Sac au dos à travers l'Espagne
Part 2
Aussi, dans notre enthousiasme et égayés par le gros vin des Castilles, servi à pleins pots comme de l’eau de fontaine, nous voulûmes régaler d’un flacon de cognac les trois maçons gentilshommes qui déclinèrent poliment cette offre. Nous avions oublié que les Espagnols sont les plus sobres des hommes et, en effet, pendant tout notre voyage, nous ne rencontrâmes en état d’ivresse ni un paysan, ni un soldat, ni un ouvrier.
III
DE SAINT-SÉBASTIEN A DEVA
Saint-Sébastien, la vieille capitale du Guipuzcoa, n’a d’intéressant que ses environs, ses souvenirs, sa plage. Le reste est moderne et banal. Ses rues éclairées à la lumière électrique sont tirées au cordeau avec une rectitude désespérante, ses maisons régulières et monotones, ses hôtels dispendieux, ses magasins jolis et, sur ses promenades, les _señoras_ y étalent les toilettes de Paris, les _hidalgos_ des complets de _clubmen_, tout ce qui constitue le beau de nos jours!
Comme c’est le siège du capitaine général des provinces basques, on y coudoie la nuée des fonctionnaires espagnols fiers et pauvres, car, autant que les nôtres, les administrations y sont prodigues d’employés aussi inutiles que mal rétribués. On y est donc correct, gourmé, officiel, solennel et ennuyé.
Aussi les gens de bon ton, la saison venue, accourent-ils à Saint-Sébastien de tous les points des Castilles. _Cockneys_, gommeux, _snobs_, oisifs, idiots et filles viennent parader sur la plage de la Concha où des cabines de baigneurs pittoresquement groupées et enluminées donnent un aspect tout forain. Une ville d’eaux, enfin, la ville à la mode c’est tout dire, et pourvue d’un casino.
Il ne faut donc pas s’y arrêter plus de vingt-quatre heures si l’on est amant de l’imprévu. J’aime mieux Zarauz, Zumaya, Deva où les voyageurs ne passent guère, pressés qu’ils sont de rouler à Bilbao ou à Burgos par les routes banales et battues.
Dans ces trois vieilles petites villes, les baigneuses se promènent sans prétention en mantille ou tête nue comme de simples Rosines, et n’en sont que plus jolies.
Cependant Saint-Sébastien mérite mieux qu’une courte visite: un souvenir terrible y reste attaché; 1813 est écrit en chiffres sanglants dans les pages de son histoire. Dans la citadelle dressée sur le mont Orguello, une petite garnison française commandée par le brave Rey repoussa, sous le feu de soixante canons, les sommations du général Graham, quand Anglais et Portugais mirent à sac la ville qu’ils prétendaient venir délivrer. Ni femme ni fille n’échappa au viol, pas une maison au pillage; puis les habitants massacrés, les maisons vides, on mit le feu dans chaque quartier et les _libérateurs_ dansèrent à la lueur de l’incendie.
Les vieilles rues qui escaladent le mont au pied de la forteresse de Motta offrent encore quelque intérêt, mais le vandalisme légendaire des municipalités commence à les atteindre, et l’inepte pioche des faiseurs de neuf s’abat sur ces reliques du passé.
A Saint-Sébastien je me trouvai pour la première fois en face des splendeurs des églises espagnoles; j’en fus ébloui et stupéfait. Tant de richesses et tant de misères, tant d’art et tant d’ignorance, tant de luxueux gaspillage et une si crasse parcimonie! La première impression d’étonnement passée, on s’aperçoit du grotesque; l’ensemble est merveilleux, le détail ridicule. D’admirables tableaux de maîtres à côté de saints de bois barbouillés de couleur, une somptueuse et artistique orfévrerie et des christs affublés de jupons. A de vieux et précieux panneaux sont cloués têtes, bras, cuisses, pieds et mains de cire. Dans l’église de _San-Vicente_, j’ai vu, près d’une statue de saint Joseph habillé d’étoffe d’or, un derrière en miniature parfaitement moulé. Une bonne femme, à qui nous en demandâmes l’explication, nous répondit que c’était celui d’une _señora_ qui, à la suite d’un accident, avait eu cette partie du corps paralysée, et se voyant dans l’impossibilité de la remuer jamais, l’avait offerte en _ex-voto_ au grand saint Joseph. Pourquoi le grand saint Joseph? Néanmoins, flatté de l’offrande, il la guérit miraculeusement. On y voit aussi de longues mèches, dont de brunes Espagnoles se dépouillèrent dans des élans de pieuse extase; çà et là, des vierges en perruque blonde et en robe de brocard, avec des têtes mignardes de poupée; et, par le fait, ce sont des poupées plus grandes que les autres, à l’usage des dévotes personnes, qui jouent avec la Madone de bois comme, quand elles étaient petites, avec des poupées de carton.
