Sainte Beuve et ses inconnues

Chapter 7

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N'était-ce pas là un programme magnifique, une oeuvre digne des esprits les plus élevés et des plus nobles coeurs? Par l'humilité de sa naissance et l'embarras de sa fortune, P. Leroux était voué, mieux que personne, à une doctrine d'émancipation. Fils d'ouvriers, ayant fait ses études au lycée de Rennes avec une bourse de la ville de Paris, il s'était vu forcé de renoncer au bénéfice de son admission à l'École polytechnique par la mort de son père, qui laissait dans la misère une veuve et trois jeunes enfants. Pour les nourrir, P. Leroux avait travaillé de ses mains, entrepris divers métiers sans jamais renoncer à l'étude ni aux livres. Vivant parmi la gent laborieuse, il en connaissait les besoins, les voeux, et compatissait de coeur et de corps à ses souffrances. Par malheur, c'était un de ces génies qui n'ont pour eux que l'idée sans le pouvoir de la rendre, qui ont besoin d'être expliqués, commentés, tirés au clair par quelqu'un dont la pensée porte avec elle son expression. De préférence, il semblait attiré vers les plus ténébreuses régions de l'histoire et les problèmes les plus ardus. Invité par Buloz à écrire dans _la Revue_, il lui apporta un article sur l'idée de Dieu à travers les âges. «Eh miséricorde! s'écria le directeur, que voulez-vous que j'en fasse? Dieu, mon cher, ça manque d'actualité.» Malgré cette rebuffade, il n'en persista pas moins dans ses recherches. La philosophie est une gymnastique de l'esprit utile peut-être dans la jeunesse, pour agiter les grandes questions sans être obligé de les résoudre, mais qu'il est bon de planter là pour entrer dans le sérieux de la vie et la pratique des affaires. Leroux ne put jamais s'y résoudre. Persuadé que l'univers se bonifie, comme le vin, en vieillissant, et que la nature humaine, par une série de métempsycoses, se rapproche de plus en plus de la perfection, il était en quête d'une religion nouvelle et en cherchait les éléments dans l'histoire, afin de remplacer le christianisme, dont la sève, croyait-il, est épuisée, et qui a produit tout ce qu'il pouvait fournir pour l'avancement de l'humanité.

Je ne voudrais rien exagérer et ne pas attribuer à P. Leroux une influence plus grande qu'il ne l'eut sur ses contemporains; mais il m'a semblé juste d'indiquer la source des tendances que nous verrons se dessiner en avançant dans le caractère et dans les écrits de Sainte-Beuve. Il a lui-même avoué, avec sa bonne foi habituelle, une partie de ce qu'il dut à cette école. «Le saint-simonisme que j'ai vu de près et par les coulisses m'a beaucoup servi à comprendre l'origine des religions avec leurs diverses crises, et même (j'en demande bien pardon), Port-Royal et le christianisme.» Ce n'est pas assez dire, il y reçut le baptême, ou si vous aimez mieux, la confirmation d'une foule d'idées et de sentiments qui existaient en germe dans sa nature généreuse, mais qui pouvaient bien ne pas se développer sans cette initiation. Quant à Pierre Leroux, ce fut proprement pour lui un précurseur à qui il reconnaît une intelligence supérieure, une puissance confuse, un cerveau ubéreux[15], dont il profita pour faire sa provision d'idées, et qu'il s'appliquait à traire comme une vache.

Dire qu'un motif semblable l'attira dans le salon de Mme Récamier, ce serait peu galant. Il est de bon ton, quand on parle aujourd'hui de cette reine des élégances, de pousser des «oh!» et des «ah!» d'admiration, de verser un pleur de regret sur l'époque, hélas! disparue, qui la posséda. Ne soyons point si élégiaques, et, tout en rendant justice à l'oeuvre de civilisation qu'elle accomplit, sachons la voir dans la vérité de son rôle.

