Chapter 2
Hélas! à peine ébauchée, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, l'idylle fut interrompue et supprimée par la volonté des parents. Les amoureux étaient trop jeunes pour songer au mariage. D'ailleurs, Sainte-Beuve avait l'esprit trop romanesque pour se contenter d'un bonheur si facile; il ne se sentait pas la force de faire au chaste amour qui s'offrait à lui le sacrifice de rêves ambitieux.
«D'étranges idées sur l'amour m'étaient survenues. En même temps que la crainte d'arriver trop tard m'embrasait en secret d'un désir immédiat et brutal, qui, s'il avait osé se produire, ne se fût guère embarrassé du choix, je me livrais en revanche, dans les intervalles, au raffinement des plans romanesques. Mais, à aucun moment de cette alternative, le sentiment permis, modeste et pur, ne trouvait place, et je perdais par degrés l'idée facile d'y rapporter le bonheur.»
Déjà il est de ceux qui, dès le début, ont trop réfléchi, trop disserté sur l'amour pour le ressentir dans toute sa naïveté.
S'il aime à filer l'intrigue amoureuse, une union conjugale et ce qui s'ensuit ne lui sourit pas; c'est trop simple et trop prosaïque; il nous le redit sur tous les tons:
«Amour, naissant amour, ou quoi que ce soit qui en approche; voix incertaine qui soupire en nous et qui chante; mélodie confuse qu'en souvenir d'Eden, une fois au moins dans la vie, le Créateur nous envoie sur les ailes de notre printemps! Choix, aveu, promesse, bonheur accordé qui s'offrait alors et dont je ne voulus pas! Quel coeur un peu réfléchi ne s'est pas troublé, n'a pas reculé presque d'effroi au moment de vous presser et de vous saisir!»
Comme on voit là se prononcer les instincts du célibataire en même temps que la prudence du bourgeois! Faute d'une fortune suffisante pour soutenir selon son rang les charges et dépenses du mariage, on préfère rester garçon. Dans le peuple, il y a plus de hardiesse, plus de confiance en l'avenir et, pour tout dire, un sentiment de force qui ne se trouve pas ici.
Les moeurs réglées sourient peu, il est vrai, aux esprits romanesques et ne les amusent qu'un instant. Pour les intéresser ou les émouvoir, il faut l'irrégularité des situations et les orages d'un attachement défendu.
Chez Sainte-Beuve, contrairement à la maxime de la Rochefoucauld, l'esprit ne sera jamais la dupe du coeur. En satisfaisant aux appétits de l'un, il ne négligera pas d'orner l'autre. Dès ce moment le désir de savoir le grec lui était venu. Comme personne autour de lui ne pouvait guère en déchiffrer que les caractères, il essaie de l'étudier seul, opiniâtrement, sans secours; puis, en désespoir de cause, se résout d'aller l'apprendre à Paris où seulement on le savait et décide sa mère à l'y envoyer.
Voulez-vous tenir de lui comment on doit étudier cette langue et les efforts qu'il a faits pour y parvenir? Il nous le dira avec abondance et verve. «Ah! savoir le grec, ce n'est pas, comme on pourrait se l'imaginer, comprendre le sens des auteurs, de certains auteurs en gros, vaille que vaille (ce qui est déjà beaucoup), et les traduire à peu près; savoir le grec, c'est la chose du monde la plus rare, la plus difficile,--j'en puis parler pour l'avoir tentée maintes fois et y avoir toujours échoué;--c'est comprendre non pas seulement les mots, mais toutes les formes de la langue la plus complète, la plus savante, la plus nuancée; en distinguer les dialectes, les âges; en sentir le ton et l'accent,--cette accentuation variable et mobile sans laquelle on reste plus ou moins barbare;--c'est avoir la tête assez ferme pour saisir chez les auteurs tels qu'un Thucydide le jeu de groupes entiers d'expressions qui n'en font qu'une seule dans la phrase et qui se comportent et se gouvernent comme un seul mot.» Il continue ainsi, accumulant comme à plaisir les difficultés. Aux conditions indispensables qu'il impose, on peut affirmer hardiment que personne parmi les modernes, peut-être même chez les anciens, n'a atteint un tel degré de perfection, un idéal si haut placé.