Superstition, oisiveté et amour, c’est encore toute l’Espagnole. Sa vie semble être une perpétuelle lutte entre l’ardeur du plaisir et la peur d’offenser la bonne Vierge. Mais c’est là surtout qu’il est avec le ciel des accommodements. On rachète un baiser par un tour de rosaire, et une messe lave les souillures du péché mignon.
Les directeurs de ces consciences ne sont du reste pas trop sévères. Je suppose qu’ils permettent un ou plusieurs amants à celles de leurs pénitentes dont le tempérament l’exige, comme ils accordent de faire gras le vendredi aux natures délicates et aux estomacs débiles, tout prêts à s’offrir et à se sacrifier s’il le faut pour la plus grande gloire de Dieu et de la Vierge Marie.
La santé avant tout. Dieu n’aime pas les corps chétifs. A en juger par tous ces bons gros pères, il veut à son service de vigoureux gaillards sains et dispos, ardents à faire aimer le Créateur par l’intermédiaire de la créature.
C’est peut-être dans cette église de _San-Vicente_ ou de _Santa-Maria_, plus riche encore, que s’est passée, avant l’expulsion des moines, l’aventure que voici: Un franciscain prêchait sur le jugement dernier, exhortant les pécheresses au repentir: «Courbez-vous, leur disait-il, malheureuses que vous êtes, et demandez miséricorde. Peut-être l’heure approche où la trompette de l’archange va réveiller les morts dans la vallée de Josaphat. Demain, que dis-je, aujourd’hui, dans une heure, à l’instant, qui peut répondre qu’elle ne va pas sonner?...» A ces mots, le fracas de plusieurs trompettes éclate dans l’église. La foule, terrifiée, se lève et se précipite éperdue aux portes. C’est la fin du monde! Voici le jugement! Les femmes s’évanouissent. On s’entasse, on s’écrase, on vide l’église. Pendant ce temps, les bons pères relèvent les défaillantes, les introduisent dans la sacristie et dans diverses cellules adjointes pour leur donner des soins. Elles en sortent, quelque temps après, rougissantes, encore émues, mais bénies et rassurées.
IV
LE CAPITAINE BONELLI
Comme nous ne courions ni après la fortune, ni après une maîtresse, ni après une affaire, que nous n’étions pas des missionnaires patentés de quelque ministère, mais de simples touristes, cherchant des impressions, nous étions résolus à ne point suivre les grandes routes, à nous engager autant que possible dans les chemins creux, les sentiers de chèvre, les défilés de montagne.
Cependant nous suivîmes la voie royale dès la première étape, puis de Saint-Sébastien à Orio, et d’Orio à Deva par Zarauz, Guetaria, Zumaya; mais nous n’y perdîmes rien en pittoresque, bien qu’elle fût toute nouvelle, ouverte après la dernière guerre des carlistes, pour faciliter le rapide transport des troupes au cœur du pays basque, en plein foyer de l’insurrection.
Tantôt taillée dans le roc, creusant la montagne, coupant les forêts, jetée au-dessus des abîmes, traversant de vrais paysages kabyles, tantôt suivant les sinuosités de la côte, elle offre à chaque pas d’admirables points de vue.
Ce n’est plus maintenant que l’on peut se plaindre de la rareté et du mauvais état des routes espagnoles. Alphonse XII a fait réparer les anciennes et ouvrir de nouvelles, larges, bien entretenues, n’attendant que les voyageurs.
