Ruy Blas: Drame

Part 4

Chapter 43,755 wordsPublic domain

Allons! Le beau soleil couchant qui remplit les vallons, La poudre d’or du soir qui monte sur la route, Les lointaines chansons que toute oreille écoute, N’existent plus pour moi! j’ai dit au monde adieu. Je ne puis même voir la nature de Dieu! Je ne puis même voir la liberté des autres!

LA DUCHESSE, _faisant signe aux assistants de sortir_.

Sortez, c’est aujourd’hui le jour des saints apôtres.

_Casilda fait quelques pas vers la porte; la reine l’arrête._

LA REINE.

Tu me quittes?

CASILDA, _montrant la duchesse_.

Madame, on veut que nous sortions.

LA DUCHESSE, _saluant la reine jusqu’à terre_.

Il faut laisser la reine à ses dévotions.

_Tous sortent avec de profondes révérences._

SCÈNE DEUXIÈME.

LA REINE, _seule_.

A ses dévotions? dis donc à sa pensée! Où la fuir maintenant? seule! ils m’ont tous laissée. Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur!

_Rêvant._

Oh! cette main sanglante empreinte sur le mur! Il s’est donc blessé? Dieu!--mais aussi c’est sa faute. Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute? Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici, Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi! C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute. Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.

_S’enfonçant dans sa rêverie._

Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs, Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse, De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse. --Mais lui! voilà trois jours qu’il n’est pas revenu. --Blessé!--qui que tu sois, ô jeune homme inconnu! Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime, Sans me rien demander, sans rien espérer même, Viens à moi, sans compter les périls où tu cours; Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours Pour donner une fleur à la reine d’Espagne; Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne, Puisque mon cœur subit une inflexible loi, Sois aimé par ta mère et sois béni par moi!

_Vivement et portant la main à son cœur._

--Oh! sa lettre me brûle!--

_Retombant dans sa rêverie._

Et l’autre! l’implacable Don Salluste! le sort me protége et m’accable. En même temps qu’un ange un spectre affreux me suit; Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit, Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême, Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime. L’un me sauvera-t-il de l’autre? Je ne sais. Hélas! mon destin flotte à deux vents opposés. Que c’est faible une reine et que c’est peu de chose! Prions.

_Elle s’agenouille devant la madone._

--Secourez-moi, madame! car je n’ose Élever mon regard jusqu’à vous!

_Elle s’interrompt._

--O mon Dieu! La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu!

_Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu’elle jette sur la table, puis elle retombe à genoux._

Vierge! astre de la mer! Vierge! espoir du martyre! Aidez-moi!--

_S’interrompant._

Cette lettre!

_Se tournant à demi vers la table._

Elle est là qui m’attire.

_S’agenouillant de nouveau._

Je ne veux plus la lire!--O reine de douceur! Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur! Venez, je vous appelle!--

_Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible._

Oui, je vais la relire Une dernière fois! Après, je la déchire!

_Avec un sourire triste._

Hélas! depuis un mois je dis toujours cela.

_Elle déplie la lettre résolument et lit._

«Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là «Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile; «Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile; «Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut; «Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.»

_Elle pose la lettre sur la table._

Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère, Fût-ce dans du poison!

_Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine._

Je n’ai rien sur la terre. Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi! Oh! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi. Mais il me laisse aussi,--seule,--d’amour privée.

_La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre en grand costume._

L’HUISSIER, _à haute voix_.

Une lettre du roi!

LA REINE, _comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie_.

Du roi! je suis sauvée!

SCÈNE TROISIÈME.

LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, CASILDA, DON GURITAN, FEMMES DE LA REINE, PAGES, RUY BLAS.

_Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de drap d’or la lettre du roi, viennent s’agenouiller devant la reine, à quelques pas de distance._

RUY BLAS, _au fond du théâtre, à part_.

Où suis-je?--Qu’elle est belle!--Oh! pour qui suis-je ici?

LA REINE, _à part_.

C’est un secours du ciel!

_Haut._

Donnez-vite!...

