Ruy Blas: Drame

Part 8

Chapter 83,710 wordsPublic domain

_Les alguazils arrachent le manteau, l’alcade l’examine._

L’ALCADE.

C’est juste,

DON SALLUSTE.

Et le pourpoint qu’il porte...

DON CÉSAR, _à part_.

Oh! le damné Salluste!

DON SALLUSTE, _continuant_.

Il est au comte d’Albe auquel il fut volé...--

_Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche._

Dont voici le blason!

DON CÉSAR, _à part_.

Il est ensorcelé!

L’ALCADE, _examinant le blason_.

Oui, les deux châteaux d’or...

DON SALLUSTE.

Et puis, les deux chaudières. Enriquez et Gusman.

_En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses poches._

_Don Salluste montre à l’alcade la façon dont elles sont remplies._

Sont-ce là les manières Dont les honnêtes gens portent l’argent qu’ils ont?

L’ALCADE, _hochant la tête_.

Hum!

DON CÉSAR, _à part_.

Je suis pris!

_Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent._

UN ALGUAZIL, _fouillant_.

Voilà des papiers.

DON CÉSAR, _à part_.

Ils y sont! Oh! pauvres billets doux sauvés dans mes traverses!

L’ALCADE, _examinant les papiers_.

Des lettres?... qu’est cela? d’écritures diverses...?

DON SALLUSTE, _lui faisant remarquer les suscriptions_.

Toutes au comte d’Albe!

L’ALCADE.

Oui.

DON CÉSAR.

Mais...

LES ALGUAZILS, _lui liant les mains_.

Pris! quel bonheur!

UN ALGUAZIL, _entrant, à l’alcade_.

Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur.

L’ALCADE.

Quel est l’assassin?

DON SALLUSTE, _montrant don César_.

Lui!

DON CÉSAR, _à part_.

Ce duel! quelle équipée!

DON SALLUSTE.

En entrant, il tenait à la main une épée. La voilà.

L’ALCADE, _examinant l’épée_.

Du sang.--Bien.

_A don César._

Allons, marche avec eux!

DON SALLUSTE, _à don César que les alguazils emmènent_.

Bonsoir, Matalobos.

DON CÉSAR, _faisant un pas et le regardant fixement_.

Vous êtes un fier gueux!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME.

LE TIGRE ET LE LION.

PERSONNAGES.

RUY BLAS. DON SALLUSTE DE BAZAN. LA REINE.

ACTE CINQUIÈME.

Même chambre. C’est la nuit. Une lampe est posée sur la table.

Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire cache ses vêtements.

SCÈNE PREMIÈRE.

RUY BLAS, _seul_.

C’est fini. Rêve éteint! Visions disparues! Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues. J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit. Rien de trop effrayant sur ces murailles noires; Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires. Les muets sont là-haut qui dorment. La maison Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison D’alarme. Tout va bien. Mon page est très-fidèle. Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle. O mon Dieu! n’est-ce pas que je puis vous bénir, Que vous avez laissé l’avis lui parvenir, Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, A protéger cet ange, à déjouer Salluste, Qu’elle n’a rien à craindre, hélas! rien à souffrir, Et qu’elle est bien sauvée,--et que je puis mourir?

_Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table._

Oui, meurs maintenant, lâche! et tombe dans l’abîme! Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime! Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul!

_Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il portait au premier acte._

--Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul! --Dieu! Si ce démon vient voir sa victime morte!

_Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète._

Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte!

_Il revient vers la table._

--Oh! le page a trouvé Guritan, c’est certain, Il n’était pas encore huit heures du matin.

_Il fixe son regard sur la fiole._

--Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant. J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent Personne n’y peut rien. Ma chute est sans remède!

_S’asseyant sur le fauteuil._

Elle m’aimait pourtant!--Que Dieu me soit en aide! Je n’ai pas de courage!

_Il pleure._

Oh! l’on aurait bien dû Nous laisser en paix!

_Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots._

Dieu!

_Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole._

L’homme, qui m’a vendu Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut. Je souffre!--Elle m’aimait!--Et dire qu’on ne peut Jamais rien ressaisir d’une chose passée! Je ne la verrai plus!--Sa main que j’ai pressée, Sa bouche qui toucha mon front...--Ange adoré! Pauvre ange!--Il faut mourir, mourir désespéré! Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe, Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus, Son sourire, sa voix...--Je ne la verrai plus! Je ne l’entendrai plus!--Enfin c’est donc possible? Jamais!

_Il avance avec angoisse sa main vers la fiole; au moment où il la saisit convulsivement, la porte du fond s’ouvre. La reine paraît, vêtue de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy Blas._

SCÈNE DEUXIÈME.