Le capitaine Bonelli, gouverneur du protectorat espagnol sur la côte occidentale d’Afrique, nous attendait à Deva. Il y avait donné rendez-vous à mon compagnon avec qui il correspondait à la suite des relations et des travaux orographiques de celui-ci sur le Maroc[2].
[2] _Itinéraire d’Alkazar à Ouezzann_ (1884), avec cartes, par H. de la Martinière. Depuis notre voyage en Espagne, de la Martinière est retourné au Maroc pour y compléter ses travaux.
Le capitaine Bonelli est bien connu de tous ceux que préoccupent nos intérêts coloniaux. C’est un des rares Européens qui possèdent à fond la langue arabe et le dialecte marocain.
Chargé par le gouvernement espagnol d’une mission scientifique, il parcourut la côte du cap Bojador au cap Blanc, limite septentrionale de notre colonie sénégalaise, et prit possession au nom de l’Espagne de territoires beaucoup plus riches et surtout plus productifs qu’on ne le croit, car ils ouvrent, par les tribus de l’Adrar, la route des régions voisines de Tombouctou où nous tentons, depuis tant d’années, de pénétrer par le haut Sénégal[3].
[3] Il vient de publier à Madrid un volume sur le Sahara: _El Sahara_, descripción geográfica, comercial y agrícola desde cabo Bojador á cabo Blanco, viajes al interior, habitantes del desierto y consideraciones generales, par D. Emilio Bonelli.
Après avoir négligé de nous assurer les oasis de l’extrême Sud-Oranais, Fidikett entre autres, qui nous auraient facilité les moyens d’atteindre le Soudan, nous devons constater avec dépit, sans doute, mais avec admiration, les résultats obtenus par l’énergie d’un simple officier.
Disposant dès le début de moyens insuffisants et infimes, n’ayant en quelque sorte qu’un appui moral du gouvernement, il a pu non seulement enrichir la science et l’hydrographie de précieuses données, mais son pays d’un territoire de 540 kilomètres de côtes[4]. Il est juste d’ajouter que le capitaine Bonelli fut appuyé par une puissante association: _la Sociedad de Africanistas y colonistas_, établie à Madrid depuis cinq ans, pour faciliter les entreprises des explorateurs espagnols. Certes, voilà une Société digne de tous éloges et qui fait plus œuvre patriotique que certains de nos bruyants groupes, chauvins à coups de grosse caisse qui ne savent que nous rendre, à l’étranger, odieux et ridicules.
[4] C’est sur les explorations de ce jeune officier dans le Sahara et la région de l’Adrar qu’Alphonse XII proclama, en décembre 1881, la côte d’Afrique, du cap Bojador au cap Blanc, sous le protectorat de l’Espagne.
Au moment où l’alliance des peuples latins semble plus que jamais devenir une impérieuse nécessité, après les projets d’union douanière dans la Méditerranée pouvant permettre à notre race, menacée jusque dans son berceau, de faire échec aux envahissements des Anglo-Saxons, se pose une question majeure que dans notre proverbiale et désastreuse insouciance de ce qui se passe au dehors de nos frontières, nous négligeons trop: l’alliance franco-espagnole en Afrique.
Il suffit de jeter un coup d’œil sur l’histoire diplomatique de la seconde moitié de ce siècle pour reconnaître que l’Angleterre est politiquement et commercialement, de Gibraltar à Suez, l’ennemi commun, et la voici qui commence à inonder de ses produits doublés des pacotilles germaniques les ports de la Méditerranée qui devrait n’être qu’un lac latin.
Le lecteur me pardonnera cette digression, semblant ici un hors-d’œuvre, mais en face des établissements anglais et allemands qui s’installent peu à peu sur les côtes de ce Maroc, par eux tant convoité, il est permis, même à un modeste voyageur, de pousser le cri des Romains quand ils voyaient menacer les intérêts de la patrie: _Careant consules_.
