Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman

Chapter 10

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Elle pencha la tête sur mon épaule et demeura tout abandonnée. Je me souviens que des enfants qui jouaient là nous regardèrent; l'un d'eux s'interrompit, il courut rejoindre sa mère et nous désigna du doigt. C'était une jeune femme fort belle et qui portait le deuil; elle leva sur nous ses beaux yeux tristes, et elle ne pouvait plus nous quitter; le petit vint, comme de lui-même, à nous; nous l'embrassâmes: la jeune femme pleurait. Nous fûmes confus et comme embarrassés devant elle, de notre bonheur d'amour, et nous nous éloignâmes.

Je sens la gaucherie de toutes les choses puériles que je rapporte ici. Ce n'est pas pour être sensé que j'écris, mais pour prolonger mes heures d'ivresse amoureuse.

Nous revînmes si tranquillement retrouver madame Vitellier en remontant notre allée, qu'elle ne songea même pas à nous demander où nous étions allés. Marie lui sauta au cou, toute rose et son chapeau défait dans la secousse. J'aurais bien embrassé moi aussi cette bonne femme de maman.

Nous prîmes une voiture au palais Pitti, et revînmes, par la promenade des Collines, voir terminer le jour à la place Saint-Michel-Ange.

Aux pieds du grand _David_ de bronze, accoudés à la balustrade d'où l'on embrasse la ville entière, nous nous mîmes à attendre le soir, tous les trois, en causant comme des amis anciens, paisibles et sans arrière-pensées. Qui donc, à nous voir et à nous entendre, se fût douté du lien étrange qui unissait ces trois êtres: une fille au coeur révolté, une mère occupée à trahir sa fortune, la volonté du chef de famille et son propre désir secret qui demeurait, à n'en pas douter, de voir sa fille accomplir un «beau mariage»; et moi, la cause consciente et volontaire de ce désordre, sacrifiant corps et âmes à l'amour aveugle, insoucieux de demain, attentif seulement à la volupté que peut contenir la minute qui coule! enfin par-dessus nous tous, la menace planante de cette puissance paternelle à socle d'or et de lois, qui, dans l'instant, ignorait qu'elle était par nous violée, qui pouvait, qui devait l'apprendre demain et nous écraserait tous.--Jusque même entre nous trois, quel secret enfoui! Nos amours de tout un hiver dont la seule révélation eût anéanti l'entendement de cette femme qui nous souriait dans l'hébétude de son instinct maternel.

Nos coudes se touchaient; l'heure adorable passait; nous aspirions le souffle de cette belle ville mourante; à peine quelques personnes, en se déplaçant, faisaient craquer le sable alentour; la moindre parole prenait un retentissement extraordinaire dans cette grande vallée qui semblait silencieuse.

De longues vapeurs teintées de rose passaient sur Florence; baisaient le Palais-Vieux, le campanile de marbre et l'église Sainte-Marie-des-Fleurs; elles s'embrasaient tout à coup aux verrières de Sainte-Croix et, épuisées, s'en allaient s'évanouir en caresses sur les collines de Fiesole et de Vallombreuse. Ces jeux de lumière, si délicats, retenaient nos paroles sur nos lèvres, et nous sentions que nos pensées se traduisaient suffisamment par la douce promenade des rayons et des nuances, par leur exaltation soudaine et les nonchalantes hésitations de leur fin. Nous vîmes les collines bleuir derrière le Dôme, tandis qu'au couchant, au-delà de l'Arno verdâtre, un incendie solaire éclaboussait les eaux du fleuve d'un semis épais de rubis et d'émeraudes. Puis les jardins de Bellosguardo s'assombrirent jusqu'au noir, et ses villas et ses cyprès se découpaient avec une netteté parfaite sur le ciel d'orangé et de lilas violet. Au loin, l'échelonnement des collines se dessina en lignes d'une minutieuse pureté. Enfin tout s'affaissa d'un coup; Florence semblait endormie ou morte; seul, le campanile du Palais-Vieux se dressait, svelte et fort, comme une sentinelle pour la nuit. Mais une chanson s'éleva, presque en même temps que s'éveillaient les lumières, de toute la ville; c'étaient les cloches de Florence, innombrables, pures, argentines et légères; et nous nous regardâmes tous en souriant.

