Ruines et fantômes

Chapter 6

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En sortant du Luxembourg, l'autre jour, j'ai voulu, à deux pas de là, visiter une maison condamnée, elle aussi! l'ancien appartement de Marat. Au simple point de vue historique, cette maison valait un souvenir.

Elle porte aujourd'hui le nº 20 de la rue de l'École-de-Médecine, l'ancienne rue des Cordeliers. «C'est, dit M. Michelet, la grande et triste maison avant celle de la tourelle, qui fait le coin de la rue.» Construction du dix-septième siècle avec escalier assez large, à rampe de fer historié. C'est par là que Charlotte a passé, pâle sans doute et contenant les palpitations de son coeur. La concierge vous avertit qu'on ne visite point l'appartement de Marat. Sévère consigne. Mais tant de curieux se présenteraient, en effet, chaque jour. Il faut avoir un certain courage pour loger dans des lieux historiques et soutenir ainsi de continuels assauts. Cet appartement est au premier, et le locataire actuel est le docteur Galtier, un savant médecin, l'auteur d'un remarquable _Traité de toxicologie_. J'ai eu un moment l'idée, pour pénétrer jusqu'à lui, de me donner pour malade. Mais quoi! j'ai craint qu'il ne m'ordonnât le Midi brusquement. La surprise eût été inattendue.

Je pus entrer enfin. La chambre étroite, mais point obscure, quoi qu'en ait dit M. Michelet, est la dernière au fond de la cour après deux ou trois autres assez petites. Ce n'est pas même une chambre, c'est un cabinet. Rien n'est resté au surplus du temps passé. Un papier à fleurs jaunes tapisse à présent cette pièce. Au fond, à l'endroit où étaient placés la baignoire et l'escabeau, est accrochée une photographie de la peinture de Paul Baudry, _la Mort de Marat_, avec une dédicace au docteur Galtier. M. Baudry est venu là étudier. Des brochures encombrent ce cabinet, et l'on peut se figurer que ce sont encore là quelques-unes de ces piles de journaux oubliées par les porteurs, les plieurs, qui allaient et venaient jadis à travers ces chambres, tout le jour durant.

Mais comme la vue de ces petites pièces si étroites détruit l'effet produit par le tableau de Henri Scheffer, placé dans les galeries du Luxembourg! Scheffer a représenté une chambre dix fois trop vaste. Il a groupé toute une foule autour de la baignoire; or la vérité est que dans la salle de bain, six personnes auraient peine à se tenir debout. Paul Delaroche, au surplus, a commis une erreur pareille, et le billot et la hache de l'exécution de Jane Grey, conservés à la tour de Londres, ne sont pas semblables à ceux qu'il a peints sur le tableau qu'a gravé Mercury.

Il vaut infiniment mieux voir les choses telles qu'elles sont. Pourtant la demeure de Marat, telle que je me la figurais, sombre, noire, affreuse, tenant de la cave et de la tanière, parlait mieux à mon imagination.

On ne peut, il est vrai, la juger par ce qu'elle est aujourd'hui. La pioche des démolisseurs va tantôt jeter à bas la maison, mais le temps s'est déjà chargé de la transfigurer. A cette place où Charlotte Corday planta son couteau dans le coeur du conventionnel, on rencontre un logis propre et gai, paisible et simple, heureux, pour tout dire, et qui fait songer à ces touffes d'herbe qui poussent sur l'emplacement des échafauds.

En m'éloignant, j'ai jeté un coup d'oeil aux croisées de la rue. Lorsque Danton logeait cour du Commerce et qu'il allait aux Cordeliers, il s'arrêtait parfois sous ces fenêtres, et de sa voix puissante:--Hé! Marat, disait-il. Une des fenêtres s'ouvrait. La tête livide de Marat, enveloppée dans quelque mouchoir, se montrait:--Je descends! Et tous deux allaient au club voisin, où Camille Desmoulins, peut-être, les attendait déjà.

Le cordonnier Simon, lui aussi, demeurait près de là.

Cette mort de Marat eut son épilogue d'ailleurs et causa d'autres morts encore--et cela par une sorte de magnétisme fatal.

