Saint Paul

Part 7

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Le mythe orphique de Zagreus n’était aucunement l’image du sacrifice rédempteur ni de l’union eucharistique.

Zagreus, enfant, prenait, pour échapper aux violences des Titans, la forme d’un taureau. Les Titans le mettaient en pièces, faisaient cuire ses membres, les dévoraient. Le cœur se dérobait à leurs mains; Athéné, sœur de Zagreus, le recueillait, le portait à Zeus. Celui-ci le mangeait; et Zagreus, ainsi absorbé, renaissait en Dionysos. Alors Zeus punissait les Titans, les foudroyait, et de leur cendre étaient nés les hommes qui portent la peine du crime des ancêtres. S’ils veulent se libérer de la faute originelle, ils doivent se purifier dans les mystères.

Observons qu’ici Zagreus ne meurt aucunement pour sauver le monde; il succombe _malgré lui_. Sa renaissance, une fois son cœur dévoré par Zeus, est une de ces folles conceptions grecques qu’un Juif eût trouvées absurdes. Et l’initié n’est point sauvé par les mérites du dieu, en s’unissant à ses souffrances et à sa résurrection[143].

[143] Voir LAGRANGE, _Revue biblique_ du 1er juillet 1920.

Les orphiques supposaient entre la matière et l’esprit une contradiction radicale. Aussi traitaient-ils le corps comme une geôle d’où l’âme se dégage lentement. L’âme et le corps, à les entendre, n’étaient unis que pour expier une transgression commise dans une vie antérieure. La sainteté, c’est de délivrer en nous l’élément divin, il faut donc s’abstenir de tout contact avec les choses charnelles, ne jamais manger la chair des animaux, ne point toucher les cadavres, ne pas assister aux noces, atténuer par des bains et des aspersions l’impureté du corps. Leur pureté demeurait négative et principalement _physique_, comme leur espoir de félicité dans la vie future[144] où, par une incohérence trop explicable, ils ne désiraient qu’un festin perpétuel, des rondes et des chants sur des prairies élyséennes[145].

[144] Voir Umberto FRACASSINI, _Il Misticismo greco e il christianesimo_, p. 309-354.

[145] Témoin le chœur des initiés dans les _Grenouilles_ d’ARISTOPHANE.

Au fond, le mysticisme païen restait impuissant à dépasser la terre. Il voulait, comme tout élan religieux, faire l’homme un avec la divinité. Mais cette divinité n’était que l’ensemble des forces naturelles. Le dieu des stoïciens eux-mêmes est identique au grand tout. L’âme, parcelle du feu créateur, retournera en son principe et s’y perdra.

L’union rêvée, quand elle n’aboutissait pas à cette consomption panthéiste, se bornait à vouloir s’approprier quelque chose d’une puissance occulte.

Lorsque le grand prêtre de Mithra descendait, avec ses habits pontificaux, dans la fosse, sous la pluie de sang du taureau éventré, en arrosait ses joues, ses paupières, ouvrait la bouche pour se gorger de la noire liqueur et s’en imbiber tout entier, il croyait que le dieu, caché dans le sang de la victime, descendait en ses veines et l’emplissait d’un pouvoir surhumain. Par sa prière ensuite, le sol et les animaux seraient plus féconds, et lui-même aurait le don d’immortalité.

Ce baptême de Mithra peut-il se comparer au baptême chrétien, issu des rites baptismaux en usage chez les Juifs? Parce que les baptisés s’appelaient, comme dans l’initiation orphique, les _illuminés_, est-il permis d’en induire que l’Église emprunta même cette métaphore à l’orphisme?

Le baptême des initiés d’Isis, celui qu’Apulée décrit au livre XI des _Métamorphoses_, s’administrait dans les bains publics et n’avait que le sens d’un rite extérieur. Les litanies chantées à la gloire de la déesse l’honoraient comme la déité suréminente, absorbant en sa forme les attributs de toutes les autres; mais Isis représente la toute-puissante Nature[146], non un Dieu personnel, infini, ayant créé l’univers librement, et l’homme à son image. Isis n’aime pas ses fidèles, elle ne souffre pas avec eux, pour eux.

[146] _Una quae es omnia Isis_, selon l’inscription de Capoue, citée par FRACASSINI, p. 168.