* * * * *

Ces dames étant logées sur le Lungarno, à la Casa Santidio, à une centaine de mètres de mon hôtel, j'avais obtenu une chambre donnant aussi sur le quai, et je pus voir, le matin, la tête de Marie à sa fenêtre.

L'inouï, c'est de pouvoir écrire cela, posément en quelques mots, comme une chose simple et naturelle, et de s'imaginer qu'on a dit ce que l'on avait à dire; alors que, par ce menu fait, on a été bouleversé. Sa tête apparue dans l'air matinal, lourde de la pensée de moi, et baisant ce jour nouveau-né qui allait grandir entre nous deux et qui ne tomberait qu'en même temps que nos membres harassés du plaisir de nos âmes!

* * * * *

Le couvent de Saint-Marc fut encore le lendemain notre lieu de rendez-vous. La petite salle du Chapitre nous retrouva réunis tous les trois, causant bas, à cause de la puissance religieuse des fresques, partant de notre nuit, de nos projets du jour, comme on le fait dans une église, dans l'attente d'une cérémonie. Nous nous regardions, Marie et moi; nous semblions nous dire: «C'est cela, oui c'est cela! C'est délicieux ainsi!» J'en venais à bénir la présence de cette mère à la fois étrangère et complice, mêlée à nos irrégularités, mais ignorante de nos ardeurs secrètes, et qui aidait à son insu le développement de notre passion par la sécurité qu'elle nous donnait contre les excès mêmes de cette passion. Autrefois, seuls, nous avions peur de nous-mêmes; mais que nous étions donc à notre aise devant cet ange gardien bénévole!

--Il parait, dit Marie, qu'il y a là haut des petites salles très belles?

--Oh, dis-je, le peintre angélique qui vécut ici a tracé sur ces murs le plus sublime poème d'amour qu'aucun être humain ait conçu. Je cherche en vain, dans les littératures, pareille force, constance et intensité de passion exprimée avec autant de bonheur et de simplicité.

--D'amour _divin_! souligna Mme Vitellier qui demeurait accrochée à ce mot inquiétant.

--Divin, madame, assurément! car je crois que rien ne fut plus éloigné de la naïve pensée du bon frère Giovanni que le souci des passions terrestres. Il évita même, par modestie chrétienne, de jamais faire poser un modèle dévêtu, ce qui est, pour un temps proche de celui où le Ghirlandajo, son confrère, mettait les dames de Florence toutes nues dans les églises, la marque de beaucoup de délicatesse. Toutefois, l'insigne grâce divine qu'il reçut, ce fut, croyant ne peindre que de dévotes images, d'y exprimer par une intuition merveilleuse tout ce que la tendresse humaine peut enfanter d'élans adorables... Accordez-moi qu'il eut une mère qui, sans doute, mourut à la peine que son enfance avait réclamée, ou bien qu'il connut quelqu'une de ses jeunes soeurs, pudique et rougissante parce qu'elle était, comme on dit ici si joliment, _invaghita d'amore!_... Car, autrement, continuai-je, comment expliquer qu'un pauvre reclus ait eu l'idée de peindre ceci, dont il n'y a point de parole humaine qui soit capable de rendre le tendre charme et la fraîche subtilité?

Nous étions parvenus au haut d'un étroit escalier de bois, et je désignais la première des _Annonciations_ que le pieux moine a traitées dans ce couloir. Je n'essayai point de la décrire; ces dames regardaient, Marie comprenait. La Vierge y était représentée si jeune, si timide, si parfait symbole de candeur immaculée, que l'ange, ému de ce que sa céleste mission contient de troublant pour tant de fragilité, rougit lui-même, et semble hésiter à parler. Ah! grand Dieu! cette fleur qui reçoit le premier rayon du soleil, ce coeur puéril qui bat; cette divine attention du messager du ciel porteur d'une si écrasante nouvelle! tant de frêleur et tant d'immensité!

