Ruy Blas: Drame

Part 5

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Coûte par an six cent soixante-quatre mille Soixante-six ducats!--c’est un pactole obscur Où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr. Eau trouble, pêche claire.

LE MARQUIS DE PRIEGO, _survenant_.

Ah çà, ne vous déplaise, Je vous trouve imprudents et parlant fort à l’aise. Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri, Disait: Mordez le roi, baisez le favori.-- Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.

_Tous s’asseyent autour de la table; les uns prennent des plumes, les autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de silence._

MONTAZGO, _bas à Ubilla_.

Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques De quoi payer l’emploi d’alcade à mon neveu.

UBILLA, _bas_.

Vous, vous m’aviez promis de nommer avant peu Mon cousin Melchior d’Elva bailli de l’Èbre.

MONTAZGO, _se récriant_.

Nous venons de doter votre fille. On célèbre Encor sa noce.--On est sans relâche assailli...

UBILLA, _bas_.

Vous aurez votre alcade.

MONTAZGO, _bas_.

Et vous votre bailli.

_Ils se serrent la main._

COVADENGA, _se levant_.

Messieurs les conseillers de Castille, il importe, Afin qu’aucun de nous de sa sphère ne sorte, De bien régler nos droits et de faire nos parts. Le revenu d’Espagne en cent mains est épars, C’est un malheur public, il y faut mettre un terme. Les uns n’ont pas assez, les autres trop. La ferme Du tabac est à vous, Ubilla. L’indigo Et le musc sont à vous, marquis de Priego. Camporeal perçoit l’impôt des huit mille hommes, L’almojarifazgo, le sel, mille autres sommes, Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet.

_A Montazgo._

Vous qui me regardez de cet œil inquiet, Vous avez à vous seul, grâce à votre manège, L’impôt sur l’arsenic et le droit sur la neige; Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton, L’amende des bourgeois qu’on punit du bâton, La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose!...-- Moi, je n’ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose!

LE COMTE DE CAMPOREAL, _éclatant de rire_.

Oh! le vieux diable! il prend les profits les plus clairs. Excepté l’Inde, il a les îles des deux mers. Quelle envergure! Il tient Mayorque d’une griffe Et de l’autre il s’accroche au pic du Ténériffe!

COVADENGA, _s’échauffant_.

Moi, je n’ai rien!

LE MARQUIS DE PRIEGO, _riant_.

Il a les nègres!

_Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant._

MONTAZGO.

Je devrais Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts!

COVADENGA, _au marquis de Priego_.

Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres!

_Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir, avec un manteau de velours écarlate; il a la plume blanche au chapeau et la Toison-d’Or au cou. Il les écoute d’abord en silence, puis, tout à coup, il s’avance à pas lents et paraît au milieu d’eux au plus fort de la querelle._

SCÈNE DEUXIÈME.

LES MÊMES, RUY BLAS.

RUY BLAS, _survenant_.

