Sainte Beuve et ses inconnues

Chapter 1

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SAINTE-BEUVE ET SES INCONNUES

PAR

A.-J. PONS

AVEC UNE PRÉFACE DE SAINTE-BEUVE

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, rue de Richelieu.

1879

PRÉFACE

_Pour qui veut connaître à fond un seul homme, un individu, tout trompe, tout est sujet à méprise, et l'apparence, et l'habitude, et les opinions, et le langage, et les actions même qui, souvent, sont en sens inverse de leur mobile: il n'y a qu'une chose qui ne trompe pas, c'est quand on a pu saisir une fois le secret ressort d'un chacun, sa passion maîtresse et dominante._

* * * * *

_Il est très-utile d'abord de commencer par le commencement, et, quand on en a le moyen, de prendre l'écrivain supérieur ou distingué, dans son pays natal, dans sa race... Pour le critique qui étudie un talent, il n'est rien de tel que de le surprendre dans son premier feu, dans son premier jet; de le respirer à son heure matinale, dans sa fleur d'âme et de jeunesse._

* * * * *

_Quand on s'est bien édifié autant qu'on le peut sur les origines, sur la parenté immédiate et prochaine d'un écrivain éminent, un point essentiel est à déterminer, après le chapitre de ses études et de son éducation: c'est le premier milieu, le premier groupe d'amis et de contemporains dans lequel il s'est trouvé au moment où son talent a éclaté, a pris corps et est devenu adulte._

* * * * *

_On ne saurait s'y prendre de trop de façons et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sûr de le tenir tout entier... Que pensait-il en religion? Comment était-il affecté du spectacle de la nature? Comment se comportait-il sur l'article des femmes? Sur l'article de l'argent? Était-il riche, était-il pauvre? Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre? etc. Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre et le livre lui-même.--Ces diables de biographes ont en la plupart jusqu'ici la manie de rester dans les termes généraux. Ils trouvent que c'est plus noble.--Ces gens-là masquent et suppriment la nature._

* * * * *

_Ce n'est pas moi qui blâmerai un critique de nous indiquer, même avec détail, la physiologie de son auteur et son degré de bonne ou mauvaise santé, influant certainement sur son moral et son talent. Accroissons le plus possible le nombre de ces livres naturels, où des esprits et des coeurs vivants se montrent avec sincérité et apportent une expérience de plus dans le trésor de l'observation humaine. Connaître et bien connaître un homme de plus, surtout si cet homme est un individu marquant et célèbre, c'est une grande chose et qui ne saurait être à dédaigner._

* * * * *

_Le plus grand intérêt et le premier rang n'appartiennent qu'aux hommes qui ont couru toute leur pleine carrière et qui ont épuisé toutes les fortunes, qui ont donné toute leur mesure. Lorsque la critique s'applique à des talents aussi éminents, à des oeuvres aussi distinguées, cette critique présuppose toujours une grande louange et une haute estime._

* * * * *

_Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui leurre, il n'y avait point d'emploi plus légitime et plus honorable de l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les exprimer tels qu'on les voit._

* * * * *

_M. Villemain lisait un jour à Sieyès son éloge de Montaigne. Quand il en fut au passage où il est dit:_ Mais je craindrais en lisant Rousseau d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il faut toujours tenir loin de soi, _Sieyès l'interrompit en disant: «Mais non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour pouvoir les étudier de plus près.» Le dirais-je? je suis comme Sieyès.--Les tribunaux sont de mauvais juges en ces matières, et on a beau jeu sur le mur de la vie privée. C'est un beau thème à l'avocat général._

