Chapter 4
La place Dauphine a d'ailleurs ses enthousiastes. On l'a appelée «la plus jolie place de Paris». Ce qui peut-être la rend définitivement maussade, c'est cette colonne dérisoire qu'on a élevée là au général Desaix. Le buste lugubre, l'air assombri, dégradé par le temps, verdi par la pluie, regarde (et non sans envie)--là-bas, dans la foule, parmi les arbres--la statue de bronze de Henri IV, qui développe à cheval sa lourde carrure.
Ce _monument_ de Desaix, avec sa statue à demi-détruite, ses noms de victoires maintenant illisibles, ses tables de marbre plongeant piteusement dans un réservoir mesquin, est la chose la plus triste du monde. On doit mieux que cela au général républicain. Une inscription de cette colonne rappelle les paroles fameuses:
«_Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour la France et la postérité!_»
Il est aujourd'hui prouvé que Desaix, tué sur le coup, n'a prononcé avant de mourir aucune parole. Mais on peut dire cependant que, s'il regrettait de n'avoir pas assez fait pour la France, la France peut regretter de n'avoir pas encore assez fait pour lui.
La place Dauphine a, d'ailleurs, changé d'aspect depuis la reconstruction de la préfecture de police et, dit-on, les deux vieilles maisons aux briques rouges, qui en forment comme l'entrée du côté du pont Neuf, vont tomber. Ainsi s'enfuient les souvenirs! C'est dans la maison qui donne sur le quai de l'Horloge qu'habita le graveur Philipon et que naquit Mme Roland. On a démoli, à l'intérieur, la petite cellule où, la journée finie, s'enfermait la jeune fille avec ses livres, ses chers livres, et traçait sur son papier ces _Lettres aux demoiselles Cannet_, dont M. Dauban a donné naguères une édition nouvelle.
La maison va tomber! Dans peu d'années, que sera devenu le Paris historique qu'on aimait à retrouver dans ses promenades comme on feuilletterait un vieux livre? Ruines! Fantômes! Que de fois, à cet angle du quai, n'aurait-on pas cru voir, avec ces yeux de l'imagination qui valent bien les autres, la petite Manon «en fourreau de toile» aller au marché avec sa mère ou, son panier sous le bras, tête nue, ses jolis cheveux frisés sur son front de quinze ans déjà bombé et réfléchi, achetant «à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la ménagère avait oubliés.»
La première édition de ces _Lettres aux demoiselles Cannet_ date de 1841 et M. Auguste Breuil l'avait signée. Elle jetait déjà sur les années d'adolescence et de la jeunesse de Mme Roland un jour satisfaisant. Elle montrait Manon au couvent des Dames de la Congrégation, rue Neuve-Saint-Étienne, et s'y liant d'amitié avec Sophie et Henriette Cannet, qui devaient être pour elle comme des soeurs.» C'était vers le soir d'un jour d'été, dit Mme Roland; on se promenait sous des tilleuls... Les voilà! les voilà! fut le cri qui s'éleva tout à coup.» Ne semble-t-il pas, à la façon dont ce souvenir est raconté, qu'il y eût comme une prédestination dans l'amitié des trois jeunes filles? La première édition de ces lettres était suffisante pour le temps. Mil huit cent quarante et un, ce n'est pas si loin, et pourtant l'histoire a marché, ou le goût de l'histoire, le souci des petites choses, des traits peu importants en apparence et qui peignent nettement tout un caractère, l'amour des _petits riens_ qui sont à l'étude d'un homme ce que les moindres plis, les rides minuscules, les tics sont à son visage: ils complètent sa physionomie, l'animent, la rendent vivante.
Grâce à la publication récente, les grandes lignes et les moindres traits sont aujourd'hui rassemblés. L'édition des _Lettres aux demoiselles Cannet_ est complète, et nous pouvons,--c'est bien le mot,--lire à livre ouvert dans la jeune âme de Manon Philipon. Nous assistons à ses journées de travail, nous recevons ses plus chères confidences, nous savons la cause de ses ennuis, de ses enthousiasmes, le secret de son coeur. Honnête et loyal secret, rêves sans fièvre, châteaux en avenir dont le toit et la façade sont bien modestes.
