Ruy Blas: Drame

Part 7

Chapter 73,717 wordsPublic domain

_Don César ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs pleins d’or et d’argent qu’il ouvre et vide sur la table avec admiration; puis il se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d’or et remplit ses poches de quadruples et de doublons._

DON CÉSAR, _s’interrompant avec majesté_.

_A part._

Voici que mon roman, couronnant ses féeries, Meurt amoureusement sur un gros million.

_Il se remet à remplir ses poches._

O délices! je mords à même un galion!

_Une poche pleine, il passe à l’autre. Il se cherche des poches partout, et semble avoir oublié le laquais._

LE LAQUAIS, _qui le regarde avec impassibilité_.

Et maintenant j’attends vos ordres.

DON CÉSAR, _se retournant_.

Pourquoi faire?

LE LAQUAIS.

Afin d’exécuter, vite et sans qu’on diffère, Ce que je ne sais pas et ce que vous savez. De très-grands intérêts...

DON CÉSAR, _l’interrompant d’un air d’intelligence_.

Oui, publics et privés!!!

LE LAQUAIS.

Veulent que tout cela se fasse à l’instant même. Je dis ce qu’on m’a dit de dire.

DON CÉSAR, _lui frappant sur l’épaule_.

Et je t’en aime, Fidèle serviteur!

LE LAQUAIS.

Pour ne rien retarder, Mon maître à vous me donne afin de vous aider.

DON CÉSAR.

C’est agir congrument. Faisons ce qu’il désire.

_A part._

Je veux être pendu si je sais que lui dire.

_Haut._

Approche, galion, et d’abord--

_Il remplit de vin l’autre verre._

Bois-moi çà!

LE LAQUAIS.

Quoi, seigneur!

DON CÉSAR.

Bois-moi çà!

_Le laquais boit, don César lui remplit son verre._

Du vin d’Oropesa!

_Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau vin._

Causons.

_A part._

Il a déjà la prunelle allumée.

_Haut et s’étendant sur sa chaise._

L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà.

_Il lui verse à boire._

C’est bête comme tout ce que je te dis là. Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée, Se comporte autrement dans une cheminée. Elle monte gaîment, et nous dégringolons.

_Il se frotte la jambe._

L’homme n’est qu’un plomb vil.

_Il remplit les deux verres._

Buvons. Tous tes doublons Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe.

_Se rapprochant d’un air mystérieux._

Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse. Le mur sans fondement s’écroule subitò. Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau.

LE LAQUAIS, _fièrement_.

Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.

_Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée sur la table._

DON CÉSAR, _à part, effrayé_.

Il sonne! Le maître va peut-être arriver en personne. Je suis pris.

_Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir._

LE LAQUAIS, _au nègre_.

Remettez l’agrafe à monseigneur.

_Le nègre s’approche gravement de don César, qui le regarde faire d’un air stupéfait; puis il rattache l’agrafe du manteau, salue et sort, laissant don César pétrifié._

DON CÉSAR, _se levant de table_.

_A part._

Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur!

_Il vient sur le devant du théâtre et s’y promène à grands pas._

Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre. Donc je vais remuer les écus à plein coffre. J’ai de l’argent! que vais-je en faire?

_Se tournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui commence à chanceler sur sa chaise._

Attends, pardon!

_Rêvant, à part._

Voyons,--si je payais mes créanciers?--fi donc! --Du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes Si je les arrosais avec quelques à-comptes? --A quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là? Où diable mon esprit va-t-il chercher cela? Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme, Et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome, L’emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois! Que dirait-on? me voir payer ce que je dois! Ah!

LE LAQUAIS, _vidant son verre_.

Que m’ordonnez-vous?

DON CÉSAR.

Laisse-moi, je médite. Bois en m’attendant.

_Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée._

Oui!

_Au laquais._

Lève-toi tout de suite. Voici ce qu’il faut faire! Emplis tes poches d’or.

_Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son justaucorps. Don César l’y aide tout en continuant._

Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor, Entre au numéro neuf. Une maison étroite. Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite A sur le cristallin une taie en papier.

LE LAQUAIS.

Maison borgne?

DON CÉSAR.

Non, louche. On peut s’estropier En montant l’escalier. Prends-y garde.

