Chapter 5
Adèle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre, Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre, Revenait usurpant sa place à ton côté, Redemandait son droit, sa part dans ta beauté, Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie, Tu retrouvais toujours quelque lutte inouïe Pour te garder fidèle au terrible vainqueur Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton coeur!
Pourtant, la jalousie le mordait parfois, quoi qu'on pût lui jurer, mais il en repoussait aussitôt l'idée comme indigne de lui. Il y a une histoire de portrait assez plaisante, qui lui donna fort à réfléchir. Boulanger avait offert à Mme X... de la peindre en peignoir blanc, toilette négligée et d'autant plus ravissante. Lamartine la pressait d'accepter, mais elle s'y refusa, et, comme font les coquettes, jura qu'elle n'aurait jamais d'autre portrait que celui qui était gravé au coeur de son amant, ce qui, bien entendu, ne l'empêcha pas de poser devant le peintre quelques jours après.
Un autre sentiment a dicté l'épître _à la petite Adèle_, qui est, à tous les points de vue, la pièce la plus remarquable du _Livre d'amour_. Ayant cru discerner sur le visage de cette enfant, dont il était le parrain, je ne sais quelle vague indication de sa propre physionomie, il s'était pris pour elle d'une affection particulière et un jour que, pour apporter sans doute un secret message, elle était venue à la chambre du bon ami de sa maman, il lui dit en vers faciles et d'un accent attendri:
Enfant délicieux que sa mère m'envoie, Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie; De vingt lunes en tout décoré, front léger, Où les essaims riants semblent seuls voltiger, Où pourtant sont gravés, doux enfant qui l'ignores, Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores, Tant d'orages pressés et tant d'événements, Depuis l'heure innocente où, sous des cieux cléments, Sous l'ombre paternelle immense, hospitalière, Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première; Jeune arbre qu'à plaisir a cultivé ma main, Qui toujours m'apparais dans mon ancien chemin Comme un dernier buisson, une touffe isolée; Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris, Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris, Et restas longtemps pâle.--Enfant qu'avec mystère Il me faut apporter comme un fruit adultère, Oh! sois le bien venu, chaste fruit, noble sang! Que ma filleule est grande et va s'embellissant! Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette, De grands yeux étonnés, une bouche discrète, Presque des pleurs, enfant, mais bientôt les baisers. Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés, Ta sérénité d'âme un moment obscurcie, Et ton gazouillement qui chante et remercie! Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés; Ils seront noirs, enfant, noirs comme ta paupière, Comme tes larges yeux où nage la lumière.
Adèle est ton doux nom, nom de ta mère aussi: Parrain religieux, je t'ai nommée ainsi, Refusant d'ajouter au sien, suivant l'usage, Un de mes noms; pour toi j'eusse craint le présage. Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui! Toi seule, enfant sacré, me rattaches à lui; Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine S'efface au souvenir que ta présence amène. Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs, Et je plains l'offensé, noble entre les grands coeurs!
Il me faut sauter quelques vers où le poëte entre dans une précision de détails que personne ne lui demandait à ce degré.
Or toi, venue après, et quand pâlit la flamme; Quand ta mère à son tour, déployant sa belle âme, Tempérait dans son sein les fureurs du lion; Quand moi-même apparu sur un vague rayon, Comme un astre plus doux aux heures avancées, Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées, Oh! toi venue alors, enfant, toi, je te vois Pure et tenant pourtant quelque chose de moi! Tu seras noble et douce, et tout simplement bonne, Humble appui de ta mère, et sa fraîche couronne, La dernière que tard elle voudra garder. Que ne puis-je à ses yeux par la main te guider, Jeune ange; que ne puis-je, en longues matinées, Suivre avec toi les bords de tes jeunes années, Et dans l'odeur première, aisée à retenir, Au fond du vase élu fixer mon souvenir? --À peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime. Ces visites, enfant, qu'on cache comme un crime, Si rares qu'elles soient, vont cesser aussitôt Que ta langue achevée aura dit tout un mot, Et qu'heureuse, empressée à ravir la parole, Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole, Tu pourras sans obstacle à chacun raconter La vie et ses douceurs, et qu'on t'a fait monter Bien haut, dans une chambre étroite, et retirée, Mais où ton bon ami t'a de joie entourée...
