Part 3
_Il ouvre la bourse, la répand sur la table, et remue avec joie les ducats qu’il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu’il les compte, don Salluste va au fond du théâtre, en regardant derrière lui s’il n’éveille pas l’attention de don César. Il ouvre la petite porte de droite. A un signe qu’il fait, trois alguazils armés d’épées et vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don César. Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une statue, sans rien voir ni rien entendre._
DON SALLUSTE, _bas aux alguazils_.
Vous allez suivre, alors qu’il sortira d’ici, L’homme qui compte là de l’argent.--En silence, Vous vous emparerez de lui.--Sans violence, Vous l’irez embarquer, par le plus court chemin, A Denia.--
_Il leur remet un parchemin scellé._
Voici l’ordre écrit de ma main.-- Enfin, sans écouter sa plainte chimérique, Vous le vendrez en mer aux corsaires d’Afrique. Mille piastres pour vous. Faites vite à présent.
_Les trois alguazils s’inclinent et sortent._
DON CÉSAR, _achevant de ranger ses ducats_.
Rien n’est plus gracieux et plus divertissant Que des écus à soi qu’on met en équilibre.
_Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas._
Frère, voici ta part.
RUY BLAS.
Comment!
DON CÉSAR, _lui montrant une des deux piles d’or_.
Prends! viens! sois libre!
DON SALLUSTE, _qui les observe au fond du théâtre, à part_.
Diable!
RUY BLAS, _secouant la tête en signe de refus_.
Non. C’est le cœur qu’il faudrait délivrer. Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
DON CÉSAR.
Bien. Suis ta fantaisie. Es-tu fou? suis-je sage? Dieu le sait.
_Il ramasse l’argent et le jette dans le sac qu’il empoche._
DON SALLUSTE, _au fond du théâtre, à part, et les observant toujours_.
A peu près même air, même visage.
DON CÉSAR, _à Ruy Blas_.
Adieu.
RUY BLAS.
Ta main!
_Ils se serrent la main. Don César sort sans voir don Salluste, qui se tient à l’écart._
SCÈNE QUATRIÈME.
RUY BLAS, DON SALLUSTE.
DON SALLUSTE.
Ruy Blas?
RUY BLAS, _se retournant vivement_.
Monseigneur?
DON SALLUSTE.
Ce matin, Quand vous êtes venu, je ne suis pas certain S’il faisait jour déjà?
RUY BLAS.
Pas encore, Excellence. J’ai remis au portier votre passe en silence, Et puis je suis monté.
DON SALLUSTE.
Vous étiez en manteau?
RUY BLAS.
Oui, monseigneur.
DON SALLUSTE.
Personne en ce cas au château Ne vous a vu porter cette livrée encore?
RUY BLAS.
Ni personne à Madrid.
DON SALLUSTE, _désignant du doigt la porte par où est sorti don César_.
C’est fort bien. Allez clore Cette porte. Quittez cet habit.
_Ruy Blas dépouille son surtout de livrée et le jette sur un fauteuil._
Vous avez Une belle écriture, il me semble.--Écrivez:
_Il fait signe à Ruy Blas de s’asseoir à la table où sont les plumes et les écritoires. Ruy Blas obéit._
Vous m’allez aujourd’hui servir de secrétaire. D’abord, un billet doux,--je ne veux rien vous taire,-- Pour ma reine d’amour, pour doña Praxedis, Ce démon que je crois venu du paradis. --Là, je dicte. «Un danger terrible est sur ma tête. «Ma reine seule--peut conjurer la tempête, «En venant me trouver ce soir dans ma maison. «Sinon, je suis perdu. Ma vie et ma raison «Et mon cœur, je mets tout à ses pieds que je baise.»
_Il rit et s’interrompt._
Un danger! la tournure, au fait, n’est pas mauvaise Pour l’attirer chez moi. C’est que j’y suis expert. Les femmes aiment fort à sauver qui les perd. --Ajoutez:--«Par la porte au bas de l’avenue, «Vous entrerez la nuit sans être reconnue. «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»--D’honneur, C’est parfait.--Ah! signez.
RUY BLAS.
Votre nom, monseigneur?
DON SALLUSTE.
Non pas. Signez CÉSAR. C’est mon nom d’aventure.
