Part 9
Son père, aux écoutes dans la pièce voisine, fut curieux de savoir à qui elle parlait et il s’approcha, à pas de loups, de la porte. Alors, la Lydwine, jeune et jolie, se replia dans sa chrysalide d’horreur; les corps glorieux de la Vierge et des anges s’évanouirent, Jésus s’éleva et il commençait à devenir invisible, quand, affligée de son départ, la sainte s’écria:
--Seigneur, si vous êtes réellement Celui que je crois, prouvez-moi, avant de me quitter, que je ne suis pas le jouet d’une illusion; ne m’abandonnez pas, sans me laisser un indice certain que c’est bien Vous et non un autre qui êtes là!
A ces mots, Jésus revêtit une nouvelle forme et Lydwine aperçut, planant au-dessus de sa tête, une hostie, pendant qu’au même instant une nappe blanche descendait sur son grabat; l’hostie doucement s’y plaça.
Cependant le vieux Pierre, qui continuait à écouter à la porte sans rien comprendre à ce qui se passait, finit par entrer et s’assit sur le bord de la couche.
--Agenouillez-vous, père, dit-elle, car mon Seigneur Jésus crucifié est là.
Stupéfié le père s’agenouilla et vit, en effet, l’hostie. Il courut chercher ses enfants et Marguerite, Agathe et Wivina, femmes de bien, ses voisines, qui furent saisis de surprise et de peur, en considérant le corps du Christ ainsi tombé du ciel. Tous discernaient une oublie pareille, un peu plus petite que celle dont se sert le prêtre et un peu plus grande que celles réservées aux fidèles; tous reconnaissaient que sa circonférence était bordée de rais lumineux et qu’au centre se dessinait l’image d’un enfant crucifié qui avait près du cœur une goutte de sang de la grosseur d’un petit pois et des plaies saignantes aux pieds et aux mains; mais certains détails n’étaient perceptibles que pour quelques-uns; ainsi, le vieux Pierre et son fils Wilhelm distinguaient cinq blessures et des voisines n’en découvraient que quatre. L’une d’elles, Catherine Simon, remarquait--et ses compagnes, pas--que le sang fluait par l’ouverture du côté et du pied droit, tandis qu’il semblait figé sur les autres points; enfin, pour la sainte, la céleste oblate se tenait un peu en l’air, alors que pour les assistants, elle reposait, sur la nappe du lit, à plat.
Bien que la nuit fût déjà avancée, Wilhelm alla réveiller le curé, afin qu’il pût examiner de ses propres yeux cette merveille. Il arriva, les mains sales, dit Gerlac, et s’adressant d’un ton rogue à Lydwine:
--Pourquoi vous permettez-vous de me déranger, à cette heure?
--Mais ne voyez-vous pas ce miracle? répondit-elle, en montrant l’hostie.
--Je ne vois qu’une imposture du Démon! s’écria-t-il.
Elle l’assura du contraire.
Il regarda l’apparence de ce pain de très près et y surprenant, comme les personnes présentes, un corps ensanglanté, il demeura pantois; puis, il recouvra son assurance, ordonna à tout le monde de sortir, ferma la porte et tourmenta Lydwine, l’adjurant, par le jugement de Dieu, de ne jamais parler de ce prodige.
Il pressa sur elle pour lui arracher un serment; elle refusa et cependant jusqu’au jour où elle fut interrogée par l’Ordinaire, elle se tut.
Le refus de la sainte l’exaspéra.
--En fin de compte, s’exclama-t-il, que prétendez-vous faire de cette hostie?
Cette question embarrassa Lydwine. Si je la lui remets, pensa-t-elle, il est capable d’en mésuser; si je la garde, Jésus la quittera sans doute; elle réfléchissait, quand une inspiration subite la décida.
--Je vous prie de me communier avec, dit-elle.
--Comment, vous demandez à être communiée avec le Diable!
--Non, fit-elle doucement; ce n’est pas Satan, mais bien mon Seigneur Jésus qui est caché sous l’aspect de ce pain que je vous supplie de me donner.
--Si vous tenez absolument à recevoir le Sacrement, j’irai chercher une hostie dans le tabernacle de l’église, car j’ignore d’où vient celle-ci et, une fois de plus, je vous conseille de ne pas vous y fier.