N'est-ce pas là, dites, un charmant verbiage, une caresse de quasi-paternité admirablement rendue? Ce qui suit est plus délicat, s'il se peut:
Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon, Toi ma seule famille et toute ma maison, C'est bonheur désormais et devoir de te suivre: Elle manquant, hélas!... pour toi j'aurais à vivre. Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côté L'épargne du travail et de la pauvreté; Je l'accroîtrai, j'espère... Ô lointaines promesses! Ne hâtons pas l'essor des plus belles jeunesses. Qui sait si de tes yeux quelque éclair échappé, En tombant sur un coeur, ne sera pas trompé?
La générosité du poëte n'eut pas lieu de s'exercer. On dirait même qu'un sort fatal fût attaché à cette enfant. Car devenue grande et restée timide et taciturne comme l'avait été sa mère, elle s'énamoura en Angleterre d'un officier pauvre; sur le refus de ses parents de le lui laisser épouser, elle se fit enlever et partit avec lui pour les Indes.
Il serait trop long de suivre dans toutes ses phases la passion de Sainte-Beuve pour Mme X... Je ne citerai plus qu'un sonnet, un seul, non qu'il soit très-remarquable, mais parce qu'il laisse deviner en partie les causes d'une rupture devenue inévitable.
SONNET
_Nec amare decebit_ (Tibulle).
J'ai vu dans ses cheveux reparaître et pâlir Une trace d'argent qu'un hiver a laissée; À son front pur j'ai vu la ride ineffacée, Et n'ai su d'un baiser tendrement la polir.
J'ai vu sa fille aînée à son bras s'embellir, Et rougissante au seuil de la fête empressée, Appeler tous regards, ravir toute pensée; Et la mère en oubli pourtant s'enorgueillir.
Assez, ô muse, assez! Taisons ce qui s'avance; Étouffons les échos pour les ans de silence; Enfermons les soupirs et cachons-les à tous. Plus de chants, même au loin en notre deuil modeste. Plus de perle au collier! que le fil seul nous reste, Un fil indestructible! ô muse, arrêtons-nous.
Les fins de roman ne sont jamais aussi agréables que la mise en train. Une seule scène suffira pour peindre au naturel les embarras où nous jettent de telles intrigues. Le récit en a été fait à M. d'Haussonville par une dame.
--La passion de Sainte-Beuve pour Mme X... avait fini par une brouille de longue durée. Ils n'étaient pas encore réconciliés, lorsqu'un soir le hasard les amena en présence devant moi. Jusque-là, rien que de très-ordinaire: c'est ce qui arrive tous les jours; mais la chose piquante, c'est que M. Sainte-Beuve, voulant dire tout ce qu'il avait sur le coeur, se servit de moi pour exprimer ses plus amères réflexions sur l'inconstance en amitié, les sentiments méconnus, etc.. Comme j'étais assez près d'elle pour qu'elle entendît, et comme, immobile, elle écoutait[9], sans perdre un mot, vous voyez d'ici la scène et mon embarras entre les trois personnages, car le mari, à deux pas plus loin, écoutait aussi. C'était, comme on dit, à brûle-pourpoint qu'il m'adressait son discours, auquel je n'avais pour mon compte rien à répondre, et ses paroles étaient aussi incisives que vous pouvez le supposer de ce vindicatif personnage. On m'a dit cependant qu'ils s'étaient réconciliés depuis.
Hormis le _vindicatif_ qui est un contre-sens, rien de plus vrai que ce récit et les mots qui le terminent: la rupture définitive n'eut lieu en effet qu'en 1837 par le départ de l'amant pour Lausanne. Et même on peut dire que des relations amicales persistèrent entre eux jusqu'au bout. Plus tard, il écrivait à quelqu'un qui avait causé de lui avec elle à Bruxelles: «C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce monde-là. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'être séparé à un certain moment. Les enfants ne doivent me connaître qu'à travers leurs préjugés.» Lui-même gardait bon souvenir de ceux qu'il avait une fois aimés, alors que déjà tout amour avait disparu. Il se plaisait à faire de temps à autre de petits présents à la famille. En 1860 il envoya une robe à Mlle Adèle qui lui écrivit pour l'en remercier. Mais la lettre, ayant probablement été soumise au père, arriva toute barrée de traits sur les passages qui exprimaient surtout la gratitude. Sainte-Beuve en fut indigné.--«Voyez, me dit-il en me la montrant; il est toujours le même: il empoche le cadeau, mais il ne veut pas qu'on me dise _merci_.»
