Chapter 4
Je cherche autour de moi comme un homme averti, Demandant à mon coeur: «N'ai-je donc rien senti?» Et comme, l'autre soir, quittant la causerie D'une femme pudique et saintement chérie, Heureux de son sourire et de ses doigts baisés, Je revenais, la lèvre et le front embrasés; Comme, en mille détours, la flatteuse insomnie Faisait luire à mes yeux son image bénie, Et qu'à travers un bois, volant pour la saisir, Mon âme se prenait aux ronces du désir, Un moment j'espérais que, fondant sur sa proie, Amour me déchirait, et j'en eus grande joie. Mais tout s'évanouit bientôt dans le sommeil, Et je ne sentais plus de blessure au réveil.
Il n'y a donc pas eu, vous le voyez, de _coup de foudre_. Ce fut par l'accoutumance, en avançant tous les jours dans une familiarité de plus en plus intime qu'ils prirent peu à peu l'un pour l'autre un de ces amours furieux, dévorants, qui vous mettent au coeur une blessure pour le restant de vos jours. «En France, a-t-on dit, les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.» Puisque je rencontre ici les deux ensemble, on me permettra de m'y arrêter un instant.
Et tout d'abord disons quelques mots du physique. On a vu plus haut le portrait de Mme Adèle X...; celui de Sainte-Beuve mérite d'être dessiné à son tour. Il était de taille moyenne, plutôt petit que grand, n'ayant pas de quoi se vanter mais non plus de quoi se plaindre, car, suivant une remarque assez juste, passé un certain niveau, il est rare que la qualité de l'esprit soit dans toute sa vivacité. Ne l'ayant connu que beaucoup plus tard, je ne puis dire quels agréments distinguaient alors sa personne. Un étranger qui le visita vers ce temps, M. Just Ollivier, nous en fait deviner quelques-uns:
«J'arrive au n° 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs; je demande M. Sainte-Beuve. Une vieille dame, sa mère, apparaît à une fenêtre, et, après quelques légères difficultés, elle crie: «Sainte-Beuve, es-tu là?» Je vois une figure derrière une petite croisée; on m'indique l'escalier, je heurte. Un jeune homme m'ouvre, c'était Sainte-Beuve.--M. Sainte-Beuve n'achève pas toujours ses phrases; je ne dirai pas qu'il les bredouille; mais il les jette, et il a l'air d'en être dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées. Cela donne à sa conversation un caractère sautillant,--depuis, le sautillant devint scintillant et plus soutenu.--Sa voix est assez forte; il appuie sur certaines syllabes, sur certains mots. Quant à son extérieur, j'ajoute que sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tête pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait; les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblent s'ouvrir quelquefois davantage. Ses cheveux rouge-blonds, très-abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien; toutefois sa figure n'a rien de désagréable et finit même par plaire. Il était mis simplement, cependant bien. Redingote verte,--c'était alors la mode,--gilet de soie, pantalon d'été. Sa chambre m'a frappé; il était derrière un paravent, dans un petit enclos qui renfermait deux tables chargées de livres, de journaux et de papiers. Son lit était à côté.»
Le croquis serait incomplet, et par là même disgracieux, si l'on n'y ajoutait aussitôt ce qui relevait admirablement cette physionomie, une nature morale des plus nobles, ayant en soi un idéal, un type élevé d'honnête homme qui peut céder aux orages des sens, mais qui ne s'y laissera point submerger. Ce n'est certes pas un de ces amoureux platoniques dont la flamme dort sous la cendre et qu'une mère de famille garde impunément près d'elle pendant une éternité. En revanche, il apporte dans le commerce de la vie un charme contenu et à demi voilé, l'insinuant et l'art de relever à ses yeux la femme qui glisse, de lui voiler sa faute, de lui ennoblir sa faiblesse. Il est à cet âge où l'excès des espérances confuses, des passions troublantes se dissimule mal sous un stoïcisme apparent, où l'on a l'air de renoncer à tout, parce qu'on est à la veille de tout sentir.