Bon appétit! messieurs!--

_Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face._

O ministres intègres! Conseillers vertueux! voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison! Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure, L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure! Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts Que d’emplir votre poche et vous enfuir après! Soyez flétris devant votre pays qui tombe, Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe! --Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur, Tout s’en va.--Nous avons, depuis Philippe-Quatre, Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre; En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg; Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg; Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Pernambouc, et les Montagnes-Bleues! Mais voyez.--Du ponant jusques à l’orient, L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant. Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme, La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume; Rome vous trompe; il faut ne risquer qu’à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami; La Savoie et son duc sont pleins de précipices; La France, pour vous prendre, attend des jours propices; L’Autriche aussi vous guette.--Et l’infant bavarois Se meurt, vous le savez.--Quant à vos vice-rois, Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres, Vaudémont vend Milan, Legañez perd les Flandres. Quel remède à cela?--L’État est indigent; L’État est épuisé de troupes et d’argent; Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères, Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères! Et vous osez!...--Messieurs, en vingt ans, songez-y, Le peuple,--j’en ai fait le compte, et c’est ainsi!-- Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie, Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, Le peuple misérable, et qu’on pressure encor, A sué quatre cent trente millions d’or! Et ce n’est pas assez! et vous voulez, mes maîtres!...-- Ah! j’ai honte pour vous!--Au dedans, routiers, reîtres, Vont battant le pays et brûlant la moisson. L’escopette est braquée au coin de tout buisson. Comme si c’était peu de la guerre des princes, Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu, Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu! Notre église en ruine est pleine de couleuvres; L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. L’Espagne est un égout où vient l’impureté De toute nation.--Tout seigneur à ses gages A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages. Gênois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid. L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit. La nuit, on assassine et chacun crie: à l’aide! --Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède! La moitié de Madrid pille l’autre moitié. Tous les juges vendus; pas un soldat payé. Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes, Quelle armée avons-nous? A peine six mille hommes, Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards S’habillant d’une loque et s’armant de poignards. Aussi d’un régiment toute bande se double. Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble Où le soldat douteux se transforme en larron. Matalobos a plus de troupes qu’un baron. Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne. Hélas! les paysans qui sont dans la campagne Insultent en passant la voiture du roi; Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi, Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule, Courbe son front pensif sur l’empire qui croule! --Voilà!--L’Europe, hélas! écrase du talon Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon! L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste, Et vous vous disputez à qui prendra le reste! Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez, Expire dans cet antre où son sort se termine, Triste comme un lion mangé par la vermine! --Charles-Quint! dans ces temps d’opprobre et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur? Oh! lève-toi! viens voir!--Les bons font place aux pires. Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires, Penche... Il nous faut ton bras! au secours, Charles-Quint! Car l’Espagne se meurt! car l’Espagne s’éteint! Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde, Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit, Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore, Et que d’un autre peuple effacera l’aurore! Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres! Tes splendeurs, On les souille!--O géant! se peut-il que tu dormes?-- On vend ton sceptre au poids! un tas de nains difformes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi; Et l’aigle impérial qui, jadis, sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre, et de flamme, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme!

_Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de Priego et le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table, écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis._

LE COMTE DE CAMPOREAL, _désignant le marquis de Priego et remettant le papier à Ruy Blas_.

Monsieur le duc,--au nom de tous les deux,--voici Notre démission de notre emploi.

RUY BLAS, _prenant le papier, froidement_.

Merci. Vous vous retirerez, avec votre famille,

_A Priego._

Vous, en Andalousie,--

_A Camporeal._

Et vous, comte, en Castille. Chacun dans vos États. Soyez partis demain.

_Les deux seigneurs s’inclinent et sortent fièrement le chapeau sur la tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers._

Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin Peut suivre ces messieurs.

_Silence dans les assistants. Ruy Blas s’assied à la table sur une chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s’occupe à décacheter une correspondance. Pendant qu’il parcourt les lettres l’une après l’autre, Covadenga, Arias et Ubilla échangent quelques paroles à voix basse._

UBILLA, _à Covadenga, montrant Ruy Blas_.

Fils, nous avons un maître. Cet homme sera grand.

DON MANUEL ARIAS.

Oui, s’il a le temps d’être.

COVADENGA.

Et s’il ne se perd pas à tout voir de trop près.

UBILLA.

Il sera Richelieu!

DON MANUEL ARIAS.

S’il n’est Olivarès!

RUY BLAS, _après avoir parcouru vivement une lettre qu’il vient d’ouvrir._

Un complot! qu’est ceci? messieurs, que vous disais-je?

_Lisant._

--... «Duc d’Olmedo, veillez. Il se prépare un piége «Pour enlever quelqu’un de très-grand de Madrid.»

_Examinant la lettre._

--On ne nomme pas qui. Je veillerai.--L’écrit Est anonyme.--

_Entre un huissier de cour qui s’approche de Ruy Blas avec une profonde révérence._

Allons! qu’est-ce!

L’HUISSIER.

A Votre Excellence J’annonce monseigneur l’ambassadeur de France.

RUY BLAS.

Ah! d’Harcourt! Je ne puis à présent.

L’HUISSIER, _s’inclinant_.

Monseigneur, Le nonce impérial dans la chambre d’honneur Attend Votre Excellence.

RUY BLAS.

A cette heure? impossible.