--Ce n'est que le commencement, dis-je à Marie. Préparons-nous à faire ici le pèlerinage qui convient à notre amour. Il n'y a qu'amour le long de ces murs; ils sont tout moites ou tout brûlants, comme vous le verrez. En nul endroit du monde, on n'a aimé mieux qu'ici. Une âme a passé là, assez embrasée pour ravir en sympathie tous les amants qui frôleront ces plâtres. Jésus lui fut son univers, lui tint lieu du soleil, de la mer, de l'attrait des belles eaux qui passent, des nuits poétiques; et du sourire de l'aimée. Songez au parfum d'une telle vie enclose! Il appelait Jésus à toute heure; il l'adorait dans son âme; il l'évoquait de son pinceau; il voyait naître sous sa main son auguste figure. Il s'enivrait de ce que cette figure venait souriante, et il s'enivrait encore des larmes amères qu'il lui voyait répandre. Il s'enivrait de peindre sur tous les visages l'adoration de cette figure! Oui, oui, il l'a aimé et adoré dans chaque visage qu'il a tracé; autant de fois qu'il a formé un trait, il s'est réjoui de créer un adorateur à Jésus! Quelle vie!

Nous étions arrêtés maintenant devant une seconde Annonciation, et le chemin parcouru de l'une à l'autre par l'âme du peintre se retraçait en nous-mêmes par la vertu d'une expression simple et claire, par cette contagion éminemment prompte dont sont doués tous les sentiments d'une grande sincérité.

Ce qui nous touchait le plus, c'était, après la gêne de la première entrevue céleste, la douce chaleur naissante et l'aise charmante de l'entretien familier que l'on voyait ici entre l'Ange et Marie. Oui, l'on eût dit une seconde visite, où la confidence la plus lourde prenait le tour gracieux d'un agréable épanchement. Les traces de la confusion disparues, ce n'est plus que le bonheur de parler du cher sujet d'épouvante. La jeune Vierge à demi courbée, écoute, respectueuse et ravie; l'ange est bénévole et sourit, et l'on croit surprendre à ses lèvres le nom de l'Être immense et bien-aimé qui va remplir ce cloître et diviniser ces murs. Jamais Jésus ne fut plus présent qu'en cette scène où il n'apparaît point, mais où le murmure de lèvres d'ange et le frémissement d'une vierge annoncent l'enchantement que sa personne va causer. Ce ne sera ni le dieu des petits, ni le dieu de douleur, ni le juge; sera-ce même le dieu d'amour? C'est l'amour!

J'entraînai Marie dans les cellules où le frère Giovanni a peint la suite de la vie du Sauveur. Ce sont de petites cases désertes et toutes nues: une fenêtre, une fresque, une chaise; à peine l'espace de se retourner, mais de quoi subir la plus belle émotion du monde. Il y en a une trentaine ainsi. Mme Vitellier eut tôt fait de trouver toutes ces cellules pareilles et, s'asseyant dans l'une d'elles, elle nous laissa libres de continuer notre visite.

Marie appuyée à mon bras, nos têtes rapprochées, j'abritais nos yeux de l'éclat du jour en faisant un écran de mon chapeau de paille. Nous recevions en nous, sans oser parler, la piété de ces peintures. De temps en temps, Marie poussait de petits «ah!»... «ah! mon Dieu!»... «ah! mon ami!»

Jésus était représenté dans chaque cellule, afin que chaque moine vécût de Lui. Et à force de suivre la variété des scènes où la sublimité de sa personne intervenait, il semblait qu'autour d'elle l'atmosphère d'adoration devint vibrante, palpitante, gagnât, emplît la cellule et nous soulevât. Lui! Lui! toujours Lui! toujours plus beau, plus caressé, plus aimé! Le bon peintre ne le voulait qu'heureux, magnifique, resplendissant, environné de tendresses et d'admirations. Aussi dans les inévitables épisodes douloureux, quel affairement! quelle préoccupation! quel malaise! quelle fièvre! et avec quel soin il arrive à faire resplendir si divinement sa face bafouée, souillée de crachats et d'injures, que, dans l'impression totale de la peinture, c'est l'image d'un dieu souverain qui ressort, et nullement celle d'une victime.

--C'est nous, dit Marie, notre coeur, notre amour!... Voilà le livre, souvenez-vous? le livre que vous eussiez voulu m'envoyer un jour!...