Adèle vit en lui un bras sur lequel, dans son délaissement, elle pouvait s'appuyer, même avec abandon. Celui-là, du moins, il était permis de l'aimer sans aller sur les brisées d'une rivale. Entre un mari qui n'est plus aimable et un soupirant qui promet de l'être beaucoup, comment hésiter? Ces raisons ne sont pas moralement bonnes, si l'on veut; mais seraient-elles encore plus mauvaises, on ne laisse pas de s'y rendre lorsque les sens font taire le scrupule. N'était-ce pas d'ailleurs le seul moyen de ramener à la foi l'ami que de mauvaises moeurs avaient rendu incrédule? Prêchée par une si jolie bouche, la religion devient séduisante. Sainte-Beuve y retrouvait une beauté de coeur entrevue dans les extases pieuses de son enfance qu'il regrettait d'avoir perdue. Aussi fut-il sensible à cette affection, mêlée de coquetterie et de pudeur, qui entretenait longuement son désir et savait le contenir sans le désespérer. Par, un restant de moeurs chevaleresques, de sentiments à la troubadour, il brida son impatience, vécut d'amour pur pendant six mois et mangea son pain à la fumée du rôti. Son âme, dit-il,
Sut, sans se dissiper aux folles étincelles, Sans heurter à la vitre et s'y briser les ailes, Demeurer en son lieu, certaine du retour, Et s'asseoir dès l'entrée, en attendant l'Amour.
Les conseils qu'il donne à Adèle sont de tous points excellents, car la vertu est un dragon qu'il s'agit d'endormir, si l'on veut s'emparer du trésor:
Craignons de trop presser le sol où vont nos pas; Le voile humain est lourd, ne l'épaississons pas! Si la pure vertu cache un moment sa joue, Que sa ceinture d'or jamais ne se dénoue; Qu'entre les sons brillants de l'enchanteur désir, L'éternel sacrifice élève son soupir; Que, tendre et pénitent, mélancolique, austère Comme un chant de Virgile au choeur d'un monastère, Ce soupir, triomphant des transports mal soumis, Nous apprenne à rester dans le bonheur permis! En expiation d'une trop douce chaîne, Acceptons-en ce point de souffrance et de gêne. Toi surtout, aie en toi des protecteurs cachés, Par qui d'un chaste effort aux âmes rattachés, Nous sauvions à ton coeur toute souillure amère; Fais-moi souvent aller au tombeau de ta mère.
S'il n'y avait dans toute vraie passion une sincérité qui désarme, le dernier vers semblerait burlesque. Il ne le parut pas sans doute aux deux amants.
Pourtant l'indécis de leur situation, les méchants propos qu'elle excite et aussi la crainte que leur commencement d'intrigue ne soit découvert, ne laissent pas de les inquiéter. Ces divers sentiments me paraissent assez agréablement résumés dans la pièce suivante:
Nonchalamment, hier, la dame que tu sais, Comme dans le salon près d'elle je passais, M'appela, me parla de toi, daigna te plaindre De l'abandon, dit-elle, où tu te vas éteindre, Puisque un si noble époux par Phryné t'est ravi; Et d'autres s'y mêlant, ce furent à l'envi Plaintes, compassions et touchants commentaires Sur tes pleurs d'Ariane en tes nuits solitaires: «Elle s'en veut cacher, mais le mal est plus fort! Chaque soir, quand vient l'heure où l'infidèle sort, Voyez-la bien. Son oeil qui couve la pendule A l'air de demander que l'aiguille recule. Sensible comme elle est, ce chagrin la tuera. --Non, elle est douce et calme, elle s'habituera. --S'habituer, monsieur! Jeune encore, il est triste D'être ainsi négligée!» Et la plus belle insiste, Prenant des airs d'égards pour ta pauvre beauté. Et moi je me rongeais en silence irrité. --Qui donc vous a permis, indifférents sublimes, D'ouvrir si vite un coeur le plus vaste en abîmes, Le plus riche en tendresse, en parfums renfermés, Le coeur de mon amie, ô vous qui la nommez! D'où savez-vous les pleurs de sa paupière émue? De quel droit jugez-vous cette âme à moi connue? [...] Souvent ainsi, le nom qu'aime ma rêverie, Que je redis sans fin au bout de ma prairie, Ce nom subitement par d'autres prononcé, Qui derrière la haie, au revers du fossé, Jasent à tout hasard,--ce nom chéri m'irrite, --Ou le mien fait rougir mon Adèle interdite.
