Chapter 10
La Restauration avait essayé, en 1828, de le gagner par l'offre d'un poste de secrétaire d'ambassade. Il aurait accompagné à Athènes M. de Lamartine, qui devait y représenter la France. Mais on ne donna pas suite à ce projet. Après la révolution de Juillet, tandis que la rédaction du _Globe_ entrait d'emblée au pouvoir; que Dubois, Vitet, Jouffroy, Rémusat et les autres se partageaient les faveurs de la royauté nouvelle, il resta au journal avec Leroux et Lerminier, continuant à y défendre les opinions libérales. Puis, la monarchie de Juillet paraissant renier son origine, il accentua son opposition contre elle et combattit à côté de Carrel au _National_. Toutefois, il n'y fit qu'une courte campagne, plus littéraire que politique. Il n'en est pas moins vrai que Louis-Philippe ne fut jamais un monarque de son goût. Son idéal de souverain eût été un mélange de Louis XIV et de Napoléon, ayant mêmes sentiments, mêmes ambitions que le pays, et menant haut la main les hommes et la fortune. Qu'aurait été 1830, s'il y avait eu au gouvernail un grand coeur? Telle est la question qu'il se posa souvent et qu'il retournait contre un roi spirituel sans doute, et intelligent, mais trop prudent, trop père de famille, trop préoccupé, comme un simple bourgeois, de laisser beaucoup de millions à ses enfants. «--Cela m'agace, cela m'irrite, disait-il à Edmond Texier, c'est décidément trop plat[22].» Il disait encore à ce sujet: «Les bonnes intentions, les bienfaits même, ne sont jamais comptés aux souverains s'ils ne joignent la force à l'autorité.»
Prétendre que la révolution de 1848 lui donna des peurs bleues est une pure calomnie. Avec ses instincts de girondin et son humeur populaire, il se plaisait, au contraire, aux émotions de la rue: il fallut toute la maladresse des républicains pour le rendre hostile. N'eut-on pas le tort insigne de soupçonner sa probité, parce que son nom figurait, à côté d'une somme de cent francs, sur une liste de fonds secrets, publiée par _la Revue rétrospective_. À force de recherches, il est parvenu depuis à découvrir que cette somme provenait d'un crédit affecté à la réparation d'une cheminée qui fumait dans son appartement du palais Mazarin.
Sur le moment, ses ennemis, heureux du prétexte, essayèrent de le flétrir. Parmi eux, le philologue Génin se distingua par son acharnement. Bondissant d'indignation, sous un outrage si immérité, Sainte-Beuve s'adressa de toutes parts aux anciens et aux nouveaux ministres, pour qu'on éclaircît le fait.
«La vie seule d'un honnête homme, disait-il avec une juste fierté, peut répondre pour lui. Je n'essaierai pas d'autre réponse que celle-là: elle suffira certainement auprès de tous ceux qui me connaissent; et même pour ceux qui ne me connaissent pas, je rougirais d'ajouter un mot de plus.
Depuis quinze ans, j'ai eu des liens de société et même d'amitié avec bien des ministres et personnages considérables du dernier régime; ils savent tous quelle a été, à leur égard, mon attitude constante de délicatesse et de discrétion, et si j'ai jamais rien demandé à aucun d'eux.--Non, quoi que vous en disiez, je ne suis pas tombé dans quelque guet-apens. Un homme assis, et qui se tient immobile à l'écart, n'y tombe pas.»
À M. Crémieux, qui était alors garde des sceaux, il écrivait:
«Je demande de votre justice qu'on veuille bien m'aider à obtenir un éclaircissement sur cet odieux mystère... Veuillez me fournir les moyens d'arriver à expliquer complétement et à dévoiler l'infamie dont je me trouve atteint, moi qui ai toujours vécu à l'écart, ne demandant rien au pouvoir, tout entier à l'étude et aux lettres.»