Pourquoi Paul aurait-il demandé aux mystères une doctrine ou des rites, quand il trouvait dans le Christ Jésus la lumière de la foi, les charismes et la vertu des sacrements?

Admettons qu’il ait entendu raconter la mort du dieu Osiris et sa résurrection, cette fable symbolique lui aurait simplement fait hausser les épaules. Mais, si un fidèle du dieu égyptien avait opposé à la vie du Christ ressuscité la renaissance de son idole, l’Apôtre l’eût sans doute embarrassé par cette question:

--Dans les douleurs et la seconde vie de votre dieu, quelle part avez-vous?

--Aucune, eût répondu le païen. Osiris jouit dans sa gloire et n’a plus besoin de nous.

Alors, quoi de commun entre Osiris et Jésus, «image du Dieu invisible, engendré avant toute créature? En lui toutes choses ont été créées, dans le ciel et sur la terre, les visibles et les invisibles... par lui Dieu s’est tout réconcilié, en son corps de chair, par le sang de sa Croix, et avec lui j’achève ce qui manque à ses souffrances, pour son corps qui est l’Église[147]».

[147] _Coloss._ I, 15-24.

De même, si un myste d’Éleusis lui avait vanté ses abstinences, il lui eût répliqué avec sa rudesse paradoxale:

--On te dit: «Ne prends pas! Ne goûte pas! Ne touche pas!» Tout cela, règlements, enseignements des hommes! Ces choses ont une apparence de sagesse, d’humilité, de mépris du corps. Elles ne valent que pour _assouvir la chair_[148]».

[148] _Id._ II, 22-23. «Assouvir la chair» signifie: satisfaire une piété tout extérieure.

Mais, si le même initié, ayant ouï dire que les chrétiens buvaient ensemble la coupe du sang mystique et rompaient le corps de leur dieu, avait osé nommer devant Paul la communion liturgique où les dévots s’exaltaient avec un breuvage d’eau, de farine d’orge et de menthe, le Saint eût jeté sur cet aveugle un regard douloureux, en murmurant la prière eucharistique:

Nous te rendons grâce, ô notre Père, Pour la sainte vigne de David ton serviteur, Que tu nous as fait connaître par Jésus ton fils. A toi gloire dans les siècles des siècles[149].

[149] Cette oraison liturgique, transmise dans la _didaché_ (petit manuel de catéchèse chrétienne, rédigé vers la fin du Ier siècle) est peut-être contemporaine des Apôtres.

Les _Épîtres_ donneront place à certains termes, comme le mot «mystère», à des images qui, pour des initiés, rendaient un son connu. Là où Paul dit que «le Père nous a délivrés de la puissance des ténèbres et transférés dans le Royaume du Fils de son amour[150]», c’est une perspective, en apparence, analogue à l’antithèse de la sphère d’Adès et de la clarté des vivants. Mais il loge sous des images populaires, universelles, un sens nouveau, des certitudes divines, l’anticipation de choses vraies soutenues par des témoignages, des visions et des miracles.

[150] _Coloss._ I, 18.

Les mystères ont retardé plutôt que préparé la conversion du monde à l’Esprit du Christ. Ils leurraient d’un mysticisme commode l’inquiétude religieuse. Leurs adeptes obtenaient à bon marché le salut par des cérémonies et des purifications externes, semblables à celles qui suffisent aux croyants de Mahomet. Les thiases, les confréries d’initiés, quand la propagande chrétienne les pénétra, se prêtèrent à devenir des communautés charitables. Mais, tant qu’ils y résistaient, ils opposaient à la foi des milieux plus fermes que la masse des idolâtres demeurés vis-à-vis d’anciens dieux inertes. Pourquoi les adorateurs d’Isis eussent-ils préféré au culte d’une déesse heureuse un crucifié n’offrant en héritage aux siens, pour mériter la couronne, que le bois de son gibet? Les spirites et les théosophes, parce qu’ils ont un semblant de vie surnaturelle, sont des païens plus difficiles que d’autres à tourner vers le Rédempteur.

Paul n’utilisera même pas au profit de l’Évangile des affinités superficielles qu’il discernait fausses et sacrilèges.

Il avait obtenu la liberté des fils de la lumière; était-ce pour s’assujettir à ce qu’il appellera «l’alphabet du monde[151]»?

[151] _Coloss._ II, 20. Ce mot désigne peut-être le culte des divinités astrales.