Son principal mérite, on le sait, fut un vice d'organisation physique. La nature lui avait refusé de se donner tout entière, et aucun de ses adorateurs ne put franchir la barre qui défendait sa vertu. «Si elle avait une seule fois aimé, disait Mme Swetchine, leur nombre à tous en aurait été considérablement diminué.» Mais une déception commune les retint groupés autour d'elle, comme avares autour d'un trésor sur lequel nul ne peut mettre la main et que personne ne veut céder à un autre. L'apaisement, à la fin, se fit parmi eux, et ils trouvèrent dans les charmes de son amitié une douceur continue, préférable aux orages et aux jalousies de l'amour. «Rien ne peut rendre l'attrait que ce monde avait pour tous ceux qui y étaient une fois entrés. L'esprit, le coeur, le talent, l'amour-propre, tout en vous y trouvait des points d'appui multipliés, de fins et flatteurs encouragements, de légers avis enveloppés d'éloges. Rien n'était oublié de ce qui pouvait plaire et mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre aux marques d'un intérêt si suivi, si motivé?»

Chateaubriand, que sa propre femme excédait, ainsi que la plupart des maris, trouva fort commode, après 1830, de passer ses après-midi auprès de cette enchanteresse, dans le demi-jour mystérieux d'un sanctuaire dont il devint aussitôt l'idole. Autour de lui, Mme Récamier retint ses anciens amis et réunit une élite d'écrivains et de gens du monde, qui exerça sur les lettres une réelle influence et fit de ce salon l'antichambre de l'Académie.

Il est naturel que Sainte-Beuve ait profité, dans l'intérêt de ses études, peut-être même de son ambition académique, de la faveur avec laquelle on l'y accueillit. N'a-t-on pas comparé le critique au buisson des routes qui enlève un flocon de laine à tous les moutons qui passent? Encore faut-il que les moutons soient à portée de sa main. Si la société qu'il veut peindre disparaissait au moment où lui-même a eu l'âge d'homme, il en est réduit à tout deviner sur de vagues ouï-dire. Rien de tel, pour l'informer exactement, qu'un témoin contemporain. Mme Récamier lui fut donc une source de précieux renseignements sur les salons du XVIIIe siècle, sur les personnages de la Révolution et de l'Empire qu'elle avait connus. Elle lui représentait, comme plus tard Mme de Boigne, une longue série et un choix parfait de souvenirs.

Caillette émérite, elle aimait à chuchoter, à l'oreille de son curieux visiteur, les aventures de sa jeunesse, les amoureux qu'elle avait désespérés, les feux qu'elle avait imprudemment allumés sans pouvoir les éteindre. Et lui, qui a eu le don de tout dire avec grâce, nous rend comme un écho discret de ces confidences: «Tous ces hommes attirés et épris n'étaient pas si faciles à conduire et à éluder. Il dut y avoir autour d'elle, à de certaines heures, bien des violences et des révoltes, dont cette douce main avait peine ensuite à triompher.»

Elle consentit même à lui faire lire bon nombre de lettres de Mme de Staël; elle ne put cependant lui communiquer la correspondance amoureuse de son amie avec Benjamin Constant, car celui-ci l'avait vendue pour cent mille francs à la duchesse de Broglie. Quel vieux séducteur ne voudrait, à ce prix, céder tous ses galants messages?

J'ai entendu quelquefois demander si Sainte-Beuve avait de l'esprit en causant. _Les Lundis_ suffisent, ce me semble, à décider la question et laissent entrevoir quel imprévu, quel charme avait sa parole dans l'intimité, lorsqu'il donnait libre carrière à la verve et n'était plus gêné par l'appréhension du public. Plume en main, il cheminait prudemment, crainte des piéges, et se dérobait dans les sous-entendus. Mais tout auditeur devenait aussitôt pour lui un ami auquel il se livrait avec abandon. Sa mémoire immense, et d'une sûreté sans égale, lui permettait d'être neuf sur n'importe quel sujet. Vous ne pouviez citer de nom propre sans éveiller aussitôt une foule d'anecdotes, de mots caractéristiques, de détails particuliers et des plus curieux. On jouissait, en l'écoutant, des excellentes lectures dont il était nourri, et le désir de le revoir survivait à la curiosité satisfaite. À quelque endroit que l'on frappât, la source jaillissait abondante et vive. Ce n'était pas un de ces beaux parleurs, suffisants et contents d'eux-mêmes, qui accaparent à leur profit l'attention d'un cercle; il excellait, au contraire, à faire valoir ses partners et avait assez d'esprit pour en laisser aux autres. Mais il ne manquait pas la balle dès qu'elle lui venait. Provoqué par l'éclair d'une répartie, il dégainait sa fine lame et devenait éblouissant d'escrime. Jamais, il est vrai, de gaîté trop vive ni de gaudriole; à cette nature décente et digne ne convenait qu'un entretien sérieux, qui sait rire à propos et égayer le bon sens.