Pour comble de déshonneur, son nom était placé sur la liste entre celui de M. Eugène Vouillot et celui de Charles Maurice, un franc corsaire. Une telle association eût dû suffire pour ôter tout prétexte à la calomnie: elle n'en a pas moins tenté d'y revenir par insinuation de temps à autre, et chaque fois une protestation vigoureuse l'a fait rentrer sous terre. La meilleure réfutation est celle qu'on rencontre dans une lettre à M. Barrot: «Quoi! lié dès 1824 au _Globe_ avec tous les hommes devenus depuis ministres; vivant, dès 1832, dans la familiarité, je puis dire, des Pasquier, des Mole, des Thiers; bibliothécaire de la Mazarine depuis 1840, seulement et parce qu'il était presque scandaleux que tant d'hommes puissants, mes amis, me laissassent logé au quatrième, dans une chambre d'étudiant, à l'hôtel garni; ne demandant qu'à obtenir de la considération et à garder de la dignité dans les rapports de société où je vivais en égalité avec les meilleurs sur le pied de l'esprit; élu membre de l'Académie française en 1844, et dès lors confrère des principaux personnages politiques, j'aurais été acheté, en l'an de grâce 1847, pour la somme de cent francs; et ces cent francs seraient sur les fonds secrets! Ma foi, c'est trop bête.»
Enfin, de guerre lasse, voyant qu'on refusait de l'entendre, et ne voulant conserver aucun lien d'obligation envers un gouvernement si peu soucieux de l'honneur et de la dignité des écrivains, Sainte-Beuve donna sa démission de bibliothécaire et s'en alla professer un cours à l'université de Liége.
L'année qu'il y passa fut tout entière consacrée aux travaux littéraires, sans aucune distraction amoureuse; fidèle à son attachement pour Mme d'Arbouville, qui vivait encore, il s'y refit une virginité, comme nous l'apprend un de ses sonnets:
Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux: Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée; Une absente chérie et toujours plus aimée A seule, en les fixant, épuré tous mes feux.
Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux, J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée, Des pruniers blanchissant la plaine clairsemée; Sans feuille, et rien que fleurs, un verger gracieux!
J'avais vu bien des fois mai brillant de verdure, Mais avril m'avait fui dans sa tendre peinture. Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu!
Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence, Amour! et sans manquer au chagrin qui t'est dû, J'ai vu la fleur d'avril et rappris l'innocence.
À son retour, la France présentait un spectacle bien triste; la réaction contre la République, dirigée par les partis déchus, y triomphait de partout. De vieux libéraux, tels qu'Odilon Barrot, des voltairiens comme Cousin, Thiers, Saint-Marc, y donnaient la main aux légitimistes et aux évêques, à Montalembert, à Falloux, à Veuillot, à Dupanloup, pour supprimer le suffrage universel, livrer l'enseignement aux jésuites et jeter leur pays dans le pétrin clérical, d'où il a aujourd'hui tant de peine à se tirer. Sainte-Beuve, honteux pour ses anciens amis, saisit l'occasion que lui offrait _le Constitutionnel_[23] de mener contre eux une vigoureuse campagne, qui se termina par l'article des _Regrets_, sur lequel on a tant divagué. Il semble vraiment que le journaliste s'y soit montré ingrat et traître envers les libéraux, comme s'il fallait prendre au sérieux un libéralisme dont ils ne firent étalage qu'après avoir perdu le pouvoir.
Son adhésion à la présidence du prince Louis Bonaparte fut sincère et dégagée d'arrière-pensée, quoique tacite et indirecte; il n'y mit pas la main, comme faisaient ces mêmes partis monarchiques, dans l'espérance d'y trouver une planche pourrie pour arriver à leurs fins. Lui, accepta franchement l'idée et le fait d'une restauration napoléonienne. Dans les conjonctures difficiles, on prend l'habileté où elle se rencontre, et de deux maux on est bien forcé d'opter pour le moindre. Après tout, il suivit le courant et sentit comme le peuple.
