Chapter 8
Toute cette partie du dix-huitième siècle a été mise en ordre et fort bien mise par M. Émile Campardon. Je signalerai au collégue de M. Campardon, qui a étalé les vitrines révolutionnaires, deux petites erreurs. La lettre de Charlotte Robespierre à son frère, lettre violente et irritée, est adressée à Robespierre _jeune_, non à Maximilien. Il faudrait peut-être l'indiquer. Et certain écrit signalé comme étant de la main d'Olympe de Gouges est justement ouvert à l'endroit où Olympe n'a rien tracé. J'aurais bien envie de demander aussi pourquoi ces autographes révolutionnaires sont tous ou presque tous des condamnations, des jugements, des décrets terribles, et s'il n'y avait pas autre chose à exposer que ces autotographes, fort intéressants, mais assez farouches? Ce serait peine perdue. On retrouve là Danton, Desmoulins, le procès-verbal de la mort de Valazé, la dernière lettre ramassée sur le cadavre de Pétion et rongée à demi, sanglante, les notes que contenait le portefeuille de Robespierre, des lettres de généraux, des annonces de batailles, de victoires. Les clefs des villes prises sont dans une autre salle attachées par des rubans tricolores et enfermées dans l'armoire de fer de l'Assemblée nationale avec le testament de la Reine.
Une très-intéressante lettre que je conseille aux amateurs de rechercher, dans ces salles, c'est la pétition de Beaumarchais à François de Neufchâteau (4 fructidor an VI) et où l'auteur du _Mariage de Figaro_ recommande un certain citoyen Scott, qui a perfectionné la _navigation aérienne._ «Des ballons, toujours des ballons! s'écrie Beaumarchais. _C'est la découverte du siècle!_»
Les autographes de généraux, de maréchaux, tout solennels d'allure, avec paraphes majestueux, occupent une vitrine à part. Le pauvre maréchal Lefebvre signe duc de _Danzic,_ sans rougir. Mme de Sévigné faisait bien aussi des fautes. J'ai vu là et copié cette lettre de Bonaparte à Louis XVIII, si nette et si dédaigneuse, en réponse aux offres faites par le futur Roi:
«_Paris, le 17 fructidor an VIII de la République._
»J'ai reçu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites.
»Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait marcher sur 100,000 cadavres.
»Sacrifiez votre intérêt au salut et au bonheur de la France... L'histoire vous en tiendra compte.
»Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je contribuerai avec plaisir (le mot _volontiers_, mis d'abord, est effacé) au... (_illisible_, sans doute: _maintien_) de la douceur et de la tranquillité de votre retraite.
»BONAPARTE.»
Et c'est ainsi qu'on a tout profit à s'égarer dans le passé, les vieux papiers et les vieux grands hommes.
CHARLES NODIER ET SA JEUNESSE
Je ne puis jamais passer dans le quartier de l'Arsenal,--si terriblement mutilé par la Commune,--sans songer à Charles Nodier.
J'aime ce coin de Paris, ces ruelles qui virent passer Sully, le Béarnais et la belle Gabrielle. Étrange quartier de notre Paris, silencieux, presque désert. Les passants y sont rares et marchent lentement. Ces carrefours paraissent porter encore le deuil d'Henri IV et pleurer le départ du «cher Rosny». Sur le boulevard désert, on rencontre quelque bohême famélique qui regarde la Seine d'un oeil légèrement troublé et suppute avec étonnement, et l'estomac vide, le nombre de sacs de blé que contient le Grenier d'abondance. Derrière ces murailles, les grains sont entassés! Combien y a-t-il là dedans d'existences amoncelées de poëtes épiques? Le vieux rentier se promène là, doucement; le malade y vient prendre l'air. L'uniforme militaire domine parmi les passants; quelque drôle aux cheveux lisses et aux dents gâtées heurte en sifflant le bibliophile qui se dirige, le nez dans un livre, vers la bibliothèque de l'Arsenal. L'ombre de Nodier te protége, brave homme!
Elle me fait pourtant sourire un peu--tout doucement, quand je l'évoque, cette ombre de Nodier.
Je ne sais qui a dit de Charles Nodier et des souvenirs que contait volontiers le bonhomme:
«Si l'on écoutait Nodier, il vous prouverait qu'il a été guillotiné du temps de la Révolution.»