Quoiqu'il s'interdît le bel esprit et les _concetti_, il ne les détestait pas en autrui et accueillait même assez volontiers les gens qui en font profession. La porte de son cabinet s'est ouverte, pendant un certain temps, à l'un des plus qualifiés en ce genre, à M. Barbey d'Aurevilly, malgré l'antipathie des caractères et l'hostilité des opinions.

Nous avons tous peu ou prou vu passer ce personnage drapé dans sa limousine à raies voyantes, et la taille pincée dans une redingote, à la mode de l'an prochain. Qu'il était fier sous son feutre à larges bords, portant haut la tête et coupant l'air de la pointe de ses moustaches! De l'Odéon à la rue de Rennes, il s'espaçait majestueusement, comme un coq sur ses ergots, battant le trottoir du talon de ses bottes, et suivi à distance du timide Nicolardot. Puis le soir, au _Café de Bruxelles_, quel feu roulant de paradoxes devant la table où l'écoutaient des étudiants ébahis! Quel carnage de réputations! Quels propos gaillards, de mauvais goût et de mauvais lieu, au service de la sainte cause!

Rue Montparnasse, en présence du maître ès-conversation, l'audace et le brio redoublaient. Une fois sa verve excitée, le feu d'artifice sur ses lèvres ne cessait pas. Pendant la demi-heure accordée à sa visite, c'était merveille de l'ouïr, merveille de le voir exécuter des sauts vertigineux sur le tremplin de la métaphore. Sainte-Beuve assistait souriant et poussant par intervalle des «oh!» de surprise, ou lançant quelque trait vif afin d'activer la flamme. En songeant à son article, il saisissait au vol çà et là un mot piquant ou fin dans ce torrent de fatuité et d'extravagances. Son effet produit, Barbey prenait congé et l'on ouvrait portes et fenêtres pour dissiper l'odeur de patchouli qu'il semait derrière lui. Cependant, au bout de quelques mois de cet exercice, le maître le remercia, préférant s'exposer au fléau de sa haine qu'à celui de sa familiarité[16].

VII

COURS DE PORT-ROYAL PROFESSÉ À LAUSANNE.--MONSIEUR ET MADAME JUST OLIVIER.

Chacun de nous, quand les rares éclaircies de la vie tourmentée qui nous est faite lui laissent le loisir de songer à l'autre monde, s'en va en imagination à son penchant favori, à son délire préféré, et choisit sa place parmi les morts de son état. Napoléon mourant croyait voir flotter dans un nuage les grands capitaines, ses compagnons, qui l'avaient précédé au tombeau: «Je vais, disait-il, rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney! Ils viendront à ma rencontre, ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire humaine.»

Une lubie semblable ayant un jour traversé le cerveau de Sainte-Beuve, lui a fait écrire les lignes suivantes:

«Je me fais quelquefois un rêve d'Élysée; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il ressemble: mon groupe à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est celui des adultères (moechi), de ceux qui sont tristes comme Abbadona[17], mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie.»

En termes plus prosaïques, il avoue qu'il a donné souvent des coups de canif dans le contrat d'autrui, qu'il a plus d'une fois dans son existence complété le trio conjugal plaisamment célébré dans le roman populaire qui a pour titre: _La Femme, le Mari et l'Amant_.

