Chapter 7
Tout est mis à contribution; la famille entière, le nid des Bonaparte s'en mêle. Joséphine amadoue le pauvre et brave Gohier, cet héroïque Géronte républicain; Joseph, qui ose à peine se risquer dans l'affaire, est chargé de séduire Bernadotte et Moreau, et d'offrir au héros de Hohenlinden, de la part de son frère, des sabres égyptiens enrichis de diamants. Lucien, plus républicain d'aspect, n'attend que l'heure de trahir et de sacrifier la patrie à la famille. Les généraux, interrogés, sont pris par leur vanité, par leur sottise, par leur ambition, par leur haine. On dispose cet hôtel Chantereine comme un décor de théâtre. Dans les soirées, où Volney s'abaissera jusqu'à souffler, pour la faire refroidir, la tasse de thé du général, on suspend à la muraille les lances, les aigrettes et les sabres des mamelucks. On remise au grenier les meubles pour avoir l'occasion de faire asseoir les convives sur des tambours qui n'ont jamais vu l'Italie, et leur dire: Prenez place, citoyens, ce sont les tambours d'Arcole!
Mais le mot _citoyen_ est déjà hors d'usage. Robespierre, avant de mourir, a dit au bourreau: _Monsieur_.
L'histoire est trop dédaigneuse et trop grave. Lorsqu'elle n'est point signée Michelet, elle n'ose tout dire. Elle a tort. Les petits ridicules de Bonaparte, à cette heure d'hésitation, de trouble, de dévorante ambition, le font mieux connaître que ses discours ou ses actes. Il faisait tout alors pour la mise en scène. Cet homme qui, après avoir passé le Saint-Bernard à dos de mulet, voulait que la peinture le représentât calme sur un cheval fougueux, comprenait le prix de ce que le baron de Foeneste appelait le _paroistre_. Il avait trouvé que des cheveux noirs encadraient bien son long et pâle visage, et, pour arriver à leur donner la couleur et le reflet de l'aile de corbeau, il se teignait et se graissait avec de la pommade. Peut-être était-ce là de la coquetterie.
Plus d'une fois, on le prend sur le fait de fatuité physique. On sait que ses yeux, ses fameux yeux d'aigle, n'avaient point de cils. Un jour le vieil Houdon expose aux Tuileries (Bonaparte était alors consul) un buste du héros, superbe et frappant. De même qu'il avait laissé à Voltaire toutes ses rides, Houdon avait représenté sans cils les paupières du général. Bonaparte arrive un matin, traînant son sabre, suivi de son état-major, et s'arrête devant son buste. Houdon, un peu anxieux, attendait.
«Ai-je l'oeil ainsi fait? dit Bonaparte.»
Et, prenant le buste par le nez, il le jette à terre et le brise.
Rue Chantereine, quand il parlait, il affectait la lenteur musulmane. Il fallait que le général d'Égypte eût l'attitude troublante du sphinx du désert. Ce sphinx en habit brodé était tout prêt d'ailleurs à livrer son secret. Un jour de novembre, le 18 brumaire de l'an VIII, la petite porte devant laquelle j'ai tant de fois passé s'ouvrit: un cortége de généraux sortit, pâles et enveloppés dans leurs manteaux à collet. Les uns allaient à Saint-Cloud, d'autres demeuraient à Paris. Tous trahissaient la République et livraient à un homme de Corse cette France qu'au prix de leur sang ils avaient défendue contre l'étranger.
La veille de ce jour où la République allait être frappée, le président du Directoire exécutif de la République française recevait ce billet écrit, rue Chantereine, par la femme du général Bonaparte:
«Ce 17 brumaire an VIII.
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner avec moi demain, à huit heures du matin. N'y _manquès_ pas. J'ai à causer avec vous sur des choses très-intéressantes. Adieu, mon cher Gohier, comptez toujours sur ma sincère amitié.
»LA PAGERIE BONAPARTE.»