Il aimait à raconter, en effet, le Franc-Comtois, et il était non-seulement pris de l'envie d'écrire et de ce qu'il a appelé lui-même le _prurit invincible des muscles érecteurs du métacarpe_, mais il était secoué encore du prurit non moins entraînant de la langue. Il causait bien.
Mais parfois allait-il trop loin en causant, comme lorsqu'il se figurait avoir vu (il le soutenait _mordicus_) Robespierre en habit bleu barbeau le jour de la fête de l'Être suprême.
Charles Nodier, tout en _causant_, avait même trouvé le moyen de se faire passer, aux yeux des Sainte-Beuve, des Hugo, des Dumas, des jeunes gens qui l'écoutaient, pour une victime du double despotisme jacobin et impérial. Il y a même, à ce propos, une légende de la jeunesse de Nodier qu'il me plaît de réduire ici, preuves en main, à sa juste valeur.
Je veux parler de la _captivité de Charles Nodier en 1803_, de ses heures de prison, qu'il a peintes sous des couleurs si noires, de ces persécutions dont il s'est fait plus tard un titre contre Bonaparte, dont il était pourtant l'obligé.
La sincérité avant tout. Voici,--racontée _pour la première fois_, et sans craindre qu'on me contredise,--la vérité sur le cas de Charles Nodier:
Il y avait encore, il y a quelques années, rue des Frondeurs, tout près de la rue de l'Échelle et des Tuileries, un vieil hôtel garni aux allures monumentales,--un grand portail, de larges fenêtres, je ne sais quoi de classique et de cérémonieux dans l'aspect,--et, au fronton de la porte d'entrée, cette enseigne en lettres dorées: _Hôtel de Berlin_. Aujourd'hui tout est à bas. Les maçons sont venus. Adieu les murs! Bonjour poussière! Or, c'était là que vers 1802 Charles Nodier s'était logé, sans doute dans les étages supérieurs, rêvant la gloire non loin des étoiles. Mais la gloire a le pas lent et mesuré, et ne se règle pas sur la volonté des gens. On souhaiterait qu'elle vint au galop, et elle traîne le pied ou s'arrête en chemin pour faire la coquette. N'importe, Nodier l'appelait en prose et en vers.
La police consulaire poursuivait justement en ce temps-là, traquait et confisquait certaine ode politique dirigée contre Bonaparte, _la Napoléone_, espèce de philippique à la fois royaliste et républicaine, où «le vainqueur d'Arcole», comme on disait alors, était assez maltraité. Il y est question des _chaînes nouvelles_ sous lesquelles le peuple gémit, des _tyrans_ aveuglés d'_encens odieux_, de rébellion, de liberté.
Aux premières heures du Consulat, «au moment où Bonaparte s'élevait, il se formait en France un parti rival qui avait juré sa chute et qui devait l'opérer un jour. Cette conspiration a duré quatorze ans[12].» Le général Mallet et le colonel Oudet s'étaient mis à la tête de ces conjurés qui s'appelaient les _Philadelphes_. C'était à Besançon (devenue _Philadelphie_) que l'institution avait été formée, et, à l'époque du Consulat, Mallet résidait précisément comme adjudant-général dans le chef-lieu de la Franche-Comté. Mallet s'aboucha avec le colonel Jean-Jacques Oudet, soldat intrépide, sorte de Don Juan à épaulettes qui devait mourir à Wagram. C'est ce J.-J. Oudet qui disait à Bonaparte au moment du retour d'Égypte:
--Montre-moi ton visage afin que je m'assure encore si c'est bien Bonaparte qui est revenu d'Égypte pour asservir son pays!
[Note 12: Voyez _Histoire des sociétés secrètes de l'armée_. L'auteur n'est autre que Charles Nodier lui-même.]
Oudet s'appelait dans la langue des _Philadelphes_, _Philipoemen_. D'autres se nommaient, _Spartacus_, _Mahomet_, _Sertorius_, etc.
A cette association politique, il fallait une littérature. Toute armée a besoin d'un clairon. Ce fut sous l'influence de J.-J. Oudet que Charles Nodier écrivit _La Napoléone_ qu'il retira plus tard du commerce. _La Napoléone_ destinée à être chantée à grand choeur dans les banquets de la Société des Philadelphes avait été mise en musique par un membre de l'association, Francis Dallarde. Voici cette ode, devenue désormais une curiosité historique:
LA NAPOLÉONE.