Ces associations, connues sous le nom de ménage à trois, sont devenues si communes dans toutes les classes de la société, qu'il n'y a plus lieu de s'en scandaliser. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est un fait: je dirai plus, c'est presque une institution.

Le rôle le plus difficile à tenir dans cette trinité de création récente, est celui de l'amant. Le mari s'en tire sans trop de peine. Il lui suffit d'affecter une confiance aveugle ou un superbe dédain qui le mettent au-dessus du léger désagrément. La femme est déjà plus empêchée; il lui faut parer à tout et persuader à chacun des co-partageants qu'il est seul maître et souverain. On peut, il est vrai, s'en remettre à la dextérité féminine du soin de faire à la fois deux heureux. Quant à l'amant, il joue un ingrat personnage. S'il veut trop exiger, il devient odieux; et ridicule, s'il s'efface complétement. Sainte-Beuve est toujours sorti victorieux de cette épreuve délicate. Obtenant peu, demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous dans ces mystères de l'alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu'il ait jamais été sérieusement mordu du coeur de la jalouse rage que Feydeau a si pompeusement décrite dans _Fanny_. Tout au contraire, l'époux, dans sa majesté, ne lui inspirait que déférence et respect. Avec quel art il s'insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait la coupe amère! Ceux-là seuls qui l'ont vu à l'oeuvre pourraient le dire. Le foyer où se réchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait sacré. Il s'inclinait humblement devant la supériorité du mari, embouchait la trompette en son honneur et redisait son nom aux échos d'alentour. Pour augmenter le bien-être du nid étranger où il déposait ses oeufs, nul effort ne coûtait à son zèle, nul fardeau ne lui semblait trop lourd. Sans grande ambition pour son propre compte, il devenait, au profit de la communauté, hardi, entreprenant, plein d'idées lucratives, capable de fonder la _Revue des Deux-Mondes_ ou de créer le format _Charpentier_, si ce n'eût été déjà fait.

Nous l'avons laissé au moment de son départ pour Lausanne, où il allait arracher de son coeur un reste de passion pour Mme X... et se déprendre, par l'éloignement, des charmes de l'infidèle. D'autres raisons l'y conduisaient encore. Attiré vers le catholicisme par les exigences de son premier amour, il en avait étudié d'abord les ressources poétiques, puis la doctrine même et les luttes qu'elle a suscitées. C'est ainsi qu'il en vint à se préoccuper de la fameuse question du jansénisme qui a tant agité le XVIIe et le XVIIIe siècle et qui se continue de nos jours sous une forme différente. Il ne fallait pas songer à exposer un sujet si particulier devant un public parisien, trop enclin à la raillerie et peu soucieux de ce qui touche aux questions théologiques. On avait depuis si longtemps perdu de vue _Port-Royal_ et ses solitaires qu'il était impossible d'y intéresser. «Les Français, disait Sainte-Beuve, aiment à apprendre ce qu'ils savent. Quant à ce qu'ils ignorent, c'est différent. Que de peine pour leur insinuer une idée neuve! à combien de quolibets on s'expose!»

Aujourd'hui même, avouons-le, parmi les admirateurs de l'éminent critique, le plus grand nombre s'en tient à ses _Lundis_, bien qu'il ne mît qu'une semaine à les improviser, et n'a jamais pu mordre aux six forts volumes de _Port-Royal_, monument solide, qu'il regardait comme son oeuvre capitale et qu'il a mis vingt ans à édifier. Que vous dirai-je? Le morceau est un peu gros pour la délicatesse de nos estomacs[18].

L'air de leurs montagnes rend celui des Suisses plus robuste. Aussi le flair subtil de Sainte-Beuve devina-t-il qu'il y avait là-bas un public à souhait pour un tel cours. Il ne se trompait pas. Le canton de Vaud se trouvait justement agité alors par le mouvement de renaissance religieuse au sein du calvinisme connu sous le nom de _Réveil_. Saisir cet à-propos était un coup de maître.

Si le titre même de ces esquisses ne me détournait des sujets sérieux, je dirais comment le nouveau professeur arrive à Lausanne dans l'automne de 1837, avec une telle cargaison de livres qu'il en encombre la cour de l'hôtel où il descend.