--Oui, ma chérie! oui, mon âme! dis-je en pressant son bras.

Je sentis que je ne pouvais plus parler, quelque chose me comblait à m'étouffer. Qui n'a jamais, en rêve, vu se dérouler les plus doux moments de sa vie sous la forme d'images sensibles, et qui ne s'est réveillé les yeux humides et le coeur bouleversé à l'évocation soudaine de la trace qu'a laissée en nous la minute où nous crûmes toucher le ciel! Nous autres, nous passions là devant les symboles parfaits de notre passion; c'était de la façon dont ce Jésus est aimé là, que nous nous étions aimés, nous aimions encore, nous haussant l'un et l'autre, grâce à la séparation prolongée, aux courtes entrevues exaltées, jusqu'à je ne sais quel ciel, quel trône élevé au-dessus du commun des hommes. Nous reconnaissions dans des gestes, dans des agenouillements, dans des défaillances de Disciples, de Madeleines, de saintes femmes, telles et telles de nos attitudes ordinaires. Et ce frêle Jésus, sublime et charmant, pur et condamné: notre lien, notre beau, notre cher lien d'amour!

Nous venions de Le voir mettre au tombeau, et la fresque suivante, où sont les saintes femmes Le cherchant en vain sous la pierre soulevée, nous avait émerveillés par la connaissance qu'eut du coeur humain le génial reclus qui peignit ces murailles. L'une des femmes se fait un abat-jour de la main pour s'assurer, en examinant l'intérieur du tombeau, du prodige accompli. Une autre fait signe qu'elle ne peut en croire l'ange annonçant qu'il est ressuscité. Une troisième, au contraire, reçoit la nouvelle avec une joie et une confiance parfaites. Mais celle qui est en bas, sur la gauche, sourit avec malignité, non qu'elle soit incrédule, non; mais remplie de foi, elle savait qu'Il était bien capable de cela, elle sait qu'Il en fera bien d'autres!

--Voilà, dis-je à Marie, le trait de génie; voilà l'adorable naïveté du _primitif_, naïveté qui n'est que l'observation scrupuleuse ou la sorte d'intuition sûre, ordinaire aux âmes non corrompues.

Voilà qui est loin des imbéciles simagrées que l'on prête aujourd'hui à ces bonshommes simples, chez qui le merveilleux ne fut que la conscience honnête, que l'amour de la vérité... Le divin, mon amour, c'est d'être soi-même, c'est d'être capable d'un sentiment spontané! c'est de s'atteindre soi, sous la couche inextricable des éléments étrangers qui nous embarrassent... Nous ne valons, toi, moi, ma bien-aimée, que par l'affirmation que nous faisons de nous-mêmes, en dépit de tout! Contre ton monde, contre le monde entier, contre ton éducation, contre ton avenir, peut-être, ma Marie, tu m'as aimé, tu m'aimes: tu t'es grandie autant au-dessus de toutes tes pareilles, que ce Jésus s'élève au-dessus de son entourage ou que ce frère Angélico s'élève au-dessus de tous les peintres!

--Que nous sommes bien ici! dit Marie. Et je l'adorai de ne pas chercher à dire autre chose.

Mais la fresque que nous aperçûmes en pénétrant dans une dernière, cellule, faillit nous arracher le coeur. Je ne sais encore, à l'heure qu'il est, si le mérite de cette oeuvre ne fut pas exalté alors par l'atmosphère suréchauffée que nous portions avec nous durant ce pèlerinage d'amour; mais il nous sembla certainement à l'un et à l'autre que cette image résumait et portait au comble toute la sainte ardeur éparse dans ce couvent extraordinaire. Ah! cela est indicible! Jésus est descendu aux lymbes. On L'y attend depuis les temps. Ah! que l'on se figure ce qu'est attendre ce Jésus! Toute la beauté, toute la bonté, toute l'âme qui se fond en béatitude! la caresse, le baiser, toute la volupté, c'est Jésus! des malheureux sont entassés sous des voûtes pesantes et sombres, et les siècles passent. Or, tout à coup... Le voilà!... Lui! Lui!