L'invitation, le billet, l'amitié, tout était un piége. Gohier ne se consola, ne se pardonna jamais d'y être tombé. Pendant ce temps, ceux des généraux qui voulaient demeurer fidèles à la République, étaient surveillés, traqués dans leurs maisons. Fusils chargés, des grenadiers se tenaient de planton à leur porte. La loi était prisonnière. Les députés se présentaient au palais directorial et se heurtaient aux sentinelles.--On n'entre pas!--Mais nous sommes députés.--On n'entre pas!
Ordre d'arrêter Santerre, dont la grande voix populaire pouvait, comme au 10 août, soulever, déchaîner le faubourg Antoine. Et l'aveugle et obéissant Lefebvre, passant en revue ses soldats, leur criait (c'était le mot d'ordre donné par Bonaparte):
--Soldats, vous n'aimez pas les _avocats_? (Non! non!) Eh bien, je vais vous mener quelque part où vous en trouverez beaucoup.
Et les grenadiers, avec un hourra, suivaient ce soldat qui, fils de la République, allait stupidement tuer sa mère.
Quelques heures après, c'en était fait de l'oeuvre à laquelle tant de héros, tant de génies, tant de martyrs illustres ou inconnus avaient donné leur sang. Bonaparte, tremblant, allait laisser échapper sa victoire; mais Lucien (le seul des Bonaparte que l'histoire sévère ait épargné), Lucien le libéral, Lucien le protecteur de Béranger, trahissant du haut de son fauteuil l'assemblée qu'il présidait, ressaisissait cette victoire par un coup d'énergie. On couchait en joue les Cinq-Cents. L'assemblée, dissoute par les baïonnettes, protestait vainement, et vainement voulait combattre. Ses cris de: _Vive la République!_ se perdaient dans les acclamations d'une soldatesque qui comprenait qu'elle allait régner.
Je n'ai jamais passé rue de la Victoire sans me souvenir de ces choses. L'hôtel Chantereine n'existe plus pourtant. Donné par Bonaparte au général Lefebvre-Desnouettes, le général Bertrand l'a habité sous Louis-Philippe. C'est là qu'en décembre 1797, le Directoire était venu, en grand appareil, inviter Bonaparte à une fête triomphale qui fut donnée, dans la grande cour du palais du Luxembourg, le 10 _décembre_, date prédestinée.
C'est devant cet hôtel qu'en 1825 passa le convoi mortuaire d'un autre général, mort le 28 novembre (en brumaire encore) dans une maison, démolie aujourd'hui, et qui faisait l'angle nord de la rue Chantereine et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Celui-ci, ce mort qu'on allait enterrer dans la petite église Saint-Jean, rue du Faubourg-Montmartre, n'avait jamais combattu que pour le droit, la patrie et la liberté; ce n'était pas, dans toute la valeur du terme, un grand homme, c'était mieux que cela: c'était un honnête homme, c'était le général Foy.
Vendu par Mme Desnouettes à M. Gauby, l'hôtel Chantereine a été démoli en 1860.
Un jour, Napoléon,--celui qu'on appelait à Brienne _Napollione_, d'où la _paille au nez_,--dit à quelqu'un qui lui prouvait que les Napoléon descendaient de Charlemagne:
--Ces généalogies sont puériles! A ceux qui demanderont de quel temps date la maison Bonaparte, la réponse est bien simple: elle date du 18 brumaire.
Du 18 brumaire. Il disait vrai, et son berceau fut l'hôtel Chantereine. Noblesse toute neuve, noblesse de coups de main et de coups d'État.
LES AUTOGRAPHES
J'aime assez l'_autographomanie_. Les autographes sont un peu comme les coulisses de l'histoire. Lorsqu'il écrit, on a beau dire, M. de Buffon ôte ses manchettes et le grand Roi enlève sa perruque. L'autographomanie surprend l'histoire à son petit lever, ou à son petit coucher, comme on voudra, et la dépouille de toute solennité. Il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre, affirme le dicton, et cela est bien possible. Il n'est pas de comédien à coup sûr pour son papier à lettres.