L'histoire de la guérite où presque chaque soir se suicidaient, à la porte d'un maréchal de France, les sentinelles qu'on y plaçait, date du premier empire. Elle est demeurée légendaire. Napoléon fit enlever la guérite, et l'on ne se suicida plus à cet endroit-là. Il y a, dans les suicides, des courants et presque des modes. On se tue volontiers parce qu'un autre s'est tué. Eh bien! après la mort de Marat, on avait exposé dans une sorte de niche, près du Carrousel, la baignoire dans laquelle Marat avait été assassiné et qui figure aujourd'hui au musée Tussaud, à Londres. Cette baignoire, d'aspect étrange, en forme de sabot, était éclairée, la nuit, par des torches qui lui donnaient je ne sais quel fantastique aspect, si bien que la sentinelle chargée de la garder prenait peur volontiers; mais, chose singulière, au lieu de fuir, se déchargeait à elle-même un coup de fusil dans le crâne. Il y avait là comme un magnétisme malsain, un terrible attrait. Bref, on donna l'ordre d'ôter de sa niche la baignoire de Marat; et le Carrousel n'entendit plus parler de suicide nocturne.

LA ROTONDE DU TEMPLE

La Rotonde du Temple, cette propriété d'un poëte, elle n'est plus!--Oui, elle appartenait à un poëte.

Tous les cousins de Gilbert ne meurent pas à l'hôpital. M. Alfred de Vigny possédait une ou deux îles--un vrai royaume--dans l'Océanie; et les journaux annonçaient naguère qu'un poëte, M. Laurent Pichat, venait de recevoir plus d'un million et demi d'indemnité en échange de la Rotonde du Temple, qu'il abandonnait à la pioche des démolisseurs.

Pioche insatiable et terrible qui va, vient, cogne, lézarde, éventre, renverse avec une étonnante rapidité, une persistance sourde. «Tout arrive», disait M. de Talleyrand.--Tout s'en va, eût-il pu dire. La véritable lamentation du moment apporte une variante à la plainte de la veille, et Jérémie s'écrie maintenant:

Hélas! que j'en ai vu démolir de maisons!

Cette Rotonde du Temple était un des coins les plus curieux de notre étonnant Paris, une de ces originales verrues que Montaigne eût aimées sans peine. Elle datait du siècle passé; à peine peut-on voir encore quelques débris de ses arcades circulaires. Elle s'élevait naguère haute, droite, sur ses colonnes toscanes, abritant toute une population laborieuse, garnie de magasins hybrides où s'amoncelaient comme en une hécatombe tous les vêtements que Paris abandonnait à Paris.

Le spectacle était fort curieux le soir, vers onze heures, lorsque venaient, les uns après les autres, les marchands d'habits apporter le butin de leur journée et le céder aux vendeurs. Le hasard en son ironie y faisait des rapprochements étranges, et l'habit noir du dandy, le paletot de l'employé, la casquette de l'ouvrier et le chapeau de la femme entretenue s'y rencontraient, étonnés de cette promiscuité, comme pour fournir maintes réflexions au promeneur en quête de philosophie banale.

Combien regretteront cette Rotonde, sans compter les romanciers, qui en ont si largement usé lorsqu'il leur fallait un peu de pittoresque?

Mais de quoi n'use et n'abuse pas un romancier?

La demi-lorette y puisait tout un arsenal de séductions au rabais qu'elle revendait avec prime; la vanité du pseudo-gandin à la bourse légère y venait pourchasser l'élégance; la médiocrité y trouvait le nécessaire, et Mélingue, ce grand artiste _plastique_, disait un jour qu'il ne composait jamais un costume sans en avoir cherché les éléments dans les vieilles étoffes ou les habillements accrochés au Temple.

Car le passé, aussi bien que le présent, était le tributaire de la Rotonde, et toutes les grâces, et tous les atours des siècles évanouis se retrouvaient là, poudreux et dormant sous d'épaisses couches de guenilles.

Que de sources alimentaient le _pandémonium_ des hardes!--Il y en avait même de bourbeuses.--Un exemple qui date de loin:

Le général Dorsenne, rival de Murat pour l'élégance militaire, tenait à se rendre digne de la parole de l'empereur Napoléon Ier, lequel disait:

--Voulez-vous voir le type du général français? Regardez Dorsenne un jour de bataille!