En présence des philosophes, même supériorité indépendante. Peu importent quelques locutions extraites de Platon ou d’Aristote, un mot de Cléanthe cité à l’usage des Athéniens, des tours de controverse où se reconnaît la diatribe stoïcienne. Dans les rues, sous les portiques, au seuil des écoles, il avait croisé des disputeurs, des besaciers missionnaires, un bâton à la main, promenant leur manteau sombre, avec une barbe hirsute et des cheveux longs, gris de poussière; il écouta leurs propos et, plus d’une fois, réfuta leur vaine sagesse. Pour lui, ces apôtres de mensonges étaient plus dangereux que des fanatiques idolâtres, parce qu’ils excitaient l’orgueil des faibles, leur insinuaient l’illusion d’être justes et impeccables.

Certes, il devait mépriser le Dieu des stoïciens, ce Dieu qui, ayant fait le destin, le subit, à qui les philosophes attribuaient une _forme_, celle d’une sphère circonscrivant tous les êtres[152]. Un _dieu-boule_, Paul eut envie d’en rire. Quelle rencontre possible entre une doctrine affirmant: «L’homme est bon par nature; nos vices ne naissent pas avec nous; ils ne sont qu’une erreur d’opinion[153]», et le dogme de la faute originelle, la foi en un Dieu libre et distinct du monde, qui nous a prédestinés à l’aimer, qui nous aime démesurément, dont la _grâce_ assiste notre volonté impuissante, par elle-même, au salut?

[152] Voir SÉNÈQUE, _Épître à Lucilius_, LXIII, 22.

[153] Voir SÉNÈQUE, _Épître à Lucilius_, XLIV, 53.

Chrétiens et stoïques, au siècle de Paul, semblaient pourtant se rapprocher dans leurs exclusions: ils méprisaient les plaisirs lâches, les cupidités; leur courage défiait les épreuves ou les supplices. Mais leurs principes et leurs attitudes se montraient, même là, tellement contraires!

Le stoïcien agissait comme si l’homme seul était, comme s’il était dieu. Savoir, être intelligent demeurait son évangile; il s’arrogeait la mission d’enseigner au commun des hommes ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. La raison naturelle était l’unique maîtresse d’école qu’il écoutait, qu’il leur proposait. Il glorifiait la liberté de son Moi, intrépide sous les foudres de la fortune; il bravait l’injustice et les tyrans. Chez lui, la mansuétude, le dévouement prenaient une figure doctrinaire; il se proposait en exemple, comme une sentence gravée sur une colonne de bronze. Il possédait, pour lui-même, la paix et la justice: et sa force d’âme suffisait à l’asseoir dans le bien absolu.

Le chrétien, au rebours, cherchait avant tout Dieu et son royaume. Humble en se confrontant avec le divin exemplaire; fort, parce que l’Omnipotent lui communiquait sa puissance. Il ne voulait point la science en soi, pour le stérile contentement de son intellect; il désirait la connaissance, afin de s’immerger tout entier dans Celui qui est. Il la recevait, assurée et pleine, non de sa propre suffisance, mais d’une tradition révélée ou, directement, de l’Esprit Saint. Au lieu de magnifier sa personne, il l’immolait pour accroître la communion des Élus. La froide solidarité stoïcienne devait lui paraître un reflet de lune morte sur la neige. Il apportait au monde mieux qu’un système intellectuel, mieux qu’une doctrine d’amour entre les hommes; il refaisait, partout où il éliminait les puissances du mal, l’_unité du royaume de Dieu_.

Un fleuve de vie enlevait sur son courant la jeune barque humaine; ce qu’elle abandonnait, derrière elle, au bas des rives, ne comptait plus. «Où est le sage? s’écriera Paul. Où est le scribe? Où est le disputeur du siècle[154]?» Ces gens-là n’étaient, sur son chemin, que des aveugles et des meneurs d’aveugles. Héritier de trésors inévaluables, il n’allait pas emprunter à des mendiants leurs guenilles; quand il appréhendait en leurs mains quelques précieuses vérités d’attente, il se les appropriait sans façon, comme reprenant son bien.

[154] I _Cor._ I, 20.

