Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
Chapter 11
Mme Vitellier saisit l'occasion de notre silence pour s'approcher de moi et m'entretenir, prononça-t-elle, «de choses sérieuses». Notre rencontre à Florence ne pouvait plus être tenue cachée; le bruit, d'un instant à l'autre, pouvait en parvenir à Paris; quant à elle, elle ne se sentait plus de force à porter le poids d'un secret si considérable. Elle allait rentrer aussitôt à son appartement et écrire la vérité à M. Vitellier. Elle dit cela du même ton qu'elle eût prononcé par exemple: «Vous voyez la pauvre femme que je suis, et qui n'a jamais cherché ni midi à quatorze heures, ni autre chose que sa tranquillité; eh bien!... je vais aujourd'hui dynamiter mon hôtel!...» Je sentis se lever au fond de moi je ne sais quel petit ricanement fort sot que la grande sincérité de cette femme arrêta. Elle n'exagérait rien. J'étais sans doute la seule personne au monde que la nature de son trouble et l'héroïsme incontestable de sa décision ne pouvait émouvoir; et c'était pour moi qu'elle se trouvait en si grande confusion et qu'elle allait mettre le feu aux poudres. Je crois, à la réflexion, que mon mouvement d'hilarité ne vint même pas d'elle, mais du contraste qui éclata tout-à-coup entre sa grande préoccupation et ce qui faisait le fond de la mienne. L'étincelle de ce contact m'éclaira vivement sur moi-même. Je ne suis pas trop fier de ce que je vis.
Malgré l'intérêt immense que devait avoir pour moi l'aveu de la détermination de Mme Vitellier; malgré que je reconnusse toute la nécessité de cette détermination et que j'eusse dû dès auparavant y réfléchir abondamment et en mesurer la portée, cette affaire me parut intimement à cent lieues de mes réels soucis. Je ne pensais qu'aux minutieuses et dernières péripéties de ma passion pour Marie. Voir clair dans la manoeuvre prompte et habile du petit étui de cuir et dans la psychologie de ma propre contenance vis-à-vis de cet événement, me semblait mériter toute l'attention du monde; et dans le moment que je m'époumonnais à l'importante découverte d'une minute de la vie de sa fille, cette femme venait me parler de remuer ciel et terre, parce qu'il s'agissait précisément d'épouser sa fille! Décidément les personnes qui s'intéressent à régulariser les passions, en ignorent jusqu'aux premiers mouvements!
Toutefois, quand le sourire affleura ma lèvre, c'était déjà contre moi-même qu'il était dirigé, et je me moquai de ma puérilité. Certainement, me dis-je, en me redressant et me serrant les flancs pour me donner du corps, voici l'heure d'être sérieux, ainsi que dit cette dame; tenons-nous, que diable! et formons-nous la représentation de la nouvelle arrivant à l'avenue Henri-Martin, demain soir, je suppose, dans la soirée. M. Vitellier ayant dîné au cercle, monte alerte et la lèvre fraîche, l'avenue des Champs-Elysées. Si tout va bien, il n'est pas impossible que M. Arrigand lui donne le bras et ne vienne jusqu'à l'hôtel fumer un cigare.--Mon cher Arrigand, des nouvelles de ma femme.--Ah! comment vont ces dames?--...Mais pas mal!... pas mal... ma fille est même pâmée dans les bras de M. André X...
Je revis la figure du banquier, ce soir d'automne dernier, quand je lui demandai la main de sa fille, alors qu'il avait autour de lui encore tout le rempart légal et que, d'un signe de doigt, il pouvait m'écarter de sa vue. Je me rappelai exactement la coloration de sa joue, la vibration de sa narine. Cet homme-là, me dis-je, va être frappé d'une attaque d'apoplexie!
--M'écoutez-vous, monsieur André? me dit Mme Vitellier.
Le ton suppliant qu'elle employa, et cette attention inusitée de m'appeler par mon petit nom, m'attendrirent tout en m'attristant. Elle m'appelait à son secours, et elle en avait tous les droits; cependant, ce petit nom, cette familiarité équivalait à une sorte de prise de possession de moi. Elle me faisait sentir pour la première fois sa maternité.