En tout cas, les professeurs qu'il rencontre à Paris sont un peu loin de la route. Si l'élève avait rêvé de nobles et délicats festins où circuleraient, au son d'une lyre, les coupes d'or couronnées de fleurs, au milieu de convives uniquement occupés de philosophie et d'art, il fallut en rabattre. Admis à la table de son maître de pension Landry, il y connut quelques-uns des universitaires alors en renom et de ses devanciers en critiques, dont voici le vivant portrait: «gens de collège ayant du cuistre et de l'abbé, du gâcheux et du corsaire, du censeur et du parasite; instruits d'ailleurs, bons humanistes, sachant leurs auteurs, aimant les lettres, certaines lettres; aimant à égal degré la table, le vin, les cadeaux, les femmes ou même autre chose.--Etienne Béquet, le dernier, n'aimait que le vin; tout cela se passant gaîment, rondement, sans vergogne et se pratiquant à la mode classique, au nom d'Horace et des anciens, et en crachant force latin;--critiques qu'on amadouait avec un déjeuner et qu'on ne tenait pas même avec des tabatières;--professeurs, et de la vieille boutique universitaire avant tout;--et j'en ai connu de cette sorte qui étaient réellement restés professeurs, faisant la classe: ceux-là, les jours de composition, ils donnaient régulièrement les bonnes places aux élèves dont les parents ou les maîtres de pension les invitaient le plus souvent à dîner. Planche, l'auteur du dictionnaire grec, en était et bien d'autres; race ignoble au fond, des moins estimables, utile peut-être; car enfin, au milieu de toute cette goinfrerie, de cette ivrognerie, de cette crasse, de cette routine, ça desservait tant bien que mal le Temple du Goût; ça vous avait du goût ou du moins du bon sens. Les avez-vous jamais vus à table un jour de Saint-Charlemagne ou de gala chez quelque riche bourgeois qui leur ouvrait sa cave? Ça buvait, ça mangeait, ça s'empiffrait, ça citait au dessert du Sophocle et du Démosthènes, ça pleurait dans son verre: où le sentiment de l'antique va-t-il se nicher?» Au lieu du banquet de Platon ou de Xénophon, célébré sous les portiques de marbre dans un jardin de Scillonte ou d'Athènes, nous avons là une de ces ripailles gauloises où l'on aime à boire sec et à manger salé.
II
CHOIX D'UNE CARRIÈRE.--L'ÉTUDIANT EN MÉDECINE ET LES FILLES.--VISITE À LA COUSINE.--ENTRÉE AU «GLOBE.»
Dans l'éducation que se donnait Sainte-Beuve ou qu'il reçut à Paris, je remarque une particularité fort rare à cette époque, l'alliance intelligente des sciences et des lettres. Un autre se fût contenté d'obtenir, ainsi qu'il le fit, des prix de vers latins et d'histoire au grand concours; lui profita de la liberté qu'on lui laissait à sa pension pour aller tous les soirs à l'Athénée suivre des cours de physiologie, de chimie et d'histoire naturelle, se donnant ainsi un contrepoids qui l'empêchât de tomber dans une admiration excessive pour ce qui est plutôt l'ornement que la nourriture vraie et la substance de l'esprit. On l'y présenta à M. de Tracy, le rigoureux idéologue qui était humilié de _croire_ et qui voulait _savoir_. En même temps il voyait beaucoup son compatriote, le grave et sec Daunou, ex-oratorien passé à la philosophie et à la Révolution, chez lequel il a noté les qualités sagaces, avisées, modérées, lucides et circonscrites à la fois du sang boulonnais et qui eut cela de commun avec lui de défendre, avant de mourir, qu'aucun discours fût prononcé sur sa tombe.
Il le connut beaucoup, le pratiqua durant des années et aussi familièrement que le permettait la différence des âges et par moments la dissidence des opinions.