_Ode_
Que le vulgaire s'humilie Sur les parvis dorés du palais de Sylla, Au devant des chars de Julie, Sous le sceptre de Claude et de Caligula. Ils régnèrent en dieux sur la foule tremblante. Leur domination sanglante Accabla le monde avili. Mais les siècles vengeurs ont maudit leur mémoire, Et ce n'est qu'en léguant des forfaits à l'histoire Que leur règne échappe à l'oubli.
Qu'une foule pusillanime Brûle aux pieds des tyrans son encens odieux. Exempt de la faveur du crime Je marche sans contrainte et ne crains que les Dieux. On ne me verra point mendier l'esclavage Et payer d'un coupable hommage Une infâme célébrité. Quand le peuple gémit sous sa chaîne nouvelle, Je m'indigne d'un maître, et mon âme fidèle Respire encore la liberté.
_Il_ vient, cet étranger perfide, Insolemment s'asseoir au-dessus de nos lois. Lâche héritier du parricide, Il dispute aux bourreaux la dépouille des rois. Sycophante vomi des murs d'Alexandrie Pour l'opprobre de la patrie Et pour le deuil de l'univers, Nos vaisseaux et nos ports accueillent le transfuge, De la France abusée il reçoit un refuge, Et la France reçoit des fers!
Pourquoi détruis-tu ton ouvrage, Toi qui fixas l'honneur au pavillon français? Le peuple adorait ton courage. La liberté s'exile en pleurant tes succès. D'un espoir trop altier ton âme s'est bercée, Descends de ta pompe insensée, Retourne parmi tes guerriers. A force de grandeur crois-tu devoir t'absoudre? Crois-tu mettre ta tête à l'abri de la foudre En la cachant sous des lauriers?
Quand ton ambitieux délire Imprimait tant de honte à nos fronts abattus, Dans le songe de ton empire, Rêvais-tu quelquefois le poignard de Brutus? Voyais-tu s'élever l'heure de la vengeance, Qui vient dissiper ta puissance Et les prestiges de ton sort? La roche Tarpéienne est près du Capitole, L'abîme est près du trône, et la palme d'Arcole S'unit au cyprès de la mort.
En vain la crainte et la bassesse D'un culte adulateur ont bercé ton orgueil. Le tyran meurt, le charme cesse, La vérité s'arrête au pied de son cercueil. Debout dans l'avenir, la justice implacable Évoque ta gloire coupable, Veuve de ses illusions; Les cris des opprimés tonnent sur ta poussière, Et ton nom est voué, par la nature entière, A la haine des nations.
Longtemps, aux lois de la victoire, Ton bras triomphateur a soumis le destin. Le temps s'envole avec ta gloire, Et dévore en fuyant ton règne d'un matin. Hier j'ai vu le cèdre. Il est courbé dans l'herbe. Devant une idole superbe, Le monde est las d'être enchaîné. Avant que tes égaux deviennent tes esclaves, Il faut, Napoléon, que l'élite des braves Monte à l'échafaud de Sidney.
L'ode de Nodier ne vaut pas les imprécations des _Châtiments_, mais elle a cependant assez de vigueur encore et de colère pour mériter d'être conservée[13].
[Note 13: Comme antithèse aux vers de Charles Nodier, je donnerai une curiosité littéraire,--_rara avis_. Ce sont des vers composés en 1810, sur l'_Entrée de Napoléon et de Marie-Louise à Paris_, par Berryer, le futur porte-paroles du parti légitimiste.
Berryer (ceci soit dit à sa décharge) n'avait que vingt ans lorsqu'il fit ces alexandrins bonapartistes.
Citons ces vers assez imprévus, on l'avouera:
Mille cris jusqu'aux cieux montent de toutes parts, L'organe des combats gronde sur nos remparts. Favorisé des Dieux, armé de leur puissance, Un héros, à jamais l'idole de la France, Un héros, le modèle et le vengeur des rois, Au bruit de son courroux, au bruit de ses exploits, Des enfants d'Érynnis chassant l'indigne horde, A son char triomphal enchaîne la Discorde. Hymen, ô doux Hymen! que ton joug fortuné Soit des plus belles fleurs par nos mains couronné! Que l'hymne de la paix succède aux cris de guerre, Les temps de l'âge d'or sont promis à la terre! Hymen embellira les fêtes des hameaux, Hymen du laboureur embellit le repos... Vivez, princes, vivez pour faire des heureux, Tige en héros féconde, arbre majestueux, Déployez vos rameaux, et croissant d'âge en âge, Protégez l'univers sous votre antique ombrage!