Nous devisions de ces choses sous les arbres qui font à la plage de Deva une délicieuse avenue et j’écoutais la parole claire et précise du vaillant capitaine espagnol, familier avec notre langue, comme si au lieu d’être né sur les bords du Mançanarès il l’était sur ceux de la Seine. La nuit tombait, les jolies _hospederias_ de la vieille bourgade s’allumaient et les _señoras_, tête nue ou en mantille, se promenaient par groupes, respirant la brise marine en attendant le dîner, que, pour laisser plus de loisirs aux baigneurs, on ne sert pas avant neuf heures du soir; et nous parlâmes longtemps de cette Afrique aimée, du Maroc si peu connu, dernière épave de l’Orient, du Sahara où le jeune gouverneur allait retourner bientôt pour établir de nouvelles relations avec les chefs des oasis et continuer l’impulsion commencée dans le commerce d’échanges entre les tribus de l’Adrar et les comptoirs espagnols, dédommager l’Espagne des Carolines!
Le lendemain matin, nous partîmes de bonne heure, et comme nous nous étions détournés de notre itinéraire, nous dûmes prendre le coche qui nous transportait à Asconia, non loin de Loyola, la patrie de saint Ignace. Et, huchés sur l’impériale, une sœur de charité à notre droite et un prêtre à notre gauche, nous dîmes adieu au capitaine Bonelli, à Deva, à sa jolie plage, à la mer que nous ne devions revoir que deux mois plus tard, sur la côte méridionale, et nous nous enfonçâmes dans la montagne, au galop de six mules étiques qu’excitaient les furieux coups du ragal et les terribles jurons du cocher.
V
LOYOLA
Entre Azcoitia et Azpeitia, à une demi-lieue environ de ces deux bourgades, au fond d’une délicieuse vallée resserrée entre des montagnes boisées où coule dans un cadre de verdure la jolie rivière d’Uzola, se dresse solitaire et majestueuse une masse énorme de bâtiments. La façade principale en est formée par une coupole panthéonienne dont le triple et gigantesque portique s’avance sur un perron à trois corps et à balustrades de pierre, flanquée de lions de marbre, et de deux longues ailes d’une architecture de séminaire et de caserne.
C’est Loyola, surnommé la merveille du Guipuzcoa, la maison trois fois sainte, le sanctuaire des soldats de Jésus, le berceau de saint Ignace, la grande jésuitière enfin.
Cet étrange bâtiment, qui seul apporte le mouvement et la vie dans cette vallée tranquille, offre de quelque côté qu’on en approche un spectacle bien fait pour frapper les imaginations dévotes, en leur donnant du premier coup l’impression de la formidable puissance de cet ordre resté debout et prospère au milieu du désastre monacal.
En face du portail, sur une large esplanade, s’élève l’idole, en marbre de Paros, du dieu de céans, le _señor de aqui_, devant lequel tout passant doit se découvrir. Deux _hospederias_ dont l’une, celle de droite, a l’aspect d’un vieux manoir, avec sa galerie aux quatre arches massives, son monumental escalier et son écusson seigneurial, forment les deux côtés de la place dont le quatrième bordé d’une double ligne d’orangers est ouvert sur la vallée même, au fond de laquelle s’échelonnent les blanches maisons d’Azpeitia pittoresquement groupées sur les premières pentes des montagnes vertes et bleues qui coupent l’horizon. De là descend, par cascades, dans une bordure de joncs, de saules et de roseaux, coupant de grands champs de maïs, la petite rivière qui fertilise l’étroite et profonde vallée.
Emplacement choisi à souhait. A Azpeitia et à Azcoitia poussent, dit-on, les plus jolies filles du pays basque, et les servantes de l’_hospederia_ où nous descendîmes et qui porte le nom glorieux du saint, nous en offrirent de gracieux échantillons. Ah! quel gynécée que cette hôtellerie de Loyola! Et quelle différence entre ces Guipuzcoennes aux yeux de velours, propres et gracieuses, et nos grossières filles d’auberge, maritornes aux dessous crottés! Peut-être les bons pères, propriétaires de la _posada_, les avaient-ils triées avec soin, mais saint Ignace lui-même eût passé la langue sur ses lèvres devant la délicatesse du mets et l’abondance du festin. Il y en avait encore, et encore, et toujours. Deux pour la chambre, une pour prévenir que le déjeuner est prêt, une demi-douzaine pour servir à table et verser à boire, et combien dans les corridors, occupées à je ne sais quoi, avec lesquelles on se trouvait tout à coup nez à nez et qui disparaissaient majestueusement avec des mines de princesses.