Elle lit Plutarque et je sais nombre de gens qui lui en feraient un crime. Mais lire Plutarque n'empêche pas de «connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausses,» comme dit Molière, et de les raccommoder au besoin: «Je n'ai, à franchement parler, ni haine ni goût pour le commerce; je sens qu'en entrant dans tel état que ce soit... je m'appliquerais uniquement à l'accomplissement de mes devoirs et que j'en ferois le premier et le plus grand de mes plaisirs.» (Lettre septième, _inédite_.) Cette Romaine redevient bien vite, puisqu'il le faut, la petite bourgeoise et l'humble fille du graveur.
Humble par raison, fière par tempérament. «On nous a beaucoup pressés d'aller à Versailles chez quelqu'un de connoissance pour les fêtes du mariage. Maman s'est décidée à rester: j'en suis bien aise. Toutes réflexions faites, j'aime mieux rester dans ma cellule avec mes livres, ma plume et mon violon, qu'aller me faire pousser et presser pour voir l'_habillement_ des princes.» Ses plumes et son violon! Elle oublie ses fleurs qu'elle aimait tant.
Les volumes des Lettres de Mme Roland ont tout l'intérêt des Mémoires historiques et aussi d'un roman. On assiste pour ainsi dire, en lisant, à la formation intellectuelle de cette femme, à l'incubation de ses idées politiques, et aussi à la formation de cet honnête et solide attachement qu'elle eut pour M. Roland de la Platrière, un brave homme dont elle fit presque un grand homme. Figure sans élévation, celle de Roland, mais d'une pâte, après tout, sympathique. Il se mouchait pourtant avec ses doigts, se couchait sur son lit et priait sa femme de jouer et chanter à son chevet. C'est le mari dans toute la force du terme, mais le mari sans épithète ridicule. Il aimait sa femme et elle l'aimait et le respectait. Cette passion pour Buzot, dont on a maintenant la preuve, grandit Mme Roland au lieu de l'abaisser. La statue s'est animée. Il y avait un foyer d'amour dans ce marbre. Loin de la lui reprocher, on lui sait gré de cette haute et chaste affection.
Le rôle politique de Mme Roland est plus discutable. Si la Gironde s'est perdue, la femme du ministre y a contribué pour la bonne part. Elle haïssait comme elle aimait, en femme. Et qui sait combien de ses haines instinctives elle a fait partager à ses aimables et éloquents cavaliers-servants? C'était les perdre, c'était se perdre. Du moins sut-elle bien mourir avec ceux qui mourraient un peu pour elle et par elle.
Ah! que je voudrais qu'on pût nous rendre les impressions qu'eut Mme Roland, dans la charrette, de la Conciergerie à la place de la Révolution, et que, dit-on, elle demanda à écrire au crayon, avant de monter les degrés de l'échafaud! Elle ne put les écrire, ces suprêmes pensées, et elles demeureront à jamais dans les éternels _desiderata_ de l'histoire. Nous aurions, cette fois, eu, non le dernier jour d'un meurtrier, mais la dernière heure d'une condamnée!
MADEMOISELLE DE SOMBREUIL 1793
I
Ceux-là qui, au temps où M. Labat père, digne prédécesseur de son fils, était directeur des Archives de la Préfecture de police, ont pu consulter et regarder les trésors historiques enfouis dans l'espèce de grenier où on logeait l'archiviste, sous les toits d'où l'on apercevait la flèche de la Sainte-Chapelle, ceux-là peuvent seuls savoir ce que les incendiaires de la Commune ont dérobé à l'histoire et à l'avenir. Que de monuments écrits! Sans compter des curiosités artistiques, comme, par exemple, tel buste de Marat provenant d'une _section_ de Paris. Que de papiers importants, de choses inédites! Il y avait là de quoi écrire la plus curieuse des histoires, l'_Histoire des lettres de cachet_. Il y avait les écrous des prisons, celui de la Conciergerie, avec les signalements de Marie-Antoinette et de madame Roland, et des procès-verbaux d'exécutions, comme celui de Bailly où l'on pouvait suivre, aux terribles ratures du greffier, le nombre des stations que l'on fit faire au martyr, de la place de la Révolution au champ de Mars.
Il y avait aussi (quel étonnement!) le registre des massacres de septembre. Ce registre! Je le vois encore.
