Chapter 9
«Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, et elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite, et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi: le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et ronde; _la Réserve_ et les petits lieux de plaisance, aussi bien que les fanaux du rivage, s'illuminaient. Cette musique, ainsi encadrée et bercée par les flots, nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.--Oh! non! rien n'y manque,» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix de jeune fille: je crus, Dieu me pardonne, qu'une pensée d'elle venait droit au coeur du poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux oeil bleu: _Non! rien_.--Et semblables à ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.»
Enfin, à Paris, l'idéal prend forme décidément, et le vague projet devient une vraie détermination. Reçu dans la maison du général Pelletier, ami et chaud partisan des écrivains libéraux, il y retourna fréquemment et s'y éprit de la plus jeune des deux charmantes filles qui remplissaient de poésie le salon de leur vieux père. Il a raconté, avec bien de la délicatesse, une des scènes d'intérieur qui avaient pu encourager ses espérances. Un soir, pendant qu'il laissait errer une main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout frémissant des accords qu'elle venait d'exécuter, l'aînée s'approcha et dit avec un sourire: «Essayez, qui sait? les poëtes savent beaucoup d'instinct. Peut-être savez-vous jouer sans l'avoir appris.--Oh! je m'en garderai bien; j'aime mieux me figurer que je sais, et j'aime bien mieux pouvoir encore me dire: peut-être!--Elle était là, elle entendit et ajouta avec sa naïveté fine et charmante:--C'est ainsi de bien des choses, n'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas essayer pour être sûr.--Oh! ne me le dites pas, je le sais trop bien, lui répondis-je avec une intention tendre et un long regard. Je le sais trop et pour des choses dont on n'ose se dire: _Peut-être!_--Elle comprit aussitôt et se recula, et se réfugia toute rougissante auprès de son père.»
Lui-même est ému et devient timide, preuve d'amour. Une autre preuve, c'est qu'il se remet à chanter et à célébrer le sentiment confus en des vers, ma foi, assez innocents:
Regards, retrouvez vite et perdez l'étincelle; Soyez, en l'effleurant, chastes et purs comme elle, Car le pudique amour qui me tient cette fois, Cette fois pour toujours! a pour unique choix La vierge de candeur, la jeune fille sainte, Le coeur enfant qui vient de s'éveiller, L'âme qu'il faut remplir sans lui faire de crainte, Qu'il faut toucher sans la troubler.
Qui n'a passé par cet embarras? Qui ne s'est demandé, à de certaines paroles à double entente, à quelque rougeur subite, à une main pressée furtivement, s'il était réellement aimé et s'il pouvait risquer la démarche? Après quelques mois d'indécisions, Sainte-Beuve s'arma de courage et demanda la main de la jeune fille. Elle l'avait traité avec tant de cordialité, qu'il crut en être agréé et pouvoir lui offrir son nom. Si j'en crois des personnes bien informées, l'objet de sa recherche joignait à toutes les grâces une candeur et une sincérité d'âme, devenues introuvables quelques années plus tard. Seulement son coeur n'avait pas parlé. Elle repoussa donc la demande, en y mettant, il est vrai, des ménagements de sensitive qui s'effarouche elle-même d'un refus, adouci aussitôt par des protestations d'amitié. Le mariage n'en était pas moins rompu. Dire pour quelle cause, à la distance où nous sommes de l'événement, ce serait assez difficile. Peut-être la jeune miss hésita-t-elle à venir dans une maison où elle ne règnerait pas seule, où elle aurait à compter avec une belle-mère. Peut-être celle-ci, dans sa jalouse tendresse, voyait-elle avec répugnance lui échapper le fils dont elle n'avait jusque-là partagé l'affection avec personne. Des maîtresses, passe encore: on sait que cela n'a qu'un temps; mais une femme! voilà qui donne à réfléchir aux mères.