Il avait donc acheté un uniforme neuf et des plus magnifiques. Le départ étant proche, le costume avait été emballé avec les autres bagages, et Dorsenne se proposait de l'étrenner au premier combat.

La veille de son départ, il se rend à la Gaîté, où un nouveau drame de Guilbert de Pixérécourt attirait tout Paris.

Le rideau se lève; un acteur entre en scène. C'est Tautin, l'artiste aimé, le grand-père de l'Eurydice d'Offenbach, Tautin vêtu d'un superbe costume de général.

Dorsenne pousse un cri; il n'en peut croire ses yeux: c'est son uniforme que porte l'acteur. Il fait appeler Tautin, qui accourt.

--Quel est ce costume? De qui le tenez-vous?

--Je l'ai acheté au Temple.

Un domestique du général avait envoyé les bagages de Dorsenne aux revendeurs de la Rotonde. Le général n'avait pas le temps de se fâcher; il partit de fort méchante humeur, fit avec son vieil uniforme toute la campagne de Prusse, et sa brigade n'en marcha pas plus mal.

Il n'y a plus trace de la Rotonde et l'on n'aura plus que la consolation de la contempler en effigie toutes les fois qu'on reprendra _le Fils du Diable_, Paul Féval ayant placé là une des principales scènes de son drame. La démolition a été rapide, et les anciens hôtes de la Rotonde n'ont pas vu s'écrouler sans regret leur demeure. L'homme comprend si bien le prix du temps et des choses, qu'il s'attache à tout ce qui l'entoure et jusqu'aux pierres qui forment son logis. On ne voit pas sans émotion disparaître une maison (si noire et si vieille qu'elle soit), où l'on a mis quelque chose de sa vie! Les marchands du Temple ont voulu tous emporter une photographie de la Rotonde. Combien de fois la regarderont-ils en songeant au passé plein de souvenirs!

M. Laurent Pichat parlait dernièrement de certaine tradition,--qu'il tenait de M. Laboulaye,--et qui se rapportait à la Rotonde du Temple. Il s'agissait d'un testament de la reine Marie-Antoinette caché dans la Rotonde. On devait le retrouver sans doute.

Un testament de la reine! Voilà qui doit intéresser les lecteurs des _Histoires de Marie-Antoinette_, publiées par MM. de Goncourt et M. de Lescure.

Mais que faut-il penser de la nouvelle?

Je demanderai à M. Laboulaye la permission de citer la lettre qu'il a bien voulu m'écrire à ce sujet.

«MONSIEUR,

»Il y a, en effet, dans ma famille, une tradition conservée depuis soixante-dix ans, à tort ou à raison, et qui est celle-ci:

»C'est mon grand-père, Jean-Baptiste Lefebvre de la Boulaye, ancien notaire du roi Louis XVI, qui a bâti la Rotonde du Temple sur des terrains achetés à l'ordre de Malte, et dans l'intention assez étrange d'en faire un lieu d'asile pour les débiteurs poursuivis par leurs créanciers; les biens du Temple (qui appartenaient à l'ordre de Malte) étaient à l'abri des officiers de justice.

»Mon grand-père habitait la Rotonde à l'époque où le roi et la reine étaient enfermés dans la Tour du Temple; ma grand'mère, qui se nommait Savin de la Guerche, était une Vendéenne et une ardente royaliste. Son frère fut aide de camp de Charette et fusillé en Vendée. Suivant notre tradition de famille, ma grand'mère communiquait par signes avec madame de Tourzel, qui était enfermée avec la reine, et on lui aurait jeté le testament de la reine, qu'elle aurait caché dans la Rotonde. Ma grand'mère fut si vivement émue par les événements de la Révolution qu'elle en perdit la raison; de façon qu'il m'est assez difficile de dire si ce n'est pas dans son égarement qu'elle a cru s'être mis en correspondance avec la reine. Ce qui est probable, c'est que Marie-Antoinette a dû faire un testament; ce qui est sûr, c'est que nous ne l'avons pas.