Une autre fois, il la rassure et demande grâce pour quelque légère faveur dont elle se repentait:
Nous sommes, mon amie, aussi pleins d'innocence Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels; Ne t'accuse de rien! Tes voeux purs dans l'absence Pourraient se suspendre aux autels. Te vient-il du passé quelque voix trop sévère, Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis, Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mère Me sent pour elle meilleur fils. Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes, Caresse ni discours qui n'ait tout respecté; Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes Ni vanité ni volupté.
Rien n'est oublié pour faire vibrer la sensibilité féminine, toucher à ses fibres les plus délicates et amener peu à peu l'amollissement voulu; la séduction insensiblement énerve et aveugle sa proie. On met à profit les trop longs loisirs que procure l'absence du mari, et l'on trouve le moyen de ne point s'ennuyer sans lui. Si douce qu'elle soit, une telle situation finirait, en se prolongeant, par devenir ridicule. Notre nature s'y oppose. La femme la plus inhumaine et la moins sensuelle tiendrait en médiocre estime l'individu qui en pareil cas se montrerait insensible à sa possession. Une telle apparence de dédain ne tarderait pas à décourager ce qu'elle aurait eu de favorable pour lui. Bon gré mal gré, il faut en venir à l'essentiel, à la conclusion du roman. Ils s'y acheminaient par le plus long, trouvant sans doute les stations agréables. Voici celle du premier baiser, le baiser que l'on refuse et que l'on laisse prendre. La pièce est magnifique. Dès que le coeur de l'homme est sérieusement ému, la poésie apparaît et dore tout des reflets de sa lumière:
Comme au matin l'on voit un essaim qui butine S'abattre sur un lis immobile et penché: La tige a tressailli, le calice s'incline, Et s'incline avec lui tout le trésor caché.
Et tandis que l'essaim des abeilles ensemble Pèse d'un poids léger et blesse sans douleur, De la pure rosée incertaine et qui tremble Deux gouttes seulement s'échappent de la fleur.
Ce sont tes pleurs d'hier, tes larmes adorées, Quand sur ce front pudique, interdit au baiser, Mes lèvres (ô pardonne!) avides, altérées, Ont osé, cette fois, descendre et se poser:
Ton beau cou s'inclina, ta brune chevelure Laissa monter dans l'air un parfum plus charmant; Mais quand je m'arrêtai, contemplant ta figure, Deux larmes y coulaient silencieusement.