Il ne se fait pas précéder, n'a pas fait annoncer sa venue. Il entre, splendide et prompt comme un soleil, ayant brisé la porte. Ah! quelle entrée royale et divine, majestueuse et plus grande que tous les triomphes! Et il est tout seul, vêtu de blanc, ses grands cheveux blonds sur les épaules, son long nez droit, sa main étendue; il marche à grands pas pressés; le vent soulève ses plis: c'est un printemps, une allégresse, le jour lui-même, un enthousiasme divin qui pénètre par cette brèche ouverte dans les rochers! C'est Lui! Lui! comprenez-vous: Lui, l'Ineffable, le Désiré sublime! l'Amour! Lui! Il a toute conscience de l'immensité de sa personne et de son acte; ce n'est pas le Jésus grincheux, rechignant, souffreteux, grimaçant; c'est le Seigneur magnifique, plein de l'ivresse de son sacrifice accompli, le porteur de la bonne nouvelle. On l'entend; il dit: «C'est moi!» Il est simple et fier. Et du fond de la caverne illuminée de sa présence, voici les justes accourir, nullement étonnés et plus admirables par cette foi séculaire!

Là, il nous fut impossible de nous contenir: nous fûmes littéralement soulevés, empoignés par la seule impression du colossal désir, de l'immesurable amour que cette figure incarnait. Je vois encore ma pauvre Marie qui s'était assise, en entrant, sur la chaise de bois, se lever et me prendre la main. Simultanément, nous exprimâmes la même pensée:

--Entends-tu... L'entends-tu dire: «C'est Moi! c'est Moi!» dans le vent que produit son entrée rapide?

Nous prononcions: «C'est Moi! c'est Moi!» avec emphase; nous ne pouvions faire autrement, cherchant à rendre la grandeur de ce Moi divin que l'on _sentait_, mais _sentait_, comprenez-vous? comme si nous eussions nous-mêmes été ébranlés par l'air qu'il déplaçait en marchant.

Nous fûmes suffoqués, les larmes nous jaillirent; malgré les va-et-vient du corridor, nous ne fîmes pas un effort pour nous contraindre; les bras autour du cou, enlacés complètement, sans autre conscience que celle de l'ivresse de pleurer, nous demeurâmes là je ne sais combien de temps.

Ce fut Mme Vitellier qui nous rappela à la vie, en nous touchant doucement du doigt.

Nous étions trop profondément éperdus pour qu'il nous restât la force de nous émouvoir de cette circonstance singulière; l'idée même de la scène dont Mme Vitellier avait été témoin ne nous alarma point. Nous n'avions pas eu l'intention de nous cacher; à la vérité, la présence de Mme Vitellier nous eût peut-être retenus de nous laisser impressionner à ce point; mais, à supposer que cela cependant se fût produit, nous nous serions certainement embrassés devant elle. Notre mouvement fut de lui tendre la main; puis Marie passa de mon cou à celui de sa mère. Celle-ci levait les yeux au ciel, dans l'attitude d'une grande résignation, ainsi qu'elle l'avait fait la veille, lors de notre rencontre dans notre petite salle du Chapitre; toutefois la raison de se résigner était plus forte aujourd'hui qu'hier. J'entrevis que le sentiment de la responsabilité immense qu'elle assumait se livrait avec son bon coeur à une lutte si tumultueuse que la pauvre femme en était écrasée littéralement. Je lui avançai promptement la chaise unique que Marie avait occupée. Elle s'y affaissa. Marie avait des sels; elle les tira d'un petit étui de cuir dont je remarquai l'élégance. Elle dit, inconsciemment en portant le flacon aux narines de Mme Vitellier. «Heureusement que j'en porte toujours sur moi depuis que j'ai été malade à la campagne.» Je pâlis tout à coup. L'idée que cette boîte de sels était un présent de M. Arrigand se présentait à moi soudainement et comme irréfutable. Pour la première fois depuis mon arrivée à Florence, je repensai aux diverses circonstances de ces six semaines mortelles passées par Marie à la campagne. Je revis la promenade après la pluie, sur la route, la faiblesse subite de Marie, la brouette du cantonnier, enfin le providentiel M. Arrigand et ses sels. Toute l'ivresse de notre matinée s'écoulait au seul soupçon que Marie portait sur elle un présent de cet homme, que quelque chose venant de lui ne lui répugnait pas, et cela, grand Dieu! dans le moment même que j'étais en train, moi, de prendre la place de cet homme dans l'esprit de cette malheureuse mère à demi évanouie!

