Ruines et fantômes

Chapter 9

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Chaque cimetière a sa physionomie distincte, et si le Père-Lachaise représente, dirait-on, l'aristocratie, et Montparnasse la démocratie souffrante, le cimetière Montmartre est quelque chose comme un cimetière moyen et de tiers-état.

Les convois, pour y parvenir, suivent le boulevard extérieur, passent devant la _Reine Blanche_. C'est l'antithèse: la vue du bal où l'on s'agite sert de préface au coin de terre où l'on se repose. Des couronnes jaunes, des boutiques de marbriers, des rez-de-chaussée où l'on vend des plâtres pour tombeaux, enfants endormis, anges en prières, frisés, bouffis, que l'eau va détremper et verdir. On approche. Une avenue d'abord où stationnent les fiacres qui ont suivi la bière; et qui attendent les parents et les amis; avenue funèbre d'aspect, et peuplée de gamins pourtant, qui vont courant, criant, riant, jouant avec des paquets d'immortelles. Puis la grille, la porte d'entrée, le logis du gardien, et la longue allée qui conduit aux tombes.

Ce qu'on aperçoit tout d'abord, c'est la grande croix de pierre au centre du carrefour où viennent s'amonceler les couronnes qui ne peuvent plus se flétrir sur un tombeau, la _croix à tout le monde_, comme on l'appelle, hécatombe, fosse commune des souvenirs. C'est là que vont prier les pauvres; les misérables ne gardent pas longtemps leur tombe. La croix de bois qui marquait l'endroit où l'on avait couché le mort est arrachée après cinq ans, pourrie par la pluie, et va finir avec ses inscriptions effacées dans le foyer de quelque gardien. Où la retrouver jamais, la trace de celui qu'on a perdu? Cette glaise a tout pris; tout a disparu, tout est fini. Côte à côte, des générations se dissolvent ainsi, rentrent dans la matière, et, morceaux d'argile, rapportent à la masse immense leurs molécules indestructibles. Mais il faut à l'homme je ne sais quel souvenir palpable qui représente comme le fantôme de ceux qui ne sont plus. Il faut que les vivants aient avec les morts un lieu de rendez-vous où, sûrs de les rencontrer, ils conversent avec eux par delà l'infini, ils leur parlent, ils les consolent, ils les embrassent de leurs sanglots.

Chères superstitions, consolations suprêmes, qu'on retrouve presque partout, également fortes et touchantes! Nous en agissons tous plus ou moins avec nos morts comme les anciens Tonquinois avec les leurs. «Après minuit, dit un vieux géographe, lorsque la nouvelle année commençait, les Tonquinois ouvraient leurs portes toutes grandes, sans quoi ils auraient cru insulter les morts, qui, affirment-ils, retournent en ce temps-là dans les maisons.» On prépare des lits à ces visiteurs d'outre-tombe, et l'on couvre le plancher d'une belle natte de jonc. Puis on allume des flambeaux pour eux; on pousse des cris de joie, on brûle des pastilles; on interroge les chers hôtes, on leur conte ce qui est arrivé d'heureux à ceux qu'ils ont quittés. Pendant les trois jours qui suivent, on laisse sans la nettoyer la maison entière, «de peur d'élever de la poussière dans un lieu où les morts font leur séjour.»

Nous autres, nous n'attendons pas que les morts viennent à nous, nous allons à eux; leur fête est à eux seuls. Plus est affirmé notre scepticisme en toutes choses, plus est profond le culte de nos morts. Ils ont leurs fleurs, leur jardin, leur parure, et l'on porte à la croix commune les _souvenirs_ que l'on ne peut donner à la tombe effacée. Elles sont nombreuses les couronnes, elles sont pressées, entassées autour de la grande croix de pierre. Association de douleurs qui se coudoient, promiscuité de regrets et de larmes, autel immense où tour à tour les souffrants et les humbles viennent déposer une offrande à cette fédération de la mort.

La plus belle des tombes, la plus simple et la plus poignante, est à gauche, à l'entrée du cimetière Montmartre: une statue de bronze couchée sur un tombeau de pierre. Ici dorment les deux Cavaignac et leur soeur; et, sur ce monument, on peut lire encore: «_A la mémoire de J.-B. Cavaignac, député à la Convention, mort en exil à Bruxelles, le 24 mars 1829 à l'âge de 68 ans._ Ceux qui sont fatigués se reposent.»