RUY BLAS, LA REINE.

LA REINE, _entrant_.

Don César!

RUY BLAS, _se retournant avec un mouvement d’épouvante et fermant précipitamment la robe qui cache sa livrée_.

Dieu! c’est elle!--Au piége horrible Elle est prise!

_Haut._

Madame!...

LA REINE.

Eh bien! quel cri d’effroi! César...

RUY BLAS.

Qui vous a dit de venir ici?

LA REINE.

Toi.

RUY BLAS.

Moi?--Comment?

LA REINE.

J’ai reçu de vous...

RUY BLAS, _haletant_.

Parlez donc vite!

LA REINE.

Une lettre.

RUY BLAS.

De moi?

LA REINE.

De votre main écrite.

RUY BLAS.

Mais c’est à se briser le front contre le mur! Mais je n’ai pas écrit, pardieu! j’en suis bien sûr!

LA REINE, _tirant de sa poitrine un billet qu’elle lui présente_.

Lisez, donc.

_Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et lit._

RUY BLAS, _lisant_.

«Un danger terrible est sur ma tête. «Ma reine seule peut conjurer la tempête...

_Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin._

LA REINE, _continuant, et lui montrant du doigt la ligne qu’elle lit_.

«En venant me trouver ce soir dans ma maison. «Sinon, je puis perdu.»

RUY BLAS, _d’une voix éteinte_.

Ho! quelle trahison! Ce billet!

LA REINE, _continuant de lire_.

«Par la porte au bas de l’avenue, «Vous entrerez la nuit sans être reconnue. «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»

RUY BLAS, _à part_.

J’avais Oublié ce billet.

_A la reine, d’une voix terrible._

Allez-vous-en!

LA REINE.

Je vais M’en aller, don César. O mon Dieu! que vous êtes Méchant! qu’ai-je donc fait?

RUY BLAS.

O ciel! ce que vous faites? Vous vous perdez!

LA REINE.

Comment?

RUY BLAS.

Je ne puis l’expliquer. Fuyez vite.

LA REINE.

J’ai même, et pour ne rien manquer, Eu le soin d’envoyer ce matin une duègne...

RUY BLAS.

Dieu!--mais à chaque instant, comme d’un cœur qui saigne, Je sens que votre vie à flots coule et s’en va. Partez!

LA REINE, _comme frappée d’une idée subite_.

Le dévoûment que mon amour rêva M’inspire. Vous touchez à quelque instant funeste. Vous voulez m’écarter de vos dangers!--Je reste.

RUY BLAS.

Ah! Voilà, par exemple, une idée! ô mon Dieu! Rester à pareille heure et dans un pareil lieu!

LA REINE.

La lettre est bien de vous. Ainsi...

RUY BLAS, _levant les bras au ciel avec émotion_.

Bonté divine!

LA REINE.

Vous voulez m’éloigner?

RUY BLAS, _lui prenant les mains_.

Comprenez!

LA REINE.

Je devine. Dans le premier moment vous m’écrivez, et puis...

RUY BLAS.

Je ne t’ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis! Mais c’est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piége! Mais c’est vrai! mais l’enfer de tous côtés t’assiége! Pour te persuader je ne trouve donc rien? Écoute, comprends donc, je t’aime, tu sais bien. Pour sauver ton esprit de ce qu’il imagine, Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine! Oh! je t’aime. Va-t’en!

LA REINE.

Don César...

RUY BLAS.

Oh! va-t’en! --Mais j’y songe, on a dû t’ouvrir?

LA REINE.

Mais oui.

RUY BLAS.

Satan! Qui?

LA REINE.

Quelqu’un de masqué, caché par la muraille.

RUY BLAS.

Masqué! Qu’a dit cet homme? est-il de haute taille? Cet homme, quel est-il? Mais parle donc! j’attends!

_Un homme en noir et masqué paraît à la porte du fond._

L’HOMME MASQUÉ.

C’est moi!

_Il ôte son masque. C’est don Salluste. La reine et Ruy Blas le reconnaissent avec terreur._

SCÈNE TROISIÈME.

LES MÊMES, DON SALLUSTE.

RUY BLAS.

Grand Dieu!--Fuyez, madame!

DON SALLUSTE.

Il n’est plus temps! Madame de Neubourg n’est plus reine d’Espagne.

LA REINE, _avec horreur_.

Don Salluste!

DON SALLUSTE, _montrant Ruy Blas_.

A jamais vous êtes la compagne De cet homme.

LA REINE.

Grand Dieu! c’est un piége en effet! Et don César...

