Sainte Beuve et ses inconnues

Chapter 13

Chapter 133,829 wordsPublic domain

Thomas Devaquez raconta, sans se faire prier, qu'il était batteur en grange au village de Montauban, près Péronne, et père de nombreux enfants. Il n'avait pas eu toujours du pain à leur donner. Maintes fois, le soir, après un trop frugal repas, sa famille, afin d'épargner combustible et luminaire, se rendait à la ferme voisine, où la marmaille puisait un supplément de souper dans la marmite aux pommes de terre. Enfin, vaille que vaille, les garçons, en grandissant, avaient appris à gagner leur vie. Mais que deviendrait la fille? Thomas, ennuyé de la voir monter en graine, l'avait expédiée sur Paris, où l'on disait que, avec de la conduite, elle ne manquerait de rien. Dieu merci! elle avait rencontré un bon monsieur. Était-ce une raison de renier ses parents? Sainte-Beuve apaisa le vieillard par quelques présents et promit de lui venir en aide. C'est bien ainsi que l'entendait Thomas.

Sitôt que sa fille eut fermé les yeux, il accourut, réclamant sa part de succession, les tapis, les meubles, que sais-je? sous prétexte qu'elle avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant; il menaça celui-ci d'un procès et, profitant de son inexpérience en affaires, parvint à lui extorquer 12,000 francs.

De retour au pays, en bon père de famille, il fit deux parts de la somme, distribua l'une à ses gars et plaça l'autre en viager, ce qui lui permit de boire tous les matins son petit verre, en bénissant la Providence d'avoir si généreusement récompensé la vertu de son enfant.

En fait d'héritage, la défunte n'avait laissé à son maître qu'une grande diablesse de cuisinière, nommée Adèle, à qui il dut de fâcheux désagréments. À cette époque, l'omnibus qui passait dans la rue Montparnasse avait contracté une singulière habitude. À mesure qu'ils entraient dans la rue, les chevaux ralentissaient le pas et, arrivés devant le numéro 11, s'arrêtaient court. Aussitôt le conducteur s'approchait de la fenêtre du rez-de-chaussée, où une main amie lui tendait un verre de vin, qu'il lampait lestement. Autant en faisait le cocher, puis l'omnibus reprenait sa marche au grand étonnement des voyageurs: c'était Adèle qui régalait ainsi ses amoureux aux frais du patron.

Celui-ci ne l'apprit que par une note apportée par le marchand, où de deux jours en deux jours figuraient les bouteilles de vin qu'il était censé avoir bues. «Je vois encore, dit M. Levallois, sa figure étonnée à mesure qu'il entendait les mentions suivantes, qui se succédaient avec une désespérante régularité:

Le 2, grenache _pour monsieur_;

Le 4, malaga, _pour monsieur_;

Le 6, saint-émilion _pour monsieur_,

et ainsi de suite. Non, jamais homme ne fut si stupéfait et si en colère.» Enfin, s'armant de résolution, il prit la cuisinière par le bras et la flanqua à la porte. Mais celle-ci de crier, de réclamer ses hardes. Alors furieux, il monte au premier, où se trouvait la chambre de la maritorne, qui donnait sur la rue, et, saisissant au hasard robes, bonnets, jupons et bas, les lance par la fenêtre, en accompagnant chaque objet d'une injure à l'adresse de la donzelle. Inutile de décrire l'hilarité des voisins en la voyant courir après ses nippes, les saisir à la volée et les emporter en pestant contre le maître et la maison.

N'allez pas croire que ces tracasseries lui eussent laissé de l'aigreur, ni qu'il ne voulût plus entendre parler de Mme de Vaquez. Au contraire, il lui acheta une concession de terrain au cimetière Montparnasse et, quand il envoyait sa nouvelle bonne porter des fleurs au tombeau de sa mère, il ne manquait jamais de lui dire: «Déposez-en aussi quelques-unes sur la pierre de l'autre pauvre femme.»

Cet essai pourtant le guérit, du moins pour un temps, des illusions de la vie de ménage. Il eut soin désormais de reléguer le plaisir hors de son logis, ne conservant autour de lui que des personnes avec lesquelles il se gardait de toute relation intime.