Je fus honteux de comprendre si peu le rôle où j'étais fatalement entraîné. Je me rendis compte tout à coup de la nécessité où j'étais de le remplir convenablement et sur-le-champ, remettant à plus tard d'en examiner mieux les différents aspects. Je crois même que je fus filial, empressé, touchant même. Je me sentais tout auréolé de bonté. Je me croyais sincère. Je fis grand bien à la pauvre Mme Vitellier. Mais Marie que je regardai à la dérobée ne paraissait nullement atteinte par ce flot soudain, et sa lèvre avait je ne sais quel petit pli d'ironie, très apparent dans la tristesse de son visage.
--Qu'avez-vous? lui dis-je, en lui serrant la main, tandis que sa mère montait en voiture.
Elle avait presque les larmes aux yeux et le petit pli d'ironie qu'elle voulait garder s'effaça sous mes yeux dans la contraction qu'elle fit pour le retenir.
--Ah! mon pauvre ami! prononça-t-elle, où vous ai-je entraîné?
Elle sauta dans la voiture d'un mouvement de fillette.
--A tantôt!
--A tantôt!... Venez-nous prendre pour Fiesole, casa Santidio?
--Casa Santidio!
* * * * *
A peine seul, je sentis le poids d'un accablement tel que je n'en éprouvai jamais. A vrai dire, c'était la première fois que l'on me faisait toucher d'un peu près les choses du mariage. Quand je les avais abordées, l'automne dernier, elles étaient en réalité voilées par un désir frénétique. C'était la condition pour continuer de voir Marie; voir Marie était tout; la condition disparaissait. J'eus un instant, en voyant filer la voiture, le souvenir cuisant de ma cousine de la Julière m'énumérant des chiffres de dot dans la petite chambre de Passy où j'étais convalescent; la minute amère où je brisai avec cette bonne parente; toutes mes relations rompues par ma passion bien-aimée; ma vie depuis un an, dans le cloître d'amour que j'avais construit autour de Marie et de moi, seuls au monde! tout le banal univers disparu; l'extraordinaire vie de volupté menée dans ma retraite!... «Mon pauvre ami, où vous ai-je entraîné?»
* * * * *
Midi.
«Ta tête adorée à la fenêtre, ma chère chérie! ta tête tout inclinée d'inquiétude et de mélancolie! Ah! saurais-je jamais te dire ce que je ressens de te voir ainsi, et toute troublée encore d'une matinée si émouvante! Quoi qu'il arrive, je pressens en moi la marque éternelle de la vision que j'ai de toi en ce moment-ci. Comme toutes les fois que je te vois, je ne puis me garantir d'un certain effroi, qui est de sentir écouler une minute essentielle de ma vie. As-tu senti, toi, dis, as-tu senti de ces instants courir, où l'on se dit: «Goûte! goûte! cela passe, hélas! cela est passé!» Cette petite forme qui est là-bas accoudée, qui d'un moment à l'autre peut disparaître, que je ne verrai plus peut-être jamais là, c'est la forme sous laquelle me devait apparaître l'enchantement de la terre. Oh! si tu savais comme j'ai dans les yeux et dans le coeur la ligne que forment les cheveux que ta main a noués, celle de ton front et de ton visage penché sur la vieille Florence... Et voici! on t'a appelée, te voilà disparue! chère image! ô ma bien-aimée!
«Ne trouves-tu pas que quelque chose semble nous être descendu du cerveau dans le coeur? Et c'est pourquoi tu as pu me trouver ce matin si puéril et si sot, si méchant même, n'est-ce pas? oui, mais meilleur. M'as-tu compris? Non? Je l'espère presque, car il y aurait chance que tu fusses dans le même état que moi; nous commencerions à devenir très aveugles et très bêtes, nous nous ferions beaucoup de peine et nous pourrions être très heureux.
«Pourtant, si tu étais ainsi, tu ne m'aurais pas fait ton triste adieu de ce matin: «Mon «pauvre ami, où vous ai-je entraîné?» Où donc suis-je entraîné? A toi, vers toi. Je ne pense pas à autre chose. C'est peut-être de quoi tu me blâmes? Mais alors, c'est que tu as gardé ta pensée, ton jugement, ton intelligence! Tu n'es pas aussi bête que moi! Alors tu ne m'aimes point!