Signé de Berryer, tout cela certes est assez bizarre et curieux.]
Cette _Napoléone_ faisait fureur. _La Société des Philadelphes_ l'avait adoptée pour sa _Marseillaise_ et la chantait sur un air qu'on pourrait retrouver. Peltier, qui continuait à Londres ses journaux français, l'inséra depuis la première strophe jusqu'à la dernière dans l'_Ambigu_, et le gouvernement de Napoléon s'empressa de faire poursuivre le journaliste devant les tribunaux britanniques.
Mais un beau jour, grande stupéfaction: Fouché reçoit une lettre signée et datée de l'_Hôtel de Berlin, rue des Frondeurs_, et où un certain _Charles Nodier_, homme de lettres, se déclare l'auteur de la pièce incriminée: «_C'est moi!_» s'écrie-t-il avec une intention évidente de draperie, et comme s'il avait sur les épaules le péplum d'un héros de Corneille. Sa lettre, d'ailleurs, est échevelée, emportée, écrite, dirait-on, dans un accès de fièvre: «_Quiconque a aimé avec passion peut haïr avec excès. A vingt-trois ans, j'ai répudié tout amour et toute amitié. Je vous apporte aujourd'hui ma liberté; hâtez-vous, demain peut-être j'en ferais un terrible usage_.» Il est prêt, au surplus, à _braver la prison, l'exil ou l'échafaud_. Voilà celui qui sera plus tard le fin narquois, le _bonhomme_ Nodier.
La lettre reçue, on l'arrête, comme on pense bien. Il est interrogé par Dubois; il s'accuse encore. «Il a écrit, dit-il, la _Napoléone_ dans un moment d'exaltation, en revenant de Besançon, où son père est juge. Une femme l'avait trahi; il a pris sa plume avec rage, il ne recommencerait pas.» On le voit, le Romain s'amende déjà: «_On ne doit pas_, affirme-t-il, _attaquer le gouvernement sous lequel on vit, même quand on le déteste_.»
L'interrogatoire continue:
--Pourquoi étiez-vous à Paris?
--J'y étais venu pour faire imprimer un ouvrage, le _Livre des suicides_, que je n'écrirai jamais. J'ai changé d'avis. Je prépare une tragédie.
--Quels sont vos moyens d'existence?
--Mon père me fournit de l'argent lorsque mes livres ne m'en donnent pas.
Il prétend que la _Napoléone_, publiée chez Maradan et Barba, a été donnée, sans son consentement, à l'imprimeur Dalin, par un homme à qui il en avait montré une copie. On voit là--ces pièces authentiques disent tout--que Nodier était conscrit de l'an IX et qu'il avait de taille 1m,63.
Notre poëte est reconduit dans sa prison. Là, sa fièvre se calme, son exaltation cesse; la solitude est un réfrigérant; le fanatique devient un peu bien raisonnable, et après avoir attaqué le premier consul, il lui envoie une lettre, pour ne pas dire une supplique, qui commence par ces mots: «_Le seul homme qui eût chanté Achille gémit sur la paille de la misère._» Oh! oh! Nodier, vous vous déjugez! Il met toute sa faute sur l'égarement de sa douleur; dans une autre lettre il demande au directeur de Sainte-Pélagie la _Bible_ et l'_Imitation de Jésus-Christ_. Il «ne le remercie pas. _Dieu qui voit tout le payera de tout._» Brutus, en un clin d'oeil, est devenu Silvio Pellico.
Après avoir pris connaissance de la pétition, Bonaparte (il faut être juste envers tout le monde) haussa les épaules, dit à Fouché, en parlant de Nodier: «C'est un fou!» et donna ordre qu'on le retournât à M. son père, à Besançon. Le grand-juge signa la feuille de secours qui fut octroyée au poëte pour le voyage. Nodier ne dut pas se sentir de joie. Il resta chez lui, au pays, sous la surveillance de la police, et l'on retrouva dans ses papiers une demande rédigée pour attendrir ses Argus et pour retourner à Paris.