Je le montrerais aussitôt à l'oeuvre, écrivant ses leçons et allant, vêtu d'un manteau de poète, les débiter avec un accent picard, une voix vibrante, une tendresse de coeur qui ôtent toute sécheresse à ses dissections infinies, triomphent de l'aridité du sujet et lui gagnent son auditoire.

Je décrirais les longues files d'étudiants et de messieurs gravissant l'escalier du marché pour atteindre au sommet de la colline sur laquelle est perchée l'Académie, en compagnie des dames et demoiselles à qui la galanterie du professeur a ouvert les portes du sanctuaire.

Je suivrais le retentissement du cours jusque dans les cafés de la ville, où tous les soirs un grand diable de loustic parodie, monté sur une table, la leçon du jour, singeant, à la grande joie des badauds réunis autour de lui, la voix et les tics de l'historien de Port-Royal.

Je citerais la satire indignée qu'un certain Delacaverne lança contre ces profanateurs, et dont Sainte-Beuve eut le bon sens d'empêcher la publication.

Dans un épithalame final, je chanterais Io! Hymen! Hyménée! en l'honneur des jeunes garçons et des jolies fillettes, qui avaient profité de leurs rencontres au pied de la chaire pour échanger des oeillades, des serrements de mains, qui sait? peut-être des billets doux, et qui terminèrent l'année par d'heureux mariages ou des fiançailles pleines de promesses, seul résultat un peu gai que le jansénisme ait jamais produit.

Mais tous ces faits et bien d'autres encore sont plutôt du domaine de la biographie. Je craindrais qu'on ne trouvât pas à les lire le plaisir que j'aurais à les raconter. Revenons donc à notre sujet, c'est-à-dire à l'homme privé et à ses amours.

Il était doué d'une énergie peu commune. Aucun labeur, si rude fût-il, ne parvenait à l'écraser. Même après la cinquantaine, à l'époque où j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, il pouvait encore égayer ses travaux de quelques distractions. Que de fois, les soirs d'été, après une longue journée passée sur les livres, l'ai-je vu sur le point de succomber à la fatigue! Tandis que je lui lisais l'ouvrage dont il avait à parler, sa paupière alourdie se fermait; il dodelinait de la tête et, me tendant avec effort le bout de ses doigts alanguis: «Adieu, disait-il d'une voix éteinte, à demain, je n'en puis plus.» Je le quittais, persuadé qu'il allait se mettre au lit et y dormir d'un sommeil de plomb. Quel n'était pas mon étonnement de le rencontrer une heure après sur le trottoir, frais et pimpant, le pardessus au bras, le nez au vent et lorgnant avec délices toutes les femmes qui passaient à portée de son regard.

À Lausanne, il était plus jeune et partant plus actif. Son premier soin fut de reconnaître le pays. La ville, agréablement étagée sur les bords du Léman, est en outre entourée de vignes, de vergers et de prairies qui présentent un charmant coup d'oeil. Quoique la plupart des rues, à cause de leur pente rapide sur la colline où elles sont bâties, soient de véritables casse-cou et tournent le dos au soleil et au lac, on y respire un air d'aisance, de bien-être bourgeois. Même pour un homme habitué aux plaisirs de Paris, c'est, à tout prendre, un supportable lieu d'exil.

Voltaire, qui y passa trois hivers (1755-1758), s'y plut beaucoup et en trouva les habitants à son gré. Il fut agréablement surpris de leur voir un goût pour l'esprit qu'il contribua à développer, mais qu'il n'avait pas eu à créer: «On croit chez les badauds de Paris, écrivait-il, que toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on voyait jouer _Zaïre_ à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris... Il y a Suisses et Suisses. Ceux de Lausanne diffèrent plus des petits cantons que Paris des Bas-Bretons.»