_Se tournant vers le portrait du roi._

Merci, Monseigneur!

_A la duchesse._

D’où me vient cette lettre?

LA DUCHESSE.

Madame, D’Aranjuez où le roi chasse.

LA REINE.

Du fond de l’âme Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui, J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui! Mais donnez-donc.

LA DUCHESSE, _avec une révérence, montrant la lettre_.

L’usage, il faut que je le dise, Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise.

LA REINE.

Encore!--Eh bien, lisez!

_La duchesse prend la lettre et la déplie lentement._

CASILDA, _à part_.

Voyons le billet doux.

LA DUCHESSE, _lisant_.

«Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups. «Signé, CARLOS.»

LA REINE, _à part_.

Hélas!

DON GURITAN, _à la duchesse_.

C’est tout?

LA DUCHESSE.

Oui, seigneur comte.

CASILDA, _à part_.

Il a tué six loups! comme cela vous monte L’imagination! Votre cœur est jaloux, Tendre, ennuyé, malade?--Il a tué six loups!

LA DUCHESSE, _à la reine en lui présentant la lettre_.

Si sa majesté veut?...

LA REINE, _la repoussant_.

Non.

CASILDA, _à la duchesse_.

C’est bien tout?

LA DUCHESSE.

Sans doute. Que faut-il donc de plus? notre roi chasse; en route Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait. C’est fort bien.

_Examinant de nouveau la lettre._

Il écrit? non, il dicte.

LA REINE, _lui arrachant la lettre et l’examinant à son tour_.

En effet, Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature!

_Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. A part._

Est-ce une illusion? c’est la même écriture Que celle de la lettre!

_Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son cœur._

Oh? qu’est-ce que cela?

_A la duchesse._

Où donc est le porteur du message?

LA DUCHESSE, _montrant Ruy Blas_.

Il est là.

LA REINE, _se tournant à demi vers Ruy Blas_.

Ce jeune homme?

LA DUCHESSE.

C’est lui qui l’apporte en personne. --Un nouvel écuyer que sa majesté donne A la reine. Un seigneur que de la part du roi Monsieur de Santa-Cruz me recommande, à moi.

LA REINE.

Son nom?

LA DUCHESSE.

C’est le seigneur César de Bazan, comte De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte, C’est le plus accompli gentilhomme qui soit.

LA REINE.

Bien. Je veux lui parler.

_A Ruy Blas._

Monsieur...

RUY BLAS, _à part, tressaillant_.

Elle me voit! Elle me parle! Dieu! je tremble.

LA DUCHESSE, _à Ruy Blas_.

Approchez, comte.

DON GURITAN, _regardant Ruy Blas de travers, à part_.

Ce jeune homme! écuyer! ce n’est pas là mon compte.

_Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents._

LA REINE, _à Ruy Blas_.

Vous venez d’Aranjuez?

RUY BLAS, _s’inclinant_.

Oui, Madame.

LA REINE.

Le roi Se porte bien?

_Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale._

Il a dicté ceci pour moi?

RUY BLAS.

Il était à cheval, il a dicté la lettre...

_Il hésite un moment._

A l’un des assistants.

LA REINE, _à part, regardant Ruy Blas_.

Son regard me pénètre. Je n’ose demander à qui.

_Haut._

C’est bien, allez. --Ah!--

_Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la reine._

Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés?

_A part._

Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme?

_Ruy Blas s’incline, elle reprend._

Lesquels?

RUY BLAS.

Je ne sais pas les noms dont on les nomme. Je n’ai passé là-bas que des instants fort courts. Voilà trois jours que j’ai quitté Madrid.

LA REINE, _à part_.

Trois jours!

_Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas._

RUY BLAS, _à part_.

C’est la femme d’un autre! ô jalousie affreuse! --Et de qui!--Dans mon cœur un abîme se creuse.

DON GURITAN, _s’approchant de Ruy Blas_.

Vous êtes écuyer de la reine? Un seul mot. Vous connaissez quel est votre service? Il faut Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine, Afin d’ouvrir au roi, s’il venait chez la reine.