RUY BLAS, _après avoir obéi_.
La dame ne pourra connaître l’écriture?
DON SALLUSTE.
Bah! le cachet suffit. J’écris souvent ainsi. Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici. J’ai sur vous les projets d’un ami très-sincère. Votre état va changer, mais il est nécessaire De m’obéir en tout. Comme en vous j’ai trouvé Un serviteur discret, fidèle et réservé...
RUY BLAS, _s’inclinant_.
Monseigneur!
DON SALLUSTE, _continuant_.
Je veux vous faire un destin plus large.
RUY BLAS, _montrant le billet qu’il vient d’écrire_.
Où faut-il adresser la lettre?
DON SALLUSTE.
Je m’en charge.
_S’approchant de Ruy Blas d’un air significatif._
Je veux votre bonheur.
_Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à table._
Écrivez:--«Moi, Ruy Blas, «Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, «En toute occasion, ou secrète ou publique, «M’engage à le servir comme un bon domestique.»
_Ruy Blas obéit._
--Signez. De votre nom. La date. Bien. Donnez.
_Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que Ruy Blas vient d’écrire._
On vient de m’apporter une épée. Ah! tenez, Elle est sur ce fauteuil.
_Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l’épée et le chapeau. Il y va et prend l’épée._
L’écharpe est d’une soie Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu’on voie.
_Il lui fait admirer la souplesse du tissu._
Touchez.--Que dites-vous, Ruy Blas, de cette fleur? La poignée est de Gil, le fameux ciseleur, Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles, Dans un pommeau d’épée une boîte à pastilles.
_Il passe au cou de Ruy Blas l’écharpe à laquelle est attachée l’épée._
Mettez-la donc.--Je veux en voir sur vous l’effet. --Mais vous avez ainsi l’air d’un seigneur parfait!
_Écoutant._
On vient... oui. C’est bientôt l’heure où la reine passe.-- --Le marquis del Basto!--
_La porte du fond sur la galerie s’ouvre. Don Salluste détache son manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où le marquis del Basto paraît; puis il va droit au marquis, en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait._
SCÈNE CINQUIÈME.
DON SALLUSTE, RUY BLAS, DON PAMFILO D’AVALOS, MARQUIS DEL BASTO.--_Puis_ LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.--_Puis_ LE COMTE D’ALBE.--_Puis toute la cour._
DON SALLUSTE, _au marquis del Basto_.
Souffrez qu’à votre grâce Je présente, marquis, mon cousin don César, Comte de Garofa près de Velalcazar.
RUY BLAS, _à part_.
Ciel!
DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
Taisez-vous!
LE MARQUIS DEL BASTO, _saluant Ruy Blas_.
Monsieur... charmé.
_Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras._
DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
Laissez-vous faire. Saluez!
_Ruy Blas salue le marquis._
LE MARQUIS DEL BASTO, _à Ruy Blas_.
J’aimais fort madame votre mère.
_Bas à don Salluste, en lui montrant Ruy Blas._
Bien changé! Je l’aurais à peine reconnu.
DON SALLUSTE, _bas au marquis_.
Dix ans d’absence!
LE MARQUIS DEL BASTO, _de même_.
Au fait!
DON SALLUSTE, _frappant sur l’épaule de Ruy Blas_.
Le voilà revenu! Vous souvient-il, marquis? oh! quel enfant prodigue! Comme il vous répandait les pistoles sans digue! Tous les soirs danse et fête au vivier d’Apollo, Et cent musiciens faisant rage sur l’eau! A tous moments, galas, masques, concerts, fredaines, Éblouissant Madrid de visions soudaines! --En trois ans, ruiné!--c’était un vrai lion. --Il arrive de l’Inde avec le galion.
RUY BLAS, _avec embarras_.
Seigneur...
DON SALLUSTE, _gaiement_.
Appelez-moi cousin, car nous le sommes. Les Bazan sont, je crois, d’assez francs gentilshommes. Nous avons pour ancêtre Iniguez d’Iviza. Son petit-fils, Pedro de Bazan, épousa Marianne de Gor. Il eut de Marianne Jean, qui fut général de la mer Océane Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. Moi, je suis le marquis de Finlas; vous, le comte De Garofa. Tous deux se valent si l’on compte. Par les femmes, César, notre rang est égal. Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal. Votre branche n’est pas moins haute que la nôtre: Je suis le fruit de l’une, et vous la fleur de l’autre.