Encore faut-il pourtant que les autographes soient authentiques. Les fausses lettres de Mme de Maintenon et les fausses lettres de Marie-Antoinette nous ont assez divertis, il y a huit ans. On s'égayait ensuite aux dépens de prétendues lettres de Pascal qui étaient de Goussard ou de Giboyer, ou de tout autre. Voici maintenant que M. le marquis de Raigecourt écrit au _Journal des Débats_ pour affirmer qu'il a été tout dernièrement mis en vente publique seize lettres de Mme Élisabeth à la marquise de Raigecourt, sa mère, lettres dont il possède, lui, les originaux. Quel est ce mystère? Je crains bien qu'on ne puisse le pénétrer autrement qu'en affirmant qu'il existe, je ne sais où, une fabrique de faux autographes comme il existe des boutiques de fausse monnaie. On expédie là les curiosités par douzaines et les textes précieux à la grosse; mais la supercherie, tôt ou tard, finit bien par se découvrir[10].
[Note 10: L'étonnante affaire Vrain-Lucas l'a prouvé. Le savant M. Chasles, que le fabricant de faux autographes a trompé, en est encore inconsolable.]
Vous savez l'histoire de M. Prosper Mérimée qui, pour se faire bien venir de Charles Nodier, lui confectionna de sa propre main un autographe de Robespierre. Le bon Nodier était enchanté, tournant et retournant le précieux papier entre ses doigts et s'extasiant sur l'intérêt tout historique du document, lorsqu'en approchant cette page de la fenêtre, en examinant la transparence, il aperçut dans le grain même le nom du fabricant accompagné d'une terrible date. _Canson. 1834_. Jugez du courroux. M. Mérimée pensa en étouffer de rire et Nodier de colère.
Ces dates sont vraiment inconvenantes. C'est ainsi que depuis une vingtaine d'années, certains marchands achètent à la fabrique de Sèvres des pièces de porcelaine qu'ils font décorer à leur guise et qu'ils vendent, sans scrupule, comme ayant appartenu au service de table de Louis-Philippe. Cela est fort bien, mais si l'acheteur se donne la peine de regarder sous la soucoupe ou sous la tasse, il y verra, très-lisible, le monogramme de Sèvres entre les deux chiffres qui servent à dater, par exemple: _6. S. 9._ pour: _Sèvres, 1869_. Les curieux seuls et les amateurs sont comme il faut stylés là-dessus et mis en garde contre les _truqueurs_.
Mais je connais un cabinet d'autographes, certes un des plus riches et des plus ignorés de Paris, où l'on est sûr du moins de l'authenticité des écritures, l'homme qui le possède étant expert en la matière. Rue de Richelieu, sous cette vieille arcade Colbert, que l'on a démolie, par amour de la régularité et de l'_alignement_, avez-vous jamais vu, assis, le nez dans un livre, un homme à longue barbe grise, robuste encore, lunettes sur le nez, front intelligent et large, vrai rabbin de Rembrandt, honnête et énergique tête de démocrate plutôt--et qui se tient là, vendant des livres, le long de ses casiers accrochés à la muraille? C'est le dernier peut-être des bouquinistes de Paris. Quand je dis _bouquiniste_, j'entends fin connaisseur et ami des livres, sûr de ses éditions, flairant les trouvailles et tout prêt à faire bénéficier de ses trésors, non le passant qui ignore, mais le client lettré qui s'arrête et qui cause. C'est là seulement, sous cette arcade, qu'on peut encore espérer découvrir quelques ouvrages de prix. Les quais, depuis longtemps, sont envahis par la bibliothèque de pacotille. On chercherait longtemps sans y rien déterrer. Tout au contraire, là j'ai vu des Elzevirs bien souvent, et j'ai acheté un Alde Manuce le plus beau du monde.