Je ne suis pas impérialiste, et oncques ne le fus; mais toutes les déclamations entassées les unes sur les autres ne me feront pas admettre qu'un gouvernement ait duré vingt années, malgré le crime d'où il était issu, si la grande majorité de la nation n'en eût pas voulu. Le fait serait trop déshonorant pour nous. Quant à la corruption, c'est depuis la chute du régime qu'elle a surtout frappé les yeux; de près, on y était moins sensible. Il serait temps, peut-être, d'abandonner un thème qui ne signifie rien et qui nous ridiculise aux yeux de l'Europe. Ceux qui s'en font l'écho oublient sans doute que le même reproche a été constamment adressé au pouvoir, et, chaque parti l'ayant exercé à son tour, il s'en suivrait que la corruption serait universelle. Cela est absurde; nous avons aujourd'hui des républicains, dit-on, à notre tête, et l'on ne se fait pas faute de crier contre la curée des places, l'avidité, l'insolence et l'incapacité des fonctionnaires. Je ne vois pas qu'ils soient plus incapables ni moins arrogants qu'autrefois; il me semble que ce sont toujours les mêmes.
J'en dirai bien autant des criminels, que les journaux de nuances opposées se jettent dans les jambes les uns aux autres. On est assassin, voleur ou sodomiste par intempérance et par vice d'éducation, et non parce qu'on est républicain, légitimiste ou même bonapartiste. Laissez donc là ce jeu hypocrite et combattez-vous à armes courtoises.
Ma digression est faite; je reviens à Sainte-Beuve. À aucun moment, ce n'a été un courtisan de l'Empire; ce régime avait à ses yeux trop peu de souci des lettres et trop peu d'égards pour ceux qui les cultivent. Alors que beaucoup d'autres réglaient leur montre sur le cadran des Tuileries ou prenaient l'heure à leur paroisse, il alla de l'avant, ne pensant et ne parlant qu'à son gré.
De nombreuses maladresses, commises au _Moniteur_, où il écrivait, et qui indiquaient chez le directeur de la presse un manque absolu de tact, ne tardèrent pas à le mécontenter. Par exemple, un critique de ce journal ayant un jour cité un alexandrin moderne, le ministre fit aussitôt demander si, d'aventure, ce vers ne serait pas de Victor Hugo. On le retint sur le marbre de la composition jusqu'à ce qu'il eût montré patte blanche. Vérification faite, il était d'Alfred de Musset.
Un autre jour, l'éloge du sinologue Abel de Rémusat fut écarté, parce que Fould avait confondu ce savant avec l'auteur d'_Abélard_, Charles de Rémusat. Aussi, fallait-il entendre Sainte-Beuve cribler de ses railleries l'ignorance littéraire des Billaut, des Vaillant, des Rouher. Ayant été victime de plus d'un manque d'égards de la part des insolents et grossiers personnages qui entouraient le trône, il écrivait à l'occasion de Jomini: «Un souverain, surtout quand il est absolu, répond jusqu'à un certain point des injustices et des injures qu'on inflige en son nom à des âmes délicates, et par conséquent sensibles à l'outrage.» Le coup le plus rude lui fut précisément porté par l'empereur lui-même. La scène eut lieu, je crois, à Compiègne, où il n'avait accepté de venir qu'à son corps défendant[24] et sur les instances de la princesse Mathilde. Il avait certes droit plus que personne à quelque mot gracieux du prince, dont il servait depuis si longtemps la politique. Or, Napoléon III, l'ayant attiré dans un entretien particulier, se prit à lui dire: «Je goûte fort, monsieur, vos excellents articles du _Moniteur_.--Sire, il y a trois ans que je n'y écris plus», répliqua l'écrivain, justement blessé dans son amour-propre. Aussi, après avoir rempli vis-à-vis d'un tel gouvernement son devoir d'honnête homme et de bon serviteur par maint conseil discret sur la route à suivre, les écueils à éviter, les influences néfastes, voyant qu'on restait sourd à ses avis, il éclata publiquement et fit bande à part.