De saints pères jésuites errant çà et là expliquaient ce phénomène; ils n’avaient pas la physionomie hypocritement pateline qu’on leur prête. De belle humeur, aimables garçons, la plupart bedonnants et solides, ils semblent prendre la vie comme elle vient, le temps comme il se présente et goûter en gourmets la satisfaction d’être au service de Dieu en général et de saint Ignace en particulier. Ils se sentent chez eux, cela se voit; l’hôtellerie, je l’ai dit, est à eux et non seulement celle-ci, mais l’autre en face, succursale de la première, et aussi le coche et ses six mules, et les fermes d’alentour et les jolies filles, et le pays circonvoisin.
Tout le monde, je dois l’ajouter, semble ici parfaitement heureux. La règle est douce, la tyrannie des Pères très supportable. Ils ne règnent pas en pays conquis, mais sur des sujets d’une fidélité éprouvée. Pourvu qu’on croie ou qu’on fasse semblant de croire, cela suffit. Les servantes nous avouèrent qu’elles devaient se confesser une fois par semaine, communier une fois par mois, sans compter les fêtes. Elles n’en prenaient pas pour cela des allures plus béates, et mon compagnon que l’étincelle de tous ces yeux allumait fort n’eut pas à se heurter à de trop farouches vertus. Quant à moi, mes cheveux gris m’obligeaient à plus de réserve, et comme j’employais une grande partie de mon court séjour à visiter la maison du saint, à parcourir l’église et à stationner près des chapelles où s’adressaient les pieuses épîtres aux dévotes, je passais sans nul doute pour un fervent admirateur d’Ignace, et je dus laisser, à mon départ, à notre pieuse hôtelière, une bonne odeur de piété.
Cette matrone, compagnonne grisonnante et mamelue, s’était de prime abord montrée rébarbative. Notre qualité de Français était tare à ses yeux.
Ce n’est pas à Loyola que nous sommes en haute estime, et tout compatriote de Voltaire y est voué à la damnation. Aussi commença-t-elle par nous déclarer qu’elle ne pouvait disposer d’un seul lit; mais, ayant eu l’heureuse idée de nous informer de l’heure de la messe pour le lendemain dimanche, la dévote changea de ton.
«Il y a plusieurs messes, répondit-elle. De cinq heures à midi les révérends pères officient. A laquelle voulez-vous aller?
--A toutes!» répliquai-je.
Cette réponse pénétra la bonne femme de respect et d’admiration, sans toutefois lui causer trop de surprise, certaines pieuses personnes ayant, paraît-il, l’habitude d’assister le dimanche à plusieurs offices du matin, pour se préparer à ceux du soir.
En tous cas, elle nous valut une belle chambre ornée de trois jolies chambrières; une de trop, mais nous eussions eu mauvaise grâce à nous plaindre, d’autant plus qu’il y avait trois lits dans la pièce et qu’il pouvait survenir un troisième compagnon.
Désagrément des auberges espagnoles: les chambres contiennent deux, trois et quatre lits.
Je me souviens qu’à Tolède, on voulut nous imposer un tiers, un _torero_, qu’à son grand étonnement nous refusâmes avec énergie. L’hôtelier le casa je ne sais où, mais le lit resta vide. On nous le fit payer d’ailleurs, et comme nous occupions la seule pièce pourvue d’une table, le _torero_ n’en vint pas moins, alors que nous étions couchés, nous demander la permission d’écrire à sa _señorita_, ce qui, vu sa lenteur à tracer ses lettres, lui prit une partie de la nuit.
«Voulez-vous, dit Voltaire, acquérir un grand nom, être fondateur, soyez complètement fou, mais d’une folie qui convienne à votre siècle. Ayez dans votre folie un fonds de raison qui puisse servir à diriger vos extravagances, et soyez excessivement opiniâtre. Il pourra arriver que vous soyez pendu; mais, si vous ne l’êtes pas, vous pourrez avoir des autels.»