A la fin, comprenant qu’elle ne céderait pas, il la lui inséra dans la bouche, en murmurant: acceptez donc cette fraude du Démon et pas autre chose; cependant qu’elle opère en vous selon votre foi. Lydwine l’avala sans peine et, comme les autres oublies consacrées, elle s’infondit en son âme et l’enflamma.
Dom André la laissa, perdue dans l’extase, et retourna, irrité et inquiet, chez lui.
Le lendemain qui était la veille de la fête de saint Thomas, il délibéra avec lui-même sur cette aventure et, craignant qu’elle ne s’ébruitât dans la ville, il résolut de la devancer; quand les fidèles furent réunis à l’église, il monta en chaire et dit:
--«Mes très chers frères, Lydwine, la fille de Pierre, dont l’intelligence est affaiblie par les maladies, a été leurrée, la nuit dernière, par le Malin; la tentation dont elle a été la victime fut, à la fois, savante et périlleuse; je vous demande donc de prier pour elle et de réciter notamment, à son intention, un Pater noster.» Puis il ôta du tabernacle le Saint-Ciboire, bénit les ouailles, et partit pour aller communier Lydwine, suivi de cette foule dont il avait si bêtement éveillé la curiosité.
Au moment de pénétrer dans la maison de la sainte, il se tourna vers les assistants dont le nombre s’était encore grossi pendant la route.
--Sachez, fit-il, que l’Esprit du Mal s’est insinué dans ce logis. Il a déposé chez Lydwine, en lui assurant qu’il contenait le corps du Sauveur, un azyme vide, une simple rondelle de pâte de froment; voilà ce que je puis vous affirmer et je veux être brûlé vif, si je mens; mais si cette hostie est une fiction, celle que je lui apporte n’en est pas une. Jésus-Christ y est présent car elle a été transsubstantiée par le magistère du prêtre. Si donc l’un de vous cause de ce qui se passa, la nuit dernière, dans cette demeure, qu’il attribue ces actes à la malice du Déchu qui, pour mieux tromper, se transforme parfois en ange de lumière; c’est, afin de fortifier cette malheureuse et de la mettre mieux à même de résister à ses illusions, que je lui concède la sainte Eucharistie; priez donc charitablement pour elle.
Cela dit, il salua les fidèles et s’introduisit, tête haute, chez la malade.
Lydwine avait tout entendu; elle accueillit Dom André avec sa douceur habituelle mais elle s’exclama:
--O mon père, vous n’avez pas exactement raconté les faits; non, je n’ai pas été séduite par un piège du Maudit; et qui le sait mieux que vous, puisque je vous ai averti d’avance que Dieu me préparait cette grâce? n’avez-vous pas constaté aussi que j’ai absorbé cette hostie sans aucune peine, alors que la moindre parcelle de pain à chanter m’eût étouffée? enfin, n’êtes-vous pas mon confesseur, celui pour lequel je n’ai rien de secret; me considérez-vous donc ainsi qu’une fille de perdition?
Elle se tut, puis elle reprit:
--J’invoquerai néanmoins le Seigneur pour qu’il ne vous impute pas à péché cette conduite.
Il blêmit de rage. Ah çà! cria-t-il, faut-il, oui ou non, que je vous communie?
Elle répondit: qu’il soit fait selon votre volonté.
Et il la communia.
Mais, tandis que cet étrange sacerdote se flattait de s’être tiré d’un mauvais pas, en persuadant à ses paroissiens qu’il avait miséricordieusement agi en secourant une possédée, les amis de Lydwine ne se gênèrent pas pour narrer à qui voulut l’entendre le miracle dont ils avaient été les témoins. Ils étaient gens raisonnables et pieux et on les jugeait incapables de mentir; ce fut dans Schiedam un tolle général contre ce curé dont la malhonnêteté n’était d’ailleurs que trop connue; et celui-ci, tremblant devant cette multitude ameutée à sa porte, se réfugia dans l’église; là, il se sentait couvert par l’immunité ecclésiastique; les magistrats, effrayés de ce mouvement populaire, s’empressèrent de l’y joindre.
--Voyons, dirent-ils, soyez franc, confessez-nous la vérité, afin que nous puissions apaiser les colères qui grondent contre vous.