Il m'a été donné justement de le feuilleter un jour. Ce registre est--ou était--un in-4°, à peine épais comme deux doigts, carré de forme et relié en parchemin blanc que le temps avait sali. Les feuillets étaient couverts d'une écriture large et ornée, une écriture de l'ancien temps, celle du greffier chargé de l'écrou. Chaque page, divisée en deux, présentait d'un côté les noms, prénoms et qualités des prisonniers, en général des Suisses arrêtés au 10 août; de l'autre, tracé de la main de Maillard ou de celle du greffier, le résultat du jugement. Une croix, placée en regard de chaque nom, indiquait que Maillard marquait, à mesure qu'on les appelait, les prisonniers. Puis; en face de ce nom (la lettre M largement tracée et les jambages se contournant élégamment), le mot _Mort_ écrit par Maillard et suivi partout de cette note du greffier: _Par jugement du peuple_;--ou (toujours de l'écriture de Maillard, avec les mêmes fioritures aux majuscules) l'indication: _En liberté_.
On le regardait, ce registre, avec une impression d'effroi, et l'on se demandait si vraiment il avait été le témoin muet de l'horrible drame du 2 septembre. Oui, c'était bien lui. Ces taches jaunes qui le maculaient étaient des taches de sang. Quelques-unes avaient été faites par les doigts des _travailleurs_ venant tourner les feuillets pour voir s'il y avait encore beaucoup de prisonniers à appeler; d'autres avaient dégoutté des vêtements de ces misérables. Les massacreurs n'entraient pourtant que par hasard dans la salle où se tenait le tribunal. M. Labat avait été mis au courant de la façon dont ces terribles, ces criminelles exécutions étaient alors organisées.
Il y a quelques années un vieillard, l'air triste et le costume convenable, vint voir feu M. Labat et lui demanda à consulter ce registre de l'Abbaye. On ne le communiquait pas à tout le monde. M. Labat s'informe, l'autre balbutie, hésite, explique que ses souvenirs se rattachent pour lui à ce livre, et finalement déclare qu'il se trouvait _tout enfant_ à l'Abbaye au moment du massacre.
Un _témoin du 2 septembre_! Un témoin vivant! M. Labat n'avait garde de le laisser échapper. Il lui montre le registre. Le vieillard pâlit et recule, puis il avance: «Oui, c'est cela, c'est bien cela!» dit-il. Et alors, s'échauffant, se souvenant, il explique à M. Labat comment Maillard, placé entre les deux guichets, celui qui s'ouvrait sur les corridors et par lequel venaient les prisonniers, et le guichet par lequel ils sortaient, traçait les sentences sur le registre à mesure qu'elles étaient rendues. Ce qui prouve--en passant--que Mlle de Sombreuil n'a pas pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard ayant écrit en regard du nom de M. de Sombreuil la note: _En liberté_, M. de Sombreuil, _libre avant même d'être sorti de la salle_, n'avait pu être sauvé par sa fille dans la cour où les _travailleurs_ ne l'attendaient plus.
«Monsieur Maillard était alors, dit sans affecter d'appuyer sur le _Monsieur_, ce témoin à M. Labat (qui a vérifié ces assertions), _monsieur_ Maillard était un jeune homme d'une trentaine d'années, brun, grand, l'oeil superbe, les cheveux noués en catogan. Il portait, ce jour-là, _un habit gris à larges poches et des bas chinés_. De temps à autre les travailleurs venaient derrière _monsieur_ Maillard, consulter des yeux le registre et parfois leurs mains en touchaient les feuillets. De là le sang que vous voyez!»
Tout en parlant, le vieillard semblait vraiment revoir les scènes de carnage de septembre. Il parla longtemps encore, remercia, puis s'éloigna, comme en chancelant, et M. Labat ne le revit plus.
Étrange destinée que celle de ce Maillard, mort à trente et un ans, et dont la mémoire est encore sanglante et détestée, lorsqu'à cette date du 2 septembre, il joua, tout au contraire--faut-il le dire?--un rôle providentiel (s'il en est dans l'histoire), et, enrégimentant, organisant la fureur populaire, la dirigea et la calma en partie, lui arracha plus de victimes qu'on ne croit, sauva des innocents, épargna bien des gens voués à la mort et qui, sans lui, eussent péri déchirés par une populace irritée, affolée, criminelle! Oui, il brava cette rage même, délibérant froidement, acquittant ou condamnant, selon sa conscience, sans que les sabres levés sur lui pussent influencer son jugement.
