Ruy Blas: Drame

Part 6

Chapter 63,770 wordsPublic domain

Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie.-- Cela sent son pédant et son petit génie Que de faire sur tout un bruit démesuré. Un méchant million, plus ou moins dévoré, Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres! Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres. Ils vivent largement. Je parle sans phébus. Le bel air que celui d’un redresseur d’abus Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère! Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire, Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs. C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs. Les intérêts publics? Songez d’abord aux vôtres. Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. La popularité? c’est la gloire en gros sous. Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles? Charmant métier! je sais des postures plus belles. Vertu? foi? probité? c’est du clinquant déteint. C’était usé déjà du temps de Charles-Quint. Vous n’êtes pas un sot; faut-il qu’on vous guérisse Du pathos? Vous tétiez encore votre nourrice, Que nous autres déjà, nous avions sans pitié, Gaîment, à coups d’épingle ou bien à coups de pié, Crevant votre ballon au milieu des risées, Fait sortir tout le vent de ces billevesées!

RUY BLAS.

Mais pourtant, monseigneur...

DON SALLUSTE, _avec un sourire glacé_.

Vous êtes étonnant. Occupons-nous d’objets sérieux, maintenant.

_D’un ton bref et impérieux._

--Vous m’attendrez demain toute la matinée, Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. La chose que je fais touche à l’événement. Gardez pour nous servir les muets seulement. Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage, Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage. J’aurai soin des relais. Faites tout à mon gré. --Il vous faut de l’argent. Je vous en enverrai.--

RUY BLAS.

Monsieur, j’obéirai. Je consens à tout faire. Mais jurez-moi d’abord qu’en toute cette affaire La reine n’est pour rien.

DON SALLUSTE, _qui jouait avec un couteau d’ivoire sur la table, se retourne à demi_.

De quoi vous mêlez-vous?

RUY BLAS, _chancelant et le regardant avec épouvante_.

Oh! vous êtes un homme effrayant. Mes genoux Tremblent... Vous m’entraînez vers un gouffre invisible. Oh! je sens que je suis dans une main terrible! Vous avez des projets monstrueux. J’entrevoi Quelque chose d’horrible...--Ayez pitié de moi. Il faut que je vous dise, hélas! jugez vous-même!-- Vous ne le saviez pas! cette femme, je l’aime!

DON SALLUSTE, _froidement_.

Mais si. Je le savais.

RUY BLAS.

Vous le saviez!

DON SALLUSTE.

Pardieu! Qu’est-ce que cela fait?

RUY BLAS, _s’appuyant au mur pour ne pas tomber, et comme se parlant à lui-même_.

Donc il s’est fait un jeu, Le lâche, d’essayer sur moi cette torture! Mais c’est que ce serait une affreuse aventure!

_Il lève les yeux au ciel._

Seigneur Dieu tout-puissant, mon Dieu qui m’éprouvez, Épargnez-moi, Seigneur!

DON SALLUSTE.

Ah çà, mais--vous rêvez! Vraiment! vous vous prenez au sérieux, mon maître. C’est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître, But plus heureux pour vous que vous ne le pensez, J’avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez. Je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite. Puis, grand’chose après tout que des chagrins d’amour! Nous passons tous par là. C’est l’affaire d’un jour. Savez-vous qu’il s’agit du destin d’un empire? Qu’est le vôtre à côté? Je veux bien tout vous dire, Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous. Soyez de votre état. Je suis très-bon, très-doux, Mais que diable! un laquais, d’argile humble ou choisie, N’est qu’un vase où je veux verser ma fantaisie. De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu’on veut. Votre maître, selon le dessein qui l’émeut, A son gré vous déguise, à son gré vous démasque. Je vous ai fait seigneur. C’est un rôle fantasque, --Pour l’instant.--Vous avez l’habillement complet. Mais, ne l’oubliez pas, vous êtes mon valet. Vous courtisez la reine ici par aventure, Comme vous monteriez derrière ma voiture. Soyez donc raisonnable.