»Cette tradition n'a pas grande valeur si, comme il est probable, on ne trouve rien dans la démolition; mais si l'on trouvait un papier quelconque concernant le roi ou la reine, elle en prouverait l'authenticité. Je vous la donne telle que je l'ai reçue; mon père est mort depuis longtemps, mais, sur ce point, il n'en savait pas plus que ce que je vous dis: il croyait cependant à l'existence du testament. Mais il était fort jeune en 1793, étant né en 1780.

»ED. LABOULAYE.»

C'est la démolition complète de la Rotonde qui seule pouvait donner tort ou raison à cette tradition, de toute façon fort curieuse.

Ma curiosité fut bientôt satisfaite. Le rédacteur en chef du journal où je publiais les lignes qui précèdent reçut la lettre suivante:

«_Paris, le 3 juillet 1863_.

»MONSIEUR,

»J'ai vu avec plaisir la notice intéressante que l'un de vos collaborateurs a publiée sur la rotonde du Temple, dans un des derniers numéros du journal.

»Quoique n'ayant pas l'honneur d'être connu de votre collaborateur, M. Jules Claretie, je me promettais bien de prendre la liberté de lui envoyer copie des documents que nous pourrions trouver dans les démolitions, persuadé qu'il me pardonnerait la liberté grande en faveur de l'intention. Malheureusement le succès n'a pas répondu à ses espérances.

»Hier, le dernier coup de pioche a fait disparaître la dernière pierre de la Rotonde; et, en fait de documents historiques, nous n'avons trouvé que la plaque commémorative de la pose de la première pierre de la _Rotonde_ ou _portiques du Temple_, en 1788, et celle de la pose de la première pierre du vieux Marché, en 1809. Pensant qu'il peut être agréable à votre collaborateur de prendre connaissance de ces deux pièces, je lui en envoie la copie fidèle.

»Et maintenant, monsieur, je crois qu'il faut renoncer à l'espoir de jamais retrouver le testament de Marie-Antoinette. Il peut être regardé comme fait acquis désormais à l'histoire, ou que l'infortunée reine n'aura pas fait de testament, ou que ce testament, confié à d'autres mains que celles des habitants de la Rotonde, aura été détruit, soit par accident, soit avec intention. Ce doute ne sera probablement jamais changé en certitude.

»Veuillez croire, monsieur le rédacteur en chef, à ma considération la plus distinguée.

»ERNEST LEGRAND, »Architecte, inspecteur des travaux du nouveau Marché, 3, rue Payenne.»

Voici le texte des pièces justificatives jointes à la lettre de M. Ernest Legrand:

PORTIQUES DU TEMPLE DESTINÉS A LOGER DES MARCHANDS ET AUTRES

«Bâtiment isolé, de 37 toises de long sur 17 de large, avec galerie formée par 44 colonnes portant arcades, élevé sur les dessins de F. V. Perrard de Montreuil, architecte.

»La première pierre en a été posée le 10 juin par très-haut et très-puissant seigneur Mgr Alexandre-Emmanuel, bailly de Crussol, grand'croix non profez de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, chevalier des ordres du Roi et de Saint-Louis, maréchal des camps et des armées de Sa Majesté, capitaine des gardes du corps de Mgr le comte d'Artois, administrateur général du grand prieuré de France, pour S. A. Mgr le duc d'Angoulême;

»En présence de M. de Ligny de la Quénoy, prieur curé du Temple; de MM. Prévaud et de Ricard, chanoines du Temple et de M. Lefèvre de la Boulaye, secrétaire du Roi, propriétaire à titre de bail emphytéotique des terrain et bâtiments; Louis-Adrien Le Paige étant bailly; Charles-Pierre Le Paige, lieutenant du baillage; Antoine-Gabriel Pangue, commissaire du Temple; François-Valentin de Jouy étant régisseur et receveur général du grand prieuré de France.»

(Copie de la plaque en cuivre trouvée, le 30 juin 1863, à la démolition de la Rotonde du Temple.)

«_Paris, le 30 juin_ 1863.

»Pour copie conforme à l'original,

»E. LEGRAND, »Architecte, inspecteur des travaux.

»NOTA. Il n'y avait pas de monnaies.»