Pour le bien connaître lui-même et se rendre compte de son premier fonds d'idées il faut se représenter ce qu'étaient ces survivants du XVIIIe siècle, si purgés de toute croyance au principe d'autorité, soit en religion soit en politique. La plupart avaient traversé les années terribles en martyrs plutôt qu'en vainqueurs, sans prendre part aux excès, mais sans abdiquer, non plus, leur foi à la liberté et au progrès. Loin d'attribuer, comme on l'a fait depuis, les crimes de la Terreur à la philosophie, ils savaient que les passions, les intérêts et surtout les instincts les plus vils de la perversité humaine y avaient plus contribué que les idées.
Il est bien vrai qu'au sortir des atrocités de ce régime ils s'étaient remis à vivre avec délices. Afin de prendre leur revanche de la grossièreté récente par une sorte d'étourdissement et d'ivresse des sens, ils se plurent à jouir des plaisirs libres et faciles avec d'autant plus d'ardeur qu'ils en avaient longtemps été sevrés. Ce fut un petit carnaval après le carême des sans-culottes. Détente bien excusable au lendemain d'une crise! y eut-il excès d'orgie, trop de bacchanale? On l'a dit. Bonaparte, qui avait ses raisons pour cela, essaya de le faire croire. Non content d'écarter ces hommes du pouvoir, il les a calomniés, flétrissant leurs opinions du nom d'idéologie et leurs moeurs de celui de corruption, lui l'homme pieux et pur que chacun sait.
Leur seul tort fut de laisser cet officier de fortune leur prendre des mains la république et la direction des esprits. En vain protestèrent-ils contre son essai de restauration monarchique et religieuse, il fut le plus fort. La publication du _Génie du Christianisme_ l'y aida puissamment. L'ambition d'un Corse et la rhétorique d'un Breton se réunirent pour restaurer un culte auquel, chose étrange, ils ne croyaient ni l'un ni l'autre.
Daunou se vengeait de sa défaite par des épigrammes, pauvre vengeance! Si quelqu'un vantait devant lui la grandeur de Napoléon, il ripostait sèchement: «C'était un homme qui ne savait ni le français ni l'italien.» Pendant tout l'Empire, insensible à la gloire du dehors et retiré au fond d'une bibliothèque, avec ses livres et ses manuscrits, il continue de cultiver la philosophie et les lettres. Le monde proprement dit, celui de l'élégance et des plaisirs, il l'ignore ou mieux il le dédaigne. Le seul tribut qu'il ait payé à la bagatelle fut tout intime, dérobé aux regards. Auprès de lui vivait une gouvernante encore jeune et assez accorte. En tisonnant le soir tous deux au coin du feu, ils finirent par se rapprocher et le vieil érudit s'échauffa, si bien qu'il en naquit un petit Daunou qui ne vécut pas.
Passé ce court moment d'oubli, l'étude régna seule à la maison. Pour simplifier les choses, le savant n'avait qu'un habit, et, quand il était usé, il en achetait un tout fait qui, tant bien que mal, lui allait toujours. Absolument tourné vers le passé, il fermait sa porte aux essais de l'esprit moderne et refusait d'en reconnaître l'originalité; ne jurant que par Boileau et par la Harpe.
Sainte-Beuve fort différent, sur ce point, de son vénérable compatriote, entendait bien goûter les anciens comme personne et rester fidèle à la tradition classique; mais il voulait aussi partager les nobles fièvres de son temps, rester ouvert et des plus sensibles aux merveilles qui pourraient éclore, à l'école de l'étude mêler agréablement celle de la vie, observer la société dans l'infinie variété de ses conditions et de ses caprices, vivre de plain-pied avec ses contemporains et les suivre dans toutes les directions; bref, ne pas se confiner dans les livres, mais concilier la tradition avec la nouveauté.
