Chapter 3
Allons, tant mieux! si la chasteté a subi quelques atteintes, le coeur du moins est resté sain. On ne pourra pas lui appliquer ce qu'il disait plus tard lui-même de ceux qui avaient suivi son exemple: «Il y en a qui, pour avoir trop fait, chaque matin et chaque soir, le tour extérieur du Palais-Royal, dans les infections et les boues, ne savent plus jouir d'une heure de soleil dans la belle allée.» Le piquant de l'affaire, c'est que la scabreuse confession fait partie d'un livre dont l'abbé Lacordaire a composé un important chapitre. Je comprends pourtant les scrupules d'un fin critique, ami de Sainte-Beuve, Ch. Magnin, qui lui écrivait quand tout cela parut imprimé: «C'est une étude bien hardie sur la nature humaine. Ce que vous avez peint n'est pas l'état normal; c'est une exception rare.» Pas si rare cependant; beaucoup d'autres ont passé par là qui n'en soufflent mot, et n'ont jamais exhalé leurs remords que dans l'antichambre de Ricord ou de Cullerier. Car les coquines vous laissent trop souvent un _souvenez-vous de moi_ qui gêne dans les entournures.
Sans plus nous attarder à la peinture de ces vulgaires escapades de l'étudiant, suivons-le dans la visite qu'il fit quelques années après à sa cousine, fille d'un professeur de médecine à Strasbourg. Il l'avait connue enfant à Boulogne, où elle était venue avec sa mère passer quelque temps chez ses grands parents,
Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison; Chez sa grand'mère aveugle, autour de la maison Nous aimions à courir sur la verte pelouse; Elle avait bien quatre ans, moi j'en avais bien douze. Alors mille douceurs charmaient nos entretiens; Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens, Et les nombreux baisers de sa bouche naïve M'allumaient à la joue une flamme plus vive. Elle disait souvent que j'étais son mari, Et mon coeur s'en troublait, bien que j'eusse souri.
L'impression qu'elle lui a laissée au coeur est si vive encore dix ans après que, revenant d'une excursion en Allemagne, il s'arrête tout exprès à Strasbourg pour la revoir. Le long du chemin, de son hôtel à la maison qu'elle habite, il ne cesse de se demander si, maintenant qu'elle est grande fille, elle aura conservé pour lui les mêmes sentiments et si lui-même, dans le désoeuvrement de son âme, ne va pas se mettre à l'aimer pour de bon. Mais l'entrevue ne répondit pas tout à fait à son attente:
Et sans savoir comment, tout rêvant de la sorte, Je me trouvais déjà dans la rue, à ta porte; --Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit; Je me nomme; on s'embrasse avec pleurs, on s'asseoit; Et de ton père alors, de tes frères que j'aime Nous parlons; mais de toi je n'osais, quand toi-même Brusquement tu parus, ne me sachant pas là, Et mon air étranger un moment te troubla. Je te vis; c'étaient bien tes cheveux, ton visage, Ta candeur; je m'étais seulement trompé d'âge; Je t'avais cru quinze ans, tu ne les avais pas; L'enfance au front de lin guidait encor tes pas; Tu courais non voilée et le coeur sans mystère. Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire, Confuse, un peu sauvage et prête à te cacher; Et quand j'eus obtenu qu'on te fît approcher, Que j'eus saisi ta main et que je l'eus serrée, Tu me remercias, et te crus honorée.
L'ancienne familiarité qu'il eût voulu sans doute convertir en un sentiment plus vif ne se retrouve donc pas; la demoiselle est encore trop jeune. On saisit néanmoins l'intention de renouer avec elle, en vue d'une union possible, et Sainte-Beuve s'était promis de revenir. Il en fut empêché par une passion violente qui le retint à Paris et que nous aurons bientôt à raconter. D'un autre côté, sa cousine mourut peu après.