RUY BLAS, _à part_.
Où donc m’entraîne-t-il?
_Pendant que don Salluste a parlé, le marquis de Santa-Cruz, don Alvar de Bazan y Benavides, vieillard à moustache blanche et à grande perruque, s’est approché d’eux._
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _à don Salluste_.
Vous l’expliquez fort bien. S’il est votre cousin, il est aussi le mien.
DON SALLUSTE.
C’est vrai, car nous avons une même origine, Monsieur de Santa-Cruz.
_Il lui présente Ruy Blas._
Don César.
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
J’imagine Que ce n’est pas celui qu’on croyait mort.
DON SALLUSTE.
Si fait.
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
Il est donc revenu?
DON SALLUSTE.
Des Indes.
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _examinant Ruy Blas_.
En effet!
DON SALLUSTE.
Vous le reconnaissez?
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ.
Pardieu! je l’ai vu naître!
DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
Le bon homme est aveugle et se défend de l’être, Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _tendant la main à Ruy Blas_.
Touchez là, mon cousin.
RUY BLAS, _s’inclinant_.
Seigneur...
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _bas à don Salluste et lui montrant Ruy Blas_.
On n’est pas mieux.
_A Ruy Blas._
Charmé de vous revoir!
DON SALLUSTE, _bas au marquis et le prenant à part_.
Je vais payer ses dettes. Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes. Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment, Chez le roi,--chez la reine...--
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, _bas_.
Un jeune homme charmant! J’y vais songer.--Et puis il est de la famille.
DON SALLUSTE, _bas_.
Vous avez tout crédit au conseil de Castille, Je vous le recommande.
_Il quitte le marquis de Santa-Cruz, et va à d’autres seigneurs auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux le comte d’Albe, très-superbement paré._
_Don Salluste leur présentant Ruy Blas._
Un mien cousin, César, Comte de Garofa, près de Velalcazar.
_Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas interdit._
_Don Salluste, au comte de Ribagorza._
Vous n’étiez pas hier au ballet d’Atalante? Lindamire a dansé d’une façon galante.
_Il s’extasie sur le pourpoint du comte d’Albe._
C’est très-beau, comte d’Albe!
LE COMTE D’ALBE.
Ah! j’en avais encor Un plus beau. Satin rose avec des rubans d’or. Matalobos me l’a volé.
UN HUISSIER DE COUR, _au fond du théâtre_.
La reine approche! Prenez vos rangs, messieurs.
_Les grands rideaux de la galerie vitrée s’ouvrent. Les seigneurs s’échelonnent près de la porte, des gardes font la haie. Ruy Blas, haletant, hors de lui, vient sur le devant du théâtre comme pour s’y réfugier. Don Salluste l’y suit._
DON SALLUSTE, _bas à Ruy Blas_.
Est-ce que, sans reproche, Quand votre sort grandit, votre esprit s’amoindrit? Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid. Ma petite maison, près du pont, où vous êtes, --Je n’en veux rien garder, hormis les clefs secrètes,-- Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi. Vous recevrez bientôt d’autres ordres. Ainsi Faites ma volonté, je fais votre fortune. Montez, ne craignez rien, car l’heure est opportune. La cour est un pays où l’on va sans voir clair. Marchez les yeux bandés; j’y vois pour vous, mon cher!
_De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre._
L’HUISSIER, _à haute voix_.
La reine!
RUY BLAS, _à part_.
La reine! ah!
_La reine, vêtue magnifiquement, paraît, entourée de dames et de pages, sous un dais de velours écarlate porté par quatre gentilshommes de chambre, tête nue. Ruy Blas, effaré, la regarde comme absorbé par cette resplendissante vision. Tous les grands d’Espagne se couvrent, le marquis del Basto, le comte d’Albe, le marquis de Santa-Cruz, don Salluste. Don Salluste va rapidement au fauteuil, et y prend le chapeau qu’il apporte à Ruy Blas._
DON SALLUSTE, _à Ruy Blas en lui mettant le chapeau sur la tête_.
Quel vertige vous gagne? Couvrez-vous donc, César, vous êtes grand d’Espagne.