Plus tard, un jour que je me trouvais chez lui, survint une dame, qui, connaissant le chemin, grimpa lentement le petit escalier, après avoir jeté son nom à la servante. Lorsqu'elle redescendit, accompagnée cérémonieusement jusqu'à la porte par le galant critique, je vis une personne déjà âgée, aux traits nets et décidés, d'un profil italien plutôt que français. Le léger duvet qui, dans la fleur de la jeunesse, estompait la lèvre supérieure et n'était sans doute qu'un charme de plus, s'était accentué avec le temps d'une façon moins gracieuse. Aussi, quand nous fûmes seuls, ne pus-je m'empêcher de lui dire:--Eh! mais! elle a une fière moustache, votre connaissance.--Ah! répondit-il avec un triste sourire, nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre.
V
LES POËTES ET LE CRITIQUE.--JOSEPH DELORME ET LES CONSOLATIONS.--RUPTURE DÉFINITIVE.--UNE PIQÛRE DES «GUÊPES.»
Qui n'a lu dans le conte de _la Coupe enchantée_ la plaisante énumération des avantages que procure à un mari l'infidélité de sa femme?
Tout vous rit. Votre femme est souple comme un gant. [...] Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche; Même votre homme écarte et ses as et ses rois; Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche, Mille bourses vous sont ouvertes à la fois. Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine: Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas; Ménélas rencontra des charmes dans Hélène, Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avait pas.
Et tout ce qui suit. Il est pourtant encore un avantage oublié par La Fontaine, qui mérite d'être signalé: c'est, si vous êtes auteur, d'avoir sous la main un porte-drapeau qui, sans crainte des huées et des coups, sonne de la trompette, annonce votre gloire et fasse ranger la foule pour ouvrir un passage aux merveilles que vous enfanterez. L'école romantique, grâce à la passion de Sainte-Beuve pour Mme X..., trouva en lui ce héraut d'armes. Cette école chantait le moyen âge, la chevalerie, Jehova, l'Orient et une foule d'autres choses qu'elle ne voyait que de loin et sur la foi du rêve. De là un peu d'hésitation dans le public à l'accepter. Lamartine, il est vrai, avait du premier jour conquis la renommée par les femmes et la jeunesse; mais Vigny, Hugo, Musset et le reste du cénacle furent plus lents à percer, à se faire lire. Ils devaient désirer qu'une plume exercée et subtile donnât la clef de leur pensée et les débrouillât, devant tous. Plusieurs d'entre eux en avaient grand besoin.
Le critique se mit donc à leur service et ne s'épargna pas à la besogne, abdiquant son droit d'examen, se plaçant au point de vue des auteurs pour l'appréciation de leurs livres, leur appliquant enfin les règles et les principes d'après lesquels eux-mêmes voulaient être jugés. Il inculqua au public les formes nouvelles et lui fit agréer, à travers quelques ornements étranges, les beautés que l'on n'avait pas saluées tout d'abord.
«Dans cette école dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet 1830, ils n'avaient de _jugement_ personne: ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps, je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie, savourant les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient guère.» Les poëtes, en effet, ne sont pas gens à prendre du galon à demi; il faut les encenser largement, sans restriction, et leur en donner sur toutes les coutures. À genoux au pied de leur statue, demandez-leur humblement la permission d'enlever, en soufflant, quelque grain de poussière à leur marbre, à peine s'ils daigneront y consentir. On sourit de voir un esprit si net que Sainte-Beuve abonder, à la merci de son imagination, dans ce phoebus romantique. Pour n'en citer qu'un exemple, ayant à consoler Alfred de Vigny de son échec d'_Othello_, il lui adresse une épître terminée par ces vers:
Et puis, un jour, bientôt, tous ces maux finiront, Vous rentrerez au ciel une couronne au front, Et vous me trouverez, moi, sur votre passage, Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message; Car c'est assez pour moi de mon âme à porter, Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter. Vous me trouverez donc en larmes, en prière, Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire, Et pour tâcher de voir, épiant le moment Où chaque hôte divin remonte au firmament. Et si, vers ce temps-là, mon heure révolue, Si le signe certain marque ma face élue, Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.