Si, durant les années de Tarse, les formes du passé le sollicitèrent, ce ne fut pas la philosophie païenne qui l’inquiéta, mais le ressouvenir de son enfance, son lien atavique avec sa race. Il revit, pouvons-nous croire, la maison natale, peut-être sa vieille mère ou son père, dont il n’a jamais parlé. Peut-être baisa-t-il la barbe d’un aïeul. L’escabeau où il s’asseyait autrefois l’attendait. S’il vint une veille de sabbat, les lampes pleines de l’huile rituelle étaient allumées dans la grande chambre. On ouvrit, devant lui, l’armoire où s’alignaient, en leurs étuis, les rouleaux de la Loi. A table, il récita, sur des nourritures légales, les Bénédictions. Mais il dut se sentir étranger parmi les siens, leur silence même lui laissait entendre:

--Saul, tu n’es plus des nôtres. Tu t’es fait le disciple d’_hommes de rien_[155]. As-tu donc oublié ce que Moïse a dit: «Malheur à celui qui n’accomplit pas toutes les choses écrites dans le livre de la Loi[156]»? Ce crucifié, dont tu racontes qu’il est le Christ, n’a aucune puissance; il n’est pas le Christ; Élie n’est pas venu l’oindre et le révéler. Démontre-nous d’abord qu’il est ressuscité. Il y a un seul Dieu; jamais tu ne nous feras croire qu’ils soient trois.

[155] JUSTIN, _Dialogue avec le Juif Tryphon_, VIII, 3. Tryphon est-il un personnage réel ou symbolique? On ne sait. Tout au moins ses objections contre la foi énoncent-elles parfaitement les raisons que les Juifs de tous les temps ont opposées à la foi chrétienne.

[156] _Deutéronome_ XXVII, 26.

Saul leur déroula l’histoire miraculeuse de l’apparition. Ils le regardèrent avec stupeur; mais, tandis qu’il exposait la loi du Christ dont le sang a racheté même les goïm, une tristesse les raidissait. Les rêveries de l’enfant prodigue leur semblaient une trahison; et quelqu’un, sans doute, lui demanda:

--Alors, personne d’entre nous, s’il ne croit pas à ton Christ, n’aura le moindre héritage sur la montagne du Seigneur? Laisse-nous en paix. La Loi est sainte; quiconque l’aura observée en craignant Dieu ne sera pas confondu.

Saul leur prouva qu’Abraham, Isaac, Noé, Job, sans connaître la Loi, furent sauvés. Donc elle n’était pas nécessaire. Une loi nouvelle abroge une autre loi; une alliance annule une alliance. Désormais suffira la seconde circoncision, celle du cœur, et la première est inutile. C’est trop peu de manger le pain azyme pour accomplir la volonté de Dieu. A quoi bon savoir qu’il y a dans les oblations tant de mesures de froment, tant de mesures d’huile, si l’on n’aime de toutes ses forces le Fils bien-aimé du Père, celui qui s’est offert selon la promesse[157]?

[157] _Dialogue avec Tryphon._

Il est vraisemblable que les proches de Saul résistèrent à sa parole, et qu’il gagna dans Tarse peu de disciples. Il les quitta sans perdre l’espérance qu’ils comprendraient un jour la prophétie:

«Voici que ton roi viendra, le Juste et le Sauveur; il sera pauvre; il montera sur l’ânesse et sur l’ânon[158].»

[158] _Zacharie_ IX, 9.

L’ânesse, c’était Israël, et l’ânon qui la suivait, c’étaient les gentils. Donc Israël ne serait pas maudit, puisque le Seigneur, au jour de son triomphe, l’avait pris pour sa monture, sa monture de bonne volonté.

Il se retira vers la montagne, dans la solitude, peut-être dans la grotte qu’une tradition lui prête comme refuge, jusqu’au temps où Barnabé vint le chercher d’Antioche, et, l’ayant découvert, l’emmena pour travailler avec lui.

VI

LE GRAND DÉPART

Sans le vouloir, Saul persécuteur avait fondé la communauté d’Antioche. En chassant hors de Palestine les hellénistes nazaréens, il avait précipité la diffusion lointaine de la secte. Les bannis s’attachèrent à convertir d’abord des Juifs, puis des païens[159], des «craignant Dieu». Exigea-t-on de ceux-ci l’observance des pratiques juives, et surtout la circoncision? Le contraire est probable. Quand, sur la route de Gaza, Philippe avait baptisé l’eunuque éthiopien, il n’avait demandé à l’infidèle qu’une seule condition: croire de tout son cœur «que Jésus-Christ est le Fils de Dieu[160]». C’était déjà la méthode paulinienne. Paul n’aura pas le privilège de l’inventer; mais il la fera prévaloir comme celle qui assurait à la foi l’empire de l’univers.