Sainte-Beuve y fit d'abord de fréquentes promenades, qu'il dirigeait tantôt vers un gracieux coteau couvert d'arbres fruitiers qui descend en pente douce vers le lac, tantôt du côté du bois de Rovéréa qui domine la ville. Il s'y reposait souvent sous un orme qu'il a chanté:

Étrange est la musique aux derniers soirs d'automne, Quand vers Rovéréa, solitaire, j'entends Craquer l'orme noueux et mugir les autans Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.

C'est de là sans doute qu'il songeait aux grands écrivains dont la présence avait illustré ces lieux avant lui.

«Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé. Plus tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a régné, Mme de Staël a brillé dans l'exil. Byron, dans sa barque agile, passait et repassait vers Chillon. Ici-même, Gibbon accomplissait avec lenteur l'oeuvre historique majestueuse conçue par lui au Capitole.»

Le plus beau paysage ne tarde pas à paraître insipide, si l'on est seul à le contempler; d'ailleurs, quand le soleil se couche, il est bon de trouver un logis où passer la soirée. Sainte-Beuve aimait la solitude par intermittence, mais ne trouvait que dans le monde l'emploi de ses brillantes facultés. Sauvage par nature sans être timide, il eut bientôt une maison à lui, un lieu d'asile où il put causer, rimer, aimer en toute liberté.

Parmi ses collègues de l'Académie était un professeur d'histoire, Just Olivier, qui, venu à Paris pour le voir en 1830, n'avait pas cessé de correspondre avec lui et s'était employé à le faire nommer à Lausanne. Il avait épousé une aimable Vaudoise, fraîche, rieuse, intelligente, poëte même, une vraie Claire d'Orbe en chair et en belle humeur. Ce qui la rendait plus piquante était un certain tour d'esprit mêlé de sérieux et de gaîté, naturel et travaillé à la fois, très-capable de raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu et nullement dénué d'agrément et de charme. Cette nature de femme est loin de déplaire, quand on la rencontre sur les gradins des collines étagées autour du Léman.

M. et Mme Just Olivier, mariant leur idéal poétique ainsi qu'ils avaient uni leurs destinées, publièrent un volume de vers intitulé: _Deux Voix_. Cela fit dire aux malins du pays qu'il n'y en avait qu'une de _juste_, qui n'était pas celle du mari. Quoi qu'il en soit, les deux époux, flattés de voir un écrivain supérieur, déjà célèbre à plusieurs titres, leur donner la préférence, venir à eux et leur offrir son amitié, l'accueillirent avec transport, le mirent de toutes leurs parties de plaisir et ne firent bientôt qu'un avec lui. On les vit souvent tous trois parcourir les sites enchanteurs et les bords du lac, devisant de poésie et jouissant ensemble de ce doux climat qui invite à l'amour.

Les jours où l'Académie leur donnait congé, les trois inséparables poussaient jusqu'à Eysins, petit village des environs, où demeurait le père d'Olivier. Là, Sainte-Beuve émerveillait ces bonnes gens par la rondeur de ses manières et par de spirituelles saillies. Il se montrait bon enfant, heureux de s'asseoir à la table rustique et ne trouvant à redire qu'à la grosseur des gâteaux dont on lui servait d'énormes tranches. Il leur confiait ses projets, ses espérances et le regret de n'avoir pu amener avec lui sa vieille mère, trop âgée pour quitter Paris. Elle ne laissait pas de trembler sur les dangers que ses goûts d'aventure pouvaient lui faire courir: «Pourvu qu'il me rapporte ses deux oreilles, disait-elle, je ne lui en demande pas davantage.»

Sainte-Beuve lisait à ses amis les lettres qu'il en recevait et où se rencontraient de comiques méprises. Son fils lui ayant écrit qu'un ouragan s'était déchaîné sur Lausanne et avait emporté plusieurs _cheminées_, elle lut de travers et répondit: «Eh quoi! mon enfant, le vent t'a enlevé tes _chemises_. Te voilà donc nu comme un petit saint Jean.» On riait de son erreur, tout en croquant les oeufs et les poulets du père Olivier. Quand la chaleur devenait trop forte, l'invité se couchait sans gêne, au grand scandale des propriétaires, dans l'herbe des prés, en pleine fleur d'esparcette et de sainfoin.