Pour Victor Hugo, l'encens est plus fort:
Votre génie est grand, ami; votre penser Monte, comme Élisée, au char vivant d'Élie; Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie Votre souffle en passant pourrait nous renverser.
De telles exagérations dont il trouvait la source dans _Hernani_, faisaient dire à Armand Carrel: «On ne peut attaquer par trop d'endroits à la fois une production pareille quand on voit la déplorable émulation qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste.» Patience! le désabusement viendra assez tôt; la raison prendra le dessus, et quand le charme qui enchaînait la plume du critique aura cessé, il ne se relèvera que plus vivement contre ses anciennes admirations et redeviendra un témoin indépendant, au franc parler, un juge impartial. «La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie: elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes», écrivait-il à l'abbé Barbe (singulier confident pour de tels aveux!) Ce sont ces amertumes qui ont dicté plus tard la protestation indignée que voici:
«S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement une ruse très-permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à demi bâillant, il vous en demanderait encore.»
Le motif qui aux amitiés éteintes fait succéder l'aigreur ou même l'animosité, se trouve expliqué suffisamment dans un autre passage:
«Il est presque impossible au critique, fût-il le plus modeste, le plus pur, s'il est indépendant et sincère, de vivre en paix avec le grand poëte régnant de son époque: l'amour-propre du potentat, averti sans cesse et surexcité encore par ses séides, s'irrite du moindre affaiblissement d'éloges et s'indigne du silence même comme d'un outrage.»
En attendant, Sainte-Beuve, sans renoncer à son métier de critique, donnait essor au secret penchant de poésie qui tourmente toute jeunesse. L'originalité de son premier recueil, _Joseph Delorme_, fit du bruit. J'en dirai brièvement les raisons.
Pour qui ne se paie pas de mots, l'idéal en religion, en littérature et en art, n'est que l'image de l'homme lui-même, aperçue dans un nuage, où il se complaît à la voir affranchie de ses misères et de ses imperfections. Dans les siècles de barbarie, le nuage, éloigné de la terre, reproduit l'image en silhouettes gigantesques où, loin de nous reconnaître, nous croyons deviner des êtres supérieurs, qui nous inspirent tantôt de l'effroi, tantôt du respect ou de l'admiration. Mais à mesure que la race humaine s'améliore, le nuage s'abaisse, l'ombre devient moins effrayante, plus semblable à nous.
Supposez un instant que, par impossible, une nation soit parvenue, à force de culture et de progrès, au degré de perfection le plus complet que sa nature comporte, il n'y aura plus de nuage, et l'idéal se confondra avec la réalité. Chaque individu sera à lui-même son propre poëte, son artiste, son pontife, et ne célébrera, n'adorera, ne reproduira que lui, jouissant de la félicité que le catéchisme attribue à Dieu, _se contempler et s'aimer_. Nous n'en sommes pas là certes; mais il semble par moments que nous y tendions.
_Joseph Delorme_ a supprimé en partie le nuage. Cet émule des Werther, des René, au lieu de regarder en haut, n'aperçoit que la misère et les ennuis d'une destinée incertaine de sa voie et qui se cherche. En proie à la maladie du génie, ou plutôt, à l'épidémie alors régnante, il exhale avec mélancolie le mécontentement et la nausée que lui causent les vulgarités actuelles.