RUY BLAS, _tressaillant_.

_A part._

Ouvrir au roi! moi!

_Haut._

Mais... il est absent.

DON GURITAN.

Le roi Peut-il pas arriver à l’improviste?

RUY BLAS, _à part_.

Quoi!

DON GURITAN, _à part, observant Ruy Blas_.

Qu’a-t-il?

LA REINE, _qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy Blas_.

Comme il pâlit!

_Ruy Blas chancelant s’appuie sur le bras d’un fauteuil._

CASILDA, _à la reine_.

Madame, ce jeune homme Se trouve mal...

RUY BLAS, _se soutenant à peine_.

Moi, non! mais c’est singulier comme Le grand air... le soleil... la longueur du chemin...

_A part._

--Ouvrir au roi!

_Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés._

CASILDA.

Grand Dieu, madame! à cette main Il est blessé!

LA REINE.

Blessé!

CASILDA.

Mais il perd connaissance. Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence!

LA REINE, _fouillant dans sa gorgerette_.

Un flacon que j’ai là contient une liqueur...

_En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au bras droit._

_A part._

C’est la même dentelle!

_Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans son trouble elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle sortir du sein de la reine._

RUY BLAS, _éperdu_.

Oh!

_Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un silence._

LA REINE, _à part_.

C’est lui!

RUY BLAS, _à part_.

Sur son cœur!

LA REINE, _à part_.

C’est lui!

RUY BLAS, _à part_.

Faites, mon Dieu, qu’en ce moment je meure!

_Dans le désordre de toutes les femmes s’empressant autour de Ruy Blas, ce qui se passe entre la reine et lui n’est remarqué de personne._

CASILDA, _faisant respirer le flacon à Ruy Blas_.

Comment vous êtes-vous blessé? c’est tout à l’heure? Non? cela s’est rouvert en route? Aussi pourquoi Vous charger d’apporter le message du roi?

LA REINE, _à Casilda_.

Vous finirez bientôt vos questions, j’espère.

LA DUCHESSE, _à Casilda_.

Qu’est-ce que cela fait à la reine, ma chère?

LA REINE.

Puisqu’il avait écrit la lettre, il pouvait bien L’apporter, n’est-ce pas?

CASILDA.

Mais il n’a dit en rien Qu’il eût écrit la lettre.

LA REINE, _à part_.

Oh!

_A Casilda._

Tais-toi!

CASILDA, _à Ruy Blas_.

Votre grâce Se trouve-t-elle mieux?

RUY BLAS.

Je renais!

LA REINE, _à ses femmes_.

L’heure passe, Rentrons.--Qu’en son logis le comte soit conduit.

_Aux pages au fond du théâtre._

Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit? Il passe la saison tout entière à la chasse.

_Elle rentre avec sa suite dans ses appartements._

CASILDA, _la regardant sortir_.

La reine a dans l’esprit quelque chose.

_Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite cassette aux reliques._

RUY BLAS, _resté seul_.

_Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde les dernières paroles de la reine. Il paraît comme en proie à un rêve. Le morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est resté à terre sur le tapis. Il le ramasse, le regarde avec amour et le couvre de baisers. Puis il lève les yeux au ciel._

O Dieu! grâce! Ne me rendez pas fou!

_Regardant le morceau de dentelle._

C’était bien sur son cœur!

_Il le cache dans sa poitrine.--Entre don Guritan. Il revient par la porte de la chambre où il a suivi la reine. Il marche à pas lents vers Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée, et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales. Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le regarde faire avec étonnement._

SCÈNE QUATRIÈME.

RUY BLAS, DON GURITAN.

DON GURITAN, _repoussant son épée dans le fourreau_.

J’en apporterai deux de pareille longueur.

RUY BLAS.

Monsieur, que signifie?...

DON GURITAN, _avec gravité_.