J'ai connu à Aix, en Provence, un professeur de calligraphie, appelé Bellombre, qui avait passé sa vie à vouloir se marier sans jamais y parvenir. Il était aussi fils de veuve. Toutes les fois qu'il avait été sur le point de réaliser son voeu, une anicroche s'était rencontrée pour le faire échouer. À cinquante ans, il cherchait toujours. Quand on interrogeait là-dessus Mme Bellombre: «Eh! rien ne presse, répondait-elle, il est encore un peu jeune.»
Le refus opposé à Sainte-Beuve n'avait sans doute rien de personnel, si j'en juge par l'insistance que mit à lui voir continuer ses visites le père de la dédaigneuse enfant, insistance telle que l'écrivain dut s'y soustraire par une explication et se délier:
«Octobre, 1840.
«Général,
«Sachant votre retour, et depuis plusieurs jours déjà, j'ai à m'excuser près de vous de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre compte d'une situation que ma démarche, lors de votre retour précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ, de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt m'être assez complétement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étale ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on appelle amitié; de l'autre, étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué, une souffrance qui tout bas s'ulcère, et remporter un long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes possibles de l'étude et de l'isolement: je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrouvais en moi, de m'abstenir désormais et de fuir dans mon ombre... Devant désormais avoir très-peu l'honneur de vous voir ou même de vous rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part, ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui vous entoure.»
Il n'éprouva, d'ailleurs, aucun dépit de sa déception et voua même une vive gratitude à la jeune fille qui l'avait ainsi empêché d'enchaîner son existence. Nul doute, en effet, que cette union avec une famille bourgeoise n'eût exigé de lui bien des concessions, des renoncements, et le sacrifice d'idées auxquelles il tenait par-dessus tout. Une fois marié, il eût fallu compter avec la société et subir ces mêmes préjugés, qu'il était décidé à combattre.
Son seul regret, vers la fin, était de n'avoir pas d'enfants: «A un certain âge de la vie, si notre maison ne se peuple point d'enfants, elle se remplit de manies ou de vices.» Le jour où il eut quarante-quatre ans, il écrivit sur ce sujet une page touchante, qu'il faut citer:
«La nature est admirable, on ne peut l'éluder. Depuis bien des jours, je sens en moi des sentiments tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une femme que je désire, une femme jeune et belle comme celles que j'ai précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté; je consulte mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir: cette femme, dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa fleur, elle a passé quinze ans à peine; son front, plein de fraîcheur, se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul encore n'a respirés. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit. Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour dire tout mon voeu, ses sentiments, par leur naïveté, répondent à la modestie et à la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? Et si elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler; rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore, la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor, la voir heureuse, voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire, et je m'aperçois que ce que je désirais, sous une forme équivoque, est quelque chose de naturel et de pur: c'est un regret qui s'éveille; c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans, qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce coeur de voluptés permises, au lieu de continuels égarements.»
Oserai-je dire toute l'impression que produit sur moi ce morceau? La fin me réconcilie un peu avec le commencement. Toutefois, j'en suis certain, jamais homme, ayant eu des enfants autrement qu'en hypothèse, ne détaillera d'une façon si sensuelle le sentiment paternel qui, en soi, ne peut et ne doit avoir rien que de sobre.
Sainte-Beuve, estimant sans doute qu'il avait payé sa dette au monde en ce qui regarde le mariage par les tentatives où son bon vouloir avait échoué, ne songea plus qu'à se ménager un de ces arrangements à la fois commodes et honorables, où l'amour se voile sous les égards, où il entre plus d'estime pour le sexe et de reconnaissance que d'ardeur des sens, et que la jalousie ne tourmente ni n'aiguillonne.
Depuis plusieurs années il avait rencontré et connu dans les salons du faubourg Saint-Germain la comtesse Sophie Logré, petite-fille de Mme d'Houdetot, fille du général de Bazancourt, soeur du baron du même nom et femme du général d'Arbouville. Elle a composé des nouvelles attendrissantes et mélancoliques sur les épreuves qui attendent les personnes de son sexe dans notre état social, et l'on peut dire que par beaucoup de points c'était une âme soeur de l'auteur de _Volupté_ et des _Consolations_.