L'homme s'appelle Lefebvre. Il a cinquante ou soixante ans, je ne sais. Il connaît tout, cause de tout, et, j'en suis bien sûr, a tout lu. Ancien forgeron, il était jeune lorsqu'il reçut un coup de pied de cheval qui lui cassa le bras, lui rendit impossible tout rude travail. Adieu le marteau! Et maintenant, que faire? étendu sur son lit, pendant sa maladie, il avait feuilleté des livres, ces vieux livres qu'il parcourait la journée finie ou le dimanche venu. Va donc pour les livres! «Je vendrai des livres, se dit-il, et ce me sera une occasion d'en lire!» Il s'établit je ne sais où, et le voilà enrôlé volontaire dans le régiment du bouquin. En ce temps-là, on avait des occasions qu'on n'a plus et le métier était bon. Le père Lefebvre rencontra et put saisir les bonnes aubaines. Livres, brochures, manuscrits, il prenait et vendait tout. Il acheta un jour tous les papiers de Camille Desmoulins, ou à peu près, une autre fois la bibliothèque de Grimod de la Reynière. Tout ce que l'illustre gourmand a laissé d'inédit, Charles Monselet le trouvera sous l'ex-arcade Colbert. M. Lefebvre a vendu à M. Feuillet de Conches un autographe de Nostradamus, ou de Nicolas Flamel. Il en a vendu bien d'autres! S'il avait voulu faire fortune, sa fortune serait faite et considérable. Mais il est artiste et garde pour lui les bons morceaux. Sa collection, qu'il ne veut pas éparpiller, est admirable. Il cédait, en 1869, à la Bibliothèque un magasin entier de documents sur la Révolution, que j'ai feuilletés et longtemps désirés. C'était, en un amas, la réunion de toute la correspondance complète de trois sections de Paris avec l'Hôtel-de-Ville. Que de matériaux enfouis là!
L'intérieur de mon bouquiniste attend encore son Balzac. Au haut d'une maison du passage, les livres, les écrits, réunis en un vrai pandémonium de papier, sont rangés avec un soin amoureux, catalogués, surveillés, les bouquins à leur place, les autographes dans leurs _serviettes_. On en voit de toutes sortes, et M. Lefebvre les a communiqués à plusieurs.
Les frères de Goncourt ont trouvé chez lui la plupart des curiosités dont ils ont fait usage dans leur _Histoire de la société française pendant la Révolution et sous le Directoire_. L'éditeur Plon publiait, un jour, avec une préface de M. Cantrel, un recueil de _Nouvelles à la main_ sur la Du Barry et Louis XV, qui, longtemps, avait dormi dans ces cartons. M. Arsène Houssaye a découvert là plusieurs des lettres de Mme Tallien, et M. Jules Janin célébra jadis, dans un feuilleton, la science et le goût du vieux libraire.
Le jour où M. Lefebvre mettra en vente sa collection d'autographes, ce sera vraiment un beau tapage et comme un événement dans le monde des autographomanes et les érudits vendeurs; MM. Charavay auront un beau catalogue à publier. Le vieux Lefebvre possède des richesses incroyables. Je trouvais chez lui l'autre matin, en lui demandant un nom au hasard, cette belle lettre de Balzac au marquis de Custines, qui venait de publier son roman, _Ethel_.
«_Sèvres, 17 février_.
«Cher marquis, je suis tout à fait inhabile à juger les êtres ou les choses qui me font plaisir, et j'ai beau vous écrire d'_Ethel_ deux jours après l'avoir lu, je suis trop sensible aux beautés pour m'attacher aux défauts, et cependant il y a peut-être des défauts: mais c'est, je crois, des vices de composition, de métier; j'aime mieux donc vous savoir écrivain qu'auteur.
«J'ai été surtout frappé de cette belle lutte entre deux caractères, dont l'un épure l'autre; c'est d'autant plus beau pour moi que _Béatrix_, à laquelle je travaille, est le sujet renversé: c'est la femme coupable (je prends le mot dans le sens vulgaire) épurée par l'amour d'un jeune homme, épurée par la douleur, comme Ethel fait de Gaston. Votre livre doit plaire énormément aux femmes; il est d'un homme qui sent vivement, qui jouit à toute heure de toute sa vie, qui comprend les luttes intestines de la passion. La victoire de l'amour sur les sens était une donnée magnifique et vous l'avez bien posée; pour mon goût, j'aurais mieux aimé pour cette oeuvre le vieux système du roman par lettres; mais dans cette époque vous avez dû préférer le récit. Les journalistes ne vous rendront pas justice. Ils abaisseront tant qu'ils pourront les courtines de velours rouge sous lesquelles vous avez mis, comme Titien, votre Vénus et ils feront leur métier, ces ennuyeux du feuilleton.