En mille six cent cinquante, J’étais très-amoureux. J’habitais Alicante. Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours, Regardait de fort près ma maîtresse, et toujours Passait sous son balcon, devant la cathédrale, Plus fier qu’un capitan sur la barque amirale. Il avait nom Vasquez, seigneur, quoique bâtard. Je le tuai.--

_Ruy Blas veut l’interrompre, don Guritan l’arrête du geste, et continue._

Vers l’an soixante-six, plus tard, Gil, comte d’Iscola, cavalier magnifique, Envoya chez ma belle, appelée Angélique, Avec un billet doux, qu’elle me présenta, Un esclave nommé Grifel de Viserta. Je fis tuer l’esclave et je tuai le maître.

RUY BLAS.

Monsieur!...

DON GURITAN, _poursuivant_.

Plus tard, vers l’an quatre-vingt, je crus être Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons, Pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons Dont le visage altier et charmant s’accommode D’un panache éclatant. C’est l’époque où la mode Était qu’on fit ferrer ses mules en or fin. Je tuai don Tirso Gamonal.

RUY BLAS.

Mais enfin Que veut dire cela, monsieur?

DON GURITAN.

Cela veut dire, Comte, qu’il sort de l’eau du puits quand on en tire; Que le soleil se lève à quatre heures demain; Qu’il est un lieu désert et loin de tout chemin, Commode aux gens de cœur, derrière la chapelle; Qu’on vous nomme, je crois, César, et qu’on m’appelle Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra, Comte d’Oñate.

RUY BLAS, _froidement_.

Bien, monsieur, on y sera.

_Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est entrée à pas de loup par la petite porte du fond, et a écouté les dernières paroles des deux interlocuteurs sans être vue d’eux._

CASILDA, _à part_.

Un duel! avertissons la reine.

_Elle rentre et disparaît par la petite porte._

DON GURITAN, _toujours imperturbable_.

En vos études, S’il vous plaît de connaître un peu mes habitudes, Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai Que je n’ai jamais eu qu’un goût fort modéré Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache, Beaux damerets sur qui l’œil des femmes s’attache, Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux, Et qui, dans les maisons, faisant force clins d’yeux Prenant sur les fauteuils d’adorables tournures, Viennent s’évanouir pour des égratignures.

RUY BLAS.

Mais--je ne comprends pas.

DON GURITAN.

Vous comprenez fort bien. Nous sommes tous les deux épris du même bien. L’un de nous est de trop dans ce palais. En somme, Vous êtes écuyer, moi je suis majordome. Droits pareils. Au surplus, je suis mal partagé, La partie entre nous n’est pas égale: j’ai Le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune. Donc vous me faites peur. A la table où je jeûne Voir un jeune affamé s’asseoir avec des dents Effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents, Cela me trouble fort. Quant à lutter ensemble Sur le terrain d’amour, beau champ qui toujours tremble, De fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut, J’ai la goutte; et d’ailleurs ne suis point assez sot Pour disputer le cœur d’aucune Pénélope Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope. C’est pourquoi vous trouvant fort beau, fort caressant, Fort gracieux, fort tendre et fort intéressant, Il faut que je vous tue.

RUY BLAS.

Eh bien, essayez.

DON GURITAN.

Comte De Garofa, demain, à l’heure où le jour monte, A l’endroit indiqué, sans témoin, ni valet, Nous nous égorgerons galamment, s’il vous plaît, Avec épée et dague, en dignes gentilshommes, Comme il sied quand on est des maisons dont nous sommes.

_Il tend la main à Ruy Blas qui la lui prend._

RUY BLAS.

Pas un mot de ceci, n’est-ce pas?--

_Le comte fait un signe d’adhésion._

A demain.

_Ruy Blas sort._

DON GURITAN, _resté seul_.

Non, je n’ai pas du tout senti trembler sa main, Être sûr de mourir et faire de la sorte, C’est d’un brave jeune homme!

_Bruit d’une clef à la petite porte de la chambre de la reine. Don Guritan se retourne._

On ouvre cette porte?

_La reine paraît et marche vivement vers don Guritan, surpris et charmé de la voir. Elle tient entre ses mains la petite cassette._

SCÈNE CINQUIÈME.

DON GURITAN, LA REINE.