RUY BLAS, _qui l’a écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses oreilles_.

O mon Dieu!--Dieu clément! Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment? Qu’est-ce donc que j’ai fait? Vous êtes notre père, Et vous ne voulez pas qu’un homme désespère! Voilà donc où j’en suis!--et volontairement, Et sans tort de ma part,--pour voir,--uniquement Pour voir agoniser une pauvre victime, Monseigneur, vous m’avez plongé dans cet abîme. Tordre un malheureux cœur plein d’amour et de foi, Afin d’en exprimer la vengeance pour soi!

_Se parlant à lui-même._

Car c’est une vengeance! oui, la chose est certaine Et je devine bien que c’est contre la reine! Qu’est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout? Ciel! devenir pour elle un objet de dégoût Et d’horreur! un Crispin! un fourbe à double face! Un effronté coquin qu’on bâtonne et qu’on chasse! Jamais!--Je deviens fou, ma raison se confond!

_Une pause. Il rêve._

O mon Dieu! voilà donc les choses qui se font! Bâtir une machine effroyable dans l’ombre, L’armer hideusement de rouages sans nombre, Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est, Jeter une livrée, une chose, un valet, Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue, Une tête brisée, un cœur tiède et fumant, Et ne pas frissonner alors qu’en ce moment On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme, Que ce laquais était l’enveloppe d’un homme!

_Se tournant vers don Salluste._

Mais il est temps encore! oh! monseigneur, vraiment! L’horrible roue encor n’est pas en mouvement!

_Il se jette à ses pieds._

Ayez pitié de moi! grâce! ayez pitié d’elle! Vous savez que je suis un serviteur fidèle! Vous l’avez dit souvent! voyez! je me soumets! Grâce!

DON SALLUSTE.

Cet homme-là ne comprendra jamais. C’est impatientant.

RUY BLAS, _se traînant à ses pieds_.

Grâce!

DON SALLUSTE.

Abrégeons, mon maître.

_Il se tourne vers la fenêtre._

Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre. Il vient un froid par là!

_Il va à la croisée et la ferme._

RUY BLAS, _se relevant_.

Oh! c’est trop! à présent Je suis duc d’Olmedo, ministre tout-puissant! Je relève le front sous le pied qui m’écrase.

DON SALLUSTE.

Comment dit-il cela? Répétez-donc la phrase. Ruy Blas, duc d’Olmedo? Vos yeux ont un bandeau. Ce n’est que sur Bazan qu’on a mis Olmedo.

RUY BLAS.

Je vous fais arrêter.

DON SALLUSTE.

Je dirai qui vous êtes.

RUY BLAS, _exaspéré_.

Mais...

DON SALLUSTE.

Vous m’accuserez? J’ai risqué nos deux têtes. C’est prévu. Vous prenez trop tôt l’air triomphant.

RUY BLAS.

Je nierai tout!

DON SALLUSTE.

Allons! vous êtes un enfant.

RUY BLAS.

Vous n’avez pas de preuve!

DON SALLUSTE.

Et vous pas de mémoire. Je fais ce que je dis, et vous pouvez m’en croire. Vous n’êtes que le gant, et moi je suis la main.

_Bas et se rapprochant de Ruy Blas._

Si tu n’obéis pas, si tu n’es pas demain Chez toi pour préparer ce qu’il faut que je fasse, Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe, Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer, Celle pour qui tu crains, d’abord, pour commencer, Par ta folle aventure, en cent lieux répandue, Sera publiquement diffamée et perdue, Puis, elle recevra, ceci n’a rien d’obscur, Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr, Écrit, te souvient-il avec quelle écriture? Signé, tu dois savoir de quelle signature? Voici ce que ses yeux y liront; «--Moi Ruy Blas, «Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, «En toute occasion, ou secrète, ou publique, «M’engage à le servir comme un bon domestique.»

RUY BLAS, _brisé et d’une voix éteinte_.

Il suffit.--Je ferai, monsieur, ce qu’il vous plaît.