Faute de renseignements précis, je ne puis rien dire d'un autre projet de mariage, qui fut, ce me semble, poussé assez avant, si l'on en juge par ce passage de la _Vie de Joseph Delorme_:
«Que faire? à quoi me résoudre? faut-il donc la laisser épouser à un autre?--En vérité, je crois qu'elle me préfère. Comme elle rougissait à chaque instant, et me regardait avec une langueur de vierge amoureuse, quand sa mère me parlait de l'épouseur qui s'était présenté, et tâchait de me faire expliquer moi-même? Comme son regard semblait dire:--Ô vous que j'attendais, me laisserez-vous donc ravir à vos yeux, lorsqu'un mot de votre bouche peut m'obtenir?»
De tous ces aveux il résulte qu'avant de se résigner au célibat, Sainte-Beuve a eu bien des velléités de _matrimonium_; mais cela n'a jamais abouti.
Plusieurs raisons s'opposèrent à ce qu'il achevât sa médecine et se fît recevoir docteur. Il en fut un peu comme du grec; l'étude de cette science ne lui donna pas tout ce qu'il s'en était promis. Esprit exact et précis, il alla vite au fond des doctrines de l'école, en fit le tour, en constata l'incomplet et les lacunes et, dans son aspiration vers une vérité moins hypothétique, il s'en dégoûta. D'ailleurs pour représenter et faire figure en attendant la clientèle, il faut des dépenses considérables, l'établissement d'un médecin coûte en premiers frais; sa mère eût été obligée de se gêner, de contracter une dette peut-être, et Sainte-Beuve ne voulait pas charger sa vie d'une telle obligation sans être sûr d'y satisfaire; en tout l'_alea_ lui faisait peur. Enfin, les circonstances devenaient contraires à quelqu'un qui, sans faire montre de l'indépendance de ses idées, avait cependant horreur de l'hypocrisie. On était en pleine réaction cléricale, la congrégation triomphait sur toute la ligne et déclarait la guerre à quiconque lui refusait des gages et ne consentait pas à faire profession publique de dévotion et de monarchisme. Son influence gagnait jusqu'aux écoles: le professeur Alibert, médecin du roi Louis XVIII, recevait le dimanche à déjeuner des gens du monde spirituels, et apprenait de leur bouche les anecdotes et propos du jour, qu'il allait, au sortir de là, raconter à son royal malade. «Sa visite du dimanche ne l'embarrassait jamais; il n'était à court que dans la semaine. Mais la congrégation triomphe; elle est au pinacle: la scène change aussitôt, et d'un déjeuner à l'autre,--un vrai changement à vue. Au lieu de convives tout profanes, de personnes un peu vives et même légères, d'actrices peut-être, on eut des abbés, des avocats généraux bien pensants, des vaudevillistes devenus censeurs, et plus le plus petit mot pour rire. M. de Montmorency meurt vers ce temps-là; il était de l'administration des hospices; on célébrait pour lui un service dans chaque hôpital:--Ne manquez pas d'y aller, disait le même médecin aux élèves à qui il portait intérêt, cela fera bien.»
Sur ces entrefaites, un des professeurs destitués par le parti-prêtre, M. Dubois, ayant fondé, de concert avec l'ouvrier typographe P. Leroux, le journal littéraire _le Globe_, y appela Sainte-Beuve, qu'il avait eu pour élève à Charlemagne. La lecture de ce journal, faite aujourd'hui, donne une excellente idée des écrivains qui le rédigeaient. Que d'articles substantiels et vifs, sans rien du pathos exigé depuis par les Revues, où la pensée est soufflée et délayée en vue d'une abondance de copie, où l'on tire tant qu'on peut sur la couenne pour obtenir le nombre de pages demandé! Tous les sujets y sont traités brièvement et avec compétence. Dédaigneux de la littérature de l'empire, correcte et claire, mais sans couleur ni relief, les rédacteurs ont compris qu'il fallut croiser les races, pour l'esprit comme pour le reste; sans quoi, l'on croupit sur place, et par trop de peur de s'abâtardir, on n'engendre plus. Aussi passent-ils la frontière sur tous les points et vont-ils emprunter à l'Angleterre, à l'Allemagne, à l'Espagne et à l'Italie de nouvelles sources d'inspiration. Le mouvement libéral, imprimé aux esprits par les trois chaires de Guizot, Cousin et Villemain, y trouve aussi son écho, et la question religieuse elle-même y est abordée hardiment; c'est là que Th. Jouffroy publia son fameux article: _Comment les dogmes finissent_. Phénomène unique depuis la Révolution et qui ne s'est pas renouvelé: cette feuille, quoique purement littéraire, eut du succès. La politique n'y fut introduite que vers la fin, lorsque de Broglie et Guizot, l'ayant achetée, en firent un des plus puissants leviers mis en branle pour jeter à bas les Bourbons de la branché aînée.