* * * * *

_La plupart des hommes, d'ailleurs, n'ont pas lu ceux qu'ils jugent: ils ont une prévention première acquise par ouï-dire et on ne sait comment; ils ont lu, à travers cela, quelques pages de vous, à la volée, et ils ignorent complétement l'origine littéraire et politique de l'homme, la suite de ses écrits recueillis; ils n'ont pas même eu entre les mains les principaux de ses ouvrages et ceux sur lesquels il a consumé des années.--Avec cela, en général, ils n'aiment pas la vérité, c'est-à-dire cet ensemble non arrangé de qualités et de défauts, de vertus et de vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur héros, tout d'une pièce, tout un, ange ou démon! C'est leur gâter leur idée, que de venir leur montrer dans un miroir fidèle le visage d'un mort avec son front, son teint et ses verrues. Pourquoi donc reculer devant l'expression entière de la nature humaine dans sa vérité? Pourquoi l'affaiblir à dessein et presque en rougir? Aurons-nous toujours l'idole et jamais l'homme?_

* * * * *

_Voyons les hommes par l'endroit et par l'envers. Sachons ce que leur morale pratique confère ou retire d'autorité aux doctrines que célèbre et professe avec éclat leur talent._

* * * * *

_Quand je dis de ne pas masquer l'homme, ce n'est pas que j'aie la grossièreté de vouloir qu'on exprime tout. Il y a des coins de vérité qu'on présentera plus agréablement sous un léger voile._

* * * * *

_Les hommes, vus de près et dans l'intérieur, sont souvent pires, mais quelquefois aussi ils valent mieux que quand on ne les voit et qu'on ne les juge que d'après le monde et sur l'étiquette de la renommée._

* * * * *

_Quand on le peut et quand le modèle a posé suffisamment devant vous, il faut faire les portraits les plus ressemblants possible, les plus étudiés, et réellement vivants; y mettre les verrues, les signes au visage, tout ce qui caractérise une physionomie au naturel... Je crois que la vie y gagne et que la grandeur vraie n'y perd pas._

* * * * *

_Je n'aime pas les portraits de convention, le public les aime assez; il est toujours délicat de déranger un de ces portraits tels qu'il les a vus et tels qu'il les veut; il semble qu'en y mettant les verrues et les taches, on ait dessein de le salir et de l'outrager... Tranquillisez-vous, ne vous fâchez pas! on ne prétend rien ôter que de faux, on ne veut y remettre que la vérité de la physionomie et l'entière ressemblance._

* * * * *

_Il n'est rien de tel, pour fortifier son jugement et accroître son expérience, que d'écouter les esprits supérieurs et de recueillir leurs témoignages, quand ils ne s'expriment pas en vue de la foule et pour amuser la galerie, mais quand ils parlent avec netteté et simplicité pour se laisser voir tels qu'ils sont à ceux qui sont dignes de les bien voir._

* * * * *

_Sur ceux qui ont beaucoup écrit et surtout qui ont jugé les écrivains, on écrit beaucoup. La plume appelle la plume, et les amours-propres intéressés ont beaucoup de babil. Sur Malherbe, sur Boileau, sur Pope, sur Johnson, non content de les juger par leurs ouvrages, on a fait des livres, on a recueilli leurs moindres mots, on les a étudiés et poursuivis jusque dans le détail domestique de leur vie._

* * * * *

_Si par la même méthode, sans plus d'art, mais avec la même impartialité, on bâtissait sur chacun de nos grands auteurs des volumes ainsi farcis et composés de détails biographiques, jugements, analyses, fragments de lettres, témoignages pour et contre, anecdotes et_ ana, _on aurait toute la vérité désirable, on saurait d'original et de fond en comble, le talent, le caractère et la personne. Ce serait tout gain pour le lecteur; la part et le mérite du collecteur disparaîtraient dans le résultat._

SAINTE-BEUVE, _passim_.

SAINTE-BEUVE ET SES INCONNUES

I

ENFANCE.--PREMIÈRE AMOURETTE.--DÉPART POUR PARIS.