Rude a sculpté de sa main d'artiste la maigre et saisissante figure de Godefroy Cavaignac. Il est couché, de son long étendu dans le linceul, paupières closes et bouche muette. Il a combattu le bon combat; la journée finie, la lassitude l'a courbé, le froid glacial est venu. Le lutteur sommeille. Le roide pli du suaire dessine, en se collant à lui, ce corps miné et fatigué. Les bras courageux sortent, comme prêts à s'animer, à ressaisir, avec la fièvre d'autrefois, cette plume ou cette épée, armes chéries de cette main vaillante. S'il allait se lever! Si cette apparition se dressait soudain!... Il dort. Les cheveux, mouillés par la sueur dernière, baisent ce front d'un modelé puissant, intelligent et fier; la mort a scellé les lèvres, les joues sont caves, les orbites creuses, la barbe court sur le menton osseux, le cou sinueux est immobile; elle ne respire plus, cette poitrine nue: le soldat est tombé au champ d'honneur. Dans les creux formés par les replis du vêtement de bronze, l'eau du ciel maintenant demeure et les libres oiseaux viennent y boire, joyeux, chantant et battant des ailes.

On a entamé, pour pratiquer les allées de ce cimetière, des buttes crayeuses recouvertes d'herbes qui, en plus d'un endroit, existent encore. Certaines tombes sont ainsi au ras du chemin, d'autres au haut de petites collines, et celles-ci, isolées d'ordinaire, entourées d'arbres. Partout le gothique domine, ce gothique d'occasion, sans caractère et sans poésie: la petite chapelle, droite et grêle, avec clochetons vulgaires, et porte grillée par où les dorures de l'autel, les vases de porcelaine peinte, les _ex voto_ s'aperçoivent. La tombe de _Ruggieri, artificier du roi_, est à l'entrée de la grande allée, bordée de monuments, qui conduit au cimetière annexe relié à l'ancien par une voûte. Le cimetière juif se dresse à droite, sur la hauteur. Une statue en marbre d'Halévy y domine bourgeoisement les autres tombeaux.

La statuaire moderne est fort empêchée avec nos vêtements. Toute poésie semble fuir devant le paletot sac, et le ciseau le plus hardi devient rebelle à sculpter les plis ridicules du pantalon. Que je préfère pourtant ce monument élevé au maître à cette façon de tabernacle bâti tout à côté par un financier épris de dorures! Là, tout est peint, rouge et bleu: les teintes plates des fresques de Pompéi sont mariées aux fonds d'or des tableaux byzantins. La lampe à sept branches, éclatante, étincelante sous le soleil, rayonne devant le péristyle. Tant de luxe pour une tombe! Dort-on mieux sous les tentures de velours que sous le baldaquin de serge?

Dix pas plus loin, la statuette de Millet, élevant au-dessus de sa jeune tête son bras onduleux comme un cou de cygne, jette éternellement ses fleurs de marbre sur la pierre de Henry Mürger. Mürger! un nom qui semble attendri; nom de bohême battu par le vent, souffleté par la _déveine,_ mais illuminé d'un rayon d'amour. Homme, il valut mieux que sa vie; artiste, il valut mieux que son oeuvre. La sympathie de tous lui a fait crédit de ce qu'il n'a pas donné, et l'oubli n'est pas venu encore; peut-être ne viendra-t-il jamais. Mimi, Musette, Francine, filles d'Ève et filles du rêve, chantent encore et passent toutes souriantes dans les mémoires. Pauvre poëte que sa poésie a tué! Il a vécu du mensonge et il en est mort. Mort, las de la bohême, de l'amour frelaté, du triste _pain béni de la gaieté_ quand même!... Un rosier fleurit sur sa tombe, et une main inconnue renouvelle presque tous les jours un petit bouquet de violettes qui sourit là, tout parfumé, sur la pierre grise...