_La porte du fond s’ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil privé._

_Don Salluste s’enveloppe vivement de son manteau._

DON SALLUSTE, _bas_.

On vient.

_Il salue profondément Ruy Blas. Haut._

Monsieur le duc, je suis votre valet.

_Il sort._

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME.

DON CÉSAR.

PERSONNAGES.

RUY BLAS. DON CÉSAR. DON SALLUSTE. DON GURITAN. UN LAQUAIS. UNE DUÈGNE. UN PAGE. UN ALCADE. DES ALGUAZILS. DEUX MUETS.

ACTE QUATRIÈME.

Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de vieille forme et de vieille dorure. Murs couverts d’anciennes tentures de velours cramoisi, écrasé et miroitant par places et derrière le dos des fauteuils, avec de larges galons d’or qui le divisent en bandes verticales. Au fond, une porte à deux battants. A gauche, sur un pan coupé, une grande cheminée sculptée du temps de Philippe II, avec écusson de fer battu dans l’intérieur. Du côté opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant dans un cabinet obscur. Une seule fenêtre à gauche, placée très-haut et garnie de barreaux et d’un auvent inférieur comme les croisées des prisons. Sur le mur, quelques vieux portraits enfumés et à demi effacés. Coffre de garde-robe avec miroir de Venise. Grands fauteuils du temps de Philippe III. Une armoire très-ornée adossée au mur. Une table carrée avec ce qu’il faut pour écrire. Un petit guéridon de forme ronde à pieds dorés dans un coin. C’est le matin.

Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la toison, vivement agité, se promène à grands pas dans la chambre. Au fond se tient son page, immobile et comme attendant ses ordres.

SCÈNE PREMIÈRE.

RUY BLAS, LE PAGE.

RUY BLAS, _à part, et se parlant à lui-même_.

Que faire?--Elle d’abord! elle avant tout!--rien qu’elle! Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle, Dût le gibet me prendre ou l’enfer me saisir Il faut que je la sauve!--oui! mais y réussir, Comment faire? donner mon sang, mon cœur, mon âme, Ce n’est rien, c’est aisé. Mais rompre cette trame! Deviner...--deviner! car il faut deviner!-- Ce que cet homme a pu construire et combiner! Il sort soudain de l’ombre et puis il s’y replonge, Et là, seul dans sa nuit, que fait-il?--Quand j’y songe, Dans le premier moment je l’ai prié pour moi! Je suis un lâche, et puis c’est stupide!--eh bien quoi! C’est un homme méchant.--Mais que je m’imagine --La chose a sans nul doute une ancienne origine,-- Que lorsqu’il tient sa proie et la mâche à moitié, Ce démon va lâcher la reine, par pitié Pour son valet! Peut-on fléchir les bêtes fauves? --Mais, misérable, il faut pourtant que tu la sauves! C’est toi qui l’as perdue! à tout prix! il le faut! --C’est fini. Me voilà retombé! De si haut! Si bas! j’ai donc rêvé!--Ho! je veux qu’elle échappe! Mais lui! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe, Par où va-t-il venir, l’homme de trahison? Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison, Il est maître. Il en peut arracher les dorures. Il a toutes les clefs de toutes les serrures. Il peut entrer, sortir, dans l’ombre s’approcher, Et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher. --Oui, c’est que je rêvais! le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses sitôt faites.-- Je suis fou. Je n’ai plus une idée en son lieu. Ma raison dont j’étais si vain, mon Dieu! mon Dieu! Prise en un tourbillon d’épouvante et de rage, N’est plus qu’un pauvre jonc tordu par un orage! Que faire? Pensons bien. D’abord empêchons-la De sortir du palais.--Oh oui, le piége est là. Sans doute. Autour de moi tout est nuit, tout est gouffre. Je sens le piége, mais je ne vois pas.--Je souffre! C’est dit. Empêchons-la de sortir du palais. Faisons-la prévenir sûrement, sans délais.-- Par qui?--je n’ai personne!