Elle a pleuré, mais elle cédera. Passons à l'instant décisif. Le fruit mûr à point va comme de lui-même tomber dans la main:
Un jour, comme j'entrais vers l'heure de trois heures, Chers instants consacrés et qu'aujourd'hui tu pleures, Il venait de sortir; tu voulus, je m'assis; Nous suivîmes longtemps je ne sais quels récits, Mais qui me tenaient moins que ta langueur chargée, Ta beauté si superbe et toute négligée, Laquelle encor, baignant aux voiles de la nuit, Entr'ouvrait au soleil et la fleur et le fruit. Tel, en un val ombreux, sur la pente boisée, Un narcisse enivrant garde tard la rosée; Tel, aux chaleurs d'été sur les étangs dormants, Au pied des vieux châteaux peuplés d'enchantements, Au sein des verts fossés, aux pleins bassins d'Armide, Nage un blanc nénuphar dans sa splendeur humide. J'osai voir, j'osai lire au calice entr'ouvert; J'osai sentir d'abord ce parfum qui me perd; Pour la première fois le rayon qui m'éclaire Fit jouer à mes yeux un désir de te plaire. Frêle atome tremblant, presque un jeu d'Ariel, Mais devenu bientôt monde, soleil et ciel. Ta beauté dans l'oubli dévoilait sa lumière. Un moment, au miroir, d'une main en arrière, Debout, tu dénouas tes cheveux rejetés: J'allais sortir alors, mais tu me dis: «Restez!» Et, sous tes doigts pleuvant, la chevelure immense Exhalait jusqu'à moi des senteurs de semence[5]. Armée ainsi du peigne, on eût dit, à te voir, Une jeune immortelle avec un casque noir[6]. Telle tu m'apparus, d'un air de Desdémone, Ô ma belle guerrière! et toute ta personne Fut divine à mes yeux. Depuis ce jour, tout bas... Qu'est-ce? j'allais poursuivre les combats, Les désirs étouffés, les ardeurs et les larmes...
Il a eu quelque peine à se décider; enfin, il y est arrivé; raison de plus pour réparer le temps perdu; si la conquête a coûté des soins, du moins on n'y aura pas de regret:
Au temps de nos amours, en hiver, en décembre, Durant deux nuits, souvent enfermés dans sa chambre, Sans ouvrir nos rideaux, sans lever les verrous, Ardents à dévorer l'absence du jaloux, Nous avions dans nos bras éternisé la vie; Tous deux, d'une âme avide et jamais assouvie, Redoublant nos baisers, irritant nos désirs, Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs, Nous n'avions fait qu'un rêve...
Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée, Je la laissais au lit haletante et brisée, Et que, tout tiède encor de sa molle sueur, L'oeil encor tout voilé d'une humide lueur; Le long des grands murs blancs, comme esquivant un piège, Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige, Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel; Mon coeur était léger, car j'y portais le ciel.
Arrivée à son paroxysme, la passion n'a ni scrupule ni remords. Plus tard, peut-être, au réveil, à la première désillusion, les regrets auront leur tour; mais, au moment où l'incendie intérieur est si ardent et attisé, cette crainte est étouffée; elle compte pour peu, pour rien.
Voltaire, dans la préface de sa _Henriade_, préface qui vaut mieux que son poëme, prétend que Milton, seul parmi les poëtes, a su lever d'une main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de l'amour. Il est vrai que la description de l'Eden et du bonheur innocent de nos premiers pères transporte notre imagination dans le jardin de délices et semble nous faire goûter les voluptés pures dont Adam et Ève sont remplis: «Ainsi parla notre commune mère, et, avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon, elle s'appuie, en l'embrassant à demi, sur notre premier père; son sein demi-nu, qui s'enfle, vient rencontrer celui de son époux, sous l'or flottant des tresses éparses qui le laissent voilé. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le démon détourne la tête d'envie...». Voltaire ajoute: «Comme il n'y a point d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie.»
Quel que soit mon respect pour l'opinion du grand génie auquel on élève aujourd'hui des statues au lieu de lire ses oeuvres, je dois dire qu'il commet là une petite erreur. Bien avant Milton, Virgile, le plus pieux des poëtes de l'antiquité, avait tracé de l'amour conjugal un tableau vrai et chaud, sans aucune des surcharges que la fantaisie érotique des chrétiens a voulu depuis ajouter à cet acte. C'est au livre VIII de l'_Enéide_, lorsque Vénus veut obtenir de Vulcain des armes pour son fils:
Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctantem amplexu molli fovet: ille repente Accepit solitam flammam, notusque medullas Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit. Non secus atque olim tonitru quum rupta corusco Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.
Je ne sais pas assez de latin pour traduire ce passage comme il le faudrait[7]; d'instinct, je l'ai toujours admiré.