Un point sur lequel ils s'entendirent sans peine, ce fut la philosophie. Après quelques mois de relations, les croyances et la piété du jeune homme avaient disparu. L'esprit scientifique s'empara de lui comme la lumière qui se lève à l'horizon et remplit bientôt tout l'espace. On ne vit jamais d'émancipation plus complète. Sans s'arrêter au déisme plus ou moins flottant de Voltaire et de Jean-Jacques, il adopta résolument le naturalisme de d'Holbach, de Diderot, de Lamark, quitte à y introduire un peu de chaleur et à en dissimuler l'aridité sous un souffle poétique à la Lucrèce.
On sait que cette doctrine, répudiant la foi qui ordonne de fermer les yeux pour obéir à la raison qui conseille de les ouvrir, réduit l'homme au souci de son espèce et n'admet que l'expérience pour établir la vérité. Au lieu d'imaginer une seconde existence pour compléter celle-ci, elle enseigne que notre vie a en elle-même son sens et son but, et que l'on doit en envisager le terme sinon sans regret du moins sans frayeur.
Étudions-la donc pour en tirer un art de vivre qui soit la vraie morale. Maîtres de notre petit monde, sachons nous en contenter et y passer des jours sans trouble, soustraits le plus possible à la merci de la fatalité et du hasard. Pour cela, que faut-il? Deux choses: s'affranchir des terreurs de l'ignorance et briser l'obstacle qu'opposent à notre bien-être les forces de la nature. Le jour où, grâce à la science et à l'industrie, la terre sera devenue commode et riante au point de ne plus nous laisser le désir d'une autre patrie, ni le besoin de chercher, avec ou sans télescope, par-delà le monde visible un introuvable paradis; le jour où l'on se contentera d'un horizon sagement limité, sans perspective décevante; le jour surtout où l'activité des passions et leur satisfaction dans les bornes prescrites paraîtront légitimes, le but sera définitivement atteint.
Et quand même on n'y parviendrait jamais, l'effort serait encore honorable. La recherche éternelle de la vérité ne vaut-elle pas mieux que la vérité elle-même possédée et dès lors étroite? Ces principes ont cela de bon qu'ils débarrassent l'esprit des effrois de l'enfance et empêchent l'homme de vieillir enchaîné dans les langes de son berceau. Quand ils se sont une fois logés dans un cerveau, il est rare que ce ne soit pas pour toujours.
Tel fut le cas de Sainte-Beuve; il se promit de continuer le XVIIIe siècle en le corrigeant et en lui laissant les témérités anti-sociales et l'impiété. Tout au contraire il traitera avec respect les vieilles croyances et les pertes que fait à chaque pas l'imagination des âges. Mais son plus grand souci sera de ne pas froisser la vérité en l'enfermant dans des formules, et de laisser à ceux qui viendront après lui la faculté de la découvrir à leur tour en profitant de ses travaux.
Assez philosophe pour ne pas craindre par moments de paraître croyant, mais n'arborant et n'affichant aucune enseigne, si ce n'est parfois celle de l'indifférence, il comprend que le monde au milieu duquel il vit n'est pas assez sûr de sa foi pour en laisser discuter l'objet. Aussi a-t-il le soin de ne combattre que de biais la religion et la philosophie régnantes. Pas d'affirmation hostile ni de guerre déclarée: à peine si la main s'entrouvre de temps à autre pour un fragment de vérité; çà et là pourtant dans ses livres «de petites phrases qui semblent tomber presque involontairement de la plume, et qui sont aussi profondes que les meilleurs mots épars dans les ouvrages légers de Voltaire[3]». Enfin arrive le jour où dans une assemblée servile, que dominent des cardinaux jouant au soldat et des maréchaux qui parlent en sacristains, on veut porter atteinte aux résultats d'idées qui sont les conquêtes héritées du siècle précédent, aussitôt l'écrivain jusque-là prudent éclate et réclame les droits imprescriptibles de l'esprit. Le fonds primitif a reparu: dans le sénateur de 1868 revit tout entier l'élève de Daunou.