Il ne désirait rien tant que de s'enchaîner par le coeur à quelque objet aimé, bien que le sort parût prendre un malin plaisir à déjouer ses tentatives. Aussi, de plus en plus, par goût, par nécessité, par manière de consolation, se livra-t-il à ce talent d'analyse qui, à chaque élan, redoublait de ressources et de verve. Pour le reste, il renonça aux passions sérieuses et s'abandonna à ce que Fourier appelle _la Papillonne_.

Aimer, comme on aimait dans la Grèce amoureuse, Un pied blanc, un beau sein, une démarche heureuse, De fins cheveux brillants relevés,--sans songer Si l'étreinte est fidèle, ou le noeud mensonger.

Le sage s'était dit qu'il faut laisser sa place à l'illusion, créer et favoriser le charme dès qu'il veut naître et le prolonger aussi loin qu'on peut. Il eut des distractions comme il est facile de s'en procurer à qui a de l'argent, petites dames et grisettes, demi-vertus, demi-catins, fantaisies d'une soirée, complétement oubliées le lendemain.

Dans ces aventures au hasard de la rencontre, il entendait parfois des mots qui l'amusaient par leur imprévu, des réparties dictées par un goût naturel qui n'emprunte rien à la banalité de l'école ni aux tartines des journaux. Rentré chez lui, il notait soigneusement ces réflexions incultes et nous en pouvons cueillir quelqu'une dans ses _cahiers_:

«J'aime le naïf dans les jugements. Je remarque comme les jeunes filles du peuple sentent souvent bien la poésie. La petite _Bohème_, qui ne sait pas lire, juge à merveille des vers de Chénier, de Lamartine, de Mme Valmore; elle s'écrie aux plus beaux, aux plus passionnés surtout et aux plus tendres. Et quant à Victor Hugo, elle sait très-bien en dire: «Il a de beaux vers, mais je l'aime bien moins que Lamartine. Il a comme cela trop de fantaisies à tout moment, trop de fierté.» C'est ainsi qu'elle appelle son fastueux et son _pomposo_.--Elle dit encore de lui: «_Il se donne trop de gants_.»

On ne faisait pas toujours à ses questions des réponses aussi spirituelles. Un soir, ayant pris avec lui une fille assez novice, il la mena souper chez Magny. Quand ils furent convenablement installés dans un cabinet: «Ma chère enfant, dit le critique, je veux combler tous vos souhaits. Demandez ce que vous avez rêvé de plus fin, de plus cher, de plus exquis, je ne regarde pas à la dépense.» La fillette réfléchit longuement, passa la langue sur ses lèvres et s'exclama: «Je mangerais bien du gras-double.»

Que notre pruderie n'aille pas s'effaroucher outre mesure des délassements que le grave penseur accordait à ses heures de loisir. Socrate nous semblerait trop rébarbatif s'il ne s'était de temps à autre déridé auprès d'Aspasie. Sainte-Beuve a d'ailleurs confessé lui-même son vice avec un abandon, une sincérité, une bonhomie qui doivent, si je ne me trompe, lui valoir le pardon même des plus austères: lisez cet examen de conscience si aimable, et vous inclinerez volontiers à l'indulgence:

«Que faites-vous, mon ami? Vous êtes mûr, vous êtes savant, vous êtes sage, et peu s'en faut que vous ne paraissiez respectable à tous. Et voilà que la beauté vous reprend et vous tente. Vous y revenez. La jeune Clady trouve grâce à vos yeux par son sourire; vous avez pour elle de tendres complaisances, et on l'a vue, me dit-on, à votre bras un soir, et le matin dans la voiture où vous la promeniez.--Je le sais, mon ami, je me sens bien vieux déjà, on me dit savant plus que je ne le suis, et je voudrais être sage; mais ne le suis-je pas du moins un peu en ceci? Clady est belle; elle est jeune; elle me sourit. Je la regarde; je ne fais _guère_ que la regarder, mais j'y prends plaisir, je l'avoue; j'aime à la voir près de moi, à la promener un jour de soleil, et, en la voyant là riante, qu'est-ce autre chose? Il me semble qu'un moment encore je fais asseoir ma jeunesse à mes côtés.»