Ce cimetière Montmartre est, je le répète, comme le quartier bourgeois du Paris funéraire. Point de monuments superbes, mais une façon de confortable général et de bien-être dans le repos; la fosse commune est immense d'ailleurs, là comme partout. Plusieurs fois agrandi, Montmartre a fini par escalader, pour ainsi dire, ses murailles. Il a sa lugubre succursale entre Saint-Denis et Paris, au bord du railway, et les morts peuvent s'habituer à l'appel futur de la trompette de Jéricho, et patienter, en écoutant les sifflets quotidiens de la locomotive.

Les hôtes de Montmartre sont illustres: Greuze, Legouvé, Charles Fourier, Armand Marrast. On s'arrête devant ces noms, on rêve, et la tête est pleine de pensées lorsqu'on s'éloigne.

Madame Paul Delaroche, Emilia Manin sont aussi là, sans compter de plus humbles, des morts plus ignorés, martyrs inconnus, héros oubliés, guéris de leurs souffrances, et comme relevés des postes d'honneur ou d'abnégation que la destinée leur avait confiés. Qui de nous n'a pas quelque ami parmi ceux-là? Qui n'a pas fait, tête nue, l'oeil à terre, dans la boue jaune, le chemin de la fosse ouverte? Le trou profond attendait; on y descendait celui qui avait été votre confident ou votre conseiller, qui emportait quelque chose de vous, laissant quelque chose de lui.

Un peu de terre, un peu de sable, de l'eau jetée par gouttelettes, une prière rapidement marmottée, et c'était tout. Vous souvenez-vous comme on revient sombre, las, le coeur vide? On ne le reverra plus, on ne l'entendra plus; il est parti! Et pendant bien des jours, dans le rapide mouvement de ce vaste Paris, dans le bruit et la poussière, on revoyait, semblable à l'_oméga_ de tout cet alphabet de passions, d'appétits, d'espérances ou de désirs, le trou muet là-bas, dans un coin du grand cimetière.

III

Le cimetière Montmartre s'était appelé d'abord le _Champ du repos_. Le cimetière de l'Est ou du _Père-Lachaise_ se nomma aussi le _cimetière de Mont-Louis_. Ce terrain, habité aujourd'hui par les morts, appartenait jadis à l'évêque de Paris qui le vendit à un certain Regnauld, lequel le céda à Sa Majesté Louis XIV. Le roi des dragonnades en fit cadeau à son confesseur, le père Lachaise, qui débaptisa le _Champ de l'Évêque_ et l'appela fièrement _Mont-Louis_. Ce père Lachaise était courtisan.

A la mort du jésuite, la _villa_ qu'il s'était fait construire fut achetée par la maison de Bourbon-Conti. Le prince Louis de Conti y mit les ouvriers, transforma les jardins, bâtit, planta, donna des fêtes.

En 1804, le parc devenait cimetière. Adieu les gais souvenirs! Le _Campo-Santo_, d'ailleurs, fut bientôt--comment dire?--à la mode. Misère! Car il faut que vous sachiez que le sépulcre a son bon ou son mauvais ton. Les gens du bel air ne voulurent plus dormir que là. «Le bel endroit pour être mort!» Notez que le Père-Lachaise, qu'on va fermer, est demeuré depuis soixante ans le cimetière de la _fashion._

Sous la Restauration, M. de Chabrol, préfet de la Seine, demanda à Lafont d'Aussonne (qui connaît Lafont d'Aussonne aujourd'hui?) une inscription pour le portique du cimetière.

Je la retrouve citée dans la _Revue anecdotique:_

O vous que la pitié, le devoir ou l'amour Conduit en ce vaste séjour Et de la mort et du silence, Oubliez un instant vos projets, vos travaux; Songez à vos plaisirs suivis de tant de maux, Et sachez, deux jours à l'avance, Vous choisir une place entre tous ces tombeaux Creusés à si peu de distance.

Piètre poésie que remplacent aujourd'hui deux versets latins.

La grille ouverte, le cimetière commence.

La foule monte, toujours nombreuse, presque gaie, tant elle est pressée, la petite colline où les cyprès, à côté des tombes, s'inclinent sous le vent avec des balancements doux. Les veuves en noir, les orphelins, des enfants au recueillement inconscient, de pauvres vieux courbés sous la douleur coudoient les gens qui viennent là «pour voir,» les indifférents, les visiteurs ou les fillettes du faubourg qui, tête nue, assises sur les bancs, prennent le frais ou se reposent.