RUY BLAS, _éperdu, bas à don Salluste_.
Et que m’ordonnez-vous, seigneur, présentement?
DON SALLUSTE, _lui montrant la reine qui traverse lentement la galerie_.
De plaire à cette femme et d’être son amant.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
LA REINE D’ESPAGNE.
PERSONNAGES.
LA REINE. RUY BLAS. DON GURITAN. CASILDA. LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE. UN HUISSIER DE CHAMBRE. DUÈGNES, PAGES, GARDES.
ACTE DEUXIÈME.
Un salon contigu à la chambre à coucher de la reine. A gauche, une petite porte donnant dans cette chambre. A droite, sur un pan coupé, une autre porte donnant dans les appartements extérieurs. Au fond, de grandes fenêtres ouvertes. C’est l’après-midi d’une belle journée d’été. Grande table. Fauteuils. Une figure de sainte, richement enchâssée, est adossée au mur; au bas on lit: _Santa Maria Esclava_. Au côté opposé est une madone devant laquelle brûle une lampe d’or. Près de la madone, un portrait en pied du roi Charles II.
Au lever du rideau, la reine doña Maria de Neubourg est dans un coin, assise à côté d’une de ses femmes, jeune et jolie fille. La reine est vêtue de blanc, robe de drap d’argent. Elle brode et s’interrompt par moments pour causer. Dans le coin opposé est assise, sur une chaise à dossier, doña Juana de la Cueva, duchesse d’Albuquerque, camerera mayor, une tapisserie à la main; vieille femme en noir. Près de la duchesse, à une table, plusieurs duègnes, travaillant à des ouvrages de femmes. Au fond, se tient don Guritan, comte d’Oñate, majordome, grand, sec, moustaches grises, cinquante-cinq ans environ; mine de vieux militaire, quoique vêtu avec une élégance exagérée et qu’il ait des rubans jusque sur les souliers.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, DON GURITAN, CASILDA, DUÈGNES.
LA REINE.
Il est parti pourtant! Je devrais être à l’aise; Eh bien non! ce marquis de Finlas! il me pèse! Cet homme-là me hait.
CASILDA.
Selon votre souhait N’est-il pas exilé?
LA REINE.
Cet homme-là me hait.
CASILDA.
Votre Majesté...
LA REINE.
Vrai! Casilda, c’est étrange, Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange. L’autre jour, il devait partir le lendemain, Et, comme à l’ordinaire, il vint au baise-main. Tous les grands s’avançaient vers le trône à la file; Je leur livrais ma main, j’étais triste et tranquille, Regardant vaguement, dans le salon obscur, Une bataille au fond peinte sur un grand mur, Quand tout à coup, mon œil se baissant vers la table, Je vis venir à moi cet homme redoutable! Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui. Il venait à pas lents, jouant avec l’étui D’un poignard dont parfois j’entrevoyais la lame, Grave, et m’éblouissant de son regard de flamme. Soudain il se courba, souple et comme rampant...-- Je sentis sur ma main sa bouche de serpent!
CASILDA.
Il rendait ses devoirs:--rendons-nous pas les nôtres?
LA REINE.
Sa lèvre n’était pas comme celle des autres. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Depuis, J’y pense très-souvent. J’ai bien d’autres ennuis, C’est égal, je me dis:--L’enfer est dans cette âme. Devant cet homme-là je ne suis qu’une femme.-- Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin Cet effrayant démon qui me baise la main; Je vois luire son œil d’où rayonne la haine; Et, comme un noir poison qui va de veine en veine, Souvent, jusqu’à mon cœur qui semble se glacer, Je sens en longs frissons courir son froid baiser! Que dis-tu de cela?
CASILDA.
Purs fantômes, madame.
LA REINE.
Au fait, j’ai des soucis bien plus réels dans l’âme.
_A part._
Oh! ce qui me tourmente, il faut le leur cacher!
_A Casilda._
Dis-moi, ces mendiants qui n’osaient approcher...
CASILDA, _allant à la fenêtre_.
Je sais, madame, ils sont encor là, dans la place.
LA REINE.
Tiens! jette-leur ma bourse...
_Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre._
CASILDA.