«Je vais te voir, dans un instant je serai à côté de toi, je toucherai ta main... J'ai peur de te voir, une peur d'enfant, une peur du bonheur aussi, et encore, encore aussi une peur d'amant. J'ai peur de me précipiter sur ta bouche. Ah! je t'aime, vois-tu, je t'aime toute; je brûle d'un baiser imaginaire, fantastique de tout toi! Je veux que nous montions ce soir là-haut, sur ces collines parfumées, et t'entendre me dire des choses qui me brûlent, qui me consument lentement, qui me tuent. Je suis bête, bête, comme tu vois...»
Midi.
«O mon André, je ferais peut-être mieux d'attendre avant que de vous écrire, tant je suis suffoquée et tant les choses que je pourrais vous dire se ressentiront du trouble où je suis! Mais je ne peux pas attendre, il faut que je vous parle immédiatement, il faut que vous m'entendiez pour me faire grâce à jamais d'un regard comme celui de ce matin dans cette maudite cellule de Savonarole. Allez, je ne m'y trompe pas! Je ne sais si vous me voyez bien clairement, vous, quand vous me regardez de la sorte, et j'en doute!... Mais si vous saviez, vous, comme vous vous laissez voir!
«J'aurais commis la plus grande lâcheté, la pire vilenie, la plus basse trahison; je me serais conduite comme une de ces femmes dont on ne prononce pas le nom, André, que vous ne m'auriez pas traitée avec un plus accablant mépris que celui dont vous m'avez abîmée dans votre regard. Je tremble encore en y pensant, mon André, parce que, vivant en vous, peu m'importe ce que fut ma conduite en réalité, mais la couleur sous laquelle elle vous peut apparaître. De plus, je ne vous juge point comme les autres hommes, et il se peut bien que ce qui serait insignifiant à leurs yeux, soit aux vôtres un très gros péché. Alors je ne sais plus, vraiment, la valeur de ce que j'ai fait. Je repasse dans ma mémoire, avec terreur, des mots que vous m'avez prononcés autrefois ou écrits, comme celui-ci, du premier temps, mon ami: «Ah! ma chérie bien-aimée--ce sont vos propres, termes,--«j'avais tant besoin «d'un grand et haut amour!...» Ne m'étais-je pas imaginée que je le comblais, moi, ce haut et grand amour dont j'ignorais les limites! Et cet autre mot, un jour dans un affreux mouvement d'amertume: «Il n'y a rien, rien qui vaille!» C'était à Versailles, mon cher amour, lors de la plus grande imprudence que j'aie commise, et vous déchirâtes de votre canne de pauvres petites fleurs qui étaient là, dans l'herbe; je les regardai un instant penchées sur le côté, en me demandant avec effroi à quelles hauteurs montaient vos beaux désirs pour avoir de si vifs mépris. Depuis, j'ai bien douté de moi, bien désespéré de vous satisfaire, et souvent, quand vous me parlez, j'éprouve un malaise--que je viens à aimer il est vrai--en pensant que peut-être vous retenez sur vos lèvres de pareilles expressions de dédain vis-à-vis de ce que je vous donne et que vous trouvez certainement rampant et vulgaire. Je vous ai fait si grand à mes yeux que je ne m'étonne pas que vous me jugiez si pauvre et si mesquine. Je me fais souvent l'effet d'être un enfant sur qui son maître aurait levé la main, pour des raisons supérieures, dans le moment même que le petit accourait l'embrasser. Cela ne me va pas encore trop mal; mais aujourd'hui, je me sens aussi humiliée que si vous aviez pris un bâton et m'en aviez frappée. Non! je ne croyais pas tout de même avoir mérité tant de dureté. Ah! j'ai vu tout votre regard, allez, jusqu'au fond!... «Il n'y a rien, rien qui «vaille!» Niez donc que vous ayiez pensé cette chose, la plus affreuse du monde! Et vous avez, une minute durant, descendu mes pauvres tendresses pour vous, au niveau, j'en suis sûre, de ce que vous connaissez de plus bas. Ne dites pas le contraire, j'ai vu aussi vos lèvres à cet instant: vous auriez craché! Oh! allez, j'ai honte, honte de moi, parce que vous devez avoir raison, parce qu'il faut bien que vous ayez raison: je n'imagine pas que vous ayez pu m'aplatir ainsi que vous l'avez fait sans y être poussé par la cause la plus grave. Vous n'avez pas pu ne pas mesurer la douleur que vous me causiez et je pense que vous l'avez voulue en proportion de ma faute! Ah! grand Dieu! mais quelles singulières pensées avez-vous donc de nous autres, misérables femmes! Quelle idée croyez-vous donc qui ait pu être liée par moi à la présence de ce malheureux flacon de sels dans ma poche?