Copie de l'inscription gravée sur la plaque de cuivre placée dans la boîte contenue dans une cavité de la première pierre posée lors de l'inauguration de l'ancien marché du Temple, laquelle a été découverte le 14 mai 1863, lors des travaux de démolition:

Le 14 octobre 1809, VI du règne de Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin; Sous le ministère De son Excellence Jean-Pierre Bachasson de Montalivet, comte de l'Empire, Commandant de la Légion d'honneur, Ministre de l'intérieur; Étant préfet de police, Louis-Nicolas-Joseph Dubois, comte de l'Empire, Commandeur de la Légion d'honneur, Conseiller d'État à vie, chargé du IVe arrondissement de la police générale; les marchés établis des diverses places publiques de Paris, pour la vente des hardes, linges et vieux fers, ont été transférés sur l'emplacement de l'ancien enclos du Temple; la première pierre des fondations a été posée par Nicolas-Thérèse-Benoît Frochot, comte de l'Empire, Commandant de la Légion d'honneur, Chevalier de l'ordre royal de la Couronne de fer, Conseiller d'État, Préfet du département de la Seine; en présence d'Athanase-Jean-Marie Bricogne, membre de la Légion d'honneur, Maire du VIe arrondissement municipal de Paris de Nicolas Goulet et Jean-Denis Toussaint Solle, ses adjoints, et de Jacques Molinos, architecte, inspecteur général des travaux publics du département de la Seine et de la ville de Paris; Directeur des constructions.

NOTA. Sous cette planche de cuivre étaient placées, dans des cavités pratiquées dans l'épaisseur du fond de la boîte, deux pièces d'or: une de 20 fr., une de 40 fr.; cinq pièces d'argent: une de 5 fr., une de 2 fr., une de 1 fr., une de 1/2 fr., une de 1/4 de fr., et une de 10 cent. en métal de cuivre allié d'argent, portant la lettre N.

»Pour copie conforme à l'original, »E. Legrand, »Architecte, inspecteur des travaux.»

L'HÔTEL CHANTEREINE

_Paris s'en va!_ Paris s'écroule. De ce qui fut l'histoire, on a fait des gravois.

Il ne restera bientôt plus rien du Paris glorieux ou curieux d'autrefois.

Il est temps de rechercher les restes, ou les traces, de ce Paris dont on nous déshérite.

Dans ces courses pieuses, on irait volontiers au hasard, selon le caprice et la brise, aujourd'hui, rue du Faubourg-Poissonnière, dans la chambre du sergent Hoche, demain, à Versailles, respirer l'odeur vivifiante de salpêtre que semble avoir gardé le vieux Jeu-de-Paume.

La rue de Châteaudun occupe maintenant une partie du terrain où s'élevait, il y a quelques années encore, l'hôtel Chantereine. Des boutiques de parfumeurs ont remplacé les allées où Joséphine, qui avait fort besoin de parfumerie, errait au bras de son époux. Je revois encore, au nº 60 de la rue de la Victoire, la petite porte verte, armée de faisceaux consulaires, qui s'ouvrait sur l'allée de la maison et conduisait à l'hôtel. C'est là que se joua l'odieuse comédie du 18 brumaire, et que s'ourdit la conspiration.

Bonaparte n'était déjà plus l'officier inconnu, maigre, avide, ambitieux sans point d'appui, que le petit belvédère du quai Conti,--au haut de la noire maison qui fait le coin de l'étroite rue de Nevers,--avait vu dévorant ses rêves de jacobinisme effréné. Il avait oublié déjà ses relations républicaines, sa liaison avec les Robespierre, tous ses projets à la Brutus. Il était le vainqueur d'Italie et le vainqueur d'Égypte. Il venait d'abandonner, de laisser sans vêtements, sans argent, les troupes qui l'avaient suivi dans sa grande et folle aventure d'Orient. «Les troupes sont nues, écrivait Kléber, et Bonaparte n'a pas laissé un sou en caisse!» Et tandis que, superbe, résolu dans sa gaieté mâle, Kléber, trahi par Bonaparte, se disposait à mourir, Bonaparte, débarquant à Fréjus, songeait déjà à régner.