Les premières tombes célèbres, à gauche, sont celles de Visconti, représenté endormi dans son habit d'Institut, de la famille Dantan et d'Alfred de Musset. Le petit saule du poëte croît, pousse timidement.

Mes chers amis quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière; J'aime son feuillage éploré...

Un étranger a répondu à ce dernier voeu du maigre Rolla.

Dans Westminster, tombeau des rois, l'Angleterre a fait une part aux grands hommes, et là, côte à côte, dorment les plus grands par le génie et les plus puissants par la force, ceux qu'a touchés du doigt l'inspiration et ceux que le hasard a fait naître sur un trône. Au Père-Lachaise comme à Westminster, les poëtes ont leur coin, _poetes's corner_. Casimir Delavigne, Balzac, Nodier, Souvestre, ont été couchés comme du même coup au sommet de la colline. Ils fraternisent dans la mort. Le buste solide et superbe de Balzac, par David (d'Angers), regarde en riant _à la Tourangeaise_ le mince et fin visage de Nodier, qui lui rend un sourire franc-comtois. L'image d'Émile Souvestre est rêveuse et sérieuse. Une muse pleure sur le mausolée de Delavigne. Le lierre couvre ces tombeaux, couronne le front de Balzac, serpente autour du livre de bronze où l'on peut lire ce titre fulgurant: _Comédie humaine_. La tombe de Charles Nodier a des fleurs toujours; elle est aimée, visitée. On sent une âme vivante, un éternel et pieux amour autour de ce marbre. Tout près de là dort Bory de Saint-Vincent, sous un mausolée fait de colonnes grecques, de frises antiques, de sculptures arrachées par lui à l'oubli, tombées de quelque temple qui s'écroule. Il a dû les contempler souvent, déchiffrer ces inscriptions, interroger ces miettes du passé. La tombe est belle comme toutes celles que les morts se sont construites eux-mêmes.

Étrange hasard! C'est là, à cet endroit même où il est étendu, que Balzac un jour a placé son Rastignac regardant «Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières». Sans doute, comme son héros, Balzac, plus d'une fois les yeux attachés avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, «_là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer_», a dû, semblable à Rastignac, lancer lui aussi sur «cette ruche bourdonnante un regard qui, par avance semblait en pomper le miel»; sans doute, posté sur ce tertre, rêvant, cherchant, espérant, prêt à la lutte, il a dû s'écrier avec l'accent des coureurs de grandes aventures: _A nous deux maintenant!_ C'est là qu'il allait songer, et c'est là qu'il devait être enterré. De cette hauteur la vue est sinistrement belle.

Les pieds dans la boue, dans cette terre brune où les vieilles couronnes, maculées, molles et sales, semblent se dissoudre, les yeux sur le ciel, sur la ville immense, on regarde presque effaré. Au premier plan la ville morte; à l'horizon la ville qui va mourir: la pétrification contemplant la fièvre. Des arbres de couleur foncée, aux balancements fatigués, çà et là aux jours de printemps, quelque bourgeon jaune et frais dans les feuillages sombres, à travers les verdures noires, les ternes blancheurs de la pierre, un amphithéâtre de croix. Puis, plus loin, là-bas, et comme perdus dans la fumée, dans une façon de brume lumineuse, des maisons, des toits, des dômes, des clochers, un entassement dans une buée. Le Panthéon, Notre-Dame, les deux aiguilles des colonnes triomphales qui racontent, l'une la gloire d'un homme, et l'autre la gloire d'un peuple; l'arc de l'Étoile, et aux derniers plans la silhouette d'un fort, le Mont-Valérien, sur le ciel gris. Point de bruit, aucun murmure, mais une agitation qu'on devine, un grondement dont on sent intérieurement l'écho. Que d'espoirs, que de rêves, que d'efforts, que de dévouements, que de trahisons, que d'héroïsmes, que de lâchetés dans ces tas de pierres qui pensent! On demeurerait là des heures entières, immobile comme devant la mer. Soudain, le soleil crève quelque nuage, fond sur Paris, le crible de rayons, fait jaillir mille étincelles, va chercher pour les brunir comme avec l'agate tous les _ors_ de Paris, sertit dans une manière d'apothéose les cuivres, les saillies, les flèches dorées des églises, les nervures des monuments, et le génie de la colonne de Juillet. Tout flamboie et s'éclaire dans une réverbération éblouissante. Le splendide panorama de Rome vu des hauteurs du Vatican ne vaut certes pas celui-là.