LE LAQUAIS.

Une échelle?

DON CÉSAR.

A peu près. C’est plus roide.--En haut loge une belle Facile à reconnaître, un bonnet de six sous Avec de gros cheveux ébouriffés dessous, Un peu courte, un peu rousse...--Une femme charmante! Sois très-respectueux, mon cher, c’est mon amante! Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo, Chez le pape, le soir, dansait le fandango. Compte-lui cent ducats en mon nom.--Dans un bouge, A côté, tu verras un gros diable au nez rouge, Coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané Où pend tragiquement un plumeau consterné, La rapière à l’échine et la loque à l’épaule. --Donne de notre part six piastres à ce drôle.-- Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four, Un cabaret qui chante au coin d’un carrefour. Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante. C’est un homme fort doux et de vie élégante, Un seigneur dont jamais un juron ne tomba, Et mon ami de cœur, nommé Goulatromba. --Trente écus!--Et dis-lui, pour toutes patenôtres, Qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres. Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond, Et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront.

LE LAQUAIS.

Après?

DON CÉSAR.

Garde le reste. Et pour dernier chapitre...

LE LAQUAIS.

Qu’ordonne monseigneur!

DON CÉSAR.

Va te soûler, bélître! Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit, Et ne rentre chez toi que demain--dans la nuit.

LE LAQUAIS.

Suffit, mon prince.

_Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags._

DON CÉSAR, _le regardant marcher_.

_A part._

Il est effroyablement ivre!

_Le rappelant. L’autre se rapproche._

Ah!...--Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre. Fais par ta contenance honneur à la boisson. Sache te comporter d’une noble façon. S’il tombe par hasard des écus de tes chausses, Laisse tomber;--et si des essayeurs de sauces, Des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer, Les ramassent,--mon cher, laisse-les ramasser. Ne sois pas un mortel de trop farouche approche. Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous. Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous, Dans ce monde, rempli de sombres aventures, Donner parfois un peu de joie aux créatures.

_Avec mélancolie._

Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus! Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus! --Va-t’en.

_Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la table, et paraît plongé dans de profondes réflexions._

C’est le devoir du chrétien et du sage, Quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage. J’ai de quoi vivre au moins huit jours! Je les vivrai. Et s’il me reste un peu d’argent, je l’emploirai A des fondations pieuses. Mais je n’ose M’y fier, car on va me reprendre la chose. C’est méprise sans doute, et ce mal adressé Aura mal entendu, j’aurai mal prononcé...

_La porte du fond se rouvre. Entre une duègne; vieille, cheveux gris, basquine et mantille noires; éventail._

SCÈNE QUATRIÈME.

DON CÉSAR, UNE DUÈGNE.

LA DUÈGNE, _sur le seuil de la porte_.

Don César de Bazan!

_Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête._

DON CÉSAR.

Pour le coup!

_A part._

Oh! femelle!

_Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène._

Mais il faut que le diable ou Salluste s’en mêle? Gageons que je vais voir arriver mon cousin. Une duègne!

_Haut._

C’est moi don César,--Quel dessein?...

_A part._

D’ordinaire une vieille en annonce une jeune.

LA DUÈGNE (_révérence avec un signe de croix._)

Seigneur, je vous salue, aujourd’hui jour de jeûne, En Jésus Dieu le fils sur qui rien ne prévaut.

DON CÉSAR, _à part_.

A galant dénoûment commencement dévot.

_Haut._

Ainsi soit-il! Bonjour.

LA DUÈGNE.

Dieu vous maintienne en joie!

_Mystérieusement._

Avez-vous à quelqu’un qui jusqu’à vous m’envoie, Donné pour cette nuit un rendez-vous secret?

DON CÉSAR.

Mais j’en suis fort capable.

LA DUÈGNE.

_Elle tire de son garde-infante un billet plié et le lui présente mais sans le lui laisser prendre._

Ainsi, mon beau discret, C’est bien vous qui venez, et pour cette nuit même, D’adresser ce message à quelqu’un qui vous aime, Et que vous savez bien?

DON CÉSAR.

Ce doit être moi.

LA DUÈGNE.

Bon. La dame, mariée à quelque vieux barbon, A des ménagements sans doute est obligée, Et de me renseigner céans on m’a chargée. Je ne la connais pas, mais vous la connaissez. La soubrette m’a dit des choses. C’est assez. Sans les noms.