* * * * *
On comprend qu'il se soit refusé ensuite à parler de l'_Histoire de César_. Ce ne fut pas, d'ailleurs, son seul acte d'indépendance et de dignité. J'ai la bonne fortune de pouvoir donner ici une lettre inédite[25], qui prouvera avec quelle aisance spirituelle il se dérobait à certaines corvées, lorsque son dévouement était soumis à une trop rude épreuve. Il avait l'art, sinon l'audace, de dire la vérité; mais, enfin, il osait quelquefois la dire, et son adresse aidait à rendre son courage utile. M. Pelletier, chef de division au ministère d'État et chargé de la direction du _Moniteur_, l'ayant prié d'écrire un article sur une _Histoire des Girondins_, au succès de laquelle on tenait beaucoup, reçut de lui la lettre suivante:
«Cher monsieur,
Je voudrais pouvoir dire _oui_; mais j'ai une difficulté insurmontable sur cet auteur: il me paraît compromettre tout ce qu'il touche; il est violent et n'a pas la tradition des choses dont il parle.
«Ainsi, l'article de Condorcet, que le _Moniteur_ a inséré, est odieux et faux; on peut être sévère pour Condorcet, mais ce n'est pas sur ce ton ni dans cette gamme. Je n'ai pas lu le reste de l'ouvrage; mais ce ne peut être bon, bien qu'il y ait des recherches. L'esprit n'en saurait être plus juste que celui de ses autres écrits. Car lui, il n'est pas un esprit éclairé, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait une plume avec laquelle, à un moment donné, il joue merveilleusement du bâton. Je l'ai vu, comme journaliste, dirigé sur une position à enlever, et faire prouesse, s'en tirer à merveille. Mais, de lui-même, c'est un gladiateur et un casse-cou.
«Enfin, cher monsieur, vous saurez que de l'avoir nommé une fois dans je ne sais quel article et avec assez de politesse, est un des petits remords de ma vie littéraire[26]. Je n'ai, d'ailleurs, jamais eu à me plaindre de lui, mais c'est répulsion de nature, et que je vois très-partagée. Il a compromis le romantisme de Hugo; il a compromis le doctrinarisme de Guizot; il compromettrait ce qu'il sert aujourd'hui, si ce régime n'était pas en dehors et au-dessus des coups de plume pour ou contre.
«Voilà une confession; vous voyez comme je me livre.--Tout à vous.»
Inutile de nommer l'écrivain dont il s'agit, tout le monde aura reconnu Granier de Cassagnac.
X
LA MAITRESSE FAVORITE.--UN TRAVAILLEUR À L'OEUVRE.--DIFFÉRENDS AVEC LES ÉCRIVAINS ET AVEC LES FAMILLES.--AVANIE AU COLLÉGE DE FRANCE.
Toutes les femmes aimées de Sainte-Beuve rencontrèrent dans son coeur une rivale préférée, établie à demeure dès l'enfance, qui ne perdit jamais ses droits, n'eut pas à souffrir d'infidélité et vit plutôt son influence grandir avec les années. Cette rivale, hâtons-nous de le dire, c'est l'étude. Même en ses plus vives ardeurs, il préférait feuilleter de vieux livres que caresser de frais appas.
Une des supériorités de ce rare esprit fut, nous dit Mme Colet, de se ressaisir tout entier par le travail. Sitôt qu'il reprenait sa tâche de chaque jour, tâche régulière, scrupuleuse, obstinée, et que la mort seule interrompit, ses passions chômaient; la belle du moment était mise en oubli. Chateaubriand avait dit: «Si je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude.» Lui, avait substitué le génie au bonheur, l'avait cherché et l'avait trouvé dans un labeur fécond, chaque jour repris et patiemment poursuivi avec une persévérance invariable. C'est pendant ces nobles haltes, qu'il s'imposait comme une discipline inflexible, que ses tourterelles captives s'émancipaient sans qu'il y prît garde.