--Mais, répliqua-t-il, la vérité, je l’ai proclamée, ce matin, lorsque j’ai annoncé aux fidèles que la soi-disant faveur dont se targuait Lydwine, n’était qu’un mensonge et une exécrable tentation; je n’ai rien à ajouter de plus.
--Bien, demanda l’un des échevins, mais où est l’hostie?
Il n’osa avouer qu’il l’avait, en la croyant maléficiée, baillée à la sainte et il répondit: Je ne l’ai plus.
--Ah! et qu’en avez-vous fait?
Il mentit une fois de plus en déclarant qu’il l’avait consumée.
--Où, dans quel endroit? montrez les cendres que nous les examinions.
Dom André refusa; et ne pouvant plus rien en obtenir, les magistrats se retirèrent.
Cependant, comme le tumulte allait croissant et que la fureur du peuple devenait de plus en plus menaçante, ils retournèrent, une seconde fois, à l’église et recommencèrent leur interrogatoire. Ce curé, déconcerté, se coupa; harcelé de questions, il répondit qu’il s’était débarrassé de l’oublie diabolisée en la noyant.
Ils le serrèrent de près, voulurent connaître la place, le récipient dans lequel il l’avait immergée.
Et, affolé, perdant la tête, il balbutia: Je l’ai enfouie dans un cloaque, afin d’empêcher que le peuple ne se rendît coupable, à cause d’elle, du crime d’idolâtrie.
Quand la foule apprit qu’il avait enterré dans un cloaque une hostie réputée miraculeuse par des gens dignes de foi, elle tempêta et s’apprêta à écharper ce mauvais prêtre, dès qu’il s’échapperait de son refuge.
Les échevins, de plus en plus inquiets de la tournure que prenaient les événements, revinrent, une troisième fois, auprès du curé et l’adjurèrent de ne pas continuer à les berner par des mensonges.
--Réfléchissez, lui dirent-ils, et songez que l’indignation contre vous est telle que nous ne saurions, si vous vous écartiez de cet asile, garantir votre vie.
Dom André baissa le nez, mais il fut impossible de lui extirper un mot.
Alors, les magistrats, après s’être concertés, se déterminèrent à recourir à l’évêque et ils lui dépêchèrent un messager pour l’inciter à venir à Schiedam, afin d’y rétablir l’ordre.
Le ciel, de son côté, avait prévenu par un songe Mgr. Mathias, chorévêque d’Utrecht, duquel dépendait la paroisse de Schiedam, que sa présence y était nécessaire. Il partit, en toute hâte, accompagné de ses grands vicaires et des juges de l’Official. Le curé l’apprit et le peu d’assurance qui lui restait s’effondra. Il envoya, craignant de sortir de l’église, un ami auprès de Lydwine pour l’objurguer d’avoir pitié de lui.
Je reconnais mes torts, convenait-il, mais votre charité me rassure; veuillez, je vous prie, ne pas me charger devant le tribunal, mais, au contraire, atténuer autant que possible l’importance des griefs qui sont articulés contre moi; je ne vous le dissimule pas, sans vous je suis perdu.
La bonne Lydwine promit, à condition, bien entendu, de ne pas altérer la vérité, d’alléger le poids des accusations et, dans tous les cas, de demander au prélat de ne point sévir.
L’évêque et sa suite arrivèrent, en effet, chez la sainte, amenant avec eux le curé qui pleurait; le miracle fut l’objet d’un examen canonique; puis les témoins à charge de Dom André furent entendus; lorsque vint le tour de Lydwine, elle manifesta le désir que, par respect pour le caractère sacerdotal dont l’inculpé était revêtu, l’on intimât l’ordre aux laïques de se retirer. L’on acquiesça à sa requête; mais avant de répondre aux questions précises qu’on lui posait, elle dit:
--Monseigneur l’évêque, j’implore de votre Grandeur deux grâces.
--Parlez, ma fille, répondit Mgr. Mathias, parlez avec confiance, je vous accorderai tout ce qui ne lésera pas l’esprit de justice.
--Je sollicite donc, d’abord, fit-elle, la liberté de m’exprimer; mon pasteur m’a, en quelque sorte, liée malgré moi par une promesse que je ne crois pas pouvoir enfreindre sans votre permission; je vous supplie ensuite d’user d’indulgence envers lui, en ne le frappant, ni dans sa personne, ni dans ses biens.