DON CÉSAR.

Hors le mien.

LA DUÈGNE.

C’est tout simple. Une dame Reçoit un rendez-vous de l’ami de son âme, Mais on craint de tomber dans quelque piége; mais Trop de précautions ne gâtent rien jamais. Bref! ici l’on m’envoie avoir de votre bouche La confirmation...

DON CÉSAR.

Oh! la vieille farouche! Vrai Dieu! quelle broussaille autour d’un billet doux, Oui, c’est moi, moi, te dis-je!

LA DUÈGNE.

_Elle pose sur la table le billet plié, que don César examine avec curiosité._

En ce cas, si c’est vous, Vous écrirez: _Venez_, au dos de cette lettre. Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre.

DON CÉSAR.

Peste! au fait! de ma main!

_A part._

Message bien rempli!

_Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, et la duègne ne la lui laisse pas toucher._

LA DUÈGNE.

N’ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli.

DON CÉSAR.

Pardieu!

_A part._

Moi qui brûlais de voir!... jouons mon rôle!

_Il agite la sonnette. Entre un des noirs._

Tu sais écrire?...

_Le noir fait un signe de tête affirmatif. Étonnement de don César._

_A part._

Un signe!

_Haut._

Es-tu muet, mon drôle?

_Le noir fait un nouveau signe d’affirmation. Nouvelle stupéfaction de don César._

_A part._

Fort bien! continuez! des muets à présent!

_Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur la table._

--Écris-moi là: Venez.

_Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la lettre, et au muet de sortir. Le muet sort._

_A part._

Il est obéissant!

LA DUÈGNE, _remettant le billet dans son garde-infante et se rapprochant de don César_.

Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie?

DON CÉSAR.

Charmante!

LA DUÈGNE.

La suivante est d’abord accomplie. Elle m’a pris à part au milieu du sermon. Mais belle! un profil d’ange avec l’œil d’un démon. Puis aux choses d’amour elle paraît savante.

DON CÉSAR, _à part_.

Je me contenterais fort bien de la servante!

LA DUÈGNE.

Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid, La sultane à l’esclave, et le maître au valet. La vôtre est, à coup sûr, fort belle.

DON CÉSAR.

Je m’en flatte.

LA DUÈGNE, _faisant une révérence pour se retirer_.

Je vous baise la main.

DON CÉSAR, _lui donnant une poignée de doublons_.

Je te graisse la patte. Tiens, vieille!

LA DUÈGNE, _empochant_.

La jeunesse est gaie aujourd’hui!

DON CÉSAR, _la congédiant_.

Va.

LA DUÈGNE, _révérences_.

Si vous aviez besoin... J’ai nom dame Oliva. Couvent San-Isidro.--

_Elle sort; puis la porte se rouvre et l’on voit sa tête reparaître._

Toujours à droite assise. Au troisième pilier en entrant dans l’église.

_Don César se retourne avec impatience. La porte retombe; puis elle se rouvre encore, et la vieille reparaît._

Vous la verrez ce soir! monsieur, pensez à moi Dans vos prières.

DON CÉSAR, _la chassant avec colère_.

Ah!

_La duègne disparaît; la porte se referme._

DON CÉSAR, _seul_.

Je me résous, ma foi, A ne plus m’étonner. J’habite dans la lune. Me voici maintenant une bonne fortune; Et je vais contenter mon cœur après ma faim.

_Rêvant._

Tout cela me paraît bien beau.--Gare la fin.

_La porte du fond se rouvre. Paraît don Guritan avec deux longues épées nues sous le bras._

SCÈNE CINQUIÈME.

DON CÉSAR, DON GURITAN.

DON GURITAN, _du fond du théâtre_.

Don César de Bazan!

DON CÉSAR.

_Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées._

Enfin! à la bonne heure! L’aventure était bonne, elle devient meilleure. Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous,--un duel! Je redeviens César à l’état naturel!