RUY BLAS, _désespéré_.

Madame, hélas! qu’avez-vous fait!

DON SALLUSTE, _s’avançant à pas lent vers la reine_.

Je vous tiens.--Mais je vais parler, sans lui déplaire, A votre majesté, car je suis sans colère. Je vous trouve,--écoutez, ne faisons pas de bruit,-- Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit. Ce fait,--pour une reine,--étant public,--en somme Suffit pour annuler le mariage à Rome. Le saint-père en serait informé promptement. Mais on supplée au fait par le consentement. Tout peut rester secret.

_Il tire de sa poche un parchemin qu’il déroule et qu’il présente à la reine._

Signez-moi cette lettre Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre Par le grand écuyer au notaire mayor. Ensuite,--une voiture, où j’ai mis beaucoup d’or,

_Désignant le dehors._

Est là.--Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide. Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède Et par Alcantara gagner le Portugal. Allez où vous voudrez, cela nous est égal. Nous fermerons les yeux.--Obéissez. Je jure Que seul en ce moment je connais l’aventure; Mais si vous refusez, Madrid sait tout demain. Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main.

_Montrant la table sur laquelle il y a un écritoire._

Voilà tout ce qu’il faut pour écrire, madame.

LA REINE, _attérée, tombant sur le fauteuil_.

Je suis en son pouvoir!

DON SALLUSTE.

De vous je ne réclame Que ce consentement pour le porter au roi.

_Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre._

Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi!

_A la reine._

Signez.

LA REINE, _tremblante, à part_.

Que faire?

DON SALLUSTE, _se penchant à son oreille et lui présentant une plume_.

Allons! qu’est-ce qu’une couronne? Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien De ceci. Tout se passe entre nous trois.

_Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu’elle la repousse ni la prenne._

Eh bien?

_La reine indécise et égarée le regarde avec angoisse._

Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. Le scandale et le cloître!

LA REINE, _accablée_.

O Dieu!

DON SALLUSTE, _montrant Ruy Blas_.

César vous aime. Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur, De fort grande maison. Presqu’un prince. Un seigneur Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne. Il est duc d’Olmedo, Bazan, et grand d’Espagne...

_Il pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante et qui semble prête à signer._

RUY BLAS, _comme se réveillant tout à coup_.

Je m’appelle Ruy Blas, et je suis un laquais!

_Arrachant des mains de la reine la plume et le parchemin qu’il déchire._

Ne signez pas, madame!--Enfin!--Je suffoquais!

LA REINE.

Que dit-il? don César!

RUY BLAS, _laissant tomber sa robe et se montrant vêtu de la livrée; sans épée._

Je dis que je me nomme Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme!

_Se tournant vers don Salluste._

Je dis que c’est assez de trahison ainsi, Et que je ne veux pas de mon bonheur!--Merci! --Ah vous avez eu beau me parler à l’oreille!-- Je dis qu’il est bien temps qu’enfin je me réveille, Quoique tout garrotté dans vos complots hideux, Et que je n’irai pas plus loin, et qu’à nous deux, Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme. J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme!

DON SALLUSTE, _à la reine, froidement_.

Cet homme est en effet mon valet.

_A Ruy Blas avec autorité._

Plus un mot.

LA REINE, _laissant enfin échapper un cri de désespoir et se tordant les mains._

Juste ciel!

DON SALLUSTE, _poursuivant_.

Seulement il a parlé trop tôt.

_Il croise les bras et se redresse, avec une voix tonnante._

Eh bien oui! maintenant disons tout. Il n’importe! Ma vengeance est assez complète de la sorte.

_A la reine._

Qu’en pensez-vous? Madrid va rire, sur ma foi! Ah! vous m’avez cassé! je vous détrône, moi. Ah! vous m’avez banni! je vous chasse, et m’en vante! Ah! vous m’avez pour femme offert votre suivante!

_Il éclate de rire._

Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. Vous pourrez l’épouser aussi! certainement. Le roi s’en va!--Son cœur sera votre richesse!

_Il rit._

Et vous l’aurez fait duc afin d’être duchesse!

_Grinçant des dents._

Ah! vous m’avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez!

_Pendant qu’il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a poussé le verrou, puis il s’est approché de lui sans qu’il s’en soit aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève, fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie, Ruy Blas saisit l’épée du marquis par la poignée et la tire vivement._

RUY BLAS, _terrible, l’épée de don Salluste à la main_.

Je crois que vous venez d’insulter votre reine!

_Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre._

--Oh! n’allez point par là, ce n’en est pas la peine, J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà.-- Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea, Mais s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre! --A mon tour!--On écrase un serpent qu’on rencontre. --Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer! Je te tiens écumant sous mon talon de fer! --Cet homme vous parlait insolemment, madame? Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme, C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait. Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre! Je priais! je pleurais! je ne peux pas vous dire!

_Au marquis._

Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments. Je ne répondrai pas à vos raisonnements, Et d’ailleurs--je n’ai pas compris.--Ah! misérable! Vous osez,--votre reine! une femme adorable! Vous osez l’outrager quand je suis là!--Tenez, Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez! Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire!--Écoutez, quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux, Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage, De venir lui cracher sa sentence au visage, Et de prendre une épée, une hache, un couteau!...-- Pardieu! j’étais laquais! quand je serais bourreau?

LA REINE.

Vous n’allez pas frapper cet homme?

RUY BLAS.

Je me blâme D’accomplir devant vous ma fonction, madame. Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu.

_Il pousse don Salluste vers le cabinet._

--C’est dit, monsieur! allez là-dedans prier Dieu!

DON SALLUSTE.

C’est un assassinat!

RUY BLAS.

Crois-tu?

DON SALLUSTE, _désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de lui._

Sur ces murailles Rien! pas d’arme!

_A Ruy Blas._

Une épée au moins!

RUY BLAS.

Marquis! tu railles! Maître! est-ce que je suis un gentilhomme, moi? Un duel! fi donc! je suis un de tes gens à toi, Valetaille de rouge et de galons vêtue, Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette,--et qui tue. Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien? Comme un infâme! comme un lâche! comme un chien!

LA REINE.

Grâce pour lui!

RUY BLAS, _à la reine, saisissant le marquis_.

Madame, ici chacun se venge. Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange!

LA REINE, _à genoux_.

Grâce!

DON SALLUSTE, _appelant_.

Au meurtre! au secours!

RUY BLAS, _levant l’épée_.

As-tu bientôt fini?

DON SALLUSTE, _se jetant sur lui en criant_.

Je meurs assassiné! Démon!

RUY BLAS, _le poussant dans le cabinet_,

Tu meurs puni!

_Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux._

LA REINE, _restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil_.

Ciel!

_Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée._

SCÈNE QUATRIÈME.

LA REINE, RUY BLAS.

_Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l’œil fixé à terre, comme s’il n’osait lever les yeux jusqu’à elle._

RUY BLAS, _d’une voix grave et basse_.

Maintenant, madame, il faut que je vous dise. --Je n’approcherai pas.--Je parle avec franchise. Je ne suis point coupable autant que vous croyez. Je sens, ma trahison, comme vous la voyez, Doit vous paraître horrible... Oh! ce n’est pas facile A raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile. Je suis honnête au fond.--Cet amour m’a perdu.-- Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû Trouver quelque moyen. La faute est consommée! --C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.

LA REINE.

Monsieur...

RUY BLAS, _toujours à genoux_.

N’ayez pas peur, je n’approcherai point. A votre majesté je vais de point en point Tout dire. Oh! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile!-- Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville Comme un fou. Bien souvent même on m’a regardé. Auprès de l’hôpital que vous avez fondé, J’ai senti vaguement, à travers mon délire, Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. Ayez pitié de moi, mon Dieu! mon cœur se rompt!

LA REINE.

Que voulez-vous?

RUY BLAS, _joignant les mains_.

Que vous me pardonniez, madame!

LA REINE.

Jamais.

RUY BLAS.

Jamais!

_Il se lève et marche lentement vers la table._

Bien sûr?

LA REINE.

Non, jamais!

RUY BLAS.

_Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d’un trait._

Triste flamme, Éteins-toi!

LA REINE, _se levant et courant à lui_.

Que fait-il?

RUY BLAS, _posant la fiole_.

Rien. Mes maux sont finis. Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis. Voilà tout.

LA REINE, _éperdue_.

Don César!

RUY BLAS.

Quand je pense, pauvre ange, Que vous m’avez aimé!

LA REINE.

Quel est ce philtre étrange? Qu’avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi! César! je te pardonne et t’aime et je te croi!

RUY BLAS.

Je m’appelle Ruy Blas.

LA REINE, _l’entourant de ses bras_.

Ruy Blas, je vous pardonne! Mais qu’avez-vous fait là? Parle, je te l’ordonne! Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur? Dis?

RUY BLAS.

Si! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur.

_Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel._

Permettez, ô mon Dieu! justice souveraine! Que ce pauvre laquais bénisse cette reine, Car elle a consolé mon cœur crucifié, Vivant par son amour, mourant, par sa pitié!

LA REINE.