Anacréon aurait-il mieux dit? Que voulez-vous? Le sceptique se lasse à la fin de chercher toujours à vide, l'ennuyé se distrait, le désespéré se console. La nature, en ce qu'elle a de vivace et de vigoureux, l'emporte. C'est la loi. Mais qu'il faut avoir par devers soi de grandes qualités pour avouer si ingénûment ses faiblesses!

XIII

JENNY DELVAL.--AMITIÉ DES PRINCESSES BONAPARTE.

À cueillir ainsi des roses à la volée, on risque de se piquer les doigts. Vous avez beau dire: «_Je possède Laïs et Laïs ne me possède pas,_» arrive toujours un moment où quelqu'une de ces fillettes, plus rouée que les autres, plante sur vous le grappin, fixe vos inconstances et convertit le Don Juan volage en Arnolphe amoureux. Alors commence une lutte dont les incidents sont faciles à prévoir: d'un côté, l'homme dont le coeur est resté jeune malgré les années, oubliant ses rides et son âge, espère, à force de soins, de présents, d'affection, attacher à sa personne et mitonner pour lui seul celle qu'il prend pour une Agnès et à qui il se flatte de consacrer les derniers restes d'un feu qui s'en va; de l'autre, une drôlesse, avec les instincts pervers d'une corruption précoce, qui se joue de cette tendresse sénile, met tout ce qu'elle a de ruses à l'enlacer, la caresse et l'empaume afin de lui faire rendre de quoi fournir à d'autres appétits, et, lassée enfin de ce jeu décevant, abandonne le vieillard pour suivre un amant plus jeune et moins fortuné.

C'est ce qui arriva à Sainte-Beuve avec une fille appelée Jenny Delval. Elle n'avait de l'ouvrière que le nom et ne se contentait pas de peu. Grande, bien prise dans sa taille ronde, les chairs blanches et fermes, la bouche d'un incarnat que les dents n'avaient nul besoin de raviver, les yeux d'un azur mobile où la passion amenait parfois de sombres reflets, surtout une magnifique forêt de cheveux d'un blond doré qui la couvraient jusqu'à la chute des reins, telle enfin que les peintres représentent Ève, mais une Ève après le péché, par exemple. Rien ne lui manquait de ce qui charmait le tendre Racine chez les jeunes filles d'Uzès:

Color verus, corpus solidum et succi plenum[31].

En revanche, elle était dotée de tous les mauvais penchants que le manque d'éducation laisse fleurir. Fainéante, gloutonne, menteuse à faire croire qu'elle entretenait ainsi la blancheur de ses dents, trop douce pour rebuter aucun hommage, trop charitable pour vouloir que les gens souffrissent de ses refus, s'abandonnant de préférence aux vauriens du quartier et recouvrant toutes ces tares d'un air d'innocence capable d'en imposer aux plus habiles.

Elle ne parvint pas à duper complétement un esprit si avisé et si au fait des fourberies féminines. Mieux que personne, il savait que la beauté veut aimer la jeunesse, et qu'elle peut tout au plus amuser ou consoler un vieillard. Il avait trop de tact pour être ridicule. Mais tout en ne se faisant aucune illusion sur les mobiles du sentiment qu'elle affectait pour lui, il ne pouvait s'en déprendre et, par bonté d'âme autant que par affection, il tâchait de lui inculquer au moins des goûts plus relevés. Il essaya d'abord de la retenir chez elle en l'entourant de ce luxe relatif et du bien-être après lequel aspirent toutes les grisettes. Effort inutile. Bien que son nid s'embellît chaque jour de quelque meuble nouveau, de quelque brimborion à la mode, la tourterelle n'en prenait pas moins la clef des champs à l'appel du premier godelureau venu.

Elle exigea bientôt qu'on la menât dans le monde. Sainte-Beuve, indulgent à ses caprices et peut-être même fier de se parer d'un si beau brin de fille, consentit à la présenter partout comme sa nièce. En vertu du privilège qu'a le talent d'ennoblir ce qu'il touche, il n'est pas rare de voir un grand artiste ou un grand écrivain produire ainsi sous son égide une personne qu'il dore un moment de ses rayons et qui, tant que dure sa faveur, est acceptée au titre fictif, de quelque part qu'elle sorte.