LA REINE, _avec un sourire_.

C’est vous que je cherchais!

DON GURITAN, _ravi_.

Qui me vaut ce bonheur?

LA REINE, _posant la cassette sur le guéridon_.

Oh! Dieu, rien, ou du moins peu de chose, seigneur.

_Elle rit._

Tout à l’heure on disait, parmi d’autres paroles,-- Casilda,--vous savez que les femmes sont folles,-- Casilda soutenait que vous feriez pour moi Tout ce que je voudrais.

DON GURITAN.

Elle a raison!

LA REINE, _riant_.

Ma foi, J’ai soutenu que non.

DON GURITAN.

Vous avez tort, madame!

LA REINE.

Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme, Votre sang...

DON GURITAN.

Casilda parlait fort bien ainsi.

LA REINE.

Et moi, j’ai dit que non.

DON GURITAN.

Et moi, je dis que si! Pour votre majesté je suis prêt à tout faire.

LA REINE.

Tout?

DON GURITAN.

Tout!

LA REINE.

Eh bien, voyons, jurez que, pour me plaire, Vous ferez à l’instant ce que je vous dirai.

DON GURITAN.

Par le saint roi Gaspar, mon patron vénéré, Je le jure! ordonnez. J’obéis, ou je meure!

LA REINE, _prenant la cassette_.

Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l’heure Pour porter cette boîte en bois de calambour A mon père, monsieur l’électeur de Neubourg.

DON GURITAN, _à part_.

Je suis pris!

_Haut._

A Neubourg?

LA REINE.

A Neubourg!

DON GURITAN.

Six cents lieues!

LA REINE.

Cinq cent cinquante.--

_Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette._

Ayez grand soin des franges bleues! Cela peut se faner en route.

DON GURITAN.

Et quand partir?

LA REINE.

Sur-le-champ.

DON GURITAN.

Ah! demain!

LA REINE.

Je n’y puis consentir.

DON GURITAN, _à part_.

Je suis pris!

_Haut._

Mais...

LA REINE.

Partez!

DON GURITAN.

Quoi?...

LA REINE.

J’ai votre parole.

DON GURITAN.

Une affaire...

LA REINE.

Impossible.

DON GURITAN.

Un objet si frivole...

LA REINE.

Vite!

DON GURITAN.

Un seul jour!

LA REINE.

Néant.

DON GURITAN.

Car...

LA REINE.

Faites à mon gré.

DON GURITAN.

Je...

LA REINE.

Non.

DON GURITAN.

Mais...

LA REINE.

Partez!

DON GURITAN.

Si...

LA REINE.

Je vous embrasserai!

_Elle lui saute au cou et l’embrasse._

DON GURITAN, _fâché et charmé_.

_Haut._

Je ne résiste plus. J’obéirai, madame.

_A part._

Dieu s’est fait homme; soit. Le diable s’est fait femme.

LA REINE, _montrant la fenêtre_.

Une voiture en bas est là qui vous attend.

DON GURITAN.

Elle avait tout prévu!

_Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et agite une sonnette. Un page paraît._

Page, porte à l’instant Au seigneur don César de Bazan cette lettre.

_A part._

Ce duel, à mon retour il faut bien le remettre. Je reviendrai!

_Haut._

Je vais contenter de ce pas Votre majesté.

LA REINE.

Bien.

_Il prend la cassette, baise la main de la reine, salue profondément et sort. Un moment après on entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne._

LA REINE, _tombant sur un fauteuil_.

Il ne le tuera pas!

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME.

RUY BLAS.

PERSONNAGES.

RUY BLAS. LA REINE. DON SALLUSTE. DON MANUEL ARIAS. LE COMTE DE CAMPOREAL. LE MARQUIS DE PRIEGO. COVADENGA. ANTONIO UBILLA. MONTAZGO. UN HUISSIER DE COUR. UN PAGE. CONSEILLERS PRIVÉS.

ACTE TROISIÈME.

La salle dite _salle de gouvernement_, dans le palais du roi à Madrid.