Oh! madame, par grâce, Vous qui faites l’aumône avec tant de bonté,
_Montrant à la reine don Guritan, qui, debout et silencieux au fond de la chambre, fixe sur la reine un œil plein d’adoration muette._
Ne jetterez-vous rien au comte d’Oñate? Rien qu’un mot!--un vieux brave! amoureux sous l’armure D’autant plus tendre au cœur que l’écorce est plus dure!
LA REINE.
Il est bien ennuyeux!
CASILDA.
J’en conviens.--Parlez-lui!
LA REINE, _se tournant vers don Guritan_.
Bonjour, comte!
_Don Guritan s’approche avec trois révérences, et vient baiser en soupirant la main de la reine, qui le laisse faire d’un air indifférent et distrait. Puis, il retourne à sa place, à côté du siége de la camerera mayor._
DON GURITAN, _en se retirant, bas à Casilda_.
La reine est charmante aujourd’hui!
CASILDA, _le regardant s’éloigner_.
Oh! le pauvre héron! près de l’eau qui le tente, Il se tient. Il attrape, après un jour d’attente, Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec, Et s’en va tout joyeux, cette pâture au bec.
LA REINE, _avec un sourire triste_.
Tais-toi!
CASILDA.
Pour être heureux, il suffit qu’il vous voie! Voir la reine, pour lui cela veut dire:--joie!
_S’extasiant sur une boîte posée sur un guéridon._
Oh! la divine boîte!
LA REINE.
Ah! j’en ai la clef là.
CASILDA.
Ce bois de calambour est exquis!
LA REINE, _lui présentant la clef_.
Ouvre-la. Vois:--je l’ai fait emplir de reliques, ma chère; Puis je vais l’envoyer à Neubourg, à mon père; Il sera très-content!--
_Elle rêve un instant, puis s’arrache vivement de sa rêverie._
_A part._
Je ne veux pas penser! Ce que j’ai dans l’esprit, je voudrais le chasser.
_A Casilda._
Va chercher dans ma chambre un livre...--je suis folle! Pas un livre allemand! tout en langue espagnole. Le roi chasse. Toujours absent. Ah! quel ennui! En six mois, j’ai passé douze jours près de lui.
CASILDA.
Épousez donc un roi pour vivre de la sorte!
_La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment et comme avec effort._
LA REINE.
Je veux sortir!
_A ce mot, prononcé impétueusement par la reine, la duchesse d’Albuquerque, qui est jusqu’à ce moment restée immobile sur son siége, lève la tête, puis se dresse debout et fait une profonde révérence à la reine._
LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, _d’une voix brève et dure_.
Il faut, pour que la reine sorte, Que chaque porte soit ouverte,--c’est réglé, Par un des grands d’Espagne ayant droit à la clé. Or, nul d’eux ne peut être au palais à cette heure.
LA REINE.
Mais on m’enferme donc! mais on veut que je meure, Duchesse, enfin!
LA DUCHESSE, _avec une nouvelle révérence_.
Je suis camerera mayor, Et je remplis ma charge.
_Elle se rassied._
LA REINE, _prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part_.
Allons! rêver encor! Non!
_Haut._
--Vite! un lansquenet! à moi, toutes mes femmes! Une table, et jouons!
LA DUCHESSE, _aux duègnes_.
Ne bougez pas, mesdames.
_Se levant et faisant la révérence à la reine._
Sa Majesté ne peut, suivant l’ancienne loi, Jouer qu’avec des rois ou des parents du roi.
LA REINE, _avec emportement_.
Eh bien! faites venir ces parents.
CASILDA, _à part, regardant la duchesse_.
Oh! la duègne!
LA DUCHESSE, _avec un signe de croix_.
Dieu n’en a pas donné, madame, au roi qui règne. La reine mère est morte. Il est seul à présent.
LA REINE.
Qu’on me serve à goûter!
CASILDA.
Oui, c’est très-amusant.
LA REINE.
Casilda, je t’invite.
CASILDA, _à part, regardant la camerera_.
Oh! respectable aïeule!
LA DUCHESSE, _avec une révérence_.
Quand le roi n’est pas là, la reine mange seule.
_Elle se rassied._
LA REINE, _poussée à bout_.
Ne pouvoir--O mon Dieu! qu’est-ce que je ferai?-- Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré! Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.
CASILDA, _à part, la regardant avec compassion_.
