rue était ouverte, et en sortant elle n'avait rencontré personne. Elle avait couru à la gare, ne sachant qu'inexactement l'heure du train. Deux heures à attendre. Elle s'était réfugiée à Santa-Maria-Novella, l'église la plus proche. Là elle s'était dissimulée au fond de la chapelle Rucellaï, aux pieds de la grande Vierge de Cimabue. Elle retournait au train quand, du porche de l'église, elle avait vu l'omnibus d'hôtel traverser la place et m'avait reconnu. Alors une joie folle après la longue attente matinale et l'incertitude de mon départ; elle avait voulu courir, se précipiter vers moi, partir avec moi, comme deux époux pour un voyage de noces. Mais une peur la clouait aussitôt sur place. Si elle était vue à la gare avec moi, tout était perdu. D'ailleurs la grande sécurité que lui causait mon départ certain lui suffisait pour le moment. Elle eût attendu vingt-quatre heures à Santa-Maria-Novella; elle attendrait bien le second train qui part dans l'après-midi. Alors, elle avait acheté un gâteau à une bonne femme qui se tenait à l'entrée de l'église, et elle était retournée, dans son petit coin noir, sous la grande Vierge de Cimabue. Vingt fois elle avait tremblé lorsque des visiteurs entraient dans la chapelle; le sacristain était venu rôder autour d'elle et lui avait, à la fin, adressé quelques questions qu'elle n'avait pas comprises; elle lui avait donné une lire; il l'avait saluée profondément, lui avait apporté un petit coussin. Enfin l'heure du départ: de nouvelles transes; le hall de la gare en plein jour; elle allait droit au guichet sans regarder ni à droite ni à gauche, s'abandonnant au destin. Peut-être quelqu'un l'avait-il vue, elle n'en savait absolument rien. Au guichet, quelle épreuve! Elle demande un billet pour Venise et elle s'aperçoit qu'elle n'a pas assez d'argent. Elle n'avait oublié que cela! Elle n'avait jamais pris un billet elle-même. L'employé parlait à peine le français.--«Et pour Ferrare?» Elle avait juste assez. Si quelqu'un l'avait vue, on saurait donc qu'elle avait prononcé le nom de Ferrare. Cela lui causait un tourment qui durait encore. Je l'embrassais au récit de chaque douleur nouvelle; elle me tenait le cou enserré de ses bras; chacune de ses épreuves, à mesure qu'elle les avouait, se tournait en félicité. Une réaction se produisait peu à peu dans la paix qui nous environnait, et le sentiment de notre liberté toute neuve nous grisait et nous intimidait. Elle manifesta encore une fois le désir de sortir; je vis qu'à présent elle en avait la force, et nous fûmes dehors.