«Je n'aurais pas le courage de critiquer un livre où, de deux pages en deux pages, je trouve des choses comme: _l'espérance est l'imagination des malheureux_. C'est pour moi ma vie écrite en cinq mots, c'est plus que ma vie, c'en est la métaphysique, c'est ce qui m'a fait vivre et me soutient encore aujourd'hui. «Vous appartenez beaucoup plus à la littérature _idée_ qu'à la littérature _imagée_; vous tenez en cela au dix-huitième siècle par l'observation à la Champfort et à l'esprit de Rivarol par la petite phrase coupée. Pour moi, je regrette que vous n'ayez pas commencé par la peinture de votre monde parisien, que vous ne l'ayez pas coupée par l'arrivée d'_Ethel_, en disant ce qui s'est passé en Angleterre, et que de là vous n'ayez pas couru au dénoûment. Vous n'avez plus à refaire _Ethel_, ceci s'adresse au manuscrit et non à l'imprimé, au premier roman que vous ferez et non à celui-ci. D'ailleurs elle est ce qu'elle est, vous assujettirez peut-être le public à votre manière, mais ce procédé donne, comme disent les marchands, une chose moins _avantageuse_, qui flatte moins l'oeil.
«Pour moi, le livre est dans l'anagramme d'_Ethel_. C'est _le thé_ d'un homme de coeur et d'esprit. Vous savourez au coin d'un bon feu une délicieuse liqueur, et l'on médit de l'Angleterre, ce que j'adore; on assassine d'esprit les gens que l'on n'aime pas; l'on vante merveilleusement les bons coeurs qu'on aime, tout en admirant la madone d'un grand peintre accrochée là, devant vous, dans un superbe cadre, et à laquelle on revient toujours.
«Mme de Fraisnes est une ravissante création, Gaston n'est pas assez libertin; si Mme de Montléry existe, je voudrais la cravacher; ne me rappelez-pas au souvenir de Savardy quand vous le verrez et sachez que vous êtes mon créancier de quelques heures de bonheur qui ont nuancé de fleurs le canevas de ma vie travailleuse; je crois que je mourrai insolvable avec vous.
«T. à V.
«DE BALZAC.»
A mon avis, Balzac est là tout entier, avec son âpre volonté, sa tristesse dont ne triomphe pas toujours son généreux tempérament, sa haine aveugle contre la critique, qui a si fort servi à sa gloire, et ce mysticisme bizarre qu'il tenait sans aucun doute de l'humeur paternelle. «_Ethel_ signifie _le Thé_,» Quel autre que ce voyant eût risqué cette étrangeté? Et, à ce propos, quand se décidera-t-on à éditer la _Correspondance de Balzac_, qui ne manquerait pas de nous ouvrir de nouveaux et vastes horizons sur son génie? Les quelques lettres imprimées par Mme Surville dans le livre consacré à son frère, nous ont mis en appétit[11].
[Note 11: Cette correspondance va faire partie de l'édition complète de Balzac presque achevée chez Michel Lévy.]
M. Lefebvre possède plusieurs lettres de Balzac; il en a de Béranger qui n'ont jamais été réunies dans les quatre volumes de Correspondance publiés par M. Paul Boiteau. Le fragment de Béranger que je vais citer m'a semblé curieux. La lettre où je le prends est adressée à Mme Desbordes-Valmore, place Saint-Clair, nº 1, à Lyon. Il y est question du procès que M. Champanhet intentait à Béranger pour les _Infiniment petits_, _le Sacre de Charles le Simple_, _le Petit Homme rouge_ et _les Missionnaires_. Un journal de Douai avait imprimé des vers de Mme Valmore en faveur de Béranger. «Le journaliste, répond le chansonnier, a bien senti que rien n'était plus propre à me recommander au public que des vers aussi charmants que les vôtres.» Et, revenant à son procès, Béranger ajoute:
«Je suis toujours en attendant la décision du tribunal pour savoir à quelle sauce on me mettra. On est décidé à faire cuire le poisson, mais on hésite sur la manière de l'accommoder. Jusqu'à présent, j'en ai pris peu de souci, parce que j'attends que le mal soit arrivé pour me plaindre. Mon imagination n'aime pas à se créer des monstres. Je suppose donc mes juges assez bonnes gens pour ne me condamner qu'à six mois ou un an de prison. J'espère qu'ils n'iront pas jusqu'au maximum de l'article qu'on veut m'appliquer. Ce maximum est de cinq ans, mais ils ne peuvent me gratifier de moins de six mois, qui en est le minimum. En bonne justice, ce serait six mois de trop, mais il n'y a point de bonne justice pour un homme qui s'amuse à dire la vérité. Je ne suis qu'un sot, et deux ou trois gredins en robe noire sauront bien me le prouver.»