_Il aborde gaîment, avec force salutations empressées, don Guritan, qui fixe sur lui un œil inquiétant, et s’avance d’un pas roide sur le devant du théâtre._

C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine

_Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout._

D’entrer, de vous asseoir.--Comme chez vous,--sans gêne. Enchanté de vous voir. Çà, causons un moment. Que fait-on à Madrid? Ah! quel séjour charmant! Moi, je ne sais plus rien, je pense qu’on admire Toujours Matalobos et toujours Lindamire. Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent, La voleuse de cœurs que le voleur d’argent. Oh! les femmes, monsieur! Cette engeance endiablée Me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée. Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin. Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain, Je suis un être absurde, un mort qui se réveille, Un bœuf, un hidalgo de la Castille-Vieille. On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants. J’arrive des pays les plus extravagants.

DON GURITAN.

Vous arrivez, mon cher monsieur? Eh bien, j’arrive Encor bien plus que vous!

DON CÉSAR, _épanoui_.

De quelle illustre rive?

DON GURITAN.

De là-bas, dans le Nord.

DON CÉSAR.

Et moi, de tout là-bas, Dans le Midi.

DON GURITAN.

Je suis furieux!

DON CÉSAR.

N’est-ce pas? Moi je suis enragé!

DON GURITAN.

J’ai fait douze cents lieues!

DON CÉSAR.

Moi, deux mille! j’ai vu des femmes jaunes, bleues, Noires, vertes. J’ai vu des lieux du ciel bénis, Alger, la ville heureuse, l’aimable Tunis, Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes, Force gens empaillés accrochés sur les portes.

DON GURITAN.

On m’a joué, monsieur!

DON CÉSAR.

Et moi, l’on m’a vendu!

DON GURITAN.

L’on m’a presque exilé!

DON CÉSAR.

L’on m’a presque pendu!

DON GURITAN.

On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite, Porter ces quatre mots écrits dans une boîte: «Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou!»

DON CÉSAR, _éclatant de rire_.

Parfait! qui donc cela?

DON GURITAN.

Mais je tordrai le cou A César de Bazan!

DON CÉSAR, _gravement_.

Ah!

DON GURITAN.

Pour comble d’audace, Tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place. Pour l’excuser, dit-il! Un dresseur de buffet! Je n’ai point voulu voir le valet. Je l’ai fait Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître. Ce César de Bazan! cet impudent! ce traître! Voyons, que je le tue? Où donc est-il?

DON CÉSAR, _toujours avec gravité_.

C’est moi.

DON GURITAN.

Vous!--raillez-vous, monsieur?

DON CÉSAR.

Je suis don César.

DON GURITAN.

Quoi! Encor!

DON CÉSAR.

Sans doute encor!

DON GURITAN.

Mon cher, quittez ce rôle. Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle.

DON CÉSAR.

Vous, vous m’amusez fort. Et vous m’avez tout l’air D’un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher. Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres Est pire que le mal que nous font ceux des autres. J’aimerais mieux encore, et je le dis à vous, Être pauvre qu’avare et cocu que jaloux. Vous êtes l’un et l’autre au reste. Sur mon âme, J’attends encor ce soir madame votre femme.

DON GURITAN.

Ma femme!

DON CÉSAR.

Oui, votre femme!

DON GURITAN.

Allons! je ne suis pas Marié.

DON CÉSAR.

Vous venez faire cet embarras! Point marié! Monsieur prend depuis un quart d’heure L’air d’un mari qui hurle ou d’un tigre qui pleure, Si bien que je lui donne, avec simplicité, Un tas de bons conseils en cette qualité! Mais si vous n’êtes pas marié, par Hercule, De quel droit êtes-vous à ce point ridicule?

DON GURITAN.

Savez-vous bien, monsieur, que vous m’exaspérez?

DON CÉSAR.

Bah!

DON GURITAN.

Que c’est trop fort!

DON CÉSAR.

Vrai?

DON GURITAN.

Que vous me le pairez!

DON CÉSAR.

_Il examine d’un air goguenard les souliers de don Guritan, qui disparaissent sous des flots de rubans selon la nouvelle mode._

Jadis on se mettait des rubans sur la tête. Aujourd’hui, je le vois, c’est une mode honnête, On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds. C’est charmant!

DON GURITAN.

Nous allons nous battre!

DON CÉSAR, _impassible_.

Vous croyez?

DON GURITAN.

Vous n’êtes pas César, la chose me regarde, Mais je vais commencer par vous.