L'auteur de ce recueil, habitué par ses études à se tâter le pouls à toute heure, a recueilli chacune de ses sensations, de peur qu'elle ne se perdît ainsi que la goutte de rosée qui tombe et sèche sur les rochers. Persuadé, en outre, que les formes intermédiaires nuisent plus ou moins, selon qu'elles s'éloignent du naïf détail des choses éprouvées, il traduit tout crûment et ne vise au roman que le moins possible.
La société refusa de se reconnaître dans ce miroir peu flatteur. À l'apparition du livre, ce furent des effarouchements, des cris de pudeur révoltée: Fi! le vilain; cachez vos nudités. _Immoral_, murmura la duchesse de Broglie. M. Guizot le traita de _Werther jacobin et carabin_. Les classiques firent des gorges chaudes de ces plaintes, de ces imprécations, de ces désespoirs rendus en une langue si peu débrouillée.
On n'avait pas affaire à un entêté. Sainte-Beuve retourna sa veste, s'ennuagea de catholicisme au contact de l'amie, enduisit ses crudités d'un vernis de décence et l'on eut _les Consolations_. Mais ce rideau de dévotion, tiré devant un manque absolu de foi, ne put tromper les malins. Béranger, dans une lettre, mit le doigt sur tous les points faibles:
«Savez-vous une crainte que j'ai? C'est que vos _Consolations_ ne soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si touchantes du pauvre _Joseph_, qui pourtant ont mis tant et si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas dû vous consoler sitôt: gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi vos touchantes _Consolations_ m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poëtes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot _Seigneur_, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remercient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse...»
Stendhal, de son côté, disait à l'auteur: «Je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à ceux de la Fontaine.» Excellent conseil, plus facile à donner qu'à suivre. Sainte-Beuve comprit sans doute la leçon. Puis, sa maîtresse le négligeait, l'ardeur première allait s'attiédissant; mieux valait rompre. Romantisme, poésie[10], amour, il envoya tout au diable et d'un ton vibrant:
Osons tout et disons nos sentiments divers: Nul moment n'est plus doux au coeur mâle et sauvage Que lorsque, après des mois d'un trop ingrat servage, Un matin, par bonheur, il a brisé ses fers.
La flèche le perçait et pénétrait ses chairs, Et le suivait partout: de bocage en bocage Il errait. Mais le trait tout d'un coup se dégage: Il le rejette au loin tout sanglant dans les airs.
Ô joie! ô cri d'orgueil! ô liberté rendue! Espace retrouvé, courses dans l'étendue! Que les ardents soleils l'inondent maintenant!
Comme un guerrier mûri, que l'épreuve rassure, À mainte cicatrice ajoutant sa blessure, Il porte haut la tête et triomphe en saignant.
Ne chantons pas victoire si tôt; le drame aura son épilogue, et précisément à l'occasion du _Livre d'amour_. J'ai dit que Sainte-Beuve cédant, comme le font tous les poëtes, à la démangeaison de mettre le public dans la confidence de ses vers et ne pouvant se résoudre à les garder en portefeuille, les avait fait imprimer à petit nombre. Je ne pense pas que son intention fût alors de les divulguer. Ces confessions que l'on fait de soi, touchent de trop près à celles d'autrui pour ne pas exciter de réclamation. Déposez votre masque, si bon vous semble, le voisin n'entend pas que vous enleviez le sien. Je crois donc que la plaquette devait rester inédite jusqu'après la mort des intéressés; mais l'indiscrétion de quelque compositeur de l'imprimerie éventa le secret. On s'en émut autour d'Adèle, et l'un de ces officieux, qui font partout les empressés et déploient trop souvent un zèle intempestif, M. Alphonse Karr, lança dans _les Guêpes_ l'odieux article que voici:
«Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prépare dans l'ombre un poëte béat et confit, un saint homme de poëte.
«Le dit poëte est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible.
«Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées à la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir une belle femme, il veut un peu la déshonorer.--Sans cela, ce ne serait pas un triomphe suffisant.
«Il a réuni dans un volume de 101 pages toutes sortes de vers au moins médiocres, qu'il a faits sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin d'en faire un dossier, avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passage d'une limace.
«Non-seulement il a eu soin de relater dans ses vers toutes les circonstances de famille et d'habitudes, qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes désignées, après la mort de l'auteur.