Après le plaisir de faire l'amour, il n'en est pas de plus grand que d'en parler, d'en décrire les ivresses, d'en rappeler les émotions, les joies et les douleurs. Aussi les héroïnes de tragédie n'apparaissent-elles sur le théâtre que flanquées d'une confidente à qui elles dépeignent leur tourment, et qui répond comme un écho aux agitations passionnées de leur âme. La contagion a gagné nos grands écrivains; chacun d'eux se croit tenu de nous rendre compte de ses bonnes fortunes, et le public devient ainsi leur confident.

Quand ils sont sincères, ce qui est rare, leur confession, loin de déplaire, est pour nous du plus grand intérêt; elle nous gagne le coeur. L'humanité, reconnaissant en eux ses propres faiblesses, se mire avec complaisance dans le tableau de leurs égarements.

Pourquoi sommes-nous profondément remués par certaines pages de J.-J. Rousseau? C'est que nous y retrouvons nos propres sentiments, les souvenirs de notre jeunesse et ce vague désir qui, nous attirant vers les femmes au printemps de la vie, a fait éprouver à nos sens de si enivrantes délices que le reste de nos jours en est comme embelli et parfumé.

Malheureusement, son livre reste unique. Tous les prétendus _Mémoires_ et _Confidences_, que l'on nous a donnés depuis, ne sont que des romans où l'auteur se farde et se pose à son avantage en vue de la postérité. Le parti-pris en corrompt la sincérité.

Les meilleures confessions sont encore celles que l'on fait sans dessein, sans plan arrêté et comme à son corps défendant. Tel est le cas de Sainte-Beuve. Il a semé çà et là, dans ses livres, une foule, d'aveux marqués au coin de la franchise, et qui ouvrent des jours nouveaux sur ses idées et ses sentiments; il n'y a guère qu'à l'y découper pour le dessiner aux yeux et le faire saillir avec relief. On peut dire qu'il a passé sa vie, comme Montaigne, à faire son portrait, quoique avec moins de coquetterie. Il a laissé de plus, afin de nous guider, deux autobiographies très-exactes où sont indiqués les points essentiels. Après avoir tant fait pour la mémoire des autres, n'était-il pas juste qu'il prît quelque soin de la sienne?

Doué d'une complexion fort amoureuse et d'un caractère à velléités indépendantes, il a largement usé des libertés du célibat. Sans prétendre le suivre à travers tous les mondes qu'il a traversés, nous pouvons cependant, en nous aidant des biographies déjà publiées, d'un ouvrage posthume et de nos souvenirs personnels, raconter quelques-unes des aventures que ses passions lui firent courir.

Est-il besoin de réfuter le reproche banal de laideur sur lequel on a tant insisté? Sainte-Beuve n'avait certes rien d'un Adonis; les traits de son visage étaient empreints de vigueur plus que de grâce et de beauté. Soit. Mais combien ne rachetait-il pas ce désavantage, si c'en est un, par l'affabilité de ses manières et la délicatesse de ses attentions! Élevé avec tendresse par sa tante et par sa mère, il avait reçu d'elles le charme et les coquetteries du tempérament féminin. Dès qu'il était en présence d'une jupe, duchesse ou grisette, son visage rayonnait de béatitude, ses yeux pétillaient de malice et son fin sourire désarmait la fierté. Sans jamais se départir des prévenances et de la politesse d'un autre âge, il savait s'insinuer dans leur confiance, entrer dans leurs intérêts, se pâmer d'admiration pour leurs attraits ou leur esprit, déployer enfin toutes les câlineries et séductions qui triomphent des plus rebelles. Ajoutez-y, ce qu'elles ne dédaignent pas, un dévouement à toute épreuve et une grande générosité. Que faut-il de plus pour réussir? Être poëte? Il l'était; ses vers avaient même je ne sais quoi de discret, d'intime et de douloureux qui appelait la consolation.

Tout cela, au fond, je le crois, n'était à autre fin que d'introduire plus adroitement l'ennemi dans la place, de planter, suivant son expression, _le clou d'or de l'amitié_. Il n'en est pas moins vrai qu'il avait de quoi plaire et qu'il est souverainement injuste d'attribuer, ainsi qu'on l'a fait, la sévérité de quelques-uns de ses jugements à un dépit amoureux.