Jenny fut donc menée dans les maisons ouvertes à l'écrivain, où elle pouvait paraître sans choquer les bienséances. La chose, cependant, ne passa pas sans protestation. En leur présence, on n'osait souffler mot ni sourire, mais dès qu'ils avaient le dos tourné, Dieu sait comme on donnait sur leur arrière-garde: «Sa nièce! sa nièce! murmurait en ricanant un éditeur normand; il en sera comme de la cousine qu'il nous avait présentée il y a deux ans, et que j'ai retrouvée à Toulon dans la rue des Trois-Mulets[32].»

Nous étions tous trois un soir au Théâtre-Français dans une de ces loges du second étage, disposées en entonnoir, d'où il semble à chaque instant que l'on va être précipité sur la tête des gens assis à l'orchestre. Sainte-Beuve sommeillait au ronron des alexandrins, et je m'amusais à suivre le regard errant de Jenny qui, du paradis au parterre, cherchait à dénicher quelqu'une de ses connaissances parmi les chevaliers du lustre, lorsque la porte de la loge s'ouvrit et livra passage à M. Edouard Thierry, qui dirigeait alors les Français. D'un coin des coulisses il avait sans doute aperçu l'illustre critique, facilement reconnaissable à son crâne à double étage, luisant et pelé comme celui du vieil Eschyle. Il venait lui offrir une loge à salon du premier étage, et sa proposition fut volontiers acceptée. On se leva pour descendre; le galant directeur offrit le bras à Jenny; Sainte-Beuve les suivait, portant avec précaution le mantelet et le chapeau de son amie. Je fermais la marche, ne portant rien comme le troisième page de Malbrough, mais songeant à part moi quels heureux privilèges confèrent à Paris la jeunesse et la beauté. Car cette grande fille, à qui deux hommes distingués prodiguaient les égards et les hommages, et qui se pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, était la même que j'avais vue la veille au bal Constant--et Dieu sait ce qu'était ce bal,--polker avec rage, amoureusement enlacée au flanc d'un Alphonse de la barrière.

Ne vint-on pas dire un jour au protecteur que l'on avait vu sa belle en chemise, attablée avec un truand de mauvaise mine et croquant de compagnie le perdreau qu'il avait envoyé pour dîner avec elle?

De si ignobles hantises, qu'elle ne parvenait pas toujours à lui dérober, n'étaient pas de nature à lui concilier son estime. Parfois, dans son écoeurement, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Cette fille a décidément la nostalgie de la boue.» Et cela ne l'empêchait point de secouer des gouttes d'ambroisie sur cette fange du ruisseau. Hélas! que ne faisait-il sur lui-même un sincère retour. Le moindre instant de réflexion lui aurait appris que l'on n'élude pas les lois de la nature en les flétrissant de noms odieux et que, pour mater la jeunesse et l'ardeur du sang, pas n'est besoin de beaux discours ni d'une langue subtile; il y faut un poignet robuste et autre chose encore. Dans ce duel où l'imagination cherche à exciter le tempérament, qu'importe de déployer les ressources et les séductions d'un esprit supérieur, si l'essentiel fait défaut? Or Sainte-Beuve n'avait jamais été grand abatteur de bois et son second était tué depuis longtemps! Il ne pouvait plus guère caresser que du regard et de la main les beautés qui s'offraient à lui. Si quelque ami s'étonnait de le voir, vieux coq écrêté au milieu de poules alléchantes: «Que voulez-vous? répondait-il en manière d'excuse, j'aime encore à reposer ma vue sur de frais visages.»

La princesse B...O, après plusieurs années de constance, rassasiée à la fin du docte et beau Mignet, le congédia et prit un vigoureux maçon. De là grand scandale. Une de ses amies lui en faisait des remontrances et la grondait sur l'étrangeté de sa préférence: «Eh! ma chère, riposta l'Italienne impatientée, celui-là du moins, il ne pense pas!»