Après ce que je vous donne à vous, de mon coeur, de mon âme, de toute ma personne, que peut-il donc me rester à donner à un autre? Mais j'aimerais mieux vous voir jaloux que méprisant et c'est méprisant que vous êtes! Ah! pourquoi? pourquoi?
«Tenez! je me souviens de la parole la plus dure que vous m'aviez dite jamais: «Ne sois pas si tu veux, en réalité, ce que je rêve; mais sois bonne à mon rêve!...» Moi qui ai été une petite orgueilleuse, fallut-il que je vous aimasse, ô mon ami, pour vous aimer encore plus vivement lorsque vous m'avez pressée contre vous, toute en lambeaux que j'étais, après vous avoir entendu! J'étais bonne à votre rêve alors! Mais aujourd'hui, n'ai-je pas cessé d'être même cela? Ah! mon Dieu! Ah! mon André! faut-il que je t'aime encore, pour ne pas te dire ce qu'il me brûle de te dire: que je ne veux pas être bonne à ton rêve, que je crois valoir mieux qu'à remplir ce rôle de servante; que je veux, à défaut d'être ton rêve même, recueillir directement ton amour, moi, moi, pour moi-même, tout indigne que je suis! que je ne veux plus être cette chose fausse qui soutient une passion dont je commence à être jalouse, à la fin: oui, ton rêve, ton maudit rêve, j'en suis jalouse, je l'exècre, je veux que tu m'aimes moi, rien que moi, pour moi!--Mais non, non, mon chéri, mon cher amour, je ne t'ai pas dit cela, je reste ce que tu me fais, ce que tu veux bien que je sois, trop heureuse d'être quelque chose par toi, oh! je t'aime, je t'aime.
«Ta pauvre
«MARIE-DES-FLEURS.»
* * * * *
Vers le commencement de la tombée du jour, nous prîmes la jolie route de San Domenico qui monte doucement à Fiesole. Ces dames étaient d'une grande tristesse; il était visible qu'elles avaient pleuré l'une et l'autre. Marie me parut plus tendre que jamais, et cependant désespérée. Ces dispositions contrastaient singulièrement avec mon état d'esprit qui était tout au bonheur de faire cette belle promenade à côté d'elle.
Il y a peu d'endroits qui égalent en beauté cette ascension lente de Fiesole, par une route en circuits, dont le ruban embaumé touche les jardins, les villas et les villages tout imprégnés encore des plus vifs souvenirs de l'histoire florentine. L'on voit peu à peu naître à ses pieds la figure de la ville, puis la plaine de Florence s'élargir, grandir indéfiniment, semble-t-il, puis s'arrêter tout à coup et comme pour se laisser embrasser d'un coup d'oeil plus aisé, au milieu de sa coupe de collines. On côtoie les jardins du Décaméron et les séjours d'été du Magnifique. Enfin j'essayais de faire revivre sur cette route qu'il parcourut, notre cher peintre du couvent Saint-Marc, qui nous avait transportés, dans la matinée. Car il a vécu à Fiesole, et il descendit par ici, une nuit d'été; et il dut, de cet endroit, embrasser comme nous Florence, fuyant son cloître et sa patrie, devant l'invasion du schisme. Mais toutes ces choses ne pouvaient avoir de retentissement que dans un esprit sans préoccupation. Et l'étonnement était du côté de ces dames qui ne semblaient pas concevoir que je ne fûsse pas préoccupé.
A un moment, Marie qui ne se tenait plus, se pencha à mon oreille.
--Mon ami, mon ami! dit-elle, vous n'êtes donc pas malheureux?
Je lui mis dans la main le petit billet que j'avais écrit pour elle dans l'intervalle de nos entrevues; elle m'en glissa un elle-même, et je lui laissai voir dans mes yeux que je n'étais qu'affolé d'elle.
Elle sourit tristement!
--Oui, oui, dit-elle. Mais cela ne suffit pas... Et tout ce qui va venir... et tout l'avenir... dites! dites! n'êtes-vous pas malheureux?
--Petite folle!