Dans une lettre à Mlle Ernestine Drouet, je puise les meilleures raisons de son impartialité; c'était un don de nature qu'aucun dépit, amoureux ou autre, n'était capable de troubler: «Plus je vais, plus je deviens indifférent: seulement, les jugements se forment en moi, et, une fois établis, après deux ou trois secousses ou épreuves, ils sont affermis et ne délogent plus. Je crois, d'ailleurs, n'avoir aucune animosité. Remarquez que je n'ai pas assez de temps pour cela; les animosités elles-mêmes demandent à être cultivées. Obligé si souvent de déplacer mon esprit et mon intérêt, de l'attacher et de l'enfoncer en des écrits et des auteurs si différents, y cherchant chaque fois le plus de vérité possible, je me blase aussi vite sur les irritations et les piqûres, et, au bout de quelque temps, je ne sais presque plus de quoi il s'agit.» Il était trop occupé de penser pour avoir le temps de haïr. Un jour que j'avais eu la légèreté de répéter devant lui, contre une personne qui lui avait été injustement hostile, un de ces méchants propos avec lesquels on flétrirait la vertu même, il me tança vertement et prit la défense de sa belle ennemie.

Un usage, emprunté aux savants d'Allemagne et qui tend à se répandre chez nous, veut que l'on ne raconte plus guère la vie de quelqu'un sans remonter à ses origines, sans ouvrir tout grand le rideau de l'alcôve où il fut engendré. On nous fait assister au mystère de sa génération, afin de préciser exactement ce qui, dans sa nature, vient de sa mère et ce qu'il tient en droit fil de son père. Sainte-Beuve, qui raille agréablement cette indiscrétion chez les autres, la comparant à celle d'un faune rieur qui regarderait par-dessus l'épaule et jusque dans le sein de Clio, a tenu pourtant à nous initier lui-même du secret de son organisation. Il nous apprend que son père, Charles-François de Sainte-Beuve, natif de Moreuil en Picardie, était venu jeune se fixer à Boulogne-sur-Mer comme employé des aides. Successivement contrôleur des droits réunis, puis organisateur et directeur de l'octroi, il aima longtemps une demoiselle de la bourgeoisie et de race anglaise, Augustine Coilliot; mais il ne put, vu leur manque de fortune, l'épouser qu'à l'âge de cinquante et un ans, alors qu'elle-même en avait près de quarante. Leur union tardive fut, à huit mois de là, brisée par la mort du mari qui laissait sa femme enceinte. L'enfant naquit ainsi dans le deuil et il attribue, avec quelque apparence de raison, le caractère mélancolique de son talent, aux ennuis de sa mère pendant sa grossesse. Rien d'étonnant qu'il ait dû aux souffrances ressenties dans l'amnios cette crainte prudente et cette maturité précoce à qui le monde dès l'abord ne semblera ni si riant ni si facile qu'à d'autres. Quant à son père, le prestige de l'absence en embellissant l'image à ses yeux, il va jusqu'à lui faire honneur de sa propre vocation d'écrivain.

«Mon père avait fait de bonnes études, et depuis il avait toujours cultivé la chose littéraire avec amour, avec goût. Homme sobre et de moeurs continentes, il m'a eu à plus de cinquante ans, quand son cerveau était le mieux meublé possible et que toute cette acquisition littéraire, qu'il avait amassée durant sa vie avait eu le temps de se fixer avec fermeté dans son organisation. Il me l'a transmise en m'engendrant; et dès l'enfance j'aimais les livres, les notices littéraires, les beaux extraits des auteurs, en un mot ce qu'il aimait. Le point où mon père était arrivé s'est trouvé logé dans un coin de mon cerveau à l'état d'organe et d'instinct, et ç'a été mon point de départ.»