Ses études terminées, Sainte-Beuve dut choisir un état, se décider pour telle ou telle carrière. Avec le système d'enseignement que l'on pratiquait alors et qui n'est pas encore abandonné complétement, ce choix ne laisse pas que d'avoir ses ennuis. On vous élève au collège comme pour un monde imaginaire. On vous y enseigne à n'admirer rien tant qu'Homère, que Sophocle, que Virgile ou Horace, à faire, à leur exemple, des vers que vos professeurs vantent plus que de raison. Pour peu que le génie de l'enfant s'y prête, il sort de là dans un parfait désaccord avec la société où il doit vivre, avec les voeux de ses parents. Ceux-ci ont leurs projets d'avenir tournés au positif, au solide, tandis que lui ne voit de gloire et d'honneur qu'au jeu de poésie et n'aspire qu'à s'illustrer par quelque belle tragédie, par quelque roman d'aventure où revivront les charmantes ondines qu'il a entrevues dans ses rêves. Par malheur ou par bonheur, le logis se charge de corriger les errements de la classe. Mme Sainte-Beuve qui, dans cette importante conjoncture, avait bien le droit de donner son avis, fut sans pitié pour les visées poétiques de son fils, qu'elle traitait d'_humeurs véreuses_; elle coupa court aux incertitudes et aux projets flottants, et le décida à étudier la médecine, vers laquelle son goût d'ailleurs le portait. Elle-même vint s'établir à Paris, afin de lui épargner les soucis de la vie matérielle, peut-être aussi pour surveiller de plus près sa nature inflammable et le garantir de trop grands écarts. Le moment approche où les sens du jeune homme et sa soif d'aimer réclameront leur pâture.
Si les femmes savaient quel trésor de passion renferme un coeur de vingt ans pour la première qu'il aimera! de quel dévouement, de quelle idolâtrie il veut récompenser un retour de tendresse! Exalté pour elles, mais en toute pureté et délicatesse, il porte dans ses désirs plus d'ardeur que d'exigence. À ses yeux la femme est un être divin, dont un sourire ouvre le ciel; c'est le paradis avec ses joies mystérieuses, la vie avec tous ses enchantements. Pour la moindre faveur il est prêt aux plus grands sacrifices. Dites un mot, il vole au-devant du danger. Un signe de votre paupière suffit pour l'entraîner à vos pieds. Que demande-t-il? Presque rien; effleurer vos cheveux de ses lèvres, presser un instant votre main; peut-être quelques lignes de vous griffonnées sur un chiffon de papier, qu'il cachera jalousement dans son sein après les avoir à demi effacées de ses baisers.
Hélas! à cette fleur d'innocence, à cette pure flamme qui s'offre à elles, les femmes préfèrent quelque fat, quelque Don Juan blasé. Leur sot dédain pousse le blond adolescent dans les bras d'une grisette, d'une femme de chambre, heureux quand ce n'est pas sur un fumier que va fleurir la rose aux suaves parfums.
Demeurant avec sa mère et trop bien élevé pour se livrer sous ses yeux à des amours ancillaires, Sainte-Beuve était, fort entrepris. Ecoutons-le nous raconter ses pudeurs et frémissements, lorsqu'il ressent pour la première fois l'aiguillon.
«Je n'avais aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de mon âge ou desquelles mon âge pût être touché. J'eusse d'ailleurs été très sauvage à la rencontre, précisément à cause de mon naissant désir. La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait: je me troublais alors et devenais de mille couleurs.»
Cette sauvagerie ne tiendra pas longtemps: l'éphèbe pudibond, à défaut de cousine ou de femme un peu mûre qui le déniaise, va bientôt rencontrer sur le trottoir des objets qui le préoccuperont singulièrement. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut se rappeler que le vice, à cette époque, s'étalait en pleine licence dans le quartier voisin du Palais-Royal. Les rues y étaient sillonnées, dès l'entrée de la nuit, de filles de maison en quête d'aventure, étalant sans vergogne au coin des rues leurs appas luxuriants.
«Les plus étroits défilés, les plus populeux carrefours et les plus jonchés de pièges m'appelaient de préférence; je les découvrais avec certitude. Un instinct funeste m'y dirigeait. C'étaient des circuits étranges, inexplicables, un labyrinthe tournoyant comme celui des damnés luxurieux.