Pauvre femme! passer tous ses jours dans la gêne. Au fond de cette cour insipide! et n’avoir D’autre distraction que le plaisir de voir, Au bord de ce marais à l’eau dormante et plate,
_Regardant don Guritan toujours immobile et debout au fond de la chambre._
Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte!
LA REINE, _à Casilda_.
Que faire? voyons! cherche une idée.
CASILDA.
Ah! tenez! En l’absence du roi c’est vous qui gouvernez. Faites, pour vous distraire, appeler les ministres!
LA REINE, _haussant les épaules_.
Ce plaisir!--avoir là huit visages sinistres Me parlant de la France et de son roi caduc, De Rome, et du portrait de monsieur l’archiduc, Qu’on promène à Burgos, parmi des cavalcades, Sous un dais de drap d’or porté par quatre alcades! --Cherche autre chose.
CASILDA.
Eh bien! pour vous désennuyer, Si je faisais monter quelque jeune écuyer?
LA REINE.
Casilda!
CASILDA.
Je voudrais regarder un jeune homme, Madame! cette cour vénérable m’assomme. Je crois que la veillesse arrive par les yeux, Et qu’on vieillit plus vite à voir toujours des vieux!
LA REINE.
Ris, folle!--Il vient un jour où le cœur se reploie. Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie.
_Pensive._
Mon bonheur, c’est ce coin du parc où j’ai le droit D’aller seule.
CASILDA.
Oh! le beau bonheur, l’aimable endroit! Des piéges sont creusés derrière tous les marbres. On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres.
LA REINE.
Oh! je voudrais sortir parfois!
CASILDA, _bas_.
Sortir! Eh bien, Madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n’est rien De tel qu’une prison bien austère et bien sombre Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs. --Je l’ai!--Quand vous voudrez, en dépit des méchants, Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville, Nous irons!
LA REINE.
Ciel! jamais! tais-toi!
CASILDA.
C’est très-facile!
LA REINE.
Paix!
_Elle s’éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie._
Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands, Dans ma bonne Allemagne avec mes bons parents! Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les herbes Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes; Nous leur parlions. C’était charmant. Hélas! un soir, Un homme vint, qui dit:--Il était tout en noir. Je tenais par la main ma sœur, douce compagne.-- «Madame, vous allez être reine d’Espagne.» Mon père était joyeux et ma mère pleurait. Ils pleurent tous les deux à présent.--En secret Je vais faire envoyer cette boîte à mon père, Il sera bien content.--Vois, tout me désespère. Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts;
_Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de travers la camerera._
Et puis On m’empêche d’avoir des fleurs de mon pays. Jamais à mon oreille un mot d’amour ne vibre. Aujourd’hui je suis reine. Autrefois j’étais libre! Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir, Et les murs sont si hauts qu’ils empêchent de voir. --Oh! l’ennui!--
_On entend au dehors un chant éloigné._
Qu’est ce bruit?
CASILDA.
Ce sont des lavandières Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.
_Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute avidement._
VOIX DU DEHORS.
A quoi bon entendre Les oiseaux des bois? L’oiseau le plus tendre Chante dans ta voix.
Que Dieu montre ou voile Les astres des cieux! La plus pure étoile Brille dans tes yeux.
Qu’avril renouvelle Le jardin en fleur! La fleur la plus belle Fleurit dans ton cœur.
Cet oiseau de flamme, Cet astre du jour, Cette fleur de l’âme S’appelle l’amour!
_Les voix décroissent et s’éloignent._
LA REINE, _rêveuse_.
L’amour!--oui, celles-là sont heureuses.--Leur voix Leur chant me fait du mal et du bien à la fois.
La DUCHESSE, _aux duègnes_.
Ces femmes dont le chant importune la reine, Qu’on les chasse!
LA REINE, _vivement_.
Comment! on les entend à peine. Pauvres femmes! je veux qu’elles passent en paix, Madame.
_A Casilda en lui montrant une croisée au fond._
Par ici le bois est moins épais; Cette fenêtre-là donne sur la campagne; Viens, tâchons de les voir.
_Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda._
LA DUCHESSE, _se levant, avec une révérence_.
Une reine d’Espagne Ne doit pas regarder à la fenêtre.
LA REINE, _s’arrêtant et revenant sur ses pas_.