Mais il avait touché au sang: c'était assez, et--c'est justice--sa mémoire en demeurera éternellement ensanglantée, souillée et exécrée.
II
Les quelques lignes que nous avions écrites plus haut sur Mlle de Sombreuil nous valurent une réponse de son fils.
Ce n'est point pour diminuer l'horreur que nous inspirent les massacres de septembre, c'est seulement pour rétablir la vérité sur un fait contesté que nous prenons à corps la légende du _verre de sang_.
«Monsieur, écrivait M. de Sombreuil au rédacteur en chef du _Grand Journal_:
«A mon retour de la campagne, on me communique le numéro de votre journal du 11 février, où je lis ce qui suit:
«Notre époque a le goût des réhabilitations; si elles ne sont pas toujours justes, elles ont au moins cet avantage de mettre dans un jour exact, entouré de tous les documents à l'appui, chaque figure historique. M. Jules Claretie annonce, dans l'_Avenir national_, la publication d'une histoire de Maillard, l'ancien huissier du Châtelet, le chef des _travailleurs_ des 2 et 3 septembre 1792, pour employer le sombre langage d'alors.
«Il est bien difficile de toucher à ces terribles souvenirs sans froisser de justes susceptibilités; mais pourtant je dois dire que Maillard, dont le nom est resté attaché à cette date sanglante, en enrégimentant, en organisant pour ainsi dire la fureur populaire, lui arracha plus de victimes qu'on ne le croit.
«On conserve aux archives de la Préfecture le registre de l'Abbaye, témoin muet de l'effroyable massacre, et sur lequel, en regard du nom de chaque prisonnier, Maillard mettait l'indication: _En liberté_, ou le mot: _Mort_; d'où il résulte, raconte toujours M. Claretie, que Mlle de Sombreuil n'a pu boire le fameux _verre de sang_, puisque Maillard ayant écrit, en regard du nom de M. de Sombreuil, la note: _En liberté_, M. de Sombreuil, _libre avant même d'être sorti de la salle_, n'avait pas à être sauvé par sa fille dans la cour où les _travailleurs_ ne l'attendaient plus.»
«Fils de Mlle de Sombreuil, je viens vous prier, monsieur le rédacteur, au nom de la vérité et par respect pour l'acte de piété filiale qui a rendu le nom de ma mère immortel, d'accueillir la rectification suivante au fait avancé par M. Claretie.
«Mon grand-père, M. le marquis de Sombreuil, ancien gouverneur des Invalides, avait été arrêté immédiatement après le 10 août et jeté dans les cachots de l'Abbaye; le dimanche 2 septembre 1792, le terrible _Caveant consules_ venait de mettre le pouvoir aux mains de Danton; _sur son ordre_, des égorgeurs avaient été demandés au comité de surveillance, présidé par Marat, où ils avaient reçu leurs instructions et étaient convenus de leur salaire.
«Le lendemain, lundi 3 septembre, vers cinq heures du matin, les _travailleurs_[6], sous la conduite de Maillard, surnommé _Tape-dur_, se dirigèrent vers la prison de l'Abbaye. Les victimes sont au complet, le carnage va commencer.
[Note 6: Si nous nous servons de cette expression en parlant des assassins de septembre, c'est qu'ils sont ainsi désignés sur les _États de service_ dressés dans les bureaux de la Commune, où sont constatés les payements qui leur ont été faits. (_Note de M. de Sombreuil._)]
«Maillard établit d'abord son tribunal de _juge populaire_ dans la cour de la prison, et les égorgeurs sont placés sur deux haies; aussitôt les portes du cloître, qui recélait les prêtres arrêtés les jours précédents, sont ouvertes, et tous sont massacrés sans qu'il soit fait grâce à un seul.
«L'horrible tuerie humaine est un instant suspendue pour laisser les _travailleurs_ manger la soupe et boire le vin que la _Commune_ leur fit distribuer à la porte de la prison; mais bientôt ils recommencèrent leur oeuvre sanglante.