L’évêque la délia d’un serment qu’elle n’avait d’ailleurs pas prêté et il lui promit que, sur le second point, il tiendrait compte de sa recommandation.
Alors elle relata, par le menu, le miracle du Sacrement; la vue de l’hostie, descendue sur ma couche, a fait naître en moi, dit-elle, l’attrait de la consommer; aussi ai-je réclamé de Dom André qu’il me communiât avec. Il y a consenti, mais s’il a péché en cela, par trop grande complaisance, c’est ma faute; moi seule suis coupable; et c’est très équitablement, Monseigneur, que je vous conjure, pour l’amour de Dieu, de l’épargner.
Quelle fut, au juste, la sentence rendue par l’Official? Les biographes nous racontent qu’il n’y en eut pas, mais que l’évêque consacra, pour le service de l’autel, la nappe sur laquelle s’était posée l’hostie; et ils terminent cette histoire par des apostrophes laudatives, félicitant Lydwine de s’être aussi exorablement conduite envers un religieux qu’ils qualifient d’homme plus dur que Nabal et plus cruel que la Lamia.
Ce qui est certain par exemple, c’est que ce triste moine ne fut pas renvoyé dans son couvent; il demeura curé à Schiedam et dispensa désormais, sans trop rechigner, l’Eucharistie à Lydwine; mais il le fit sans doute beaucoup plus par crainte de se susciter de nouveaux ennuis que par devoir, car il ne s’amenda guère et ne devint ni moins goinfre, ni plus charitable pour les pauvres, qu’avant. Il finit très mal, d’ailleurs.
Au moment où la peste éclata à Schiedam, Lydwine qui en fut, ainsi que nous l’avons noté plus haut, atteinte, pria le curé de lui apporter le Viatique. Il vint, en tremblant, car il appréhendait la mort et, de peur de la contagion, il fermait la bouche et se tamponnait le nez.
Lydwine s’en aperçut et lui dit
--Soyez tranquille, mon père, mon mal n’est pas de ceux qui se communiquent par l’odorat ou par le goût; il n’est pas d’origine humaine, du reste.
Dom André, confus, se tut; puis feignant un courage qu’il n’avait point, il s’écria: Plaise au ciel, Lydwine, que je vive assez pour assister à votre trépas!
--Vous n’y assisterez point, répliqua gravement la sainte; ce sera moi qui verrai le vôtre et puisque nous en sommes sur ce sujet, écoutez-moi; mettez au plus vite ordre à vos affaires; soyez prêt à paraître devant Dieu.
Il fronça le sourcil et, suivant son habitude, se moqua d’elle; mais quelques jours après, il tomba malade et se rappela la prédiction de sa pénitente. Épouvanté, il députa quelqu’un auprès d’elle pour lui demander pardon de ses railleries.
--Je lui pardonne de tout cœur, répondit Lydwine, mais qu’il ne s’illusionne pas, il est condamné; dites-lui qu’il se confesse et restitue sans tarder le bien d’autrui qu’il s’est approprié, car la mort le talonne.
Au mot de restitution qui lui fut rapporté, Dom André eut un accès de rage et envoya déclarer à la sainte qu’il n’avait rien à se reprocher, attendu qu’il n’avait jamais rien dérobé.
Elle fut effrayée par la méchanceté et par l’aveuglement de ce prêtre; néanmoins, elle voulut essayer encore d’une tentative pour le sauver; elle appela une personne de confiance, lui spécifia les objets volés jadis par cet homme et la dépêcha près de lui pour l’inviter à s’en dessaisir; mais cette sommation ne fit que l’exacerber et il mourut, la bave aux lèvres, dans une crise de colère contre la sainte.
VIII.
Le successeur de Dom André à la cure de Schiedam fut un autre prémontré, venu du même monastère de l’île sainte Marie, Jan Angeli, de Dordrecht, Jan fils d’Angeli, dit A Kempis. Celui-là était un paillard, non moins ignorant que son prédécesseur des phénomènes de l’ascèse mystique, mais il avait bon cœur, était complaisant et charitable.
Il commença par ne rien entendre au cas de Lydwine. Parmi ses pénitentes, figurait une jeune fille très dévouée à la sainte. Ils causaient souvent d’elle et toujours il se demandait quel agrément cette jeune fille pouvait bien trouver à demeurer pendant des heures auprès d’une grabataire dont l’aspect l’avait personnellement dégoûté.