A en croire Nodier, il aurait gémi et souffert pendant des années, traqué par les agents, cadenassé par des geôliers! Quels beaux contes il nous a fait sur ses verroux! La Restauration venue, comme il sut, par des soupirs discrets et des articles révélateurs, se grimer savamment en proscrit! Ses soirées de l'Arsenal en cela ressemblaient un peu aux bals des victimes! On me dit que Nodier racontait comme pas un ses impressions de cachot. Dans ces cas-là, comme il devait sourire, le malin bonhomme, de la terreur ou de la pitié de ceux qui l'écoutaient!
LES CIMETIÈRES PARISIENS
Les cimetières.--La poésie et les réalités de la mort.--Le Père-Lachaise.--Montparnasse.--Les grands hommes.--Le quartier des riches.--Le coin des pauvres.--Des noms! des noms!--Le secret de la mort et le mot de la vie.
I
Tous plus ou moins, nous autres romanciers, nous avons un jour cherché et voulu montrer _comment on vit à Paris_. Là cependant n'est pas le drame. La question suprême, la question poignante est celle-ci: _A Paris, comment meurt-on?_
Le grand secret de toute misère est dans la réponse. La maladie, le suicide, le crime, la faim, le vice, et jusqu'au dévouement parlent, et viennent dire: «Voilà comment on meurt!» La mansarde calfeutrée pour l'asphyxie, la rue où le sang coule, l'hôpital où les râles et les agonies fraternisent, les coins cachés où le dénuement, cette autre épidémie, frappe sans pitié, l'éternelle rivière, l'éternelle pauvreté, témoignent dans ce procès funèbre. Quel livre cruel, sombre, poignant, ironique, si jamais on l'écrit: _La mort à Paris!_ L'avenir qui le lira sera effrayé, n'en doutez pas, et se révoltera devant ce mélange atroce de comique qu'il rencontrera dans nos cérémonies suprêmes. Ah! philanthropes qui travaillez pour les vivants, que de fois vous oubliez les morts!
Don José de Larra, le satirique espagnol qui, las de protester contre l'injustice, se tira un jour un coup de pistolet au coeur, a écrit que la seule vie de la société moderne est au cimetière, ou plutôt que les cimetières véritables ce sont les grandes villes où roulent, haletants, pressés, les passants, ces flots humains. Pourquoi pas? Oui, si les villes sont mortes, les cimetières sont vivants. Les souvenirs y demeurent. C'est un monde aussi, celui-là; vaste, innombrable et (mais je ne veux point rire) c'est, hélas! le seul véritable _tout Paris_. Il est même si grand, qu'il finira par dévorer l'autre. On a beau le chasser, lutter contre lui, il nous combat de ses émanations et de ses atomes, et triomphera en fin de compte si l'on ne remplace un jour l'inhumation par la crémation. La mort à Paris avait pris d'abord les environs des églises et conquis jusqu'à l'intérieur, jusqu'aux caveaux qu'elle transformait en charniers. Cette putréfaction emprisonnée dans les murailles de la cité y semait la peste et la fade odeur des cadavres. A Londres encore, auprès de Westminster, on marche sur les pierres tombales[14]. Les cimetières intérieurs furent abolis sous Louis XVI, la mort rejetée bien loin, et cadenassée dans des lieux d'inhumation si mal entretenus d'abord, qu'ils faisaient dire à Bernardin de Saint-Pierre: «L'ami ne peut plus reconnaître les cendres de son ami dans ces voiries humaines.» Ces lignes étaient écrites avant 1789.
[Note 14: On peut voir un de ces cimetières près de l'ancienne abbaye de Montmartre, un cimetière fermé, plein d'herbe et d'oubli, caché par les arbustes et les ronces, inconnu, oublié.]
Les cimetières bientôt se changèrent en jardins; on opposa les parfums des fleurs aux senteurs des corps en dissolution.
Le 21 prairial an XII on arrêta que les inhumations ne pourraient être faites que dans des terrains éloignés d'au moins 35 mètres de l'enceinte des villes, et le cimetière du Père-Lachaise, l'aîné des cimetières parisiens, fut établi en 1804. Le Père-Lachaise ou Mont-Louis c'était loin, c'était la province au temps du premier empire; aujourd'hui Paris a dévoré le cimetière, l'a englobé, et le jardin des morts est bien près de ressembler au vieux cimetière des Innocents. Mais les cimetières parisiens ont fini leur temps. Les morts seront bientôt transportés près de Pontoise, sur les terrains de Méry-sur-Oise et de Saint-Ouen-l'Aumône. Paris a peur et vomit ses dépouilles sur la banlieue. Les pauvres morts, aller si loin! Des enterrements à la vapeur! Il le faut bien; nos _Campi-Santi_ regorgent. Le Père-Lachaise descend jusqu'à l'ancien boulevard extérieur et déborderait sur la voie sans la muraille qui l'arrête; les tombeaux forment comme une lisière au chemin de ronde et, de là, les passants peuvent lire les noms (entre tous celui de Deburau en grosses lettres) et déchiffrer les inscriptions tumulaires.