Le dernier biographe de celui-ci, M. Othenin d'Haussouville, ayant à parler de leur liaison, l'a fait de ce ton pincé qui appartient aux doctrinaires: «Des communications bienveillantes, dit-il, me permettent de soulever ici le coin d'un voile derrière lequel rien ne s'est jamais abrité que de pur et de délicat.»
Qu'en sait-il?
De tous les jeux où de notre temps s'amuse le paradoxe, un des plus futiles est celui qui vise à refaire une couronne de pureté et d'innocence à toutes les femmes, à commencer par les reines, et à finir par les comédiennes. Que de livres n'a-t-on pas écrits pour justifier Marie-Antoinette, Marie Stuart et tant d'autres? À entendre ces historiens d'un nouveau genre, historiens amoureux d'illusions et sujets aux chimères, il semble vraiment que le malheur de ces reines serait moins à plaindre et leur martyre digne de moins de pitié, si elles n'avaient pas toujours gardé la fidélité conjugale. «La vertu des femmes, disait Mme de Girardin, est la plus belle invention des hommes.»
Quel est le résultat le plus clair de toutes ces apologies, si ce n'est de donner un croc-en-jambe à la vérité historique et d'inaugurer une fausse morale? Une belle femme qui rit au soleil est, ce me semble, aussi respectable et, en tout cas, plus naturelle qu'une madone qui prie dans l'ombre. Pauvres êtres qui rachetez par la ruse ce que la nature vous a refusé de force et savez si bien vous relever de votre infériorité, va-t-on vous punir de mort pour nous avoir donné la vie, et serons-nous à votre égard d'autant plus sévères que vous aurez été plus indulgentes? Si précieuse que soit la virginité, Bayle soutient avec raison qu'il n'y a boulanger ni boucher qui voulût sur cette perle faire crédit de cinq sols. Quand cessera-t-on de vanter, outre mesure, la continence et la chasteté, ces vertus de moine, si négatives, si infécondes? Le meilleur moyen de faire porter ses fruits à l'arbre de la vie ne sera jamais d'en couper les branches. Mettez cette thèse à côté de celle qui donne la vertu pour fondement aux républiques: les deux font la paire.
Pour en revenir à M. d'Haussonville, je me garderais bien, aimant peu pour mon compte à pousser à bout ces sortes de procès, de contredire à sa rassurante assertion, s'il ne montrait à chaque ligne le bout de l'oreille. Ce publiciste empanaché trouve tout naturel que dans un Etat démocratique l'illustration de la naissance exerce encore son prestige[20]; il s'étonne que le grand écrivain, fils de ses oeuvres, et qui avait dédaigné la particule, quoique son père la portât, ait reproché au duc de Broglie de ne s'être donné que la peine de naître; puis, voulant lui faire une bonne méchanceté, il met dans la bouche de M. Cousin, n'osant le prendre à son compte, ce propos inattendu: _Sainte-Beuve n'est pas gentilhomme_. Eh non, Dieu merci, il n'a rien de commun avec vos gens, les de Cust..., les de Germ... et autres gentilshommes si fameux que les nommer serait une inconvenance.
Le tout se termine par une méprise assez naïve chez un futur académicien. Il prétend en un endroit que Mme d'Arbouville exerça sur le talent de Sainte-Beuve une influence élevée, morale, chrétienne, dont la trace se retrouve dans les portraits de Mlle Aissé, de Mme de Krüdner. Or, ouvrez le volume à l'endroit indiqué et vous ne tarderez pas à rencontrer ceci:
«Mme de Krüdner, dans les moments décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant: _Mon Dieu, que je suis heureuse! je vous demande pardon de l'excès de mon bonheur_. Elle reçoit ce sacrifice comme une personne qui va recevoir sa communion.»
Veut-on s'édifier sur le genre d'attachement qui lia Sainte-Beuve à Mme d'Arbouville? On n'a qu'à lire les règles de conduite qu'il professait en telle matière, car il avait ses principes, lui aussi:
«--Avec les femmes aimées qui nous ont repoussé, rompre: mieux vaut une rancune aimante.