Sainte-Beuve n'approche, j'en conviens, ni de Virgile ni de Milton; il n'en est pas moins de leur famille et grand poëte aussi par l'imagination et les idées. L'expression seule lui a fait défaut. Impuissant à dompter la langue poétique, à lui faire rendre toute sa pensée, il en gémit, il en souffre; le tourment de son âme a passé dans ses vers et nous le subissons nous-même en le lisant.
IV
PROMENADES AUX CHAMPS.--LA PETITE ADÈLE.
Où vont nos amoureux, la main dans la main et le front épanoui sous les brises du printemps? Ils fuient loin de Paris où chacun les jalouse et les épie, loin des propos médisants, loin de la chambre où tout leur rappelle un souvenir importun, sans cesse présent à leur esprit et qui trouble leurs plus voluptueux épanchements. De bois en bois, de colline en colline, le long des haies fleuries et des buissons qui chantent, presque toujours à couvert et dérobés aux regards, ils s'oublient des heures entières à causer de leur affection, à faire des voeux pour qu'elle soit éternelle. Là, tout leur sourit: les douces couleurs dont l'oeil ne se lasse jamais et ce charme de l'isolement que l'on sent, que l'on goûte avec délices et que la parole ne rend pas. Se coucher sur l'herbe à l'ombre des peupliers, entouré de productions qui naissent du sein de la terre, n'est-ce pas se retremper, pour ainsi dire, à la source de l'amour et en purifier les actes? En face d'un beau ciel, au milieu de la verdure et des fleurs, l'âme se sent plus libre et la volupté plus sainte.
Les environs de Paris semblent avoir été aménagés à dessein pour de galants rendez-vous. Une nature souriante, sans rien de rude ni de trop agreste, y invite au plaisir. Gardez-vous, par exemple, des jours où la foule s'y précipite: au lieu du mystère et du silence que vous cherchez, vous n'y rencontreriez que groupes criards, joies vulgaires, caresses banales de gens qui mesurent leur plaisir à l'argent qu'il leur aura coûté. Paul de Kock nous a souvent égayés du tableau de ces parties bourgeoises et fait rire avec les scènes bouffonnes de ses épiciers en goguette; mais sa plaisanterie n'enlève rien au charme véritablement poétique de tant de lieux chers aux amoureux et aux rêveurs. Mme Adèle-X... et Sainte-Beuve le savaient bien. Aussi s'échappaient-ils souvent ensemble vers Chevreuse ou vers Romainville, ou sur les coteaux de Montmorency. Le _Livre d'amour_ nous redit quelques-unes de ces anciennes folies, que le souvenir dore après coup de la lumière dont s'éclairaient ces années riantes:
Voilà que tout s'éclaire et tout change à la fois. Quelques printemps de plus ont embelli les bois Et préparé pour nous la charmille épaissie; --Pour nous! car ta prison s'est enfin adoucie; Car lui, le dur jaloux, l'orgueilleux offensé, S'est pris au piége aussi d'un amour insensé. Il court après l'objet qui nuit et jour l'enlève, Et nous, prompts à jouir de cette courte trêve, Nous courons non moins vite aux bois les plus voisins, Comme en la jeune idylle, ombrager nos larcins; Si bien qu'au frais retour de nos marches fleuries, Au seuil où nous entrons des blanches laiteries, L'hôtesse, habituée à nous revoir tous deux, Sourit et semble dire: «Ah! ce sont les heureux!»