Du poison! Dieu! c’est moi qui l’ai tué! Je t’aime! Si j’avais pardonné?...

RUY BLAS, _défaillant_.

J’aurais agi de même.

_Sa voix s’éteint. La reine le soutient dans ses bras._

Je ne pouvais plus vivre. Adieu!

_Montrant la porte._

Fuyez d’ici! --Tout restera secret.--Je meurs!

_Il tombe._

LA REINE, _se jetant sur son corps_.

Ruy Blas!

RUY BLAS, _qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine_.

Merci!

FIN.

NOTE.

Il est arrivé à l’auteur de voir représenter _Angelo, tyran de Padoue_, par des acteurs qui prononçaient _Tisbe_, _Dafne_, fort satisfaisants du reste sous d’autres rapports. Il lui paraît donc utile d’indiquer ici, pour ceux qui pourraient l’ignorer, que dans les noms espagnols et italiens, les _e_ doivent se prononcer _é_. Quand on lit _Teve_, _Camporeal_, _Oñate_, il faut dire _Tévé_, _Camporéal_, _Ognâté_. Après cette observation, qui s’adresse particulièrement aux régisseurs des théâtres de province où l’on pourrait monter _Ruy Blas_, l’auteur croit à propos d’expliquer, pour le lecteur, deux ou trois mots spéciaux employés dans ce drame. Ainsi, _almojarifazgo_ est le mot arabe par lequel on désignait, dans l’ancienne monarchie espagnole, le tribut de cinq pour cent que payaient au roi toutes les marchandises qui allaient d’Espagne aux Indes; ainsi l’impôt des _ports-secs_ signifie le droit de douane des villes frontières. Du reste, et cela va sans dire, il n’y a pas dans _Ruy Blas_ un détail de vie privée ou publique, d’intérieur, d’ameublement, de blason, d’étiquette, de biographie, de chiffre ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. Ainsi, quand le comte de Camporeal dit: _La maison de la reine, ordinaire et civile, coûte par an six cent soixante-quatre mille soixante-six ducats,_ on peut consulter _Solo Madrid es corte_, on y trouvera cette somme pour le règne de Charles II, sans un maravedi de plus ou de moins. Quand don Salluste dit: _Sandoval porte d’or à la bande de sable_, on n’a qu’à recourir au registre de la grandesse pour s’assurer que don Salluste ne change rien au blason de Sandoval. Quand le laquais du quatrième acte dit: _L’or est en souverains, bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, ou bons doublons au marc_, on peut ouvrir le livre des monnaies publié sous Philippe IV, _en la imprenta real_. De même pour le reste. L’auteur pourrait multiplier à l’infini ce genre d’observations, mais on comprendra qu’il s’arrête ici. Toutes ses pièces pourraient être escortées d’un volume de notes dont il se dispense et dont il dispense le lecteur. Il l’a déjà dit ailleurs, et il espère qu’on s’en souvient peut-être, _à défaut de talent il a la conscience_. Et cette conscience, il veut la porter en tout, dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d’un chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin d’un blason comme dans l’analyse des caractères et des passions. Seulement, il croit devoir maintenir rigoureusement chaque chose dans sa proportion, et ne jamais souffrir que le petit détail sorte de sa place. Les petits détails d’histoire et de vie domestique doivent être scrupuleusement étudiés et reproduits par le poëte, mais uniquement comme des moyens d’accroître la réalité de l’ensemble, et de faire pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l’œuvre cette vie générale et puissante au milieu de laquelle les personnages sont plus vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes. Tout doit être subordonné à ce but. L’homme sur le premier plan, le reste au fond.

Pour en finir avec les observations minutieuses, notons encore en passant que Ruy Blas au théâtre, dit (IIIe acte): Monsieur de Priego, _comme sujet du roi_, etc., et que dans le livre il dit: _comme noble du roi_. Le livre donne l’expression juste. En Espagne, il y avait deux espèces de nobles, _les nobles du royaume_, c’est-à-dire tous les gentilshommes, et _les nobles du roi_, c’est-à-dire les grands d’Espagne. Or, M. de Priego est grand d’Espagne, et par conséquent, noble du roi. Mais l’expression aurait pu paraître obscure à quelques spectateurs peu lettrés; et, comme au théâtre deux ou trois personnes qui ne comprennent pas se croient parfois le droit de troubler deux mille personnes qui comprennent, l’auteur a fait dire à Ruy Blas _sujet du roi_ pour _noble du roi_, comme il avait déjà fait dire à Angelo Malipieri _la croix rouge_ au lieu de _la croix de gueules_. Il en offre ici toutes ses excuses aux spectateurs intelligents.