[159] _Actes_ XI, 20.

[160] _Actes_ VIII, 37.

Antioche fut, après Samarie et Damas, l’avant-poste de l’Évangile. Les villes où s’établiront de puissantes églises--Thessalonique, Corinthe, Éphèse--étaient des centres cosmopolites agglomérant Juifs, Grecs, Syriens, Phéniciens, Romains. Dans un milieu de province, dans une bourgade, les changements de mœurs et de religion sont difficiles; la tribu, les clans homogènes ne tolèrent pas les dissidents. Au contraire, dans une ville de cinq cent mille âmes, les nouveautés se font jour, sans que la masse les ait vu naître. La promiscuité des races, les milliers d’étrangers qui circulent, excitent le remuement des idées. L’extrême corruption porte au dégoût les âmes délicates et les prépare aux héroïsmes ascétiques.

Antioche n’est plus aujourd’hui qu’une sous-préfecture. Une dizaine de minarets domine ses maisons grises, au pied de l’aride Silpius, en face de l’Amanus dont la chaîne clôt l’horizon comme la ligne sèche d’un mur de citadelle. L’Oronte jaunâtre pousse sa nappe limoneuse entre des collines sauvages que des tremblements de terre ont bouleversées. Les vergers qu’il nourrit, ses îlots de gravier où des peupliers touffus évoquent les îles du Rhône en Provence, mettent un peu de fraîcheur dans l’austère paysage. On arrive par un très vieux pont aux arches étroites et basses, avec des pierres disjointes; il y en avait un semblable, au temps de Paul et de Barnabé. La montagne est trouée de creux qui furent jadis des cellules d’ermites ou de chrétiens proscrits. Mais, en bas, courent parmi les oliviers les vestiges d’une voie dallée, longue d’une lieue, bordée de portiques, promenoir opulent et salubre dans un pays où les orages sont terribles. Le circuit d’un amphithéâtre, à mi-côte, atteste, comme à Éphèse, une fastueuse grandeur de plan. Tibère y avait fait dresser les statues gigantesques des Dioscures tenant en main leurs chevaux cabrés. Un temple de Zeus Kéraunios protégeait l’Acropole et la cité contre la foudre; un Panthéon ralliait tous les dieux.

De la mer, comme à Tarse, montaient à Antioche les denrées de l’Égypte et de toute la Méditerranée. Les caravanes, venant des bords de l’Euphrate, y déchargeaient les richesses de la haute Asie. C’était une ville de plaisir, folle de magie, frénétique, mais raffinée[161]. Sous Tibère, elle passait pour la troisième du monde romain. Le légat de Syrie avait là son quartier général. Les trafiquants israélites, les Grecs, très nombreux, actifs, y tenaient le haut du pavé.

[161] Voir RENAN, _les Apôtres_, p. 220.

Les disciples hellénistes, cyrénéens ou cypriotes, qui entreprirent la conversion d’Antioche, s’adressèrent naturellement à des Grecs. Voilà pourquoi eux et leurs adeptes furent appelés d’un nom grec: les chrétiens. Les non-croyants mirent-ils une ironie dans ce mot: _christianoi_? C’est vraisemblable. A la gloire de la Croix fut toujours collé quelque opprobre.

En tout cas, la chrétienté d’Antioche donna bientôt de si abondantes promesses qu’à Jérusalem on en parla; les notables, les anciens de l’église mère décidèrent d’envoyer Barnabé pour examiner l’esprit de la communauté nouvelle, et, s’il l’estimait bon, la confirmer dans son élan.