_Il rêve avec accablement. Puis, tout à coup, comme frappé d’une idée subite et d’une lueur d’espoir, il relève la tête._

--Oui, don Guritan l’aime! C’est un homme loyal! oui!

_Faisant un signe au page de s’approcher. Bas._

--Page, à l’instant même, Va chez don Guritan, et fais-lui de ma part Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard Il aille chez la reine et qu’il la prie en grâce, En mon nom comme au sien, quoi qu’on dise ou qu’on fasse, De ne point s’absenter du palais de trois jours. Quoi qu’il puisse arriver. De ne point sortir. Cours!

_Rappelant le page._

Ah!

_Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon._

Qu’il donne ce mot à la reine, et qu’il veille!

_Il écrit rapidement sur son genou._

--«Croyez don Guritan, faites ce qu’il conseille!»

_Il ploie le papier et le remet au page._

Quant à ce duel, dis-lui que j’ai tort, que je suis A ses pieds, qu’il me plaigne et que j’ai des ennuis, Qu’il porte chez la reine à l’instant mes suppliques, Et que je lui ferai des excuses publiques. Qu’elle est en grand péril. Qu’elle ne sorte point. Quoi qu’il arrive. Au moins trois jours.--De point en point Fais tout. Va, sois discret, ne laisse rien paraître.

LE PAGE.

Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître.

RUY BLAS.

Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris!

LE PAGE.

Oui, monseigneur, soyez tranquille.

_Il sort._

RUY BLAS, _resté seul, tombant sur un fauteuil_.

Mes esprits Se calment. Cependant, comme dans la folie, Je sens confusément des choses que j’oublie. Oui, le moyen est sûr. Don Guritan...!--mais moi? Faut-il attendre ici don Salluste? Pourquoi? Non. Ne l’attendons pas. Cela le paralyse Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église. Sortons. J’ai besoin d’aide, et Dieu m’inspirera!

_Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert-clair et de brocard d’or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du fond._

Je sors. Dans un instant un homme ici viendra. --Par une entrée à lui.--Dans la maison, peut-être, Vous le verrez agir comme s’il était maître. Laissez-le faire. Et si d’autres viennent...

_Après avoir hésité un moment._

Ma foi, Vous laisserez entrer!--

_Il congédie du geste les noirs, qui s’inclinent en signe d’obéissance et qui sortent._

Allons?

_Il sort._

_Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber tout à coup un homme, enveloppé d’un manteau déguenillé, qui se précipite dans la chambre. C’est don César._

SCÈNE DEUXIÈME

DON CÉSAR.

_Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps._

Tant pis! c’est moi!

_Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et s’avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas._

Pardon! ne faites pas attention, je passe. Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce. J’entre un peu brusquement, messieurs, j’en suis fâché!

_Il s’arrête au milieu de la chambre et s’aperçoit qu’il est seul._

--Personne!--sur le toit tout à l’heure perché, J’ai cru pourtant ouïr un bruit de voix.--Personne!

_S’asseyant dans un fauteuil._

Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne. --Ouf! que d’événements!--J’en suis émerveillé Comme l’eau qu’il secoue aveugle un chien mouillé. Primo, ces alguazils qui m’ont pris dans leurs serres; Puis cet embarquement absurde; ces corsaires; Et cette grosse ville où l’on m’a tant battu; Et les tentations faites sur ma vertu Par cette femme jaune; et mon départ du bagne: Mes voyages; enfin, mon retour en Espagne! Puis, quel roman! le jour où j’arrive, c’est fort, Ces mêmes alguazils rencontrés tout d’abord! Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue; Je saute un mur; j’avise une maison perdue Dans les arbres, j’y cours; personne ne me voit; Je grimpe alègrement du hangar sur le toit; Enfin, je m’introduis dans le sein des familles Par une cheminée où je mets en guenilles Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend!... --Pardieu! monsieur Salluste est un grand sacripant!

_Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés._

--Mon pourpoint m’a suivi dans mes malheurs. Il lutte!

_Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup d’œil vers la cheminée._

Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute!

_Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l’un d’entre eux, il trouve un manteau de velours vert-clair, brodé d’or, le manteau donné par don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien._

--Ce manteau me paraît plus décent que le mien.

_Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place dans le coffre après l’avoir soigneusement plié; il y ajoute son chapeau qu’il enfonce sous le manteau d’un coup de poing, puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé d’or._

C’est égal, me voilà revenu. Tout va bien. Ah! mon très-cher cousin, vous voulez que j’émigre Dans cette Afrique où l’homme est la souris du tigre! Mais je vais me venger de vous, cousin damné, Épouvantablement quand j’aurai déjeuné. J’irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue, D’affreux vauriens sentant le gibet d’une lieue, Et je vous livrerai vivant aux appétits De tous mes créanciers--suivis de leurs petits.

_Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves._

Voyons d’abord où m’ont jeté ses perfidies.

_Après avoir examiné la chambre de tous les côtés._

Maison mystérieuse et propre aux tragédies. Portes closes, volets barrés, un vrai cachot. Dans ce charmant logis on entre par en haut, Juste comme le vin entre dans les bouteilles.

_Avec un soupir._

--C’est bien bon du bon vin!--

_Il aperçoit la petite porte à droite, l’ouvre, s’introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des gestes d’étonnement._

Merveille des merveilles! Cabinet sans issue où tout est clos aussi!

_Il va à la porte du fond, l’entr’ouvre, et regarde au dehors: puis il la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre._

Personne!--Où diable suis-je?--Au fait, j’ai réussi A fuir les alguazils. Que m’importe le reste? Vais-je pas m’effarer et prendre un air funeste Pour n’avoir jamais vu de maison faite ainsi?

_Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt._

Ah çà! mais--je m’ennuie horriblement ici.

_Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du pan coupé._

Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque.

_Il y va et l’ouvre. C’est un garde-manger bien garni._

Justement.--Un pâté, du vin, une pastèque. C’est un encas complet. Six flacons bien rangés! Diable! sur ce logis j’avais des préjugés.

_Examinant les flacons l’un après l’autre._

C’est d’un bon choix.--Allons! l’armoire est honorable.

_Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l’apporte sur le devant du théâtre et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde-manger, bouteilles, plats, etc.; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc.--Puis il prend une des bouteilles._

Lisons d’abord ceci.

_Il emplit le verre, et boit d’un trait._

C’est une œuvre admirable De ce fameux poëte appelé le soleil! Xérès-des-Chevaliers n’a rien de plus vermeil.

_Il s’assied, se verse un second verre et boit._

Quel livre vaut cela? Trouvez-moi quelque chose De plus spiritueux!

_Il boit._

Ah! Dieu, cela repose! Mangeons.

_Il entame le pâté._

Chiens d’alguazils! je les ai déroutés. Ils ont perdu ma trace.

_Il mange._

Oh! le roi des pâtés! Quant au maître du lieu, s’il survient...--

_Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu’il pose sur la table._

je l’invite. --Pourvu qu’il n’aille pas me chasser! Mangeons vite.

_Il met les morceaux doubles._

Mon dîner fait, j’irai visiter la maison. Mais qui peut l’habiter? peut-être un bon garçon. Ceci peut ne cacher qu’une intrigue de femme. Bah! quel mal fais-je ici? qu’est ce que je réclame? Rien,--l’hospitalité de ce digne mortel, A la manière antique,

_Il s’agenouille à demi et entoure la table de ses bras._

En embrassant l’autel.

_Il boit._

D’abord, ceci n’est point le vin d’un méchant homme, Et puis, c’est convenu, si l’on vient, je me nomme. Ah! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit! Quoi, ce bohémien? ce galeux? ce bandit? Ce Zafari? ce gueux? ce va-nu-pieds...?--Tout juste! Don César de Bazan, cousin de don Salluste? Oh la bonne surprise! et dans Madrid, quel bruit! Quand est-il revenu? ce matin? cette nuit? Quel tumulte partout en voyant cette bombe, Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe, Don César de Bazan! oui, messieurs, s’il vous plaît. Personne n’y pensait, personne n’en parlait. Il n’était donc pas mort? il vit, messieurs, mesdames! Les hommes diront: Diable!--Oui-dà! diront les femmes. Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers, Mêlé de l’aboiement de trois cents créanciers! Quel beau rôle à jouer!--Hélas! l’argent me manque.