DON CÉSAR.

Bon. Prenez garde De finir par moi.

DON GURITAN.

_Il lui présente une des deux épées._

Fat! sur-le-champ!

DON CÉSAR, _prenant l’épée_.

De ce pas. Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas!

DON GURITAN.

Où!

DON CÉSAR.

Derrière le mur. Cette rue est déserte.

DON GURITAN, _essayant la pointe de l’épée sur le parquet_.

Pour César, je le tue ensuite!

DON CÉSAR.

Vraiment?

DON GURITAN.

Certe!

DON CÉSAR, _faisant aussi ployer son épée_.

Bah! l’un de nous deux mort, je vous défie après De tuer don César.

DON GURITAN.

Sortons!

_Ils sortent. On entend le bruit de leurs pas qui s’éloignent. Une petite porte masquée s’ouvre à droite dans le mur, et donne passage à don Salluste._

SCÈNE SIXIÈME.

DON SALLUSTE, _vêtu d’un habit vert sombre, presque noir_.

_Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude._

Aucuns apprêts!

_Apercevant la table chargée de mets._

Que veut dire ceci?

_Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan._

Quel est donc ce tapage?

_Il se promène rêveur sur l’avant-scène._

Gudiel ce matin a vu sortir le page Et l’a suivi.--Le page allait chez Guritan.-- Je ne vois pas Ruy Blas.--Et ce page...--Satan! C’est quelque contre-mine! oui, quelque avis fidèle Dont il aura chargé don Guritan pour elle! --On ne peut rien savoir des muets!--C’est cela! Je n’avais pas prévu ce don Guritan-là!

_Rentre don César. Il tient à la main l’épée nue qu’il jette en entrant sur un fauteuil._

SCÈNE SEPTIÈME.

DON SALLUSTE, DON CÉSAR.

DON CÉSAR, _du seuil de la porte_.

Ah! j’en étais bien sûr! vous voilà donc, vieux diable!

DON SALLUSTE, _se retournant, pétrifié_.

Don César!

DON CÉSAR, _croisant les bras avec un grand éclat de rire_.

Vous tramez quelque histoire effroyable! Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment? Je viens au beau milieu m’épater lourdement!

DON SALLUSTE, _à part_.

Tout est perdu!

DON CÉSAR, _riant_.

Depuis toute la matinée, Je patauge à travers vos toiles d’araignée. Aucun de vos projets ne doit être debout. Je m’y vautre au hasard. Je vous démolis tout. C’est très-réjouissant.

DON SALLUSTE, _à part_.

Démon! qu’a-t-il pu faire?

DON CÉSAR, _riant de plus en plus fort_.

Votre homme au sac d’argent,--qui venait pour l’affaire! --Pour ce que vous savez!--qui vous savez!--

_Il rit._

Parfait!

DON SALLUSTE.

Eh bien?

DON CÉSAR.

Je l’ai soûlé.

DON SALLUSTE.

Mais l’argent qu’il avait?

DON CÉSAR, _majestueusement_.

J’en ai fait des cadeaux à diverses personnes. Dame! on a des amis.

DON SALLUSTE.

A tort tu me soupçonnes... Je...

DON CÉSAR, _faisant sonner ses grègues_.

J’ai d’abord rempli mes poches, vous pensez.

_Il se remet à rire._

Vous savez bien? la dame!...

DON SALLUSTE.

Oh!

DON CÉSAR, _qui remarque son anxiété_.

Que vous connaissez.--

_Don Salluste écoute avec un redoublement d’angoisse. Don César poursuit en riant._

Qui m’envoie une duègne, affreuse compagnonne, Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne...

DON SALLUSTE.

Pourquoi?

DON CÉSAR.

Pour demander, par prudence et sans bruit, Si c’est bien don César qui l’attend cette nuit?...

DON SALLUSTE.

_A part._

Ciel!

_Haut._

Qu’as-tu répondu?

DON CÉSAR.

J’ai dit que oui, mon maître! Que je l’attendais!

DON SALLUSTE, _à part_.

Tout n’est pas perdu peut-être!

DON CÉSAR.