Pauvretés attristantes, ces productions de poëtes-marbriers!
Quelle vanité nous allons trouver dans ces inscriptions funéraires! Quelle triomphante sottise! O bêtise humaine! Des vers prétentieux, des titres inutiles, des regrets hyperboliques, douleurs gonflées de vent qu'une piqûre d'épingle réduit à néant. «Ici gît, dit une pierre, Mme***, jeune beauté que tout le monde admira.» _Jeune beauté!_ Qu'en reste-t-il? «Mon époux, s'écrie-t-on de ce côté, attends-moi, je te rejoins!» Et la veuve de ce mausolée porte déjà le nom d'un autre. Ailleurs: «_Monsieur et madame Cochet_» Monsieur! Madame!
On connaît cette épitaphe célèbre:
_Très-haute, très-excellente, très-puissante Princesse*** morte âgée de sept jours._
Et cette autre qui donne la note exacte de tout un état social:
_Sa veuve infortunée continue son commerce. Rue Saint-Denis nº...._
Comme ils comprenaient mieux que nous, les anciens, la pénétrante poésie de la mort! Avec quel charme attendri ils savaient exprimer leur douleur, l'atténuer pour ainsi dire en l'idéalisant, ou la fixer à jamais par une de ces épigrammes d'une éternelle et touchante simplicité! L'_Anthologie_ est remplie de ces épitaphes où le génie grec, qu'on dirait froidement impassible, laisse venir une larme pure à ses yeux calmes. Rien n'est plus parfait et d'un sentiment plus délicat.
«Je suis, dit une épigramme de Parménion, le tombeau de la jeune Hélène, et comme un frère l'a précédée, je reçois de sa mère un double tribut de larmes. Des prétendants la douleur est la même; tous pleurent également celle qui n'était encore à aucun d'eux.»
Celle-ci est de Simonide:
«La vieille Nico dépose des couronnes sur la tombe de la jeune Mélète; Pluton, est-ce là de la justice?»
«Ce tertre, dit une autre, c'est une tombe. Retiens donc tes boeufs, laboureur, et retire le soc, car tu remues de la cendre humaine. Sur une telle poussière, ne sème pas du blé, verse des larmes.»
Quelle mélancolie dans les _épigrammes_ qui suivent:
«Je suis mort, et je t'attends; toi aussi, à ton tour, tu en attendras un autre!»
«Après avoir peu mangé, peu bu, beaucoup souffert, me voilà tardivement, mais enfin me voilà au tombeau.»
N'est-ce pas l'épitaphe éternelle de tous les pauvres gens?
«L'homme était petit de taille, et l'épitaphe ne sera pas plus grande: «Théris, fils d'Aristoeos, Crétois, gît ici.» C'est bien long.»
«O terre, la mère de tous, dit Méléagre, sois légère à OEsigène, à celui qui n'était pas un fardeau pour toi.»
Depuis les Grecs le parfum s'est envolé. Nous n'avons plus cette légèreté de main, cette fraîcheur d'idées. Et pourtant nos épitaphes ont parfois, lorsqu'elles sont simples, le sentiment des inscriptions des Catacombes. _Casta_, dit à Rome une épitaphe de jeune chrétienne, et toute une vie est là, dans un mot. J'ai lu, au coin d'un cimetière de Paris, un nom: «_Louise_,» et rien de plus. Et l'_épigramme_, cette fois, vaut toutes celles de l'anthologie. Parfois j'ai rencontré encore des initiales et point de nom: «L. V. M. V.» C'en est assez. On regarde, on songe[15].
[Note 15: Une très-belle et très-éloquente épitaphe est celle-ci, au cimetière Montmartre: _X..., Polonais mort pour la liberté italienne, au service de la France_.]
Mais cette simplicité est rare, et l'orgueil humain va se nicher jusque sous le lierre des tombeaux.
II