Quelle fut dans ce journal la part de Sainte-Beuve? Elle fut double et des plus actives; ses remontes d'idées se firent sans passer la frontière. S'il la franchit un instant, ce fut pour s'en revenir au plus vite, après avoir pris du pays un aperçu tel quel. Son gibier était à l'intérieur: tandis que les livres nouveaux, dont il rendait compte, ceux de Thiers et de Mignet, par exemple, lui fournissaient l'occasion d'inaugurer le rôle de héraut d'armes, de porte-voix des renommées naissantes, qu'il exercera avec tant de zèle et d'autorité pendant quarante ans, il entamait, d'un autre côté, l'histoire littéraire de notre pays, qu'il ne devait composer que sous forme fragmentaire, en taillant artistement chaque pierre, mais sans jamais réunir les matériaux dans un monument définitif. Son coup d'essai en ce sens, le _Tableau de la poésie française au XVIe siècle_, est déjà d'un maître. Il y prouve victorieusement que Ronsard n'est pas du tout le mauvais et ridicule poëte que prétendaient les classiques, et surtout que ce XVIe siècle, traité jusque-là de barbare, fut très-fécond, puissant, savant, et déjà délicat par portions. La plupart des qualités qui distingueront son oeuvre s'y montrent en germe: sûreté et fermeté de jugement, finesse de goût, heureuse curiosité d'expression, hardiesse de vues tempérée par un bon sens supérieur. L'âge de l'auteur ne s'y décèle que sur un point, je veux dire l'empressement à étaler une érudition de fraîche date; il y a trop de noms cités, pas assez de choix. Un autre reproche lui fut adressé par les érudits, les savants en _us_; c'était de risquer, sur les origines du théâtre français, des théories incomplètes ou même inexactes. Il a depuis soigneusement réparé cette erreur; mais la chicane lui laissa de l'aigreur contre la gent pédante, en qui le savoir étouffe trop souvent le goût. Il comparait plaisamment ces déchiffreurs de vieux textes aux animaux dont on utilise l'instinct à déterrer les truffes. Dès qu'ils en ont trouvé une, disait-il, il faut courir bien vite et leur donner du bâton sur le nez; sinon, ils l'avalent, et elle est perdue pour les fins gourmets[4]. Lui, au contraire, était un de ces habiles cuisiniers qui relèvent, par la délicatesse de leur art, les inventions et les idées d'autrui. À ce point de vue, son ouvrage est une merveille d'exécution, une élégante coupe toute pleine de vins fortifiants, tirés des meilleurs crus. En y repensant plus de vingt ans après, il n'en était pas trop mécontent: «Ce livre-là est mon premier-né et le fruit de mes amours d'étudiant: il s'en ressent à bien des égards, et pourtant je l'aime à cause même de ses espiègleries et de ses jeunes licences.» Le succès fut tel que, sans prendre la peine d'aller chercher sa trousse à l'amphithéâtre, il abandonna décidément la médecine et n'en garda que l'amour de la recherche et de l'analyse, le sens précis et pratique des sciences naturelles.
III
VICTOR HUGO.--LE LIVRE D'AMOUR.
