Ruy Blas: Drame

Part 2

Chapter 23,887 wordsPublic domain

Comme je ne dois plus coucher dans le palais, Il faut laisser les clefs et clore les volets.

RUY BLAS, _s’inclinant_.

Monseigneur, il suffit.

DON SALLUSTE.

Écoutez, je vous prie. La reine va passer, là, dans la galerie, En allant de la messe à sa chambre d’honneur. Dans deux heures, Ruy Blas, soyez-là.

RUY BLAS.

Monseigneur, J’y serai.

DON SALLUSTE, _à la fenêtre_.

Voyez-vous cet homme dans la place Qui montre au gens de garde un papier, et qui passe? Faites-lui, sans parler, signe qu’il peut monter, Par l’escalier étroit.

_Ruy Blas obéit. Don Salluste continue en lui montrant la petite porte à droite._

--Avant de nous quitter, Dans cette chambre où sont les hommes de police, Voyez donc si les trois alguazils de service Sont éveillés.

RUY BLAS.

_Il va à la porte, l’entr’ouvre et revient._

Seigneur, ils dorment.

DON SALLUSTE.

Parlez bas. J’aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas. Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.

_Entre don César de Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape déguenillée qui ne laisse voir de sa toilette que des bas mal tirés et des souliers crevés. Épée de spadassin._

_Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent et font en même temps, chacun de leur côté, un geste de surprise._

DON SALLUSTE, _les observant, à part_.

Ils se sont regardés! Est-ce qu’ils se connaissent?

_Ruy Blas sort._

SCÈNE DEUXIÈME.

DON SALLUSTE, DON CÉSAR.

DON SALLUSTE.

Ah! vous voilà, bandit!

DON CÉSAR.

Oui, cousin, me voilà.

DON SALLUSTE.

C’est grand plaisir de voir un gueux comme cela!

DON CÉSAR, _saluant_.

Je suis charmé...

DON SALLUSTE.

Monsieur, on sait de vos histoires.

DON CÉSAR, _gracieusement_.

Qui sont de votre goût?

DON SALLUSTE.

Oui, des plus méritoires. Don Charles de Mira l’autre nuit fut volé. On lui prit son épée à fourreau ciselé Et son buffle. C’était la surveille de Pâques. Seulement, comme il est chevalier de Saint-Jacques, La bande lui laissa son manteau.

DON CÉSAR.

Doux Jésus! Pourquoi?

DON SALLUSTE.

Parce que l’ordre était brodé dessus. Eh bien! que dites-vous de l’algarade?

DON CÉSAR.

Ah! diable! Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable! Qu’allons-nous devenir, bon Dieu! si les voleurs Vont courtiser saint Jacque et le mettre des leurs?

DON SALLUSTE.

Vous en étiez!

DON CÉSAR.

Hé bien--oui! s’il faut que je parle, J’étais là. Je n’ai pas touché votre don Charle. J’ai donné seulement des conseils.

DON SALLUSTE.

Mieux encor. La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor, Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle, Qui hors d’un bouge affreux se ruaient pêle-mêle, Ont attaqué le guet.--Vous en étiez!

DON CÉSAR.

Cousin, J’ai toujours dédaigné de battre un argousin. J’étais là. Rien de plus. Pendant les estocades, Je marchais en faisant des vers sous les arcades. On s’est fort assommé.

DON SALLUSTE.

Ce n’est pas tout.

DON CÉSAR.

Voyons.

DON SALLUSTE.

En France, on vous accuse, entr’autres actions, Avec vos compagnons à toute loi rebelles, D’avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles.

DON CÉSAR.

Je ne dis pas.--La France est pays ennemi.

DON SALLUSTE.

En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélemy, Lequel portait à Mons le produit d’un vignoble Qu’il venait de toucher pour le chapitre noble, Vous avez mis la main sur l’argent du clergé.

DON CÉSAR.

En Flandre?--il se peut bien. J’ai beaucoup voyagé. --Est-ce tout?

DON SALLUSTE.

Don César, la sueur de la honte, Lorsque je pense à vous, à la face me monte.

DON CÉSAR.

Bon. Laissez-la monter.

DON SALLUSTE.

Notre famille...

DON CÉSAR.

Non. Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom. Ainsi ne parlons pas famille!

DON SALLUSTE.

Une marquise Me disait l’autre jour en sortant de l’église: --Quel est donc ce brigand, qui, là-bas, nez au vent, Se carre, l’œil au guet et la hanche en avant, Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, Drapant sa gueuserie avec son arrogance, Et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons, L’épée à lourd pommeau qui lui bat les talons, Promène, d’une mine altière et magistrale, Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale?

DON CÉSAR, _jetant un coup d’œil sur sa toilette_.

Vous avez répondu: C’est ce cher Zafari!

DON SALLUSTE.

Non; j’ai rougi, monsieur!

DON CÉSAR.

Eh bien! la dame a ri. Voilà. J’aime beaucoup faire rire les femmes.

DON SALLUSTE.

Vous n’allez fréquentant que spadassins infâmes!

DON CÉSAR.

Des clercs! des écoliers doux comme des moutons!

DON SALLUSTE.

Partout on vous rencontre avec des Jeannetons!

DON CÉSAR.

O Lucindes d’amour! ô douces Isabelles! Eh bien! sur votre compte on en entend de belles! Quoi! l’on vous traite ainsi, beautés à l’œil mutin, A qui je dis le soir mes sonnets du matin!

DON SALLUSTE.

Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice Qui désole Madrid malgré notre police, Il est de vos amis!

DON CÉSAR.

Raisonnons, s’il vous plaît. Sans lui j’irais tout nu, ce qui serait fort laid. Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre, La chose le toucha.--Ce fat parfumé d’ambre, Le comte d’Albe, à qui l’autre mois fut volé Son beau pourpoint de soie...

DON SALLUSTE.

Eh bien?

DON CÉSAR.

C’est moi qui l’ai. Matalobos me l’a donné.

DON SALLUSTE.

L’habit du comte! Vous n’êtes pas honteux?...

DON CÉSAR.

Je n’aurai jamais honte De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé, Qui me tient chaud l’hiver et me fait beau l’été. --Voyez, il est tout neuf.--

_Il entr’ouvre son manteau qui laisse voir un superbe pourpoint de satin rose brodé d’or._

Les poches en sont pleines De billets doux au comte adressés par centaines. Souvent, pauvre, amoureux, n’ayant rien sous la dent, J’avise une cuisine au soupirail ardent D’où la vapeur des mets aux narines me monte; Je m’assieds là, j’y lis les billets doux du comte, Et, trompant l’estomac et le cœur tour à tour, J’ai l’odeur du festin et l’ombre de l’amour!

DON SALLUSTE.

Don César...

DON CÉSAR.

Mon cousin, tenez, trêve aux reproches. Je suis un grand seigneur, c’est vrai, l’un de vos proches; Je m’appelle César, comte de Garofa; Mais le sort de folie en naissant me coiffa. J’étais riche, j’avais des palais, des domaines, Je pouvais largement renier les Célimènes. Bah! mes vingt ans n’étaient pas encore révolus Que j’avais mangé tout! il ne me restait plus De mes prospérités, ou réelles, ou fausses, Qu’un tas de créanciers hurlant après mes chausses. Ma foi, j’ai pris la fuite et j’ai changé de nom. A présent, je ne suis qu’un joyeux compagnon, Zafari, que, hors vous, nul ne peut reconnaître. Vous ne me donnez pas du tout d’argent, mon maître; Je m’en passe. Le soir, le front sur un pavé, Devant l’ancien palais des comtes de Tevé, --C’est là, depuis neuf ans, que la nuit je m’arrête.-- Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête. Je suis heureux ainsi. Pardieu, c’est un beau sort! Tout le monde me croit dans l’Inde, au diable,--mort. La fontaine voisine a de l’eau, j’y vais boire, Et puis je me promène avec un air de gloire. Mon palais, d’où jadis mon argent s’envola, Appartient à cette heure au nonce Espinola, C’est bien. Quand par hasard jusque-là je m’enfonce, Je donne des avis aux ouvriers du nonce Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus.-- Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus?

DON SALLUSTE.

Écoutez-moi...

DON CÉSAR, _croisant les bras_.

Voyons à présent votre style.

DON SALLUSTE.

Je vous ai fait venir, c’est pour vous être utile César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné. Je vous vois à regret vers l’abîme entraîné, Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes, Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes, Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour, Et refaire de vous un beau seigneur d’amour. Que Zafari s’éteigne et que César renaisse. Je veux qu’à votre gré vous puisiez dans ma caisse, Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l’avenir. Quand on a des parents il faut les soutenir, César, et pour les siens se montrer pitoyable...

_Pendant que don Salluste parle, le visage de don César prend une expression de plus en plus étonnée, joyeuse et confiante; enfin il éclate._

DON CÉSAR.

Vous avez toujours eu de l’esprit comme un diable, Et c’est fort éloquent ce que vous dites là. --Continuez!

DON SALLUSTE.

César, je ne mets à cela Qu’une condition.--Dans l’instant je m’explique. Prenez d’abord ma bourse.

DON CÉSAR, _empoignant la bourse qui est pleine d’or_.

Ah çà! c’est magnifique!

DON SALLUSTE.

Et je vais vous donner cinq cents ducats...

DON CÉSAR, _ébloui_.

Marquis!

DON SALLUSTE, _continuant_.

Dès aujourd’hui!

DON CÉSAR.

Pardieu, je vous suis tout acquis. Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave! Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave, Et, si cela vous plaît, j’irai croiser le fer Avec don Spavento, capitan de l’enfer.

DON SALLUSTE.

Non, je n’accepte pas, don César, et pour cause, Votre épée.

DON CÉSAR.

Alors quoi? je n’ai guère autre chose.

DON SALLUSTE, _se rapprochant de lui et baissant la voix_.

Vous connaissez,--et c’est en ce cas un bonheur,-- Tous les gueux de Madrid?

DON CÉSAR.

Vous me faites honneur.

DON SALLUSTE.

Vous en traînez toujours après vous une meute; Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute, Je le sais. Tout cela peut-être servira.

DON CÉSAR, _éclatant de rire_.

D’honneur! vous avez l’air de faire un opéra. Quelle part donnez-vous dans l’œuvre à mon génie? Sera-ce le poème ou bien la symphonie? Commandez. Je suis fort pour le charivari.

DON SALLUSTE, _gravement_.

Je parle à don César et non à Zafari.

_Baissant la voix de plus en plus._

Écoute. J’ai besoin, pour un résultat sombre, De quelqu’un qui travaille à mon côté dans l’ombre Et qui m’aide à bâtir un grand événement. Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment Où le plus délicat, quittant toute vergogne, Doit retrousser sa manche et faire la besogne. Tu seras riche, mais il faut m’aider sans bruit A dresser, comme font les oiseleurs la nuit, Un bon filet caché sous un miroir qui brille, Un piége d’alouette ou bien de jeune fille. Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux, --Tu n’es pas, que je pense, un homme scrupuleux,-- Me venger!

DON CÉSAR.

Vous venger?

DON SALLUSTE.

Oui.

DON CÉSAR.

De qui?

DON SALLUSTE.

D’une femme.

DON CÉSAR.

_Il se redresse et regarde fièrement don Salluste._

Ne m’en dites pas plus. Halte-là!--sur mon âme, Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment: Celui qui, bassement et tortueusement, Se venge, ayant le droit de porter une lame, Noble, par une intrigue, homme, sur une femme, Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil, Celui-là,--fût-il grand de Castille, fût-il Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres, Fût-il tout harnaché d’ordres et de chamarres, Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux, N’est pour moi qu’un maraud sinistre et ténébreux Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile, Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville!

DON SALLUSTE.

César!...

DON CÉSAR.

N’ajoutez pas un mot, c’est outrageant.

_Il jette la bourse aux pieds de don Salluste._

Gardez votre secret, et gardez votre argent. Oh! je comprends qu’on vole, et qu’on tue et qu’on pille; Que par une nuit noire on force une bastille, D’assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers; Qu’on égorge estafiers, geôliers et guichetiers, Tous, taillant et hurlants, en bandits que nous sommes, Œil pour œil, dent pour dent, c’est bien! hommes contre hommes! Mais doucement détruire une femme! et creuser Sous ses pieds une trappe! et contre elle abuser, Qui sait? de son humeur peut-être hasardeuse! Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse! Oh! plutôt qu’arriver jusqu’à ce déshonneur, Plutôt qu’être, à ce prix, un riche et haut seigneur, --Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme,-- J’aimerais mieux, plutôt qu’être à ce point infâme, Vil, odieux, pervers, misérable et flétri, Qu’un chien rongeât mon crâne au pied du pilori!

DON SALLUSTE.

Cousin!...

DON CÉSAR.

De vos bienfaits je n’aurai nulle envie, Tant que je trouverai, vivant ma libre vie, Aux fontaines de l’eau, dans les champs le grand air, A la ville un voleur qui m’habille l’hiver, Dans mon âme l’oubli des prospérités mortes, Et devant vos palais, monsieur, de larges portes Où je puis, à midi, sans souci du réveil, Dormir, la tête à l’ombre et les pieds au soleil! --Adieu donc.--De nous deux Dieu sait quel est le juste. Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste, Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans. Je vis avec les loups, non avec les serpents.

DON SALLUSTE.

Un instant...

DON CÉSAR.

Tenez, maître, abrégeons la visite. Si c’est pour m’envoyer en prison, faites vite.

DON SALLUSTE.

Allons, je vous croyais, César, plus endurci. L’épreuve vous est bonne et vous a réussi; Je suis content de vous. Votre main, je vous prie.

DON CÉSAR.

Comment!

DON SALLUSTE.

Je n’ai parlé que par plaisanterie. Tout ce que j’ai dit là, c’est pour vous éprouver. Rien de plus.

DON CÉSAR.

Çà, debout vous me faites rêver. La femme, le complot, cette vengeance...

DON SALLUSTE.

Leurre! Imagination! chimère!

DON CÉSAR.

A la bonne heure. Et l’offre de payer mes dettes! vision? Et les cinq cents ducats! imagination?

DON SALLUSTE.

Je vais vous les chercher.

_Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe à Ruy Blas de rentrer._

DON CÉSAR, _à part sur le devant du théâtre et regardant don Salluste de travers_.

Hum! visage de traître! Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.

DON SALLUSTE, _à Ruy Blas_.

Ruy Blas, restez ici.

_A don César._

Je reviens.

_Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu’il est sorti, don César et Ruy Blas vont vivement l’un à l’autre._

SCÈNE TROISIÈME.

DON CÉSAR, RUY BLAS.

DON CÉSAR.

Sur ma foi, Je ne me trompais pas. C’est toi, Ruy Blas?

RUY BLAS.

C’est toi, Zafari! que fais-tu dans ce palais?

DON CÉSAR.

J’y passe. Mais je m’en vais. Je suis oiseau, j’aime l’espace. Mais toi! cette livrée? est-ce un déguisement?

RUY BLAS, _avec amertume_.

Non, je suis déguisé quand je suis autrement.

DON CÉSAR.

Que dis-tu!

RUY BLAS.

Donne-moi ta main, que je la serre Comme en cet heureux temps de joie et de misère, Où je vivais sans gîte, où le jour j’avais faim, Où j’avais froid la nuit, où j’étais libre enfin! --Quand tu me connaissais, j’étais un homme encore. Tous deux nés dans le peuple,--hélas! c’était l’aurore! Nous nous ressemblions au point qu’on nous prenait Pour frères; nous chantions dès l’heure où l’aube naît, Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte, Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte! Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva L’heure triste où chacun de son côté s’en va. Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même, Joyeux comme un enfant, libre comme un bohême, Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté, Qui n’a rien eu jamais et n’a rien souhaité! Mais moi, quel changement! Frère, que te dirai-je? Orphelin, par pitié nourri dans un collége De science et d’orgueil, de moi, triste faveur! Au lieu d’un ouvrier on a fait un rêveur. Tu sais, tu m’as connu. Je jetais mes pensées Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées. J’opposais cent raisons à ton rire moqueur. J’avais je ne sais quelle ambition au cœur. A quoi bon travailler? Vers un but invisible Je marchais, je croyais tout réel, tout possible, J’espérais tout du sort!--Et puis je suis de ceux Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux, Devant quelque palais regorgeant de richesses, A regarder entrer et sortir des duchesses.-- Si bien qu’un jour, mourant de faim sur le pavé, J’ai ramassé du pain, frère, où j’en ai trouvé: Dans la fainéantise et dans l’ignominie. Oh! quand j’avais vingt ans, crédule à mon génie, Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins, En méditations sur le sort des humains; J’avais bâti des plans sur tout,--une montagne De projets;--je plaignais le malheur de l’Espagne; Je croyais, pauvre esprit, qu’au monde je manquais...-- Ami, le résultat, tu le vois:--un laquais!