Elle me regarda très profondément. Nous avions mis pied à terre sous le prétexte d'admirer le paysage. Mme Vitellier demeurait à l'écart.
--Vous voulez avoir l'air de rire, dit-elle; mais je vous connais bien, mon ami, vous ne savez pas jouer, et le seul mot d'avenir vous fut toujours désagréable, je sais. Je viens de le prononcer: vous avez cru faire le gentil, n'est-ce pas? eh bien! vous avez fait la grimace!
--Vrai?
--Je vous l'affirme.
--Ne vous en offensez pas, ma chérie, puisque vous connaissez la sorte d'effroi puéril que ce mot produit sur moi, même dans votre bouche. Mais aussi, pourquoi violer le temps qui ne se donne que minute à minute? L'avenir est formé sans doute de la qualité que nous tâchons de donner à la minute présente. Faisons-la belle, et il est à supposer qu'elle enfantera des minutes heureuses!...
--Poète! dit-elle.
--Merci!
--Pardon! c'est une injure que j'ai l'intention de vous jeter à la face, prononça-t-elle en s'efforçant à rire, tandis que Mme Vitellier nous rejoignait pour remonter en voiture.
J'avais si envie d'être heureux aujourd'hui que je me contraignis à ne pas voir en Marie le petit instinct fâcheux qui la faisait me négliger en ce que je valais dans l'instant, pour ce que je pourrais valoir dans son avenir. Je veux bien qu'elle eut raison; mais avoir raison n'équivaut pas à être heureux. Je ne vis donc que la grâce incomparable qu'elle avait dans les multiples mouvements que ces journées ardentes lui donnaient. Le tour bistré de ses yeux légèrement creusés par l'angoisse et l'étirement sensible de la peau très fine, de chaque côté du nez, faisant saillir l'os, un peu fort; sa tempe où l'agitation transparaissait; ses lèvres qui se séchaient et qu'elle humectait à mesure, me la rendaient tout entière délicieuse; et jusqu'à son acharnement, plus soupçonné encore qu'ouvertement déclaré, à me vouloir éprouver autre que je n'étais; enfin le feu de l'attente des événements qui couvait peut-être aussi au fond de moi, après tout, m'excitaient à aimer d'une façon nouvelle et plus vive encore, malgré que je fusse, en vérité, brisé d'aimer, d'aimer du coeur, éperdûment et sans répit.
Il arriva, à un tournant de notre route sinueuse, que le spectacle de Florence tout entière étendue sous le soleil déclinant nous arracha à tous une même exclamation. Ici, la beauté fut plus forte que tout et ces deux natures de femmes, si diverses, s'y oublièrent confusément.
De grands vieux oliviers semblaient ouvrir pour nous au passage leurs lourdes branches nonchalantes et d'argent frémissant. Les jardins nous soufflaient l'haleine des fleurs nouvelles. Des roses grimpantes, penchées sur la crête des murs, avaient la grâce chaude de vivants sourires. Nous ne savions que dire et nous prononcions seulement l'adorable nom qui désormais signifiait tant de choses pour nous: «Florence! Florence! Florence!»
On descendit de voiture et se promena, quelques minutes, de long en large sur la place de Fiesole. Mais on fut désappointé; on ne voyait rien. L'entrée des ruines du théâtre antique était fermée à cause de l'heure avancée.
--Je sais, dis-je, un endroit. Venez!
--Par cet escalier?
--Oui, oui! par cet escalier!
Ce fut par là que nous atteignîmes le petit tertre qui est devant l'église Saint-Alexandre, point culminant des hauteurs de Fiesole. Un arbre, un banc, un mur bas, à hauteur des genoux. Derrière nous, l'église avec un bouquet de cyprès. Devant nous: Florence et sa vallée.
Florence palpitait dans une brume d'or et dans le milieu de sa grande coupe de collines. L'heure la rendait plus vivante, et elle semblait donner le branle à cette large frénésie d'avant le coucher, à tout ce battement d'ailes d'oiseaux dont le bruit nous venait des jardins, mêlé aux cris aigus et clairs d'enfants et de femmes sur les terrasses des villas.