Avec les femmes amies qui nous ont souri, continuer de vivre dans un doux oubli reconnaissant.»
Rapprochez de ces sentences l'affirmation suivante:
«--Elle a été pendant dix ans ma meilleure amie, j'ai été son meilleur ami.»
Et vous comprendrez la large place qu'il a occupée dans le coeur et dans les affections d'une personne si aimante et d'un esprit si cultivé.
Un jour que son secrétaire exposait devant lui, avec la candeur de la jeunesse, une de ces théories sur le platonisme et l'amour pur auxquelles le beau sexe applaudit volontiers, quitte à pratiquer le contraire, il perdit patience et riposta:
«--On se demande toujours si l'amitié sincère, forte, durable, est possible entre un homme et une femme. Oui, je le crois, cela se peut, mais à une condition: il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé; qu'il y ait eu abandon, faiblesse.»
Dans une des rares nouvelles qu'il a mêlées à ses portraits, _Mme de Pontivy_, récit transparent de sa propre aventure, il est encore plus explicite:
«--La passion, telle qu'elle peut éclater en une âme puissante, illuminait au dedans les jours de Mme de Pontivy. L'amour même et l'amour seul! Le reste était comme anéanti à ses yeux ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l'amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire; mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas; elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait lieu en certains mois d'hiver plus observés du monde, elle ne souffrait pas et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu'elle le vît.» Cette douceur et cette discrétion dans la tendresse, ce bonheur tranquille que le monde soupçonnait à peine et ne troublait point, convenaient parfaitement à l'homme déjà mûr qui se rappelait, non sans effroi, les bourrasques de sa passion pour Mme X..., et qui de sa vie n'avait pu prendre sur lui de passer la nuit entière à côté d'une femme. Il aimait, en effet, à procéder avec elles par entrevues rapides, afin de laisser à l'ardeur toute sa vivacité.
On dirait que le sceptique a été désarmé cette fois par le charme qu'embellissait une bonne grâce perpétuelle; il redevient jeune, il croit à l'amour et à sa durée. «Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les coeurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse, son déclin soit inévitable; que cinq années, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même.»
En conséquence, il nous représente les deux amants s'avançant toujours, plus unis dans les années qu'on peut appeler _crépusculaires_, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés.
En réalité, les choses se passèrent un peu autrement. Mme d'Arbouville, à la fin de ses jours, était revenue aux pratiques de dévotion et avait confié la direction de sa conscience au père de Ravignan. Elle alla s'éteindre à Lyon le 22 mars 1850, refusant, dit-on, de recevoir l'ami qui, malgré leur rupture, était accouru à la nouvelle du danger pour la revoir une dernière fois, à l'instant de la séparation et de l'adieu suprême, et qui priait qu'on lui permît du moins de presser les lèvres que la mort allait flétrir[21].
Quoi qu'il en soit, et nonobstant cette brouille finale, il lui dut les dix années les plus heureuses de sa vie (1837-1848), celles du moins où son existence fut arrangée le plus à son gré, selon son rêve. La matinée, racontent ses biographes, était consacrée au travail courant; l'après-midi, à quelque lecture de choix ou à quelque flânerie poétique. Le soir, il allait dans les salons, chez Mme de Broglie, chez Mme de Boigne; causait avec esprit, avec feu; observait, et, rentré chez lui, notait dans son journal intime mille souvenirs intéressants, des anecdotes curieuses, de fines remarques morales. L'été, il passait ses vacances dans un des châteaux de M. Molé, oncle de Mme d'Arbouville, à Précy, au Thil, à Champlâtreux ou au Marais. Il avait si bien pris ses habitudes dans cette hospitalière demeure du Marais que, pour goûter les douceurs de la société sans en souffrir la dépendance, il avait loué en 1847 une petite maison dans le village et pouvait ainsi travailler et dîner chaque jour au château.
On ne produit pas un effet brillant dans notre pays si l'on n'est homme du monde et si l'on ne fréquente les salons. Il faut tâcher seulement que le talent s'y perfectionne sans s'y user.