Barnabé était un missionnaire admirable. Sa largeur de vues, sa flamme prophétique, son autorité s’imposèrent à des Hellènes prompts aux enthousiasmes et percevant le surnaturel dans les formes généreuses de la grandeur morale. Il devait être, même physiquement, très beau. Lévite, il appartenait à la caste sacerdotale, où l’on n’admettait que des hommes d’une beauté pure. Nous le savons natif de Chypre[162]. Or, même à présent, c’est de Chypre ou des îles proches que viennent ces prêtres grecs aux figures régulières comme celle d’un Christ byzantin, et qui semblent détachées de fresques solennelles pour officier dans d’interminables liturgies. A Lystres, après la guérison du boiteux[163], sa noble prestance et sa voix dominatrice donneront à la foule l’illusion qu’elle voyait Zeus en personne. Il possédait, près de Jérusalem, un domaine qu’il avait vendu, et il en avait déposé le prix aux pieds des Apôtres. Ceux-ci mettaient en lui de hautes espérances. Il s’appelait de son vrai nom Joseph. On l’avait surnommé Bar-nabé, le fils de la prophétie, ou le fils de l’exhortation. Car le ministère du prophète, dans l’Église apostolique, dépassait le don de pénétrer l’avenir; sa mission était «d’édifier, d’_exhorter_, de _consoler_[164]», et l’Esprit Saint qui l’emplissait lui avait, en ce sens, départi le pouvoir de prophétiser, c’est-à-dire d’interpréter la Parole.

[162] _Actes_ IV, 36.

[163] _Actes_ XIV, 11.

[164] I _Cor._ XIV, 3.

Sa prédication accrut singulièrement l’église d’Antioche[165]. Mais il sentit qu’à lui seul il ne pourrait en gouverner l’essor. Peut-être, déjà, les fidèles circoncis se choquaient-ils de voir des Grecs, des Syriens, des païens baptisés, l’emporter sur eux par le nombre, et leur intransigeance s’indignait que l’Église les mît au même rang qu’eux. Barnabé décida de s’adjoindre Saul. A Jérusalem, il avait compris quel associé l’Esprit lui réservait; Saul obéissait à la même inspiration que lui, épargnant aux catéchumènes païens tout ce qui, dans la Loi mosaïque, les chagrinait sans nécessité.

[165] On voudrait savoir dans quelles proportions. Mais l’auteur des _Actes_, avec son insouciance des chiffres, se contente de dire (XI, 24): «Un grand nombre, ayant la foi, se convertit au Seigneur».

Barnabé connaissait la retraite de Saul à Tarse où, recueilli, l’Apôtre attendait _son jour_, se gardant «de courir en vain[166]». On l’avait informé qu’il se cachait dans une solitude voulue par Dieu. Il prit le parti d’aller lui-même à sa recherche[167]. Trois journées de marche seulement séparaient Tarse d’Antioche. Il le découvrit, non sans peine, et le convainquit de le suivre. Paul ne demandait, en somme, qu’à s’élancer dans la carrière. «Malheur à moi, s’exclamera-t-il, si je n’évangélise point[168]!»

[166] _Gal._ II, 2.

[167] RENAN, _les Apôtres_, p. 232, interprète d’une façon arbitraire et injuste l’isolement de Paul comme la démarche de Barnabé: «Paul était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un supplice... Il se rongeait lui-même et restait presque inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui se consumait en une solitude _malsaine et dangereuse_... Gagner cette grande âme rétractile, susceptible; se plier aux faiblesses, aux humeurs d’un homme plein de feu, mais très personnel,... c’est là ce que Barnabé fit pour Saint Paul. La plus grande partie de la gloire de ce dernier revient à l’homme modeste qui le devança en toutes choses, s’effaça devant lui... empêcha plus d’une fois ses défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans la révolte.»

[168] I _Cor._ IX, 16.

Un halluciné, un excentrique se fût targué de son évangile, aurait prétendu le propager selon soi, Dieu seul étant juge de sa mission. Paul aura beau tenir la sienne d’une voix secrète, jamais il n’admettra qu’on pût dire de telle église: elle est à Paul.

Cette obéissance dans l’unité du Christ fut plus méritoire en lui qu’en nul autre; il était venu le dernier, mais il avait reçu d’en haut plus que personne. Son originalité fougueuse le prédisposait aux sursauts indépendants. L’abnégation commune à tous les Apôtres sera un des plus forts témoignages de leur véracité et la condition de leur victoire.

Arrivé à Antioche comme l’ouvrier de la deuxième heure, au lieu de faire œuvre distincte, Paul aida fraternellement Barnabé. Toute une année ils «enseignèrent», gagnant et, ce qui était plus difficile, retenant sous la discipline de la Croix ces Syriens à l’esprit flexible, mais si instables, voluptueux, cupides.