Un beau jour, il voulut tirer la chose au clair et il l’interrogea.
Comme elle était très timide, elle n’osa d’abord lui répondre, puis, à la fin, harassée par ses instances, elle ne put s’empêcher de s’écrier: mais si quelqu’un a le droit d’être étonné, c’est moi, mon père, car enfin vous êtes son confesseur! Comment n’avez-vous jamais rien ressenti de ce que je ressens toutes les fois que je l’approche?
--Bah! s’exclama Jan Angéli--qu’éprouvez-vous donc de si extraordinaire lorsque vous êtes en sa présence?
--Je ne sais, c’est indéfinissable--l’on n’est plus ici-bas, auprès d’elle. Je ne suis pas capable de m’exprimer, mais ce que je puis vous affirmer, c’est que si vous connaissiez cette âme, vous la visiteriez plus souvent!
--Je veux bien être pendu, si je comprends un mot à ce que vous me racontez.
--Eh bien, mon père, vous devez aller chez elle, demain, pour la confesser, regardez sa main et peut-être alors comprendrez-vous.
Le curé se rendit, en effet, le lendemain, à la demeure de Lydwine; son premier soin fut de chercher à voir la main de la sainte, mais elle était enfouie sous ses couvertures, parce qu’elle ne l’avait pas revêtue, ainsi qu’elle le faisait d’habitude, d’un gant. La vérité est que si quelqu’un en avait examiné de très près la paume, il aurait découvert la marque plombée des stigmates; or, elle n’avait jamais parlé à personne de ces douloureux sceaux. Une seule femme, la veuve Catherine Simon sans doute, les avait aperçus, et avait pressé Lydwine de questions; mais celle-ci qui se défendait et d’avouer la vérité et de mentir, gardait le silence. A un certain moment cependant, poussée à bout, elle s’exclama, en serrant joyeusement la main de son amie: ô tête! ô tête!--ce qui voulait dire, selon Brugman, taisez-vous, mon secret est à moi!
Toujours est-il qu’elle cachait de son mieux cette main gauche, la seule dont elle pouvait se servir, mais ce qu’elle ne parvenait pas à dissimuler, c’était le parfum têtu d’épices qui s’en exhalait. Il était, selon Gerlac, perceptible au goût et, quand on l’avait respiré, l’on avait en quelque sorte aussi dégusté de célestes friandises dont la saveur rappelait, mais ainsi que de précieux crûs rappellent de fallacieuses vinasses, le bouquet fébrile des girofles, l’ardeur poivrée du gingembre, la candeur fûtée de la cinnamome, de la cannelle, surtout.
Résolu à ne pas s’éloigner, sans avoir contenté sa curiosité, Dom Angeli dit:
--Ma très chère mère Lydwine, veuillez me donner votre main.
Par obéissance, elle la lui tendit et la chambre fut aussitôt embaumée.
--Ah? s’écria-t-il, pourquoi ne m’avez-vous jamais révélé que vous disposiez des aromates perdus de l’Éden? et comment ne me suis-je pas rendu compte, moi-même, alors que je vous confessais, que vous étiez une de ces âmes que Jésus se plaît à emplir jusqu’aux bords de ses grâces!
--Souvenez-vous de nos entretiens, mon père, répliqua Lydwine; je vous ai bien souvent insinué que mes peines n’étaient que la contre-partie de mes joies; si vous n’avez pas mieux deviné le sens de mes allusions, c’est sans doute parce que Dieu désirait qu’il en fût ainsi.
--Il s’exclama: vos paroles ont été pour moi comme des roses que l’on offrirait à un porc!
Et il était de bonne foi, en se traitant de la sorte car cette odeur qui fluait des doigts de la malade agissait non seulement sur son goût, mais encore elle pénétrait jusqu’au fond de sa conscience et en faisait jaillir le remords d’affreux péchés. Il n’y tint plus et il soupira, en fondant en larmes:
--Écoutez-moi, je sens que le Seigneur m’ordonne de me confier à vous; j’ai commis des turpitudes sans nom, des fautes horribles.
Il se jeta à genoux, mais pris de vergogne, effaré par l’immondice de désolants aveux, il n’osa se traîner jusqu’au bout de ses accusations et se tut.