On marcherait longtemps au hasard dans ce champ immense, peuplé de morts illustres dont le nom jaillit pour ainsi dire du fond des allées: Girodet, Gros, Denon, Bernardin de Saint-Pierre, Élisa Mercoeur, Benjamin Constant, Cuvier, Talma, Grétry. Je cite au hasard et de souvenir. Seuls ces tombeaux, souvent modestes, nous arrêtent.

Que nous importent, au contraire, les monuments superbes, ces colonnes immenses, ces temples gigantesques! Presque toujours devant ces orgueilleuses tombes on passe en murmurant: _Un si grand monument pour un si petit mort!_ Il n'y a de magnétisme vraiment que dans les tombes fermées, muettes, sans nom, enveloppées de lierre et d'oubli, enfouies sous les fleurs, à jamais closes, et pourtant visitées encore. Elles cachent, on le devine, quelque secret ou quelque douleur, quelque amour mystérieux, peut-être une faute, peut-être un crime. Qu'y a-t-il derrière cette porte? Qui donc est endormi sous cette pierre où l'on n'a rien écrit, et que l'herbe, complice ou dépositaire du secret, envahit et va recouvrir? Peut-être des heureux ont-ils voulu finir ainsi, dérobant à l'avenir leur bonheur passé; peut-être des souffrants ont-ils demandé que le nom auquel ils étaient rivés leur fût arraché enfin, comme on briserait une dernière chaîne!...

Ici gît... Point de nom: demandez à la terre!

Tombeaux muets, tombeaux discrets, c'est vers vous que s'en vont les blessés de la vie, ou bien encore ces fous altérés d'une liqueur tarie qu'on nomme les poëtes. Vers vous et aussi vers la fosse commune, où la douleur du moins est éloquente et serre le coeur. La fosse commune! Une forêt, un fourmillement de croix noires, droites ou penchées, renversées çà et là, s'appuyant les unes sur les autres, avec des inscriptions en lettres blanches, lavées par la pluie, effacées; de l'herbe verte au bas, des couronnes en haut, jaunes ou blanches, et qu'un vent jette à terre comme des fruits trop mûrs.

Là, remarquez-le bien, dans ce _coin des pauvres_, les couronnes sont plus nombreuses que partout ailleurs. Chaque mort en a beaucoup, beaucoup plus certes que celui qu'on a doté d'un mausolée de marbre. Le dimanche, les jours de fête, on lui en porte une, deux; on les accroche aux bras de la croix. Les plus généreux pour les morts, ce sont ceux à qui ces _immortelles_ coûtent le plus cher. Les autres payent une statue ou un buste sur leurs revenus; les pauvres gens se privent d'un morceau de boeuf pour donner un pot de fleurs à _leurs morts_. Qu'est-ce que ces monuments soldés sur des rentes que le défunt a laissées? Les morts de la fosse commune ont coûté beaucoup aux vivants pendant la dernière maladie. Les médecins, les remèdes, c'est cher. Leurs héritages à eux, ce sont les dettes, hélas! Qu'importe, on payera tout, et les morts auront encore leur part. Point de jardiniers pour surveiller ces misérables trous recouverts de terre; si les fleurs poussent, c'est qu'on vient souvent les arroser, les renouveler. Et l'on vient de loin! On porte un pied de pensée _au père_, en allant à l'atelier. C'est la religion du peuple de Paris, ce culte de ceux qui sont partis. Il est sceptique, il est _badault_, comme disait Rabelais, mais avant tout il est respectueux pour le corbillard qui passe. Pas un front ne se découvre à Londres devant une bière qu'on emporte; à Paris, tout le monde salue: convoi de première classe, voiture des pauvres, qu'importe! C'est la grande égalité. Les morts des hôpitaux seuls, transportés sur des fourgons, ou les guillotinés qui s'en vont à Clamart escortés de gendarmes,--les criminels et les misérables,--n'ont jamais de saluts. Longtemps d'ailleurs la misère marchera de pair avec le crime.