Ingrat par beaucoup de côtés, le métier de critique a du moins l'avantage, quand on l'exerce avec conscience et talent, de vous mettre en relation, souvent même en rapport d'amitié avec les écrivains célèbres. C'est ainsi qu'un article sur les _Odes et Ballades_, inséré dans le _Globe_ du 2 janvier 1827, valut à Sainte-Beuve de connaître Victor Hugo et de vivre avec lui durant plusieurs années dans l'intimité la plus étroite. Peu sympathique jusque-là au royalisme avoué et aux sentiments catholiques du poète, il devint son plus fervent admirateur, et de la rive du _Globe_ sa barque dériva insensiblement vers l'île enchantée de la poésie. Deux volumes de vers et le roman de _Volupté_, qu'il publia coup sur coup, sont empreints, surtout les deux derniers, d'une teinte de religiosité qui tranche complétement sur ses opinions antérieures et sur celles qu'il a professées depuis. À l'exemple de Parny, qui a rimé en jolis couplets les agréments du culte, Sainte-Beuve avait composé sur les douceurs que lui valut sa foi nouvelle un volume de poésies qu'il fit imprimer en 1843 et qu'il fut parfois tenté de produire en public, ainsi que l'indique sa préface des _Pensées d'août_.
«Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir visé, deux recueils entièrement finis. Celui qu'aujourd'hui je donne, le seul des deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps publié, n'est pas, s'il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections secrètes se sont le plus arrêtées. Il n'exprime pas, en un mot, la partie que j'oserai appeler la plus directe et la plus sentante de mon âme en ces années. Mais on ne peut toujours se distribuer soi-même au public dans sa chair et dans son sang.»
L'occasion de lancer ce second recueil, plus intime et plus saignant, ne s'est pas sans doute présentée, puisqu'il était encore inédit à la mort de l'écrivain. On disait même que l'édition entière, confiée sous le plus grand secret à un ami de Suisse, avait fini par s'égarer et se perdre. Heureusement rien ne se perd en ce monde, et plusieurs exemplaires du _Livre d'amour_ courent depuis quelque temps sous le manteau. Tout récemment, il en a paru quelques-uns dans les ventes ou à l'étalage des libraires, au prix de cent et même de cent cinquante francs. Un fin bibliophile, M. Jules Le Petit, qui est des mieux placés pour saisir au passage les volumes rares et curieux, a bien voulu m'en communiquer un. Je suis ainsi en mesure d'expliquer les motifs qui décidèrent le penseur incroyant à endosser pendant quelques années la livrée du catholicisme. Il me sera facile de prouver en même temps que cette prétendue conversion ne fut qu'un moyen d'ajouter une corde à sa lyre et d'obtenir la clef du boudoir de l'objet aimé, coup double assez heureux pour qu'on lui pardonne la condescendance imposée par une beauté tendrement superstitieuse à laquelle il fait allusion en ces termes:
«Je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement, hormis un instant, dans le monde de Hugo, et par l'effet d'un charme, le plus puissant et le plus doux, celui qui enchaînait Renaud dans le jardin d'Armide.»
Quel est le nom vrai de cette dame ainsi poétiquement désignée? Eh! mon Dieu, je vous le dirais volontiers si je pouvais compter sur votre discrétion, mais vous ne me garderiez pas le secret. Pourtant, y tenez-vous?--Non, non, non! répond d'une voix unanime le choeur des femmes mariées, en cela d'accord avec l'adage rustique: Bon b... qui le fait, Jean f... qui le dit. Faites donc taire le poète indiscret qui s'en va, comme un coq, chanter son triomphe sur les toits.
C'était déjà l'avis de M. Tartuffe, parlant à Elmire de ces gens
Dont la langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie. --Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret Avec qui pour toujours on est sûr du secret.
Point de scandale donc; on peut tout conter sans nommer personne et donner à l'histoire un air de mystère que notre imagination aime à voir même à la réalité.
Cette concession faite aux convenances, la biographie rentre dans ses franchises. Tant que les personnes étaient vivantes, elle n'a eu garde de divulguer leurs passions, les mystères du coeur, les actes opposés aux devoirs d'une épouse fidèle; mais, à cette heure, elle n'est plus tenue aux mêmes égards: il doit lui être permis de ne pas accepter les gens dans le rôle qu'ils se sont eux-mêmes taillés à leur guise, de les voir autre part que sur la scène et de regarder derrière les coulisses. À la distance d'un demi-siècle, il n'est pas défendu d'indiquer discrètement la tendre faiblesse, et, puisqu'il s'agit d'une femme, de découvrir le sein au défaut de la cuirasse. Si la vie y perd un peu de ses illusions et la littérature de sa rhétorique, la science morale du moins y gagnera.