D’abord interdite par cette scène, Lydwine avait vite discerné qu’elle seule pouvait avoir assez d’influence sur ce malheureux pour le racheter; elle vint donc à son aide, lui fractura l’âme et en sortit un péché qu’il célait.
--Voyons, fit-elle, ce péché d’adultère vous le commettez fréquemment?
Tremblant de honte, il nia, jura que non.
La sainte parut le croire et n’insista pas.
Il partit, gêné par son mensonge et revint.
--Pourquoi, lui dit-elle, brusquement, m’avez-vous menti? Je vous ai vu et depuis notre entretien, tel jour, à telle heure, à tel endroit, encore en tête à tête avec cette femme; est-ce vrai?
Confondu, il s’écria: qui a pu vous révéler ainsi mes méfaits? et ses larmes l’étouffant il quitta la chambre et se réfugia dans le jardinet attenant à la maison, pour y pleurer à son aise.
Quand il se fut soulagé, il rentra et promit à la sainte de s’amender. Depuis ce moment, il aima réellement Lydwine et elle ne fut pas, on le verra, ingrate.
Ce Jan Angéli, qui n’occupa pas très longtemps la cure de Schiedam, semble d’ailleurs n’avoir tenu qu’une place intérimaire, n’avoir été qu’un passant dans la vie de Lydwine. Un autre prêtre, un saint homme, celui-là, Jan Walter, de Leyde, fut plus spécialement désigné par la Providence pour l’exhorter.
Qu’était ce Walter qui eut trois sœurs germaines, amies et garde-malades de la sainte? était-il vicaire ou prêtre habitué ou aumônier d’un des couvents de la ville? appartenait-il à cet ordre des fils de saint-Norbert qui administraient, à cette époque, la paroisse? fut-il enfin, après la mort du titulaire, promu curé? je l’ignore; les historiens nous relatent bien le trépas de Dom Angéli qui eut lieu en 1426, mais ils ne nous parlent pas plus de son successeur que s’il n’avait jamais existé.
D’autre part, Walter a-t-il rempli, auprès de Lydwine, du temps de Jan Angéli, l’office que Jan Pot remplit auprès d’elle, du temps de Dom André? Oui, Gerlac l’affirme expressément. Lydwine étant décédée en 1433, l’on peut même ajouter qu’il commença à exercer son ministère envers elle, en 1425, car Brugman atteste qu’il fut son confesseur pendant les huit dernières années de sa vie. Ils l’ont donc dirigée ensemble, mais pendant une année seulement, puisque Jan Angéli mourut, comme il vient d’être dit, en 1426.
Ce qu’il est possible d’assurer, en tout cas, c’est que cette haine sacerdotale, qui avait tant torturé Lydwine, se termina avec le décès de Dom André. Elle put recevoir le dictame de l’autel autant de fois que les besoins de son âme l’exigeaient. Jan Angéli et Jan Walter le lui accordèrent même, à une certaine époque, tous les deux jours; mais quelquefois l’esquinancie dont elle souffrait et les fièvres qui la rongeaient lui desséchaient la bouche et lui contractaient à un tel point la gorge qu’il fallait lui verser de l’eau entre les lèvres pour lui permettre d’avaler l’hostie; et l’effort de déglutition qu’elle devait faire était si douloureux, qu’elle défaillait presque.
Dieu lui épargna donc les nouveaux tourments de mauvais prêtres; certes, beaucoup se pressèrent encore autour d’elle, mais ceux-là n’avaient aucune obédience sur sa personne, ceux-là n’avaient le droit, ni de lui nuire, ni de la commander!
Elle avait, au reste, assez de tortures pour être au moins dispensée de celle-là! car ses maux allaient toujours en s’aiguisant.
Aucune partie de son corps n’était plus saine; la tête, le col, la poitrine, le ventre, le dos et les jambes lui arrachaient, en se décomposant, jours et nuits, des cris; seuls les pieds et les mains étaient demeurés presque indemnes et désormais ils furent dévorés par les flammes sourdes des stigmates; celui de ses yeux qui n’était pas complètement mort mais qui ne tolérait déjà plus aucune lueur, devint encore plus sensible et saigna même dans la pénombre; il lui fallut se séquestrer derrière des rideaux, gémir, immobile, les plaies avivées, dès qu’on essayait de la remuer pour la changer de linge, par les barbes hérissées des pailles.