Le pur lettré eût bien voulu n'avoir pas à songer au profit et ne chercher dans l'étude que ce qui est agrément, douceur, oubli, passe-temps et délices. Mais il faut vivre. Sa fortune, il est vrai, le mettait au-dessus du besoin, lui assurait l'indépendance; elle était trop modeste pour satisfaire à ses instincts de générosité. De plus, il aimait la gloire, qui ne s'acquiert pas en se jouant et réclame une application constante et de chaque jour; sinon tout s'en va en fumée et en rêve. Ajoutez-y le goût de la galanterie et les dépenses qu'il entraîne. Qui veut vivre pour plaire doit plaire pour vivre. Force fut donc à son esprit de produire et de se plier au travail.
D'un autre côté, les conditions du goût se sont fort modifiées. Pour être digne de présenter aux autres les fruits de la littérature, il ne suffit plus de les sentir soi-même avec âme, il faut encore en avoir fait une patiente étude et s'être entouré de plus de notions possible, afin de saisir et de dérober le secret du génie:
«Où est-il le temps où on lisait anciens et modernes couché sur un lit de repos, comme Horace pendant la canicule, ou étendu sur un sofa, comme Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis ou de l'Olympe? le temps où, comme le _Liseur_ de Meissonnier, dans sa chambre solitaire, une après-midi de dimanche, près de la fenêtre ouverte qu'encadre le chèvrefeuille, on lisait un livre unique et chéri? Heureux âge, où est-il?
Rien n'y ressemble moins que d'être toujours sur les épines comme aujourd'hui en lisant, de prendre garde à chaque pas, de se questionner sans cesse, de se demander si c'est le bon texte, s'il est bien original... et mille autres questions qui gâtent le plaisir, engendrent le doute, vous font gratter le front, vous obligent à monter à votre bibliothèque, à grimper aux plus hauts rayons, à remuer tous vos livres, à consulter, à compulser, à redevenir un travailleur et un ouvrier enfin, au lieu d'un voluptueux et d'un délicat.»
Il a l'air de s'en plaindre, mais qui l'a vu chez lui sait bien que cette application acharnée lui était devenue une seconde nature et qu'il s'y délectait comme dans son élément.
Sa soif de découverte et de nouveauté n'est restée étrangère à aucune connaissance, et les a fait servir toutes au perfectionnement de l'histoire littéraire qui, de cette façon, hérite et bénéficie des autres branches de la culture humaine.
Moraliste à la suite de La Bruyère et de La Rochefoucauld, il observe et décrit les moeurs sans prétendre les régler. Son ambition va même plus haut. Il voudrait, sous la diversité des organisations, discerner les caractères qui se reproduisent invariablement, afin de classer les hommes comme on fait des plantes: «Je m'applique, dit-il, à étudier la nature sous bien des formes vivantes. L'une de ces formes étudiée et connue, je passe à l'autre. Je ne suis pas un rhéteur se jouant aux surfaces et aux images, mais une espèce de naturaliste des esprits, tâchant de comprendre et de découvrir le plus de groupes possible, en vue d'une science plus générale, qu'il appartiendra à d'autres d'organiser. J'avoue qu'en mes jours de grand sérieux, c'est là ma prétention.»
Ici, nous n'avons pas à décider si la prétention est justifiée. Sa méthode d'investigation, exposée au tome III des _Nouveaux Lundis_, a été maintes fois discutée et contredite. On peut la voir appliquée avec une rigueur scolastique dans les ouvrages de M. Taine. Inutile, je crois, d'y insister davantage. En soi d'ailleurs une théorie est de peu d'importance; l'instrument ne vaut que par la main qui s'en sert. Sans plus nous inquiéter du but, arrêtons-nous aux accidents du voyage.
On n'attend pas de moi, sans doute, un portrait en pied; la difficulté serait trop grande de fixer celui d'un tel Protée. Au moment où vous croyez le tenir, il se dérobe et apparaît tout autre vingt pas plus loin. Le pinceau flexible dont il disposait eût seul été capable de grouper en une image ressemblante les nuances infinies qui, en se fondant, ont produit le critique universel.