Au fond, une grande porte élevée au-dessus de quelques marches. Dans l’angle, à gauche, un pan coupé formé par une tapisserie de haute lice. Dans l’angle opposé, une fenêtre. A droite, une table carrée, revêtue d’un tapis de velours vert, autour de laquelle sont rangés des tabourets pour huit ou dix personnes correspondant à autant de pupitres placés sur la table. Le côté de la table qui fait face au spectateur est occupé par un grand fauteuil recouvert de drap d’or et surmonté d’un dais en drap d’or, aux armes d’Espagne, timbrées de la couronne royale. A côté de ce fauteuil une chaise.

Au moment où le rideau se lève, la junte du _Despacho Universal_ (conseil privé du roi) est au moment de prendre séance.

SCÈNE PREMIÈRE.

DON MANUEL ARIAS, président de Castille. DON PEDRO VELEZ DE GUEVARRA, COMTE DE CAMPOREAL, conseiller de cape et d’épée de la contaduria-mayor. DON FERNANDO DE CORDOVA Y AGUILAR, MARQUIS DE PRIEGO, même qualité. ANTONIO UBILLA, écrivain-mayor des rentes. MONTAZGO, conseiller de robe de la chambre des Indes. COVADENGA, secrétaire suprême des îles. Plusieurs autres conseillers. Les conseillers de robe vêtus de noir. Les autres en habit de cour. Camporeal a la croix de Calatrava au manteau. Priego la toison d’or au cou.

_Don Manuel Arias, président de Castille, et le comte de Camporeal causent à voix basse, et entre eux, sur le devant du théâtre, les autres conseillers font des groupes çà et là dans la salle._

DON MANUEL ARIAS.

Cette fortune-là cache quelque mystère.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Il a la toison d’or. Le voilà secrétaire Universel, ministre, et puis duc d’Olmedo!

DON MANUEL ARIAS.

En six mois!

LE COMTE DE CAMPOREAL.

On le sert derrière le rideau.

DON MANUEL ARIAS, _mystérieusement_.

La reine!

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Au fait, le roi, malade et fou dans l’âme, Vit avec le tombeau de sa première femme. Il abdique, enfermé dans son Escurial, Et la reine fait tout!

DON MANUEL ARIAS.

Mon cher Camporeal, Elle règne sur nous, et don César sur elle.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Il vit d’une façon qui n’est pas naturelle. D’abord, quant à la reine, il ne la voit jamais. Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais Comme depuis six mois je les guette, et pour cause, J’en suis sûr. Puis il a le caprice morose D’habiter, assez près de l’hôtel de Tormez, Un logis aveuglé par des volets fermés, Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes, Qui, s’ils n’étaient muets, diraient beaucoup de choses.

DON MANUEL ARIAS.

Des muets?

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Des muets.--Tous ses autres valets Restent au logement qu’il a dans le palais.

DON MANUEL ARIAS.

C’est singulier.

DON ANTONIO UBILLA, _qui s’est approché depuis quelques instants_.

Il est de grande race, en somme.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

L’étrange, c’est qu’il veut faire son honnête homme!

_A don Manuel Arias._

--Il est cousin,--aussi Santa-Cruz l’a poussé!-- De ce marquis Salluste écroulé l’an passé.-- Jadis, ce don César, aujourd’hui notre maître, Était le plus grand fou que la lune eût vu naître, C’était un drôle,--on sait des gens qui l’ont connu,-- Qui prit un beau matin son fonds pour revenu, Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses, Et dont la fantaisie avait des dents féroces Capables de manger en un an le Pérou. Un jour il s’en alla, sans qu’on ait su par où.

DON MANUEL ARIAS.

L’âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.

LE COMTE DE CAMPOREAL.

Toute fille de joie en séchant devient prude.

UBILLA.

Je le crois homme probe.

LE COMTE DE CAMPOREAL, _riant_.

Oh! candide Ubilla! Qui se laisse éblouir à ces probités-là!

_D’un ton significatif._

La maison de la reine, ordinaire et civile,

_Appuyant sur les chiffres._