La lettre est datée du 15 novembre 1828. Le 10 décembre, la Cour d'assises condamnait Béranger à neuf mois de prison et 10,000 francs d'amende. J'ai cité ce fragment qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire littéraire. Et, vraiment, lorsqu'on songe à ces années de Restauration où Béranger, pour combattre gaiement n'en combattait pas moins le bon combat, on s'étonne que quelques-uns aient pu se montrer si sévères, disons si injustes, pour sa mémoire.
Un jour ou l'autre, quand je voudrai des documents intéressants, je puiserai encore dans la collection Lefebvre. J'ai à vous parler d'autres autographes. Ceux-ci sont exposés aux Archives de France, rue du Chaume. Depuis quelques années un musée y a été ouvert, et, chaque jeudi, dans l'après-midi, Paris peut aller étudier, sur les documents originaux, les chartes et les lettres authentiques, son histoire nationale. Une promenade dans ces galeries a comme le vague d'un rêve. Passer des papyrus où saint Éloi a mis sa signature, au registre qu'a touché la main de la Brinvilliers, de la condamnation du _Pantagruel_ de Rabelais, à l'acte d'accusation de Marie-Antoinette, aller de l'amiral Coligny à Voltaire qui le chanta, et de Rousseau à Robespierre, conçoit-on cette féerie?
Les papyrus sont étendus comme des étoffes en montre, semblables à des joncs clissés sur lesquels on aurait tracé des hiéroglyphes. Ces caractères indéchiffrables, c'est la signature de Dagobert. Plus loin, voici les parchemins. En marge de la chronique de Jeanne d'Arc, le greffier a dessiné avec une enfantine naïveté le profil de la Pucelle, tête nue et cuirasse au dos. On vous montre une lettre de Coligny écrite à Montgommery assiégé dans Rouen. La missive est tracée sur une chemise que le porteur a dû faire coudre à son pourpoint. Tout à côté l'acte de mariage de Marie Stuart. Catherine de Médicis a signé: _Caterine_, comme le duc de Brunswick signera: _Brunswic-Lunebourg_ son trop fameux manifeste que le sabre d'un Français lui fit payer à Iéna. L'orthographe est décidément une invention démocratique.
Tous les siècles défilent ainsi et les morts avec eux. Une curieuse chose, c'est la liste des princesses d'Europe dressée pour le mariage de Louis XV. Chaque nom de princesse est suivi des mentions de l'âge, de la nationalité et de la religion. Presque toutes sont luthériennes; Marie Leckzinska est catholique, avec trois ou quatre autres. La plus vieille a quarante-neuf ans, la plus jeune sept ans. Mascarade de l'étiquette et de la politique! Cette liste s'étale aux archives dans la salle même où couchait madame de Soubise, joli dortoir doré et pomponné, tout paré par des nudités de Boucher. Les lettres de madame de Pompadour y sont bien à leur place, sous les vitrines, vrais _poulets_ de femme galante, papier brodé et découpé, entouré de filets bleus et roses, écriture de petite maîtresse nerveuse et impérieuse. Non loin de là, sont exposées la condamnation de l'_Emile_ et la protestation de Voltaire en faveur de Calas. Ce sont d'étranges antithèses. On voit, dans un coin, l'humble authographe de l'humble Lhomond qui signe: _professeur de 6e au collége du cardinal Lemoine_. Pauvre grand homme médiocre qui nous a rendu tant de services, et que nous avons tant maudits sur les bancs de notre prison!