Sentiment honorable autant que juste, qui fait ainsi remonter la gloire! Il est bon que le père, comme en Chine, gagne et croisse en honneur par les mérites mêmes de son fils. Au fond la théorie est plus spécieuse que vraie, et l'on aurait tort de la généraliser, car elle ferait de chacun de nous le continuateur fatal et progressif de celui à qui nous devons le jour. Nombreux au contraire sont les fils en qui ne se retrouve rien de la molécule originelle et qui font mentir le proverbe connu.

Auprès de Mme Sainte-Beuve, et pour l'aider à élever son fils, vint s'établir une soeur du défunt qui, elle aussi, s'étant mariée fort tard, était devenue veuve et avait hérité d'un petit douaire. En réunissant leurs ressources, les deux dames pouvaient disposer de trois à quatre mille francs de revenu et d'une maison qu'elles habitaient _rue des Vieillards_. C'était assez pour vivre, mais trop peu pour assurer l'avenir de celui sur lequel se fondaient leurs espérances. Il est vrai que la médiocrité de fortune est peut-être le plus sur des points de départ. Loin de nuire au talent, quand il existe, elle lui sert plutôt d'éperon. Mis en demeure de parvenir quand même, le peu de secours aiguise ses désirs et son industrie, et met en oeuvre tout ce qui est en lui. L'enfant, averti de bonne heure; dirigé et couvé, pour ainsi dire, par une double sollicitude, vint à souhait, sage, docile, studieux, distançant à l'étude tous les élèves de la pension Blériot. On ne trouvait à reprendre, dans son caractère, qu'un peu trop de fierté, certain ressort assez vif qui le rendait moins commode qu'il n'aurait fallu dans l'habitude.

On sait que Boulogne était le port d'où Napoléon comptait s'élancer pour sa descente en Angleterre. Il y venait de temps à autre passer en revue l'armée et la flottille. En 1811, notre jeune écolier, en compagnie de militaires et costumé en hussard, assista à la dernière de ces revues et vit de près le grand capitaine. Je doute que ce spectacle l'ait beaucoup enthousiasmé; ou, s'il rêva un moment de gloire et de combats, les événements y mirent obstacle. Au fond, il était de ceux qui en guise d'épée auront surtout à coeur de tenir une bonne plume. Dans ses sorties, il passait souvent devant la maison de la haute ville où le Sage s'était retiré, sur ses vieux jours, et se disait sans doute: «Et moi aussi je ferai des livres et je laisserai un souvenir dans ce monde qui passe.» Presque tous les ans, pendant les vacances, il avait le plaisir de voir l'historien des croisades, Michaud, et d'entendre au dessert son odyssée. Ce qui le frappa surtout chez un homme que l'on considérait comme un des chefs du parti royaliste et religieux, ce fut d'apprendre que, mis en prison et se croyant à la veille de périr, il avait fait demander et avait lu, comme livre de consolation, _les Essais de Montaigne_[1].

Une autre visite, celle de Victor Jacquemont, parisien de son âge et de l'école de Stendhal, apprit au contraire au jeune Boulonnais combien l'esprit que l'on affecte est déplaisant. Dans un dîner qu'ils firent ensemble chez un de leurs camarades, il fut blessé d'entendre ce freluquet répéter à tout propos un mot qui faisait la _scie_ à la mode en 1817. Son instinct de critique l'avertissait déjà qu'il est mieux de ne pas tant appuyer.