On pourrait, dans ce cimetière du Père-Lachaise, tracer comme des zones historiques. Les contemporains tombent ensemble; ils ont comme un même tombeau. Les maréchaux de l'empire, presque tous, sont enterrés à droite dans un espace resserré: Gouvion-Saint-Cyr, Macdonald, Masséna; à côté d'eux, Lefèvre dont le monument fut élevé par la maréchale. Elle vendit ses diamants, disant:

--Lorsque j'étais jeune et pauvre, je ne portais que des fleurs; plus tard, comme je vieillissais, il m'a fallu des pierres précieuses. Aujourd'hui qu'il est mort je n'ai plus besoin de rien.

On se moqua d'ailleurs beaucoup d'elle à la Cour.

Parmi ces porteurs de sabre apparaît Beaumarchais, le manieur de plume. Une simple pierre et son nom. C'est assez. Béranger, près de là, repose dans la tombe de Manuel. Les médaillons des deux amis se regardent. Que de noms sur ce monument! Que d'inscriptions, de couronnes, de souvenirs, de louanges! Noms de gens du peuple qui n'oublient pas et n'entendent pas la casuistique de la critique, qui admirent et qui se donnent corps et âme. Allez donc leur dire à ceux-là que Béranger était un faux bonhomme! Ils l'aiment parce qu'il les aima. Au Père-Lachaise, seule, la tombe de madame Raspail est couverte de signatures aussi touffues.

Quant au monument d'Héloïse et d'Abailard, les amoureux _ex-voto_ en sont légendaires.

On marche toujours dans la longue allée. Voici la tombe de Pezzo-di-Borgo, celle de l'amiral Bruat.--Un nom allemand: Ludwig Boerne, celui d'un républicain sincère, qui rêva--ô le poëte!--l'alliance de l'Allemagne et de la France dans la liberté. Pauvre Boerne! on l'exila pour avoir parlé de fraternité des peuples et de délivrance prochaine. Il l'avait bien mérité!

La tombe élevée un peu plus loin à Garnier-Pagès par souscription nationale est une des plus remarquables et des plus imposantes: le marbre a la forme de la tribune dont l'orateur franchit tant de fois les degrés d'un pas ferme.

N'est-ce pas là, le long de ce chemin, que j'ai lu cette touchante et simple inscription:

_Ci-gît un bon ménage?_

Au bout de l'allée, à l'angle d'un carrefour, voici Pradier et toutes les charmantes créations de son ciseau, sculptées sur son tombeau. Désaugiers rit à côté de lui; Cadet-Buteux, le Gaulois, cause avec l'Athénien de la rue de Bréda. Une colonne brisée près de là, et le nom de Léon Faucher. Plus loin, en montant, enfermées dans la même enceinte, deux tombes jumelles supportées par des colonnettes de pierre: Molière et La Fontaine. Une partie du génie de la France est là.

Je redescends vers le rond-point où, superbe, se dresse impérieux encore, Casimir Périer. Un nom lu en chemin: Géricault. Voici le tombeau de Monge, froid et nu comme un monument égyptien; l'oeuvre d'Étex sculptée sur la tombe de Raspail; à côté le tombeau de Gall. Un chemin remonte à droite, dominé par le colossal monument de la famille Demidoff. Là, le tombeau de Kellermann avec deux noms rayonnants: Valmy, Marengo. A deux pas de là: Famille Dosne, famille Thiers. Cela est simple et bourgeois. Duchesnois... Sieyès, qui sut vivre paisiblement, disait-il, quand on savait si bien mourir, et à côté de lui un dédaigné, Népomucène Lemercier, un vrai poëte qu'on ferait bien de relire.

Dans le cimetière Israélite, où les tas de cailloux prescrits par le rite sont placés sur les tombes juives, vous trouvez la tombe de Rachel. On la revoit tout entière; on retrouve son front bombé, ses yeux brillants, sa maigreur passionnée, en regardant ce diadème ciselé sur le fronton du monument funéraire. Un diadème... ce fut en effet une reine, et son trône est resté vide.

IV

J'aurais envie d'écrire ici cet axiome mortuaire:--Au cimetière du Père-Lachaise on _pose_, au cimetière Montparnasse on _repose_.