Je ne savais seulement pas si, réellement, cet étui était un cadeau. Hélas! Marie ne tarda pas à confirmer mon soupçon. Elle avait aperçu mon trouble, tout en secourant sa mère; elle vit mes yeux stupides attachés à ce maudit flacon.

--Ah! c'est cela, dit-elle. Eh bien! mon ami, je vous croyais au-dessus de ces sottises!

Première parole amère! et que j'ai cent fois méritée! Elle était entrée comme un poison par la plus fine des piqûres; elle coulait dans mes veines; elle faisait son chemin. Longtemps après, quoique apaisé, revenu de ce moment de susceptibilité imbécile, je la sentais sous mille formes atténuées, me parcourir, oh! anodine, acclimatée en mon sang, à ma température! mais je la sentais, elle était là, je la portais, des nuances coloraient ma vision, que j'ignorais la veille...

D'ailleurs il ne fut plus question de cela, du moins en tant que sujet d'amertume entre nous. Mme Vitellier revenue à elle, l'émotion de sa santé remplaça heureusement le souvenir de l'émotion, qui avait ébranlé sa santé, et nous pûmes même poursuivre la visite du couvent de Saint-Marc par la cellule de Savonarole.

Contraste étrange! côte à côte avec la douce tendresse du bienheureux Frère Angélique, tout près de ces images de bonté, d'amoureuses extases, de sourires et de tendres sensualités, la grossière figure de cette grande brute, de ce bourreau de la beauté, de cette borne contre quoi la divine splendeur de la lumière du soleil vint se heurter sans seulement l'attiédir! J'éprouvai, en pénétrant chez Jérôme Savonarole, une sensation de froid aux épaules qui aggrava ma méchante humeur. Marie qui ne pensait qu'à celle-ci, et qui, préoccupée, avait contemplé sans le voir, je suis sûr, l'affreux visage du moine, que l'on conserve là, se pencha à la fenêtre. Le soleil ardent inondait ses cheveux de paillettes d'or; ses grands yeux qui venaient de pleurer se fixèrent sur moi, par un retour vif de la tête, et d'un geste dont la promptitude tenait de la prestidigitation, elle retira de sa poche le petit étui élégant, me le fit voir et le lâcha dans le vide. Elle fut si tôt retournée que personne, hormis moi, ne soupçonna le manège. Je voulais l'en applaudir et je lui dis effectivement merci tout bas. Mais la vérité était que le coeur me manquait et pour une raison qui est bien encore la plus stupide du monde: c'était à cause de l'extraordinaire adresse du geste par quoi elle s'était défaite de ce souvenir malencontreux; et le vilain mot de «prestidigitation» s'imposait maladivement à mes lèvres, et je passai le reste de la matinée à vouloir le lui prononcer, avec l'idée que ma langue y faillirait et que toute cette subtilité sentimentale s'achèverait dans le rire bébête qui accompagne un mot écorché. Tout cela fut très pénible et amer. Je tentai de me distraire en parlant de la touchante harmonie des bons moines de Saint-Marc qui s'adonnèrent, comme on sait, à la fabrication des baumes et des parfums dans l'enceinte de ces murs tout imprégnés de l'odeur de Frère Angélique. Marie qui lisait tout sur ma figure, résuma d'un mot l'état de nos esprits et, coupant une de mes phrases, elle l'acheva ainsi:

--Mais nul baume, et nul parfum, dit-elle, ne put sans doute effacer le relent de Frère Jérôme Savonarole!...

Je souris, voulant lui prouver qu'au contraire j'oubliais tout; mais elle comprit bien que ce n'était pas vrai. Un peu de gêne demeura entre nous. Mon dépit fut quelle attribuât mon malaise à la jalousie. En réalité, il venait de la petite «prestidigitation» de ce mouvement preste et dissimulé par quoi elle avait anéanti si délibérément, en somme et tout de même, un souvenir.