«Je repassais plusieurs fois, tout haletant, aux mêmes angles. Il semblait que je reconnusse d'avance les fosses les plus profondes, de peur de n'y pas tomber; ou encore, je revenais effleurer le péril de l'air effaré dont on le fuit. Mille propos de miel ou de bouc m'accueillaient au passage; mille mortelles images m'atteignaient. Je les emportais dans ma chair palpitante, courant, rebroussant comme un cerf aux bois, le front en eau, les pieds brisés, les lèvres arides.»
Quand on s'expose ainsi au danger, tôt ou tard on y succombe. De semblables promenades ne sont pas faites pour réconforter la vertu. L'imprudent ne tardera pas à rouler sur la pente des sentiers obliques, à prendre goût à ce qui d'abord effarouche; il se laissera arrêter par quelqu'une de ces prêtresses de Vénus qui, selon le dicton populaire, font sortir le loup du bois.
«A la fin, de guerre lasse, je tombai sans choix aucun, sans attrait, absurdement, à une place quelconque, et uniquement parce que je m'étais juré de tomber ce jour-là.»
Il n'y a que le premier pas qui coûte. Petit à petit on se familiarise avec ces enjoleuses et l'on revient sans tant de terreur aux mêmes lieux.
«J'appris d'abord, dans mes courses lascives, à discerner, à poursuivre, à redouter et à désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste, celle qui est toujours un piège mortel, jamais un angélique symbole; celle qui ne se peint ni dans l'expression idéale du visage, ni dans le miroir des yeux, ni dans les délicatesses du sourire, ni dans le voile nuancé des paupières. Le visage humain n'est rien, presque rien dans cette beauté; l'oeil et la voix qui, se mariant avec douceur, sont si voisins de l'âme, ne font point partie ici de ce qu'on désire: c'est une beauté réelle, mais accablante et toute de chair, qui semble remonter en droite ligne aux filles des premières races déchues, qui ne se juge jamais en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient à l'homme, mais de loin plutôt, sur le hasard de la nuque et des reins, comme ferait le coup d'oeil du chasseur pour les bêtes sauvages; oh! j'ai compris cette beauté-là.»
S'il est des erreurs agréables et des fautes qui, bien confessées, deviennent à l'instant contagieuses pour l'imagination humaine, il faut avouer que ce n'est pas ici le cas. Voilà bien des phrases et de l'emphase pour dépeindre, non sans longueur, ce que Chamfort définissait plus lestement: l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. Je dirai plus: le caractère français, à partir de Jean-Jacques et de Saint-Preux, me semble avoir perdu quelque chose de l'aisance, du naturel et de la facilité de moeurs, dont Gil Blas et des Grieux sont les types les plus vrais, pour prendre un air de dignité et de vertu qui paraît trop roide, comme tout ce qui est neuf. Cela tient aux immortels principes. L'espèce a passé par la Révolution et en reste marquée. Il n'y a pas d'individu, si dégagé soit-il, qui ne garde un peu de l'empois du citoyen.
Notre jouvenceau, tout en jetant sa gourme, a, suivant l'usage, une divinité à laquelle il songe au milieu de son libertinage et dont l'influence, momentanément éclipsée par la débauche, doit le retirer de cette fange.
«J'appris que l'amour vrai n'est pas du tout dans le sens: car si l'on aime vraiment une femme pure et qu'on en désire à la rencontre une impure, on croit soudain aimer celle-ci; elle obscurcit l'autre; on va, on suit, on s'y épuise; mais, à l'instant, ce qu'inspirait cette femme impure a disparu comme une fumée, et, dans l'extinction des sens, l'image de la première recommence à se montrer plus enviable, plus belle et luisant en nous sur notre honte...
«Oh! du moins, dans mon vaste égarement, je n'eus jamais d'attache expresse et distincte; entre tant de fantômes entassés, aucun en particulier ne me revient. Ténèbres des anciens soirs, ressaisissez vos objets épars; faites les tous rentrer, s'il se peut, en un même nuage!»