_L’huissier s’incline et sort. Depuis quelques instants, un page est entré, vêtu d’une livrée couleur de feu à galons d’argent, et s’est approché de Ruy Blas._

RUY BLAS, _l’apercevant_.

Mon page! je ne suis pour personne visible.

LE PAGE, _bas_.

Le comte Guritan, qui revient de Neubourg...

RUY BLAS, _avec un geste de surprise_.

Ah!--Page, enseigne-lui ma maison du faubourg. Qu’il m’y vienne trouver demain, si bon lui semble. Va.

_Le page sort. Aux conseillers._

Nous aurons tantôt à travailler ensemble. Dans deux heures. Messieurs, revenez.

_Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas._

_Ruy Blas, resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie profonde. Tout à coup, à l’angle du salon, la tapisserie s’écarte et la reine apparaît. Elle est vêtue de blanc avec la couronne en tête; elle paraît rayonnante de joie et fixe sur Ruy Blas un regard d’admiration et de respect. Elle soutient d’un bras la tapisserie derrière laquelle on entrevoit une sorte de cabinet obscur où l’on distingue une petite porte. Ruy Blas, en se retournant, aperçoit la reine et reste comme pétrifié devant cette apparition._

SCÈNE TROISIÈME.

RUY BLAS, LA REINE.

LA REINE, _du fond du théâtre_.

Oh! merci!

RUY BLAS.

Ciel!

LA REINE.

Vous avez bien fait de leur parler ainsi. Je n’y puis résister, duc, il faut que je serre Cette loyale main si ferme et si sincère!

_Elle marche vivement à lui et lui prend la main qu’elle presse avant qu’il ait pu s’en défendre._

RUY BLAS.

_A part._

La fuir depuis six mois et la voir tout à coup.

_Haut._

Vous étiez là, madame?...

LA REINE.

Oui, duc, j’entendais tout. J’étais là. J’écoutais avec toute mon âme!

RUY BLAS, _montrant la cachette_.

Je ne soupçonnais pas...--Ce cabinet, madame...

LA REINE.

Personne ne le sait. C’est un réduit obscur Que don Philippe trois fit creuser dans ce mur, D’où le maître invisible entend tout comme une ombre. Là j’ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre, Assister aux conseils où l’on pillait son bien, Où l’on vendait l’État.

RUY BLAS.

Et que disait-il?

LA REINE.

Rien.

RUY BLAS.

Rien?--Et que faisait-il?

LA REINE.

Il allait à la chasse. Mais vous! j’entends encor votre accent qui menace. Comme vous les traitiez d’une haute façon, Et comme vous aviez superbement raison! Je soulevais le bord de la tapisserie, Je vous voyais. Votre œil, irrité sans furie, Les foudroyait d’éclairs, et vous leur disiez tout. Vous me sembliez seul être resté debout! Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses? D’où vient que vous savez les effets et les causes? Vous n’ignorez donc rien? D’où vient que votre voix Parlait comme devrait parler celle des rois? Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même, Si terrible et si grand?

RUY BLAS.

Parce que je vous aime! Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous, Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous! Parce que rien n’effraye une ardeur si profonde, Et que, pour vous sauver, je sauverais le monde! Je suis un malheureux qui vous aime d’amour. Hélas! je pense à vous comme l’aveugle au jour, Madame, écoutez-moi. J’ai des rêves sans nombre. Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre; Je n’oserais toucher le bout de votre doigt, Et vous m’éblouissez comme un ange qu’on voit! --Vraiment, j’ai bien souffert. Si vous saviez, madame! Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme J’ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup. Je ne m’occupe pas de ces hommes du tout, Je vous aime.--O mon Dieu! j’ose le dire en face A Votre Majesté. Que faut-il que je fasse? Si vous disiez: Meurs! je mourrais. J’ai l’effroi Dans le cœur. Pardonnez!

LA REINE.

Oh! parle! ravis-moi! Jamais on ne m’a dit ces choses-là. J’écoute! Ton âme, en me parlant, me bouleverse toute. J’ai besoin de tes yeux, j’ai besoin de ta voix. Oh! c’est moi qui souffrais! Si tu savais! cent fois, Cent fois, depuis six mois que ton regard m’évite... --Mais non, je ne dois pas dire cela si vite. Je suis bien malheureuse. Oh! je me tais, j’ai peur!