Son premier fonds de collège était considérable. Loin de s'y tenir, comme on fait souvent, il le fortifia et l'accrut sans cesse, acceptant les conseils, les leçons même des latinistes et hellénistes les plus savants, et cela, jusqu'à un âge avancé. La plaisanterie de Montaigne, à propos du _vieillard abécédaire qui poursuit son écolage_, ne mordit jamais sur lui.
Il entendait suffisamment l'italien, médiocrement l'espagnol, beaucoup mieux l'anglais, sa langue quasi-maternelle, dont pourtant la poésie l'embarrassait parfois. Quant à l'allemand des informateurs et traducteurs l'aidaient au besoin, à en déchiffrer les textes. Il y répugnait un peu, à cause de l'obscurité du fond. Lui lisant un jour je ne sais quel morceau traduit de Hegel par M. Taine ou M. Littré, il m'arrêta dès que le changement de ton l'eût averti que le sens m'échappait: «Vous ne comprenez plus, n'est-ce pas? ni moi non plus; laissez là ces brouillards.»
La nature française résumant en elle, avec plus de rapidité et de contraste, les qualités et les défauts de l'espèce, il en fit l'objet principal de son étude. Une riche collection de livres, choisis un à un sur les quais et chez les libraires, ou achetés dans les ventes à l'époque où ils étaient encore accessibles aux petites bourses, était rangée en double et triple rayon aux murs de plusieurs chambres. L'excédant débordait dans les placards, dans des malles, sur des chaises, partout. Malgré ce désordre apparent, chaque volume avait sa place marquée dans le cerveau du travailleur qui, sans hésiter, savait où le prendre.
En outre, aussitôt qu'un article était en vue, les employés de la Bibliothèque nationale se mettaient en mouvement. On lui déterrait les bouquins les plus ignorés, les pièces les plus introuvables; on feuilletait à son intention catalogues et manuscrits; chacun s'empressait d'apporter son tribut à l'oeuvre du maître, heureux si, en récompense, il daignait quelquefois citer leur nom.
Quiconque a fréquenté tant soi peu la salle de travail, sait combien est sûre l'érudition de ces messieurs, de quelle science bibliographique ils sont tous riches, et en même temps quelle est leur complaisance à en faire profiter autrui. Jugez de leur ardeur et de leur zèle, quand il s'agit de l'un des princes de la littérature! La plupart des bibliothécaires, MM. Claude et Chéron particulièrement, se mettaient en quatre pour le contenter. Le résultat de leurs recherches formait chaque fois un ballot qu'il faisait prendre ou qu'on lui expédiait.
Autre ressource, non moins précieuse: tout individu sur lequel il avait une fois écrit devenait sien, entrait dans sa collection, dans sa ménagerie, avait son dossier. Nous appelions ainsi le paquet où était enfermé le premier article augmenté des productions ultérieures de l'auteur et des lettres échangées avec lui. On y joignait les études publiées sur lui par d'autres critiques, les renseignements et particularités recueillis sur sa personne. Toutes ces paperasses accumulées composaient l'humus sur lequel devait éclore la végétation.
Le suffrage universel ayant du bon, même en littérature, Sainte-Beuve attendait quelquefois que tous les périodiques, revues et journaux, eussent traité le sujet, afin de résumer la discussion et de rendre l'arrêt. Cependant il préférait tirer le premier, donner le coup de cloche et attacher le grelot.
Après avoir vécu huit ou quinze jours dans l'intimité de son auteur, entrant dans son caractère, dans ses moeurs, dans ses passions, dans ses préjugés; après avoir consulté sur lui tout ce qui pouvait renseigner, hommes et choses, il défendait sa porte et se mettait à l'oeuvre.
En une journée et tout d'une haleine, au risque de se fouler le pouce ou le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son écriture menue et cursive, à peine tracée, et qu'il était ensuite assez difficile de transcrire.