Moins franche et plus adroite, Jenny aurait bien voulu conserver en catimini un ou plusieurs maçons et ne pas perdre l'académicien. Cela ne faisait pas le compte de ce dernier. Pour châtier les fugues de l'infidèle, il usait quelquefois de violence, persuadé que toutes les femmes ont mêmes goûts que celle de Sganarelle. Il est vrai de dire qu'elles lui pardonnaient généralement ces vivacités, qui ne sont en réalité qu'une preuve de faiblesse.

Enfin, après mainte rupture et de nombreux pardons, acceptés chaque fois d'un air moins contrit, il se décida, quoique le coeur lui saignât et qu'il en eût les larmes aux yeux, à retirer des bienfaits qui n'excitaient plus de reconnaissance. Il s'était, pendant le cours de cette liaison, montré si aveuglément généreux que, lorsqu'il mourut, Jenny eut un moment l'espoir d'être couchée sur le testament. Apprenant qu'elle n'avait rien, elle s'en plaignit au docteur Veyne.--Il y avait trop longtemps qu'il ne vous voyait plus, observa celui-ci.--Mais moi, je ne l'avais pas oublié, dit-elle; j'ai assisté à ses funérailles.--Oh! reprit en riant le docteur, si toutes celles qu'il a connues avaient fait comme vous, c'eût été un beau convoi. Quand vous auriez défilé sur dix de front, le chemin de la maison au cimetière n'eût pas suffi pour vous contenir.

* * * * *

À un certain âge, quand on en est réduit à regretter tout bas ce que rien ne peut rendre et qu'arrive l'heure triste où les amours désertent notre toit envahi par l'hiver des ans, la vraie sagesse consiste à ne plus demander aux femmes d'autre faveur que leur amitié. C'est à cela que Sainte-Beuve s'était résigné vis-à-vis des femmes du monde qui, attirées par le charme de son esprit, venaient le visiter dans son ermitage et acceptaient quelquefois de s'asseoir à sa table. Parmi les plus assidues, vers ce temps, se faisait remarquer la fille de Mme Sand, Solange Clésinger, alors en délicatesse avec sa mère, et qui parlait des admonestations morales qu'elle en recevait avec la fine ironie et le ton dégagé d'un Hamilton.

De temps à autre la maisonnette se remplissait des éclats de voix et des falbalas de Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte et qui devait plus tard épouser le ministre italien Ratazzi. Un pied dans le monde politique et l'autre dans le journalisme, elle usa, pour obtenir une pension de l'Empereur, du crédit dont pouvait disposer l'illustre rédacteur du _Constitutionnel_. Celui-ci fut enchanté de la mission et s'y employa avec son zèle habituel, de concert avec M. Schneider, président du Corps législatif. Un jour qu'ils vantaient devant Napoléon III les mérites de sa parente et les nombreux amis qui l'entouraient. «Je n'ai jamais douté qu'elle n'en ait beaucoup» répondit le flegmatique souverain et il accorda 25,000 francs de pension sur sa cassette.

Les amis de la rayonnante beauté restèrent fidèles à sa bannière jusqu'après le second mariage. Lorsqu'elle revint d'Italie avec Ratazzi, ces messieurs, Polignac et Pomereu en tête, offrirent aux nouveaux époux un dîner au Palais-Royal d'où personne, j'aime à le croire, ne s'avisa d'emporter son couvert. Il régna même une si franche cordialité que tous les convives, à l'exception du mari, usaient envers la belle d'une douce familiarité avant d'être au dessert.

Sainte-Beuve ayant fait, pendant les allées et venues de sa négociation, un rapide voyage à Aix en Savoie, y consentit pour la première fois à ce que M. de Solms fît de lui une photographie dont M. Levallois a dit très-justement: «Je n'en connais pas qui rende plus exactement la physionomie de Sainte-Beuve. Lorsque je la regarde, il me semble que je vois, revivre mon vieux maître. C'est bien lui, saisi dans un de ses meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce sérénité; quand, par exemple, il descendait au jardin vers quatre heures de l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, et qu'il oubliait les contrariétés ou les souffrances du présent pour songer à cette antiquité qu'il n'a jamais cessé d'aimer, qu'il comprenait et sentait à merveille.»