RUY BLAS, _qui l’écoute avec ravissement_.

O madame! achevez! vous m’emplissez le cœur!

LA REINE.

Eh bien, écoute donc!

_Levant les yeux au ciel._

--Oui, je vais tout lui dire. Est-ce un crime? Tant pis. Quand le cœur se déchire, Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait.-- Tu fuis la reine? Eh bien, la reine te cherchait! Tous les jours je viens là,--là, dans cette retraite,-- T’écoutant, recueillant ce que tu dis, muette, Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout, Et prise par ta voix qui m’intéresse à tout. Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître. C’est moi, depuis six mois, tu t’en doutes peut-être, Qui t’ai fait, par degrés, monter jusqu’au sommet. Où Dieu t’aurait dû mettre une femme te met. Oui, tout ce qui me touche a mes soins. Je t’admire. Autrefois une fleur, à présent un empire! D’abord je t’ai vu bon, et puis je te vois grand. Mon Dieu! c’est à cela qu’une femme se prend! Mon Dieu! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe, M’enfermer, comme on met en cage une colombe, Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré? --Un jour que nous aurons le temps, je te dirai Tout ce que j’ai souffert.--Toujours seule, oubliée. Et puis, à chaque instant, je suis humiliée. Tiens, juge: hier encor...--Ma chambre me deplaît. --Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est Des chambres où l’on est plus triste que dans d’autres;-- J’en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres! On ne l’a pas voulu. Je suis esclave ainsi!-- Duc, il faut,--dans ce but le ciel t’envoie ici,-- Sauver l’État qui tremble, et retirer du gouffre Le peuple qui travaille, et m’aimer, moi qui souffre. Je te dis tout cela sans suite, à ma façon, Mais tu dois cependant voir que j’ai bien raison.

RUY BLAS, _tombant à genoux_.

Madame...

LA REINE, _gravement_.

Don César, je vous donne mon âme. Reine pour tous, pour vous je ne suis qu’une femme. Par l’amour, par le cœur, duc, je vous appartien. J’ai foi dans votre honneur pour respecter le mien. Quand vous m’appellerez, je viendrai. Je suis prête. --O César! un esprit sublime est dans ta tête. Sois fier, car le génie est ta couronne à toi!

_Elle baise Ruy Blas au front._

Adieu.

_Elle soulève la tapisserie et disparaît._

SCÈNE QUATRIÈME.

RUY BLAS, _seul_.

_Il est comme absorbé dans une contemplation angélique._

Devant mes yeux c’est le ciel que je voi! De ma vie, ô mon Dieu! cette heure est la première. Devant moi tout un monde, un monde de lumière, Comme ces paradis qu’en songe nous voyons, S’entr’ouvre en m’inondant de vie et de rayons! Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère, Et l’ivresse, et l’orgueil, et ce qui sur la terre Se rapproche le plus de la Divinité, L’amour dans la puissance et dans la majesté! La reine m’aime! ô Dieu! c’est bien vrai, c’est moi-même. Je suis plus que le roi puisque la reine m’aime! Oh! cela m’éblouit. Heureux, aimé, vainqueur! Duc d’Olmedo,--l’Espagne à mes pieds,--j’ai son cœur! Cet ange qu’à genoux je contemple et je nomme, D’un mot me transfigure et me fait plus qu’un homme. Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé! Oh! oui, j’en suis bien sûr, elle m’a bien parlé. C’est bien elle. Elle avait un petit diadème En dentelle d’argent. Et je regardais même, Pendant qu’elle parlait,--je crois la voir encor,-- Un aigle ciselé sur son bracelet d’or. Elle se fie à moi, m’a-t-elle dit.--Pauvre ange! Oh! s’il est vrai que Dieu, par un prodige étrange, En nous donnant l’amour, voulut mêler en nous Ce qui fait l’homme grand à ce qui le fait doux, Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu’elle m’aime, Moi, qui suis tout-puissant, grâce à son choix suprême, Moi, dont le cœur gonflé ferait envie aux rois, Devant Dieu qui m’entend, sans peur, à haute voix, Je le dis, vous pouvez vous confier, madame, A mon bras comme reine, à mon cœur comme femme! Le dévoûment se cache au fond de mon amour Pur et loyal!--Allez, ne craignez rien!--