_Bruit à la porte._

On vient.--Sans doute on va comme un vil saltimbanque M’expulser.--C’est égal, ne fais rien à demi, César!

_Il s’enveloppe de son manteau jusqu’aux yeux. La porte du fond s’ouvre. Entre un laquais en livrée, portant sur son dos un grosse sacoche._

SCÈNE TROISIÈME.

DON CÉSAR, UN LAQUAIS.

DON CÉSAR, _toisant le laquais de la tête aux pieds_.

Qui venez-vous chercher céans, l’ami?

_A part._

Il faut beaucoup d’aplomb, le péril est extrême.

LE LAQUAIS.

Don César de Bazan.

DON CÉSAR, _dégageant son visage du manteau_.

Don César! c’est moi-même!

_A part._

Voilà du merveilleux!

LE LAQUAIS.

Vous êtes le seigneur Don César de Bazan?

DON CÉSAR.

Pardieu! j’ai cet honneur. César! le vrai César! le seul César! le comte De Garo...

LE LAQUAIS, _posant sur le fauteuil la sacoche_.

Daignez voir si c’est là votre compte.

DON CÉSAR, _comme ébloui_.

_A part._

De l’argent! c’est trop fort!

_Haut._

Mon cher...

LE LAQUAIS.

Daignez compter. C’est la somme que j’ai l’ordre de vous porter.

DON CÉSAR, _gravement_.

Ah! fort bien! je comprends.

_A part._

Je veux bien que le diable...-- Çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable. Ceci vient fort à point.

_Haut._

Vous faut-il des reçus?

LE LAQUAIS.

Non, monseigneur.

DON CÉSAR, _lui montrant la table_.

Mettez cet argent là-dessus.

_Le laquais obéit._

De quelle part?

LE LAQUAIS.

Monsieur le sait bien.

DON CÉSAR.

Sans nul doute. Mais...

LE LAQUAIS.

Cet argent,--voilà ce qu’il faut que j’ajoute,-- Vient de qui vous savez pour ce que vous savez.

DON CÉSAR, _satisfait de l’explication_.

Ah!

LE LAQUAIS.

Nous devons, tous deux, être fort réservés. Chut!

DON CÉSAR.

Chut!!!--Cet argent vient...--la phrase est magnifique! Redites-la moi donc.

LE LAQUAIS.

Cet argent...

DON CÉSAR.

Tout s’explique! Me vient de qui je sais...

LE LAQUAIS.

Pour ce que vous savez. Nous devons...

DON CÉSAR.

Tous les deux!!!

LE LAQUAIS.

Être fort réservés.

DON CÉSAR.

C’est parfaitement clair.

LE LAQUAIS.

Moi j’obéis. Du reste Je ne comprends pas.

DON CÉSAR.

Bah!

LE LAQUAIS.

Mais vous comprenez!

DON CÉSAR.

Peste!

LE LAQUAIS.

Il suffit.

DON CÉSAR.

Je comprends et je prends, mon très-cher. De l’argent qu’on reçoit, d’abord, c’est toujours clair.

LE LAQUAIS.

Chut!

DON CÉSAR.

Chut!!! ne faisons pas d’indiscrétion. Diantre!

LE LAQUAIS.

Comptez, seigneur!

DON CÉSAR.

Pour qui me prends-tu?

_Admirant la rondeur du sac posé sur la table._

Le beau ventre!

LE LAQUAIS, _insistant_.

Mais...

DON CÉSAR.

Je me fie à toi.

LE LAQUAIS.

L’or est en souverains. Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, Ou bons doublons au marc. L’argent, en croix-maries.