Sans plus rien dire, nous laissâmes nos regards flotter un moment au hasard. L'Arno ondulait, vers le couchant, le long de la promenade des Caccines ses eaux incendiées de soleil; en face de nous, de l'autre côté de la ville, nous reconnûmes les vieilles murailles parmi les broussailles de Bellosguardo; San Miniato; notre grande place de Saint-Michel-Ange, et les Boboli inoubliables avec leurs longues allées ténébreuses et les glaives de leurs cyprès. Les monts de Casensino et tout l'occident jusqu'à Vallombreuse commençaient de mourir dans le bleu, et l'on voyait, à l'opposé, verdir les montagnes de Carrare, sous de longues traînées de lilas. Enfin, à nos pieds, la ville où Marie m'était apparue la première fois, recevant les derniers feux du jour sur son dôme de marbre et sur la forêt de ses campaniles.
Marie émue et se contenant à l'excès ne pouvait parler. Je n'osais ni la regarder ni lui adresser la parole, certain que le moindre signe apporterait un comble à son état et provoquerait une brusque détente pénible.
Nous nous taisions. Le soir se répandait. Marie se rapprocha de moi, sur le banc. Je pris sa main. Elle me l'abandonna si complètement que je dus comprendre qu'elle ne me donnait que cela, à défaut d'elle toute. Oubliait-elle «l'avenir» en cet instant de merveilleuse beauté? Je serrai sa main, tendrement. Je me disais: «Voici revenue une de nos minutes célestes: jouir, jouir du moment délicieux et du meilleur de nous qui s'exalte!» Chose étrange, ce fut dans le temps même que Marie semblait quitter ses soucis pour venir à mon ravissement, que ces soucis me pénétrèrent à mon tour et soudain, comme par la pointe d'un stylet empoisonné.
Marie recouvrant toute la grâce de son imagination heureuse me dit tout à coup:
--Oh! mon ami, regardez là-bas, là-bas, partout, les petites villas blanches! On dirait qu'elles accourent, pareilles à des moutons qui rallient le gros du troupeau. Elles descendent jusque des collines les plus éloignées; elles viennent de tous les points de l'horizon, cahin caha, dans les champs d'oliviers.
--C'est vrai! c'est vrai! on dirait qu'elles viennent toutes sur Florence, à cause de leur nombre qui croît à mesure qu'on se rapproche du centre...
Et ce centre, dis-je, savez-vous quel il est? Savez-vous ce qui les attire ainsi? C'est ce Dôme de marbre encore tout imprégné de lumière, alors que tout le reste commence à s'assombrir; c'est cette belle coupole où s'abritent tant de rêves, sous l'invocation de Sainte-Marie-des-Fleurs? C'est la fraîcheur de ce nom divin, l'attrait de cet éternel printemps qui appelle, appelle, toutes les petites maisons blanches du monde?... Ah! dis-je, tout frisonnant et m'appuyant sur son épaule, n'est-ce pas qu'on aime à imaginer que tout cela rentre le soir se blottir contre ce Dôme de songes?
N'est-ce pas? n'est-ce pas?
--Oui! oui! Votre idée est charmante, et vous avez cent fois raison, c'est cette idéale coupole qui séduit vers le soir l'innombrable troupeau blanc répandu dans les champs d'oliviers...
Et je pensais, malgré moi: mais il y a aussi la forteresse sombre et carrée du Palais-Vieux, dont la haute tour aux arêtes vives veille comme une sentinelle au flanc de la belle cathédrale. Celle-là est forte, impassible et farouche, peu séduisante! Mais sans elle on ne viendrait point; peut-être n'imaginerions-nous point voir accourir les troupeaux blancs de la campagne florentine. Car celle-là est le gouvernement fort, les armes, la tradition ancienne, l'intelligence positive, la sécurité... en un mot tout ce que je devrais être pour vous, petite Sainte-Marie-des-Fleurs,--et tout ce que je ne suis pas!
Poursuivant ma pensée, je m'effrayai de tenir la main de Marie dans ma main, sous les yeux de cette mère qui nous bénissait déjà. Je n'en étais pas digne. Je n'avais pas la force qu'il fallait. Je soulevai la main de Marie et la reposai sur ses genoux.
--Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle.
--Il n'y a rien...
--Oh! si!
--Eh bien! je pensais à ce Palais-Vieux qui m'inspire soudain des idées politiques...
--Mauvais plaisant, dit-elle, un peu courroucée, pouvez-vous bien rire!
--Je ne ris pas tant que ça!
Je ne riais pas du tout.