Au milieu de ce cercle aristocratique, Sainte-Beuve payait par les bonnes grâces de l'esprit ce que la fortune lui refusait de rendre sous une autre forme. Il y était, d'ailleurs, fort goûté et apprécié. Le comte Molé surtout paraît l'avoir conquis et charmé par la délicatesse de ses flatteries. Lorsqu'il s'entretenait avec lui de quelqu'un des hommes distingués, comme Fontanes, de Dalmas, de Beausset, Melzi, qu'il avait autrefois connus, il ne manquait jamais d'ajouter: «Oh! je suis certain qu'il vous aurait plu singulièrement et que vous vous seriez convenus!» Se peut-il imaginer façon plus adroite de chatouiller un coeur avide avant tout de nobles amitiés?
Ce même homme d'État lui ayant offert de le faire entrer à l'Académie, il s'y prêta volontiers. Son bagage littéraire était plus que suffisant, et la mort de Casimir Delavigne laissait vacant un des fauteuils. Mais survint tout à coup, pour le lui disputer, un personnage fort oublié aujourd'hui, M. Vatout, qui n'avait d'autre titre que celui d'officier dans la maison du roi. «Nommer M. Vatout, disait Royer-Collard, quelle plaisanterie faites-vous là à un homme de mon âge? Sachez, monsieur, que je prétends nommer quelqu'un.» Louis-Philippe, c'est tout naturel, n'était pas du même avis, et patronnait ouvertement la candidature de son serviteur. L'élection fut disputée et remise à un mois après sept tours de scrutin. Sainte-Beuve en fut réellement humilié. Signalant le résultat à Olivier pour la _Revue Suisse_, il ne pouvait s'empêcher de lui écrire: «Pas de réflexion, sinon celle-ci si vous voulez: «À voir les choses de si loin et au point de vue littéraire, une hésitation prolongée peut paraître au moins singulière.» Enfin, par un choix qui l'honorait, l'Académie au courtisan préféra l'écrivain. Lorsque celui-ci, après sa réception, fut, selon l'usage, mené aux Tuileries par Villemain et Victor Hugo, Louis-Philippe ne lui adressa pas la parole et, de son côté, il ne desserra pas les dents. Hors cette unique fois, il ne mit jamais les pieds à la cour et n'accepta aucune des invitations de concert ou de spectacle qu'on adresse aux membres de l'Institut. Il y a plus. Villemain, soit pour le taquiner, soit dans un autre but, proposa de le décorer. Faire accepter la croix à l'ancien collaborateur de Carrel, c'eût été lui jouer un bon tour; mais il résista avec énergie et offrit même, si l'on persistait, sa démission de bibliothécaire. Je ne vois donc pas de raison de soutenir, avec tous ses biographes, que si le règne de dix-huit ans se fût prolongé, on eût fini par le rallier à la monarchie, qu'il avait boudée jusque-là, malgré l'exemple de tous ses anciens amis. Ceci m'amène à toucher un mot de son rôle politique, bien que ce rôle ait été secondaire chez lui et constamment subordonné à son amour pour les lettres.
Confondu dans la foule de ceux qui subissent les révolutions sans les provoquer et sans se croire non plus d'étoffe à les conjurer, Sainte-Beuve n'a jamais aspiré à la direction des affaires publiques. Loin d'y mettre la main ou même le doigt, il se contente d'en saisir le jeu, d'en tout comprendre et d'en extraire, s'il se peut, quelques leçons de philosophie à notre usage. Que d'autres s'appliquent à diriger et à manier le monde, lui ne se soucie que de l'éclairer. À peine si vers la fin, lorsque l'expérience eut mûri sa raison, il eût ambitionné l'honneur d'être quelquefois consulté. Des cinq gouvernements sous lesquels il a vécu, très-français en ce point comme sur beaucoup d'autres, il n'a cordialement accepté que les deux derniers. Et même, dans les derniers temps, semblait-il s'en détacher pour rentrer dans l'opposition qui convenait mieux à son tempérament de frondeur.