C’est pourquoi Ignace de Loyola, après avoir mérité cent fois la corde, siège au rang des plus grands saints; que le monde est plein de ses temples, dont le premier est sa propre maison.
La _Santa casa_, qui n’est, paraît-il, qu’une tour de l’ancien manoir détruit dans les guerres civiles, est cachée du dehors par un mur percé de fausses fenêtres, disposition de l’architecte Fontana, que la veuve de Philippe IV appela tout exprès de Rome pour la construction du sanctuaire, et qui a ce triple but: préserver le précieux monument, le voiler aux profanes et donner plus de régularité à la façade de l’édifice. Une étroite cour le sépare du mur extérieur, et le visiteur ne voit d’abord qu’un carré de grosses pierres brutes mêlées de briques, n’ayant d’autre ornement que l’écusson des Loyolas sculpté au-dessus de la porte, et une plaque de marbre avec cette inscription:
_Casa solar de Loyola Aqui nacio San Ignacio en 1491_[5].
[5] Maison originaire de Loyola. Ici naquit saint Ignace.
Dans le vestibule, on trouve un escalier antique qui ne déparerait pas l’hôtel de Cluny; et des murs couverts de tableaux de vieux maîtres espagnols, de portraits du saint, d’épisodes de sa vie militaire et religieuse jusqu’en haut de la maison. Elle a trois étages et chacun donne accès à une succession d’oratoires et de chapelles. Là je vis, derrière une grille, à côté d’un autel chargé de fleurs, et flanqué de confessionnaux, un révérend père, gras et superbe, coiffé du bonnet carré, assis au milieu d’une douzaine de jeunes femmes, les entretenant de sujets pieux en attendant l’office divin.
Rangées en demi-cercle, vêtues d’une robe noire et coiffées d’une mantille, rosaire au bras et scapulaire au cou, les _señoras_, tout en maniant leur éventail, recueillaient béatement les perles saintes tombant des lèvres sacrées de l’aimable directeur.
Le clou du spectacle, je veux dire la chambre du saint, au dernier étage, est transformée en chapelle et la plus extraordinaire qu’on puisse voir. Le plafond est si bas qu’en levant la main on en touche les moulures d’or. Or et émaux partout, pierres fines et mosaïques; c’est le plus parfait spécimen en miniature de l’art jésuito-catholique fulgurant, flamboyant, rutilant, échevelé avec ses scintillements, ses placages, ses sculptures, ses fleurs, ses magots, ses rosaces, ses boiseries fouillées, ses précieuses châsses, ses riches triptyques et toute cette ferronnerie habilement ciselée, ces autels qui ressemblent à des étalages d’orfèvrerie, l’art religieux enfin, qui rappelle les étourdissantes bizarreries des pagodes et que les jésuites ont poussé aux dernières limites du papillotage théâtral et de l’extravagance, moyen infaillible de gagner les cœurs féminins. Comme mise en scène, rien de plus savant. Dans la pièce coupée par une grille qui sépare l’autel des profanes règne le plus respectueux silence troublé parfois de souffles, lambeaux de prières qui s’échappent des lèvres, par le bruit léger de doigts faisant sur la poitrine courbée le signe du _mea culpa_.
Çà et là une femme, une jeune fille accroupie récite son rosaire; un jésuite se glisse sans bruit, jette un regard discret, s’agenouille, paraît un instant plongé au septième ciel, puis se relève et sort. Alors une des dévotes roule son chapelet, se lève à son tour et disparaît derrière l’apôtre.
Je pensais trouver dans la _Santa casa_ la célèbre épée dont s’arma le fougueux Ignace avec l’intention de pourfendre un Maure qui plaisantait sur la virginité de la mère de Jésus.
On sait que, pour se préparer au combat, Ignace se déclara chevalier de la Vierge, et fit la veillée des armes. Bayard aussi assistait pieusement à la messe pour calmer ses transes avant de se rendre en champ clos.