Il n'est jamais déshonorant pour une femme d'avoir été aimée et chantée par un vrai poète, même quand elle semble ensuite en être maudite. La plus prude serait intérieurement flattée que son nom aille rejoindre celui des Éléonore, des Elvire, et, s'il ne tenait qu'à elle, on publierait sans plus tarder les vers qui sont pleins de son image. Le temps en s'enfuyant permet d'ailleurs bien des révélations; les deux intéressés ayant depuis des années disparu de ce monde, il n'y a pas à craindre que leur cendre refroidie se ranime pour réclamer contre les confidences que l'amant avait préparées pour le temps où il ne serait plus. Profitons du détour qu'il a imaginé pour nous apprendre bien des choses qu'il n'était pas fâché que l'on connût, sans avoir à les dire en face. Profitons-en, mais n'en abusons pas; il est des confidences dont on ne doit faire qu'un usage restreint.
Son _Livre d'amour_ débute par une pièce bien étrange, intitulée _l'Enfance d'Adèle_, où se déroulent, complaisamment énumérés par l'ami, les rares accidents qui ont varié l'uniformité de cette existence de jeune fille. Née à Paris, dans une vaste maison dont la tristesse n'est égayée que par un jardin de peu de verdure, l'enfant a grandi, rêveuse, nonchalante, les pas traînants et l'allure ionienne. À son type hardi, on dirait une Maltaise. Sous les flots noirs d'une chevelure qui inonde son col bruni étincellent des yeux ardents, chargés de vagues désirs, qu'ombrage un fier sourcil. Sur ses dents d'ivoire, brillent des lèvres pourprées dont la cerise ne demande qu'à être cueillie. Lente et gauche aux travaux d'aiguille, elle n'aime pas non plus à se mêler aux jeux bruyants de son frère, et s'obstine à demeurer oisive et silencieuse dans sa chambre.
D'enfance, mon Adèle,--elle n'en a pas eu; Elle n'a point connu la gaité matinale, Mêlé sa jeune voix aux chants que l'aube exhale, Pillé la haie en fleur et le premier fruit mûr, Ou bondi, blanc chevreau qu'enivre un lait trop pur. Ce temps-là fut pour elle un long vide, une attente. Nul prélude en son être avant l'heure éclatante; Rien n'y devait briller qu'à la haute clarté, Et la grâce elle-même attendit la beauté.
Dans le chaos de ses premiers souvenirs se détache celui d'un voyage en Italie. Elle y vit étalés aux poteaux du chemin les têtes et les bras des brigands dont les Français avaient purgé le pays:
Ses yeux prirent dès lors un air d'étonnement; Son visage romain rêva plus gravement; Et quand on atteignit Naples la fortunée, Où son père attendait notre Adèle étonnée, Dès qu'on fut de voiture au logis descendu, Elle, distraite encor, le regard suspendu, Déjà dorée au front et l'épaule brunie, Par instinct tout d'abord de naïve harmonie Et pour songer à l'aise en ces lieux étrangers, Alla droit au jardin sous un bois d'orangers.
Pour peu qu'ils soient prudents et avisés, les parents devinent vite ce qu'il faut à ces biches farouches. Aussi dès que la main d'Adèle fût demandée par un fils de famille, s'empressa-t-on de la lui accorder, quoiqu'il fût plus riche en talents et en espérances qu'en biens de fortune. L'union était des mieux assortie et fut longtemps des plus heureuse. Associée et soumise à un époux vigoureux, la jeune fille devint une femme charmante, mère de deux beaux enfants; il semblait que ce bonheur ne dût jamais prendre fin.