Cependant à la pension il s'était fait un ami, Eustache Barbe, avec lequel il se livrait à de longues promenades autour des remparts ou au vallon du Denacre, ou encore sur les sables de la plage, respirant à pleins poumons les brises fortifiantes de la mer. Ils causaient ensemble non d'amusements et de jeux, mais de choses sérieuses, de Dieu, de la religion. L'un, qui devait entrer dans le sacerdoce et enseigner le dogme, y croyait déjà aveuglément; l'autre préludait à son rôle de grand sceptique par des objections et des réserves. Malgré l'opposition de leurs caractères et la différence de leurs destinées, le lien d'amitié ne sera brisé entre eux que par la mort. La dernière lettre de Sainte-Beuve à l'abbé, datée de 1865, contient cette phrase typique: «Si tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts, ou au bord de la mer, je t'avouerai qu'après plus de quarante ans j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire; je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes; mais enfin, je n'ai jamais pu parvenir à me former, sur ce grave sujet, une foi, une croyance, une conviction qui subsiste et ne s'ébranle pas le moment d'après.» Cela n'a pas empêché un juge de Boulogne, M. Morand, d'insinuer, en publiant ces lettres, que l'illustre critique était au fond catholique sincère et que le respect humain seul avait dicté ce qu'il y a de philosophique dans son oeuvre[2]. Si ce magistrat apporte à son tribunal un esprit de discernement aussi intelligent, que doivent penser les justiciables?

Bientôt l'amitié ne suffît plus au coeur de l'écolier; un sentiment plus vif s'empare de lui; voici venir le premier attrait invincible, le plus simple, le plus éternel de tous; celui dans lequel les sens jouent leur rôle, même à leur insu, l'amour de Chloé pour Daphnis, celui de Paul pour Virginie. Non loin de la ville, au château de Wierre, habitait une famille amie de la sienne, où il rencontra une blonde fillette de seize ans avec laquelle il jouait d'abord en camarade. L'habitude familière du voisinage favorisant leur inclination, il ne tarda pas à l'aimer avec toute la vivacité d'une première ardeur. Mais dès qu'il sentit s'élever les mouvements inconnus qui devancent la puberté, honteux et effrayé de cet éveil des sens, il voulut en réprimer la précoce émotion et combattre un penchant dont on lui avait dit tant de mal. Puis, encouragé par un accueil qui n'avait rien de farouche, il s'abandonna à l'attrait et prit souvent le sentier le long de la haie et du ruisseau qui mène directement à la grille du parc. Après avoir consumé le jour aux impatiences du désir, chaque soir, à la clarté des étoiles, il rencontrait la jeune fille près du balcon encadré de lierre, et se livrait avec elle à de longues causeries coupées de soupirs et de silences. Que de fois, promenant leurs pas assoupis sur le velours des gazons, le long de l'enclos du verger en fleurs, les deux enfants se redirent à mi-voix des aveux déjà répétés, mais toujours si doux à entendre! Quelle volupté pour l'amant de serrer un bras dont les souples rondeurs ravissaient la main, de remonter un mantelet sur des épaules frissonnantes, de ramasser un mouchoir qu'il ne rendait qu'après en avoir respiré le parfum virginal! Et les confidences sans fin sous le murmure du feuillage, et les projets d'avenir caressés longuement, et les promesses d'éternelle fidélité, et les menus suffrages accordés ou ravis dans une étreinte furtive!

Plus tard, on aime à se rappeler, dût-on en sourire un brin, ces naïfs enchantements de l'enfance: «Notre familiarité avait cela d'attrayant qu'elle était indéfinie, et que le lien délicat qui flottait entre nous n'ayant jamais été pressé, pouvait indifféremment se laisser ignorer ou sentir, et fuyait à volonté sous ce mutuel enjouement qui favorise les tendresses naissantes. Le plus souvent, dans le tête-à-tête, nous ne nous donnions pas de noms en causant parce qu'aucun ne serait allé juste à la mesure du vague et particulier sentiment qui nous animait. Devant le monde, le visage était toujours là pour corriger ce que l'usage imposait de trop cérémonieux. Mais seuls nous nous gardions d'ordinaire, nous nous dispensions de tout nom, heureux de suivre bien uniment, l'un à côté de l'autre, le fil de notre causerie, et cette aisance même, qui au fond ne manquait pas de quelque embarras, était une grâce de plus dans notre situation, une mystérieuse nuance.»