D'autres fois, lorsqu'ils ne pouvaient disposer que de quelques heures, leur rencontre avait lieu dans le voisinage, à l'église et même, le croirait-on? au cimetière Montparnasse. Ce choix réfrigérant était-il dû à l'amour du contraste? Se sentaient-ils plus disposés à jouir des plaisirs de la vie en présence des tombeaux? Le poëte voulait-il engager par là sa maîtresse à mettre à profit une existence de si peu de durée? Je ne sais, mais le fait est certain. Lisez plutôt:
Les plus gais de nos jours et les mieux partagés Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers, Dans les petits sentiers du lointain cimetière, Ensemble nous passons une heure tout entière. En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés, Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurés; Rarement le soleil, débordant sur nos têtes, Rayonne ce jour-là; de nos timides fêtes Les reflets mi-voilés ont gagné la saison: C'est vapeur suspendue et tiède nuaison[8]. Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre, Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre. La piété funèbre, errant sous les rameaux, Donne au bonheur discret le souvenir des maux, Le prépare à l'absence; et quand, l'heure écoulée, On part,--rentré chacun dans sa foule mêlée, On voit longtemps encor la pierre où l'on pria, Et la tombe blanchir sous son acacia.
Que devenaient, durant ces escapades, l'intérieur du ménage et les enfants? Hélas! on voudrait ne pas le savoir. Tandis que la mère de famille courait ainsi la ville ou les champs, fuyant le sérieux de la vie, la responsabilité, le labeur et l'esclavage du foyer, tout y était à l'abandon. Quel désordre! quel gâchis! Un seul fait en donnera la mesure. La cuisinière, fille novice et livrée à elle-même, s'avisa un jour d'assaisonner le potage à l'eau de javel. Toute la maison faillit s'empoisonner. Ah! la poésie, l'amour, c'est charmant. Un peu de prose toutefois et de pot-au-feu feraient bien mieux l'affaire.
Ch. R..., rédacteur d'un important journal, avait pour femme une romancière de mérite, sorte de clair-de-lune de Mme Sand, mais plus jolie qu'elle. Un de ses amis,--c'est toujours un ami!--le docteur Melchior Yvan, que tout le Paris du boulevard a connu, s'en éprit et la lui enleva. Cela mit entre eux un peu de froid. Non, certes, que le mari le prît mal; il disait, au contraire, à qui voulait l'entendre: «Qu'a donc Melchior contre moi? il ne me salue plus! Est-ce parce qu'il m'a soufflé ma femme? S'il savait combien je lui en suis reconnaissant!»
N'allez pas traiter le propos de cynique. Il avait grandement raison, ce mari. J'ai pu voir moi-même combien sa résignation couvrait de prudence. À quelque dix ans de là, ayant été envoyé auprès de Mme Ch. R... par Sainte-Beuve, qui était son compère (ils avaient tenu ensemble le fils Buloz sur les fonts), j'eus grand'peine à la reconnaître. La muse, dont j'avais jadis admiré l'éclat et les charmes, fort appétissants, ma foi! dans leur opulente maturité, n'était plus qu'une ruine. Figurez-vous un gros nez en bec de corbin et deux mèches de cheveux grisâtres cachant mal le ravin des tempes, avec un menton de galoche; l'oiseau de paradis était métamorphosé en chouette.
Ma commission faite, Yvan voulut me reconduire. Il était encore vert et passait pour courir le cotillon. Tout le long du chemin, il s'efforça de m'insinuer qu'il n'y avait plus entre lui et son ex-maîtresse que des rapports d'amitié et de confraternité littéraire. Cela m'était bien égal; mais il paraissait tenir fort à me convaincre. Son insistance avait à la fois quelque chose de comique et de triste. Oh! comme je compris ce jour-là l'obstination des femmes à repousser le divorce!
On aura beau dire et beau faire, l'adultère sera toujours une sotte histoire. Si vous prenez la femme et vivez conjugalement avec elle, vous voyez l'inconvénient. Dans le cas contraire, il faut se résigner au partage et se contenter, en maugréant, des restes du mari. La plupart des amants, il est vrai, trouvant désagréable de se poser nettement cette question d'amour-propre et de point d'honneur, préfèrent la sous-entendre et l'éluder. D'autres acceptent comme parole d'Évangile l'explication qu'on leur donne de ces témoignages obligés où la prétendue antipathie se voile des apparences de la tendresse. Sainte-Beuve, à ce qu'il paraît, était de ceux-là; il croit à de certains refus, tandis que le mari dans sa barbe en rit.