Il n'est pas de demoiselle bien née, au moment où elle se marie, qui ne songe à rendre son époux heureux. C'est du fond du coeur et sans arrière-pensée, qu'elle lui jure, en acceptant son joug, fidélité et obéissance. Pourquoi de si belles résolutions ne tiennent-elles pas jusqu'au bout? Comment ces anges de vertu en viennent-ils à tacher la blancheur de leurs ailes? Devons-nous en chercher la raison dans le vilain propos d'un poète: _Toute femme a le coeur libertin?_ Non certes. Le plus souvent, il faut bien le reconnaître, si la paix du foyer conjugal est troublée, si le calme fait place aux orages, c'est la faute du mari.
Que la morale du monde est indulgente au sexe laid! Pourvu qu'un homme marié garde certain décorum et sauve, comme on dit, les apparences, il lui est permis, bien plus, on lui fait honneur de courir les aventures, de ne pas se refuser le surcroît d'appétit que procurent le changement et la variété, d'entretenir double ou même triple ménage et de laisser sa moitié vaquer à loisir aux soins de la maternité. L'attachement d'une femme est rarement un obstacle à ce qu'on ait des maîtresses; on a pris l'une en vue des enfants, on recherche les autres pour se donner de l'agrément. Pourquoi aussi le devoir s'arrange-t-il trop souvent de façon à être ennuyeux? C'est là ce qui pousse tant de maris à courir après les consolations extra-légales.
Imprudent qui descendez à plaisir des hauteurs où vous avait placé l'amour d'une vierge pour vous révéler à elle le héros de vulgaires aventures, pourquoi montrer ainsi le chemin de l'infidélité à celle que vous avez pour gardienne de votre honneur et de votre nom? Prenez garde; vous vous repentirez un jour de l'avoir négligée et humiliée par des préférences indignes, de l'avoir poussée à bout. Et quand vous songerez à prendre peur de ce que vous avez si bien mérité, peut-être sera-t-il trop tard.
Sans doute l'épouse délaissée se refuse d'abord à imiter des faiblesses qui l'outragent; elle essaie de ramener l'infidèle par une conduite toute différente de la sienne, mais gare si elle échoue. Il est des épreuves que leur longueur rend fatigantes et dont la sagesse et la raison s'ennuient à la fin.
Telle qu'on l'a vue, Adèle ne devait pas donner beaucoup d'espérance à qui l'aurait aimée qu'elle souffrirait aisément de l'être quand le mariage l'aurait mise dans une condition plus libre. Pendant les six premières années, tout entière au devoir conjugal, elle ne paraît pas avoir cherché ni rencontré d'autre attachement. Lorsque Sainte-Beuve lui fut présenté, c'est à peine si elle daigna faire attention à lui. Nous avons le tableau de cette première entrevue; il est piquant, surtout quand on le rapproche de ce qui a suivi:
En entrant, je la vis, ma future maîtresse, À côté du génie un peu reine et déesse, En sarrau du matin, éclatante sans art, M'embarrassant d'abord de son fixe regard. Et moi qui d'elle à lui détournais la paupière, Moi, pudique et troublé, le front dans la lumière, J'étais tout au poète; et son vaste discours A peine commencé, se déroulant toujours, Parmi les jets brillants et l'écume sonore, Comme un torrent sacré que le pasteur adore, Faisait flotter sans cesse et saillir à mes yeux Dans chaque onde nouvelle une lyre des dieux; Et mon choix fut rapide, et j'eus ma destinée! Debout la jeune épouse écoutait enchaînée; Et je me demandais quel merveilleux accord Liait ces flots grondants à ce palmier du bord. Puis elle se lassa bientôt d'être attentive; Sa pensée oublieuse échappa sur la rive; Ses mains, en apparence, au ménage avaient soin; Mais quelque char ailé promenait l'âme au loin, Et je la saluai trois fois à ma sortie; Elle n'entendait rien, s'il ne l'eût avertie.
De son côté, quoiqu'il n'eût plus sa simplicité de novice et qu'il fût en quête d'une belle passion, afin de franchir agréablement les détroits orageux de la jeunesse, il ne paraît pas avoir été dans les premiers temps bien vivement impressionné: