Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)
Part 3
Souvent, dans ses ouvrages, Rusbrock insiste sur le Sacrement de l’autel, et sur l’immense amour dont l’Eucharistie est le témoignage. Il est certain que l’amour du Père pour le saint Sacrement fut le feu même dont brilla son âme. Jusqu’aux derniers temps, il garda inviolablement la coutume de célébrer la messe tous les jours. Il avait dépassé soixante-dix et quatre-vingts ans; il fallait encore une maladie ou un empêchement grave pour l’en détourner.
Un jour, Rusbrock disait la messe; il en était arrivé au canon; mais il fut ravi en esprit, et liquéfié par la surabondance de grâce, prêt à perdre connaissance, il était naturellement hors d’état de continuer. Celui qui répondait la messe fut épouvanté; le jeune homme ne savait pas encore que cet accident, habituel chez Rusbrock, n’était pas une défaillance naturelle, mais un excès surnaturel. Vers la fin de sa vie, ayant presque perdu la vue, il distinguait à peine les espèces eucharistiques; mais son transport d’amour brûlait du même feu.
Un autre jour, pendant la messe, il subit, dans l’extase, un évanouissement physique si profond que le répondant crut que l’âme du père Rusbrock abandonnait son corps. Du reste, ce jour-là, sans une grâce particulière qui lui conserva la vie, il est vraisemblable que Rusbrock eût rendu l’esprit devant l’autel du Dieu vivant.
Après la messe, le répondant raconta le fait au gardien. Celui-ci engagea Rusbrock à s’abstenir pendant quelque temps de célébrer la messe, à cause du danger. «Mon Père, dit Rusbrock, ne m’éloignez pas de l’autel pour cette raison; au moment où j’ai perdu connaissance, Jésus-Christ me touchait et me disait: Tu es mien, et je suis tien.»
Immédiatement après la communion, il fermait les lèvres, ne faisait aucun mouvement de sa bouche, et restait uni au Saint-Esprit dans une contemplation si profonde qu’il ne paraissait pas avaler l’hostie. Peut-être les espèces eucharistiques ne se comportaient pas dans sa bouche comme dans la bouche des autres hommes.
Ce qu’il y a de certain c’est que son esprit, volant au-devant de l’Esprit d’en haut, montait vers le Père des esprits, comme l’épouse appuyée sur le bras de l’époux.
Un frère, très familier avec Rusbrock, lui demanda un jour comment il avalait si vite l’hostie.
Rusbrock répondit simplement:
«Cher ami, Dieu fait ce qu’il veut dans ses serviteurs.»
XIV
Rusbrock avait quatre-vingt-huit ans; ses forces commençaient à diminuer.
Déjà sa mère lui était apparue dans une vision, pour lui indiquer le moment de sa mort. Rusbrock se prépara avec une grande dévotion et avec un immense désir. Il y a des hommes qui prennent la vie en patience, mais qui gardent leur amour pour l’heure de la délivrance. N’ayant pas ici de cité permanente, ils désirent la cité future, ils se sentent en exil et savent que le Père est dans les cieux.
Quand vint l’heure de la mort, Rusbrock eut une joie tranquille, pure, libre et gaie. Ni douleur, ni peur, ni anxiété. Toute sa personne semblait rendre témoignage à cette parole: «Je désire être dissous, et vivre avec le Christ.»
De temps en temps quelques profonds soupirs sortaient de sa poitrine très profonde et très altérée, et il répétait:
«Mon âme a soif de la source vive; mon âme a soif de Dieu. Quand est-ce que je viendrai, et que j’apparaîtrai devant la face de mon Seigneur?
«Comme le cerf vers la source vive, ainsi mon âme vers vous, Seigneur.»
Il avait passé tant d’années dans l’intime familiarité de Jésus qu’il ne pouvait, au moment suprême de voir et de jouir, il ne pouvait autre chose que brûler.
Il couchait dans le lit du gardien; mais il voulut être porté, comme un simple frère, à l’infirmerie. La fièvre et la dysenterie durèrent quinze jours. Les frères étaient autour de lui, assistant et priant; au dernier moment, il les recommanda à Dieu.
Son esprit était sain; son visage était rose; la mort ne fit aucune marque sur lui. Dans une suavité profonde et dans une joie immense, Rusbrock rendit à Dieu son âme. Il avait quatre-vingt-huit ans; il en avait passé plus de soixante dans le sacerdoce. C’était le 2 décembre 1381.
Or les frères l’ensevelirent avec la dévotion qui convenait à une telle sépulture.
Il est vrai qu’on fit pour lui les cérémonies et les prières qu’on fait pour tous les autres. Mais les frères espéraient intérieurement que c’était leur Père qui priait pour eux.
XV
Pendant les derniers jours de Rusbrock, un médecin, son ami Decan, vint le visiter. Decan veilla près de Rusbrock, avec les frères, pendant la nuit qui suivit la mort. Saisi d’un léger sommeil, il vit le père Rusbrock s’approcher d’un autel. Il était revêtu des ornements sacerdotaux, et entouré d’une telle splendeur qu’aucune parole humaine ne pourrait l’exprimer.
Un jour, une religieuse fut saisie d’une grande douleur de dent. Médecins et chirurgiens travaillèrent sans résultat à la soulager. Enfin, hors d’elle-même, presque morte de douleur, elle alla trouver une autre religieuse, qui avait chez elle une dent de Rusbrock, et raconta à la sœur ses tourments. «Si j’étais à votre place, répondit celle-ci, j’approcherais de ma dent une dent du père Rusbrock que j’ai chez moi.»
La religieuse obéit; elle approcha la dent de Rusbrock de sa dent malade; elle fit cela avec humilité, et sentit à l’instant la douleur se relâcher. Peu de temps après, elle fut radicalement guérie.
XVI
Encore un mot. Le corps de Rusbrock était sous terre, depuis cinq ans, quand il fut examiné. Il était parfaitement intact et pur; les vêtements et les ornements dans lesquels il avait été enseveli, tout était sans tache et sans souillure. Il y avait seulement un petit point du nez qui portait une trace très légère, mais une certaine trace de corruption. L’évêque du lieu, qui était présent à la levée du corps, ordonna de l’exposer trois jours à l’entrée du monastère, afin que le peuple entier pût voir et constater. Aussitôt du corps exposé sortit une odeur délicieuse, comme si les parfums les plus exquis venaient de brûler sur lui. Non seulement les frères du couvent, mais une multitude immense de séculiers et de laïques dignes de foi ont rendu témoignage: ils étaient là, et moi, j’ai recueilli le témoignage de leur bouche. Après les trois jours d’exposition, l’évêque défendit de replacer le corps admirable dans son premier tombeau, et ordonna de le transporter, plein d’honneur, dans l’église. La chose fut faite avec un respect immense, au milieu d’une foule immense. Et là Rusbrock repose, en attendant l’ordre suprême du Dieu vivant qui réveillera les morts, du Seigneur Jésus-Christ à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles, dans les siècles éternels. Amen.
RUSBROCK
LIVRE PREMIER
DE L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES
LA VALLÉE
Quand le soleil est à son midi, si une vallée très profonde est enfouie entre deux montagnes énormes, et que les rayons du soleil puissent atteindre le bas de la vallée, il se produit trois phénomènes. La vallée reçoit une splendeur, une ardeur, une magnificence, une fécondité que la plaine n’égale pas.
Quand le juste réside au fond de sa pauvreté, contemplant en lui le néant, la misère, l’impuissance; quand il s’aperçoit profondément incapable de progrès, de persévérance; quand il voit la multitude de ses négligences et de ses défauts, quand il s’apparaît tel qu’il est, dans la réalité de son indigence, il creuse la vallée de l’humilité. Prosterné dans sa misère, reconnaissant sa détresse, il l’étale en gémissant devant la miséricorde du Seigneur; il contemple la hauteur du ciel, et sa petitesse à lui. La vallée devient profonde.
C’est pourquoi le Christ-Soleil, du haut de son midi, assis à la droite du Père, lance dans le fond de cet humble mille feux et mille splendeurs. Il est incapable de n’être pas touché, quand l’humble étale devant lui et prosterne sa prière. Alors, des deux côtés de la vallée, deux montagnes se dressent et grandissent; ce sont deux désirs: le désir de servir et de louer; le désir d’obtenir l’excellence de la sainteté. Ces deux montagnes sont plus hautes que le ciel. Elles touchent Dieu sans intermédiaire et sollicitent sa libéralité. Celle-ci ne se contient pas, elle coule, elle s’épanche; car l’âme possède alors l’aptitude à recevoir. Les renouvellements de puissances signalent l’arrivée de Jésus; la profondeur qui demande reçoit trois dons. Elle est illustrée par la grâce, embrasée par l’amour, fécondée par la vertu.
DU DÉSIR DE VOIR
Quand l’âme a rapporté toutes ses actions à la gloire de Dieu, quand elle est parvenue à la vraie vie, elle sent en elle un aiguillon, une pointe, un désir de voir à peu près quel est son Époux et de quelle sorte est Celui qui s’est fait homme pour elle, qui est mort pour la sauver, et qui s’est donné à elle. Ce Jésus, qui, en quittant la terre, lui a laissé des sacrements et qui a promis son règne; ce Jésus toujours prêt à fournir au corps ses nécessités, à l’âme ses consolations, ce Jésus, de quelle sorte est-il? Et l’âme, pleine de questions, sent grandir en elle le désir de voir l’Époux et de savoir comment il est, comment il est en lui-même. La connaissance telle quelle, que ses ouvrages peuvent donner de lui, ne contente pas l’âme. Alors elle fait comme Zachée, ce publicain qui voulait voir, elle va au devant, loin de la foule, loin de la multitude des créatures, multitude qui nous rapetisse et nous dérobe la vue du Christ; elle monte au haut de l’arbre de la croyance qui a sa racine en Dieu, et qui étend ses douze rameaux (les douze articles). Les rameaux inférieurs s’étendent vers l’humanité de Jésus et vers le salut du monde; les rameaux supérieurs parlent de Divinité, de Trinité, d’Unité. L’âme monte, comme Zachée, au haut de l’arbre; car le Christ va passer avec tous ses dons. Arrivée au sommet, elle aperçoit le Fils de l’homme; mais la lumière lui dit: voilà la Divinité immense, incompréhensible, inaccessible, et toute lumière créée reste en arrière; voilà l’abîme sans fond. Et l’âme arrive à la plus haute connaissance de Dieu qui soit permise ici-bas, c’est-à-dire à l’ignorance, et à l’aveu qu’elle ne comprend pas.
Mais au centre de la lumière, au centre du désir, le Christ parle et dit: Descends vite, il faut qu’aujourd’hui je m’installe chez toi. Cette descente rapide que Dieu exige est simplement une immersion dans l’abîme de la Divinité que l’intelligence ne comprend pas; mais là où l’intelligence s’arrête, l’amour avance et entre. Quand l’âme, ayant dépassé l’intelligence, s’incline et se plonge, alors elle demeure en Dieu, et Jésus-Christ réside en elle. Quand elle est descendue dans la profondeur inaccessible aux créatures, marchant dans la lumière de la foi, elle va au-devant de Jésus, et, inondée de sa splendeur, elle comprend avec surabondance l’impossibilité où elle est de le comprendre. Toutes les fois que le désir vous plonge dans le Dieu incompréhensible, vous allez au-devant du Christ, qui vous remplit de ses dons; mais quand au-dessus de ses dons, au-dessus de vous-même et de toutes les créatures, vous vous reposez en lui, alors vous demeurez en Dieu, et Dieu demeure en vous. Au sommet de la vie active, entre Jésus et l’âme, voilà le mode de la rencontre.
DE L’UNITÉ DU CŒUR
Du feu profond naît l’unité du cœur. L’unité est impossible sans le feu. Il faut que l’esprit de Jésus allume le feu dans la profondeur; car le feu est une substance qui produit l’unité par son action propre. Le feu est une substance qui s’assimile toutes les autres, pourvu qu’elles soient capables d’accepter son action. Or l’unité du cœur est la collection de toutes les puissances de l’homme réunies et senties dans le domicile de la profondeur. La paix intérieure est le don de l’unité. La paix est la puissance intime et recueillante qui embrasse l’âme, le corps et toutes les puissances intérieures ou extérieures dans l’unité brûlante de l’amour.
DE LA JOUISSANCE CHASTE
L’âme qui a été au-devant du Christ sent la douceur, et de cette douceur naît une jouissance chaste qui est l’embrassement de l’amour divin serrant le fond de l’âme. Or, prenez toutes les voluptés de la terre, fondez-les en une seule volupté, et précipitez-la tout entière sur un seul homme, tout cela ne sera rien auprès de la jouissance dont je parle; car ici c’est Dieu qui coule au fond de nous avec toute sa pureté, et notre âme n’est pas seulement remplie, mais débordée. Cette expérience est la seule lumière qui puisse montrer à l’âme l’épouvantable misère de ceux qui vivent sans amour. Cette jouissance fait fondre l’homme, il n’est plus maître de sa joie.
Cette joie produit l’ivresse d’esprit. J’appelle ivresse d’esprit cet état où la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir. Quelquefois la surabondance de joie pousse à chanter, quelquefois à pleurer. Quelquefois, pour soulager le transport, l’homme demande secours au mouvement, quelquefois aux cris, quelquefois au profond silence des délices brûlantes et muettes. Quelques-uns disent: Mais les autres hommes ne sentent-ils pas Dieu? D’autres disent: Jamais, jamais, jamais la créature n’a senti ce que je sens. Il y en a qui s’étonnent que le monde entier ne prenne pas feu. Il y en a qui se demandent quelle est cette jouissance et d’où elle part: _Que m’est-il donc arrivé?_ Le corps lui-même ne peut éprouver en ce monde un plaisir plus délicieux. Quelquefois il semble que l’âme va éclater. Au milieu de la stupeur un acte naît, c’est l’action de grâces... Seigneur, je ne suis pas digne..., mais j’ai besoin de cette bonté immense... Alors vient l’humilité qui est le point de départ de l’homme, et l’homme va monter à un état plus haut.
AVÈNEMENT SPIRITUEL
Quand le soleil est dans le signe du Cancer, la chaleur est à son comble: il brûle les humidités de la terre et mûrit ses productions. Et quand le Christ-Soleil est exalté sur la montagne du cœur, quand il est exalté plus haut que les dons, plus haut que les consolations, plus haut que les douceurs qui tombent de lui, quand il est immobile sur la plus haute cime de l’esprit, quand nous ne nous reposons plus dans aucun goût divin, ni dans aucune grandeur accordée à nos âmes, quand, maîtres de nous, et supérieurs à nous-mêmes, nous rentrons vers le principe pour nous abîmer dans l’abîme lui-même d’où coulent toutes perfections, quand le phénomène de l’exaltation du Christ s’est produit, il tire tout à lui, c’est-à-dire toutes nos puissances. Aucune saveur, aucune consolation ne peut nuire à la liberté de cet amour vainqueur; rien ne s’impose à lui, car il a résolu de tout dépasser pour s’unir à celui qu’il aime. Quand l’homme intérieur a atteint ce degré, les étages inférieurs de lui-même sont entraînés et ravis par le mouvement ascensionnel. La première opération du Christ est alors d’entraîner au ciel toutes les puissances et de se les unir; il invite, il exige. Il dit en esprit: Sortez de vous-même, sortez, comme je vous attire. Mais cette attraction est ineffable; elle ressemble à une invitation intérieure et à une exigence de la vérité sublime qui nous demande pour s’unir à nous. Cette invitation est une jouissance inconnue, et une activité sublime émerge de cet océan; car l’homme s’ouvre et se dilate; les veines sont béantes; les puissances ne sont pas en état d’exécuter les ordres qu’elles reçoivent, mais leur désir est là. Cette invitation est une irradiation du soleil éternel; la joie qu’elle excite ouvre l’homme, l’étend, l’agrandit, et la chose béante qui est au fond de lui ne se referme plus facilement. Cette chose-là, c’est la blessure de l’amour, c’est ce qu’il y a ici-bas de plus doux et de plus terrible. Mais voici les exigences du soleil qui accable le blessé de ses rayons, et toutes les plaies s’agrandissent.
LANGUEUR ET IMPATIENCE
Quand le Christ a invité l’âme à l’union, et que la créature a monté, offrant ce qu’elle peut, sans atteindre ce qu’elle veut, alors naît la langueur spirituelle. La moelle des os, où résident les racines de la vie, est le centre de la blessure. Le Christ, installé au sommet de l’esprit, lance les rayons de la lumière divine dans le lieu même du désir, dans le lieu de la soif; or toutes les puissances sont brûlées et séchées par l’ardeur de ces rayons. La soif brûlante de l’âme et le rayon qui frappe sur elle produisent la langueur durable. Si l’âme ne peut pas rencontrer Dieu, comme elle ne veut pas se passer de lui, au dedans et au dehors s’élève la tempête de l’insupportable, et le ciel et la terre et toutes leurs créatures ne vous donneraient pas une seconde de repos. Dans cet état, l’âme entend des paroles sublimes qui sortent du fond d’elle-même, des paroles salutaires, d’étonnantes et rares leçons; la sagesse vraie coule en elle; mais elle désire, elle désire! La tempête intérieure de l’amour est une chose qui n’entend pas raison, et il lui faut ce qu’elle demande. Cette tempête mange la chair de l’homme et boit son sang; l’amour est tel alors que, sans aucun travail intérieur, le corps de l’homme se consumerait. Le zodiaque, dans son langage, appellerait cela le signe du Lion... c’est la grande chaleur. Or, le lion est terrible: c’est le roi des animaux. Il vient un moment pour l’âme où le Christ, comme le soleil, entre dans le signe du Lion, et l’ardeur de ses rayons fait bouillonner et brûler le sang du cœur. Or, quand cet amour devient roi, il excède toutes ces mesures, sans se laisser enchaîner par aucune d’elles. Il ignore la mesure, et quelquefois désire la mort, comme moyen d’union. Quelquefois les yeux de l’âme levés, entrevoyant le ciel et Dieu, et la multitude sublime des saints, et la joie et la gloire qui coule par torrent: Il faut donc, dit-il, que je me passe aujourd’hui de cela! Les larmes arrivent, et l’haleine se perd. Ses yeux quittent le ciel, et, tombant sur l’exil, se mouillent de larmes nouvelles, les larmes de l’attente et de l’avidité qui coulent sur les joues de l’homme. Elles ressemblent à un rafraîchissement; elles sont salutaires et même nécessaires à la nature physique, pour protéger les forces contre les violences de l’amour.
DU RAVISSEMENT ET DES RÉVÉLATIONS
Pendant la tempête, on est quelquefois ravi en esprit, au-dessus des sens; alors l’extatique entend des paroles ou voit des symboles qui lui découvrent la vérité et lui annoncent souvent l’avenir. Cette vérité est toujours utile, soit à lui, soit aux autres. C’est ce qu’on appelle visions ou révélations. Quand elles apparaissent sous la forme d’images et de symboles, ce sont habituellement les anges qui, par la vertu de Dieu, les suscitent devant l’homme. Si la révélation est purement intellectuelle, et ne présente avec les mondes créés que d’incompréhensibles analogies, par où Dieu se manifeste dans l’abîme, nous sommes dans l’esprit pur. Cependant nous pouvons encore parler et dire comment les choses se passent. Mais quelquefois l’homme est emporté plus haut que son esprit, non pas cependant en dehors de lui-même, dans l’incompréhensible. Comment voit-il? comment entend-il? Il ne peut plus nous en rien dire. C’est ce qu’on appelle ravissement. Dans cette vue absolument simple, voir et entendre ne sont qu’une chose. Cette action suprême est réservée à Dieu, qui en ce moment touche l’âme sans intermédiaire. Quelquefois un éclair brille dans la nuit noire, et l’esprit est ravi; mais la lumière s’éteint, et l’homme revient à lui. L’action de Dieu est belle, et souvent ceux qu’elle touche deviennent des hommes de lumière. Les tempêtes de l’amour ont encore d’autres effets. Quelquefois une lumière brille, elle vient de Dieu, mais à travers un milieu quelconque. Alors l’âme et l’esprit se dressent vers la lumière; il se fait une rencontre qui est intolérable, à cause de la joie, et quelquefois l’homme en est réduit à rien; c’est ce que j’appelle le transport. Le transport est la joie de laquelle on ne peut pas parler. Ces choses sont inéluctables; quand elles arrivent, il faut les recevoir.
Il est important, dans la vie spirituelle, de connaître, de dénoncer, de flétrir le quiétisme. Les quiétistes restent immobiles, et, pour jouir plus tranquillement de leur repos menteur, ils s’abstiennent de tout acte intérieur ou extérieur. Or leur repos est un attentat contre Dieu, et un crime de lèse-majesté. Le quiétisme aveugle l’homme et le plonge dans cette ignorance, non pas supérieure, mais inférieure à toute connaissance, et l’homme reste assis en lui-même, inerte et inutile; ce repos est simplement la paresse, et cette tranquillité est l’oubli de Dieu, de soi-même et des autres. Cette paresse est exactement le contraire de la paix divine, le contraire de la paix de l’abîme, de cette paix merveilleuse pleine d’activité, pleine d’affection, pleine de désir, pleine de recherche, paix brûlante et insatiable qu’on poursuit de plus en plus après l’avoir trouvée. Entre la paix d’en haut et le quiétisme d’en bas, il y a la même différence qu’entre Dieu et une créature trompée. Épouvantable égarement! les hommes le cherchent eux-mêmes, s’asseoient mollement au fond d’eux-mêmes, et ne poursuivent plus Dieu même par le désir, et ce n’est pas lui qu’ils tiennent dans leur repos trompeur. Voilà la vacance de l’esprit et la paresse du corps, où la nature et l’habitude font descendre, au moyen d’une pente, ces malheureux. Il y a un repos vraiment horrible, celui-là est à la portée des juifs, des païens et des pécheurs les plus ignobles; ils se croient en paix, parce que, séparés de toute activité, ils ont imposé silence à la voix qui gronde dans l’âme. Tout homme qui se livre à un repos sans acte, sans vertu et sans recherche, se perd. Il va à l’orgueil de l’esprit, à la complaisance intérieure, et prend place parmi les incurables. L’homme, quand il s’est persuadé que la recherche de Dieu est contraire à son bonheur, quand il réside en lui-même, mène la vie la plus diamétralement contraire à l’union divine dont nous avons parlé. Toutes les erreurs sont en germe dans ce repos. Comprenez, s’il vous plaît, qu’il s’agit simplement de la chute des anges. Les anges fidèles se sont tournés vers Dieu, chargés de ses dons; ils se sont réfugiés en lui avec toute l’ardeur d’une jouissance active; ils ont trouvé la béatitude, le repos sans fin et sans mensonge. Mais ceux qui, se repliant sur eux-mêmes, se sont demandés le repos à eux-mêmes, ceux-là sont tombés dans le quiétisme. Entre eux et la lumière éternelle la distance s’est interposée; ils ont été précipités dans les ténèbres et dans l’inquiétude qui ne finira pas.
LE QUIÉTISME
Quiconque prend son repos en dehors de l’action, quiconque s’abandonne à une quiétude sans application, tombera dans toutes les erreurs; il se détournera de Dieu pour se replier sur lui-même, et chercher en lui-même le repos. Ce prétendu contemplateur est semblable à un marchand; je parle d’un marchand qui viserait au gain seul. Il n’aime que lui, il est propriétaire et amoureux de sa personne. Parmi les quiétistes, plusieurs mènent une vie rude et sévère. Ils sont prosternés sous des pénitences énormes; mais soyez certain qu’ils pensent aux yeux des spectateurs, et qu’ils voient leur récompense venir de ce côté-là. Tout amour-propre n’a de saveur et de goût que pour lui-même. Quelquefois ces gens obtiennent les vanités qu’ils désirent. C’est Satan qui les leur donne; Dieu les livre au père du mensonge, et ils attribuent à leur sainteté le succès de leurs efforts récompensés par l’enfer. Intérieurement labourés par l’orgueil, ils ont des yeux fermés à la lumière divine. Adhérents à eux-mêmes, assis au fond d’eux-mêmes, quand ils trouvent dans leur immobilité une petite consolation, ils sont transportés d’aise, n’ayant pas même la notion de l’immensité des joies qui leur manquent. Par la pente sur laquelle ils glissent, ils espèrent rencontrer certaines saveurs intérieures, certains goûts, certaines voluptés d’âme; c’est ce que j’appelle la luxure spirituelle. C’est l’amour de la volupté, qui, repliant l’homme sur lui-même, l’arrête au fond de lui en lui disant: Le plaisir est là.