_Depuis quelques instants, un homme est entré par la porte du fond, enveloppé d’un grand manteau, coiffé d’un chapeau galonné d’argent. Il s’est avancé lentement vers Ruy Blas sans être vu, et, au moment où Ruy Blas, ivre d’extase et de bonheur, lève les yeux au ciel, cet homme lui pose brusquement la main sur l’épaule. Ruy Blas se retourne comme réveillé subitement; l’homme laisse tomber son manteau, et Ruy Blas reconnaît don Salluste. Don Salluste est vêtu d’une livrée couleur de feu à galons d’argent, pareille à celle du page de Ruy Blas._

SCÈNE CINQUIÈME.

RUY BLAS, DON SALLUSTE.

DON SALLUSTE, _posant sa main sur l’épaule de Ruy Blas_.

Bonjour.

RUY BLAS, _effaré_.

_A part._

Grand Dieu! je suis perdu! le marquis!

DON SALLUSTE, _souriant_.

Je parie Que tous ne pensiez pas à moi.

RUY BLAS.

Sa seigneurie En effet me surprend.

_A part._

Oh! mon malheur renaît. J’étais tourné vers l’ange et le démon venait.

_Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme la petite porte au verrou; puis il revient tout tremblant vers don Salluste._

DON SALLUSTE.

Eh bien! comment cela va-t-il?

RUY BLAS, _l’œil fixé sur don Salluste impassible, pouvant à peine rassembler ses idées_.

Cette livrée?...

DON SALLUSTE, _souriant toujours_.

Il fallait du palais me procurer l’entrée. Avec cet habit-là l’on arrive partout. J’ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.

(_Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue._)

RUY BLAS.

Mais j’ai peur pour vous...

DON SALLUSTE.

Peur! Quel est ce mot risible?

RUY BLAS.

Vous êtes exilé?

DON SALLUSTE.

Croyez-vous? c’est possible.

RUY BLAS.

Si l’on vous reconnaît, au palais, en plein jour?

DON SALLUSTE.

Ah bah! des gens heureux, qui sont des gens de cour, Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe, A se ressouvenir d’un visage en disgrâce! D’ailleurs, regarde-t-on le profil d’un valet?

_Il s’assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout._

A propos, que dit-on à Madrid, s’il vous plaît? Est-il vrai que, brûlant d’un zèle hyperbolique, Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique, Vous exilez ce cher Priego, l’un des grands? Vous avez oublié que vous êtes parents. Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable! Sandoval porte d’or à la bande de sable. Regardez vos blasons, don César. C’est fort clair. Cela ne se fait pas entre parents, mon cher. Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres? Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres. Chacun pour soi.

RUY BLAS, _se rassurant un peu_.

Pourtant, monsieur, permettez-moi. Monsieur de Priego, comme noble du roi, A grand tort d’aggraver les charges de l’Espagne. Or, il va falloir mettre une armée en campagne; Nous n’avons pas d’argent, et pourtant il le faut. L’héritier bavarois penche à mourir bientôt. Hier, le comte d’Harrach, que vous devez connaître, Me le disait au nom de l’empereur son maître. Si monsieur l’archiduc veut soutenir son droit, La guerre éclatera...

DON SALLUSTE.

L’air me semble un peu froid. Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.

_Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d’un air indifférent._

RUY BLAS, _reprenant et essayant de convaincre don Salluste_.

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. Que faire sans argent? Excellence, écoutez. Le salut de l’Espagne est dans nos probités. Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête, Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête...

DON SALLUSTE, _interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il a laissé tomber en entrant_.

Pardon! ramassez-moi mon mouchoir.

_Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste._

DON SALLUSTE, _mettant le mouchoir dans sa poche_.

--Vous disiez?...

RUY BLAS, _avec un effort_.

Le salut de l’Espagne!--oui, l’Espagne à nos pieds, Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie. Ah! toute nation bénit qui la délie. Sauvons ce peuple! Osons être grands, et frappons! Otons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons!

DON SALLUSTE, _nonchalamment_.