DON CÉSAR.

Oui, je le sais, la faim est une porte basse: Et par nécessité, lorsqu’il faut qu’il y passe, Le plus grand est celui qui se courbe le plus. Mais le sort a toujours son flux et son reflux. Espère.

RUY BLAS, _secouant la tête_.

Le marquis de Finlas est mon maître.

DON CÉSAR.

Je le connais.--Tu vis dans ce palais, peut-être?

RUY BLAS.

Non, avant ce matin et jusqu’à ce moment Je n’en avais jamais passé le seuil.

DON CÉSAR.

Vraiment? Ton maître cependant pour sa charge y demeure?

RUY BLAS.

Oui, car la cour le fait demander à toute heure. Mais il a quelque part un logis inconnu, Où jamais en plein jour peut-être il n’est venu. A cent pas du palais. Une maison discrète. Frère, j’habite là. Par la porte secrète Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit, Le marquis vient, suivi d’hommes qu’il introduit. Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse. Ils s’enferment, et nul ne sait ce qui se passe. Là, de deux noirs muets je suis le compagnon. Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.

DON CÉSAR.

Oui, c’est là qu’il reçoit, comme chef des alcades, Ses espions; c’est là qu’il tend ses embuscades. C’est un homme profond qui tient tout dans sa main.

RUY BLAS.

Hier, il m’a dit:--Il faut être au palais demain. Avant l’aurore. Entrez par la grille dorée.-- En arrivant il m’a fait mettre la livrée, Car l’habit odieux sous lequel tu me vois, Je le porte aujourd’hui pour la première fois.

DON CÉSAR, _lui serrant la main_.

Espère!

RUY BLAS.

Espérer! mais tu ne sais rien encore. Vivre sous cet habit qui souille et déshonore, Avoir perdu la joie et l’orgueil, ce n’est rien, Être esclave, être vil; qu’importe?--Écoute bien: Frère! je ne sens pas cette livrée infâme, Car j’ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme, Qui me serre le cœur dans ses replis ardents. Le dehors te fait peur? si tu voyais dedans!

DON CÉSAR.

Que veux-tu dire?

RUY BLAS.

Invente, imagine, suppose. Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inoui Une fatalité dont on soit ébloui! Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme Plus sourd que la folie et plus noir que le crime, Tu n’approcheras pas encore de mon secret. --Tu ne devines pas?--Hé! qui devinerait?-- Zafari! dans le gouffre où mon destin m’entraîne, Plonge les yeux!--Je suis amoureux de la reine!

DON CÉSAR.

Ciel!

RUY BLAS.

Sous un dais orné du globe impérial, Il est, dans Aranjuez ou dans l’Escurial, --Dans ce palais, parfois,--mon frère, il est un homme Qu’à peine on voit d’en bas, qu’avec terreur on nomme; Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous; Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux; Devant qui se couvrir est un honneur insigne; Qui peut faire tomber nos deux têtes d’un signe; Dont chaque fantaisie est un événement; Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement Dans une majesté redoutable et profonde; Et dont on sent le poids dans la moitié du monde. Eh bien!--moi, le laquais,--tu m’entends,--Eh bien! oui, Cet homme-là! le roi! je suis jaloux de lui!

DON CÉSAR.

Jaloux du roi!

RUY BLAS.

Hé oui! jaloux du roi! sans doute, Puisque j’aime sa femme!

DON CÉSAR.

Oh! malheureux!

RUY BLAS.

Écoute. Je l’attends tous les jours au passage. Je suis Comme un fou. Ho! sa vie est un tissu d’ennuis, A cette pauvre femme!--Oui, chaque nuit j’y songe!-- Vivre dans cette cour de haine et de mensonge, Mariée à ce roi qui passe tout son temps A chasser! Imbécile!--un sot! vieux à trente ans! Moins qu’un homme! à régner comme à vivre inhabile. --Famille qui s’en va!--Le père était débile Au point qu’il ne pouvait tenir un parchemin. --Oh! si belle et si jeune, avoir donné sa main A ce roi Charles deux! Elle! Quelle misère! --Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire. Tu sais? en remontant la rue Ortaleza. Comment cette démence en mon cœur s’amassa, Je l’ignore. Mais juge! elle aime une fleur bleue --D’Allemagne...--Je fais chaque jour une lieue, Jusqu’à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs. J’en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. J’en compose un bouquet; je prends les plus jolies... --Oh! mais je te dis là des choses, des folies!-- Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur Sur son banc favori. Même, hier, j’osai mettre Dans le bouquet,--vraiment, plains-moi, frère!--une lettre! La nuit, pour parvenir jusqu’à ce banc, il faut Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles. Un jour j’y laisserai ma chair et mes entrailles. Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre? je ne sai. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.

DON CÉSAR.

Diable! ton algarade a son danger. Prends garde. Le comte d’Oñate, qui l’aime aussi, la garde Et comme un majordome et comme un amoureux Quel reître, une nuit, gardien peu langoureux, Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, Te le clouer au cœur d’un coup de pertuisane.-- Mais quelle idée! aimer la reine! ah çà, pourquoi? Comment diable as-tu fait?

RUY BLAS, _avec emportement_.

Est ce que je sais, moi! --Oh! mon âme au démon! je la vendrais pour être Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre, Je vois en ce moment, comme un vivant affront, Entrer, la plume au feutre et l’orgueil sur le front! Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, Et pour pouvoir comme eux m’approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux! Mais, ô rage! être ainsi, près d’elle! devant eux! En livrée! un laquais! être un laquais pour elle! Ayez pitié de moi, mon Dieu!

_Se rapprochant de don César._

Je me rappelle. Ne demandais-tu pas pourquoi je l’aime ainsi, Et depuis quand?...--Un jour...--Mais à quoi bon ceci? C’est vrai, je t’ai toujours connu cette manie! Par mille questions vous mettre à l’agonie! Demander où? comment? quand? pourquoi? Mon sang bout! Je l’aime follement! Je l’aime, voilà tout!

DON CÉSAR.

Là; ne te fâche pas.

RUY BLAS, _tombant épuisé et pâle sur le fauteuil_.

Non. Je souffre.--Pardonne. Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t’en, frère. Abandonne Ce misérable fou qui porte avec effroi Sous l’habit d’un valet les passions d’un roi!

DON CÉSAR, _lui posant la main sur l’épaule_.

Te fuir!--moi qui n’ai pas souffert, n’aimant personne, Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, Gueux, qui vais mendiant l’amour je ne sais où, A qui de temps en temps le destin jette un sou, Moi, cœur éteint, dont l’âme, hélas! s’est retirée, Du spectacle d’hier affiche déchirée, Vois-tu, pour cet amour dont les regards sont pleins! Mon frère, je t’envie autant que je te plains! --Ruy Blas!--

_Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d’amitié confiante._

_Entre don Salluste. Il s’avance à pas lents, fixant un regard d’attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d’une main un chapeau et une épée qu’il dépose en entrant sur un fauteuil, de l’autre une bourse qu’il apporte sur la table._

DON SALLUSTE, _à don César_.

Voici l’argent:

_A la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sursaut, et se tient debout, les yeux baissés, dans l’attitude du respect._

DON CÉSAR, _à part, regardant don Salluste de travers_.

Hum! le diable m’emporte! Cette sombre figure écoutait à la porte. Bah! qu’importe, après tout!

_Haut à don Salluste._

Don Salluste, merci.