Il avait épousé, par passion, si on l'en croyait, par calcul, si on en croit l'histoire, cette Joséphine qui, plus âgée que lui, fort répandue dans le monde du Directoire, dansait jambes nues, avec la Récamier, et souffletait la République agonisante, elle qui, en nivôse an II, sollicitant coquettement du vieux et austère Vadier une audience, lui adressait cette lettre fameuse: «_Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde._» Les _Mémoires_ de Barras diront bientôt, lorsqu'on les publiera, pourquoi, dans quel but, avec quel espoir, Bonaparte s'était épris si vivement d'une femme de trente-quatre ans, créole, c'est-à-dire fatiguée déjà[8].

[Note 8: Ce fut Joséphine qui mit à la mode pour les femmes les mouchoirs de dentelle qu'on tenait sur les lèvres, cela pour dissimuler ses dents, qui étaient fort laides.]

Ce n'était certes point par passion. De bonne heure il avait donné, d'un coup sec, un tour de clef à ses passions. L'amour est un boulet au pied des ambitieux. Le Corse était d'avis qu'il faut, matériellement et moralement, se servir des femmes; mais les aimer, jamais. Il les traitait comme des choses. Brutal avec Mme de Staël, il était cynique avec ses maîtresses. C'est la _Contemporaine_, cette folle éprise de César, qui raconte qu'un jour, comme elle lui demandait tendrement son portrait: «Ah! mon portrait? fit-il brusquement, eh bien, le voilà, tenez, et très-ressemblant!» Et il lui tendait une pièce de cent sous.

L'églogue avec lui devient facilement sanglante. Un jour, en Italie,--un dimanche,--des petites dames lui exprimant leur envie folle de voir une petite guerre: «Qu'à cela ne tienne, dit-il.» Il fait avancer un peloton contre un avant-poste autrichien. On se fusille et on nous jette huit grenadiers sur le carreau. «Voilà qui est fait, dit-il alors à ses visiteuses. Êtes-vous contentes?» On rapportait au camp français les cadavres des pauvres diables inutilement sacrifiés[9]. Ne croirait-on pas voir quelque condottiere italien du temps de Castruccio Castracani donner le spectacle d'un tournoi meurtrier à de blondes et belles capricieuses?

[Note 9: Voy. Arnaud (de l'Ariége).]

Cet homme évidemment n'aimait point Joséphine de Beauharnais. Il se servait de son influence, de son appui, pour risquer les premiers pas sur la route entrevue, quitte à congédier ensuite, comme il allait le faire, cette auxiliaire de la première heure.

L'hôtel Chantereine appartenait à Joséphine Tascher de La Pagerie.

Bâti par l'architecte Ledoux pour Condorcet, la veuve du girondin, soeur du maréchal Grouchy, l'avait vendu à Julie Carreau, qui, dans cet hôtel où devait venir s'établir Bonaparte après son mariage, avait épousé Talma. Au temps du comédien, la demeure était pleine de fêtes. Un soir, pendant qu'on y dansait et que les uniformes bleus des conventionnels se perdaient dans les robes de gaze des artistes du théâtre de la Nation, Jean-Paul Marat, au milieu du grand salon de l'hôtel, se heurta contre Dumouriez, qui le regarda, sans dire un mot, dans les yeux. Les joues bilieuses de Marat étaient devenues livides, et son regard jetait des flammes. Dumouriez sourit et passa. Mais l'autre, hochant sa grosse tête, sortit brusquement, et on l'entendit murmurer: «Celui-là sent le traître!»

Joséphine avait acheté l'hôtel Chantereine à Talma. Mariée au général, elle y vint vivre avec Bonaparte. Il y établit, dès son retour d'Égypte, son quartier-général de conspirateur. Quelle comédie incroyable on pourrait écrire avec les menus détails de cette conjuration de brumaire! Avec Bonaparte, le petit hôtel de cette rue Chantereine, qu'on débaptise et qu'on appelle, à cause de lui, rue de la Victoire, devient comme un ministère nouveau, un petit État dans l'État, le foyer de multiples intrigues, l'atelier où se fabrique doucement l'immense toile d'araignée dont une poignée de généraux va bientôt envelopper la malheureuse France.