Enfin, votre tueur, votre grand capitan, Qui m’a dit sur le pré s’appeler--Guritan,

_Mouvement de don Salluste._

Qui ce matin n’a pas voulu voir, l’homme sage, Un laquais de César lui portant un message, Et qui venait céans m’en demander raison.

DON SALLUSTE.

Eh bien! qu’en as-tu fait?

DON CÉSAR.

J’ai tué cet oison.

DON SALLUSTE.

Vrai?

DON CÉSAR.

Vrai. Là, sous le mur, à cette heure il expire.

DON SALLUSTE.

Es-tu sûr qu’il soit mort?

DON CÉSAR.

J’en ai peur.

DON SALLUSTE, _à part_.

Je respire! Allons! bonté du ciel! il n’a rien dérangé! Au contraire. Pourtant, donnons-lui son congé. Débarrassons-nous-en! quel rude auxiliaire! Pour l’argent, ce n’est rien.

_Haut._

L’histoire est singulière. Et vous n’avez pas vu d’autres personnes?

DON CÉSAR.

Non. Mais j’en verrai. Je veux continuer. Mon nom, Je compte en faire éclat tout à travers la ville. Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille.

DON SALLUSTE.

_A part._

Diable!

_Vivement et se rapprochant de don César._

Garde l’argent, mais quitte la maison!

DON CÉSAR.

Oui? Vous me feriez suivre! on sait votre façon. Puis je retournerais, aimable destinée, Contempler ton azur, ô Méditerranée! Point.

DON SALLUSTE.

Crois-moi.

DON CÉSAR.

Non. D’ailleurs, dans ce palais-prison, Je sens quelqu’un en proie à votre trahison. Toute intrigue de cour est une échelle double. D’un côté, bras liés, morne et le regard trouble, Monte le patient; de l’autre, le bourreau. --Or, vous êtes bourreau--nécessairement.

DON SALLUSTE.

Oh!

DON CÉSAR.

Moi, je tire l’échelle, et patatras.

DON SALLUSTE.

Je jure...

DON CÉSAR.

Je veux, pour tout gâter, rester dans l’aventure. Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil Pour pendre deux ou trois pantins au même fil. Tiens! j’en suis un! Je reste!

DON SALLUSTE.

Écoute...

DON CÉSAR.

Rhétorique. Ah! vous me faites vendre aux pirates d’Afrique! Ah! vous me fabriquiez ici des faux César! Ah! vous compromettez mon nom!

DON SALLUSTE.

Hasard!

DON CÉSAR.

Hasard? Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent. Point de hasard! Tant pis si vos plans se dérangent! Mais je prétends sauver ceux qu’ici vous perdez. Je vais crier mon nom sur les toits.

_Il monte sur l’appui de la fenêtre et regarde au dehors._

Attendez! Juste! des alguazils passent sous la fenêtre.

_Il passe son bras à travers les barreaux, et l’agite en criant._

Holà!

DON SALLUSTE, _effaré, sur le devant du théâtre_.

_A part._

Tout est perdu s’il se fait reconnaître!

_Entrent des alguazils précédés d’un alcade. Don Salluste paraît en proie à une vive perplexité. Don César va vers l’alcade d’un air de triomphe._

SCÈNE HUITIÈME.

LES MÊMES, UN ALCADE, DES ALGUAZILS.

DON CÉSAR, _à l’alcade_.

Vous allez consigner dans vos procès-verbaux...

DON SALLUSTE, _montrant don César à l’alcade_.

Que voici le fameux voleur Matalobos!

DON CÉSAR, _stupéfait_.

Comment!

DON SALLUSTE, _à part_.

Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures.

_A l’alcade._

Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures. Saisissez ce voleur.

_Les alguazils saisissent don César au collet._

DON CÉSAR, _furieux, à don Salluste_.

Je suis votre valet, Vous mentez hardiment!

L’ALCADE.

Qui donc nous appelait?

DON SALLUSTE.

C’est moi.

DON CÉSAR.

Pardieu! c’est fort!

L’ALCADE.

Paix! je crois qu’il raisonne.

DON CÉSAR.

Mais je suis don César de Bazan en personne!

DON SALLUSTE.

Don César?--Regardez son manteau, s’il vous plaît. Vous trouverez SALLUSTE écrit sous le collet. C’est un manteau qu’il vient de me voler.