Une autre personne de la famille Bonaparte, la princesse Julie, eut aussi recours à lui, mais pour un motif différent. Voulant connaître son avis sur des travaux littéraires qu'elle avait en manuscrit, elle les lui communiqua. Par une étourderie inqualifiable, elle oublia dans le paquet un portrait à la plume dans lequel Sainte-Beuve était outrageusement défiguré et où se trouvait entre autres cette phrase: «Il mène, malgré son âge, une vie crapuleuse; il vit avec trois femmes à la fois, qui sont à demeure chez lui.» À quoi il ne manqua pas de répondre: «Ma vie privée a un avantage, si elle a ses faiblesses: elle est naturelle, et au grand jour. Or, l'histoire des trois femmes à domicile est une légende vraiment herculéenne, et dont je n'ai pas à me vanter. De tout temps, ç'a été faux et archifaux, comme le savent tous les amis qui m'ont visité, même en mes beaux jours.» La lettre se terminait, tout naturellement, par un congé bien mérité: «Veuillez agréer, princesse, l'hommage définitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.»

Sa correspondance avec la princesse Mathilde a fait connaître, sous un jour bien favorable, la noblesse de leurs sentiments à tous deux et la dignité que Sainte-Beuve, malgré son titre de sénateur, savait conserver dans ses relations avec les Altesses. Il est touchant, au milieu de ce monde que l'on nous peint si futile et si corrompu, de voir l'écrivain et la princesse uniquement préoccupés de secourir les malheureux et de grouper autour d'une gracieuse influence les intelligences d'élite.

Oserai-je glisser ici une réflexion à propos de certains détails de cette correspondance? Dût-on la trouver déplacée, je la risque. Nous autres enfants du peuple, fils de paysan ou d'ouvrier, qui n'avons jamais eu l'heur de pénétrer dans ces sphères aristocratiques, nous devons être mauvais juges des façons de s'y conduire. Pourtant si quelque dame de haut parage eût daigné visiter de temps à autre notre logis et y laisser des témoignages d'une amitié si attentive à notre bien-être, tels que tapis, fauteuils, bijoux pour notre maisonnée, il ne nous fût jamais venu à l'esprit de répondre à tant de gracieusetés, comme le fit Sainte-Beuve, par l'envoi successif, une première fois des oeuvres complètes de Platon, la seconde fois des oeuvres complètes de Cicéron, et la troisième des oeuvres complètes de Sénèque! Oh que l'Altesse, qui était femme avant tout et des plus franches, a dû sourire de l'atmosphère factice qui se créait autour d'elle! À la suite d'une de ces leçons d'histoire que lui débitait à jour fixe le solennel M. Zeller, sur la grandeur et décadence des Grecs ou des Romains, elle ne put se retenir et, opposant son bon sens à la faconde empesée du professeur: «Il me semble toujours, lui dit-elle, que vous avez un casque.»

Théophile Gautier l'amusait mieux avec de croustillantes anecdotes qu'il savait couler en douceur de sa voix flûtée et paresseuse. Jadis la Fontaine en usait de même avec Mme de la Sablière et faisait dans ses entretiens la part de la bagatelle, que Sainte-Beuve oublia trop: «J'étais trop sérieux pour elle, disait-il après leur brouille. Elle s'est fatiguée de venir me voir tous les dimanches.»

Lui-même, une fois la paille rompue, refusa de se réconcilier. Trois mois après la scène de rupture, on lui avait dépêché, afin de ménager le rapprochement, un ami commun, M. Charles Edmond, qui l'aborda avec de bonnes paroles, lui dit que la princesse, chez qui il avait dîné la veille, s'était informée de sa santé et avait manifesté l'intention de renouer avec lui. Sainte-Beuve accueillit ces avances avec plaisir et parut près de céder, mais après un moment de réflexion: «Non, décidément, dit-il, son procédé m'a rendu ma liberté; je la garde.» Ce ne fut que plus tard, à son lit de mort, qu'il consentit à dicter pour elle quelques lignes que M. Zeller écrivit sur le marbre de la cheminée.