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et, présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «_Bois ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre._» Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale, la liberté de son père.
«Peu de temps après, Mlle de Sombreuil épousa son parent, M. le comte de Villelume.
«En 1814, Louis XVIII, ne voulant pas que le nom de Sombreuil, dont le dernier avait été fusillé à Auray, s'éteignit, adressa une lettre autographe à mon père (lettre aujourd'hui encore entre mes mains), par laquelle il lui exprimait le désir qu'il eût ajouté à son nom celui de Sombreuil.
«Après sa mort, le 15 mai 1823, le coeur de ma mère fut inhumé dans la chapelle des Invalides d'Avignon.
«Lors de la suppression de cette succursale, en 1850, les invalides présentèrent une requête au prince Louis Napoléon, président de la République, pour obtenir que le coeur de leur _bon ange_ (c'est ainsi qu'ils l'appelaient) fût conservé au milieu d'eux. Le prince Louis ayant fait droit à cette requête, avis m'en fut donné par la lettre suivante:
«MONSIEUR,
«M. le maréchal gouverneur me charge d'avoir l'honneur de vous prévenir que la cérémonie relative au coeur de Mme la comtesse de Sombreuil aura lieu aux Invalides, le vendredi 6 de ce mois, à midi.
«Si vous voulez vous présenter au cabinet du gouverneur, j'aurai l'honneur de vous donner une autorisation et de vous adresser au curé des Invalides.
«Veuillez, etc.
«_Signé_ Baron DU CASSE.»
«C'est ainsi que, par une exception unique dans l'histoire, le coeur d'une femme repose au milieu des gloires dont la France s'honore.
«Permettez-moi, monsieur le rédacteur, après ce récit exact des faits qui concernent ma mère, de joindre ici un document officiel attestant l'acte mémorable de Mlle de Sombreuil, contesté par quelques biographes:
EXTRAIT DU REGISTRE DES ARRÊTÉS DU COMITÉ DE LÉGISLATION.
_Séance du 26 thermidor, l'an III de la République française, une et indivisible_.
«Vu par le comité de législation la pétition de la citoyenne Viraud Sombreuil, laquelle réclame la main-levée sur le séquestre apposé sur les biens héréditaires des citoyens Viraud de Sombreuil, son père et gouverneur des Invalides, et l'autre, son frère, inhumainement assassinés au tribunal révolutionnaire de Paris, le 2 prairial an II................
«Considérant: 1° Que la citoyenne Sombreuil a des droits évidents à la moitié des successions dont il s'agit;
«2° Qu'elle a également des droits infiniment plausibles sur une partie de l'autre moitié, parce que la succession de son frère, injustement supplicié, doit lui appartenir tout entière; parce que les lois ordonnent, sans limitation quelconque, la restitution des biens des condamnés à leur famille; parce que la République a solennellement et justement renoncé à tous les droits ouverts par des assassinats judiciaires dont elle ne peut profiter ni directement ni indirectement.
«Considérant que, sur le mobilier délaissé par son père, la citoyenne Sombreuil a des prétentions particulières et infiniment favorables; elle assure que, dans la saisie des effets qu'il a délaissés, on a compris ceux qui étaient à elle; elle assure et prouve que son père lui avait donné tout son mobilier;
«Considérant que les assertions d'une personne dont la piété filiale s'est signalée par un acte de courage inouï et par des traits héroïques qui doivent passer à la postérité la plus reculée sont du plus grand poids;
«Considérant que la République doit s'empresser de rendre justice à une telle _héroïne_ dans la plus grande latitude.
«Arrête, en exécution des articles 4 et 7 de la loi du 13 ventôse an III, et par les considérants sus-énoncés....................
«Charge la commission des administrations civiles, police et tribunaux, de l'exécution du présent arrêté.
«_Signé_: LAPLAIGNE, président; MOLLEVAUT, SOULIGNAC, PONS (de Verdun), LANJUINAIS, BESARD et DELAHAYE.
«Pour copie conforme:
«_Signé_ LAPLAIGNE, président; SOULIGNAC.
«Pour expédition conforme:
«La commission des administrations civiles, police et tribunaux:
«_Le chargé provisoire_: AUMONT.
«Pour copie conforme: LEFEBVRE.»
«Recevez, monsieur le rédacteur, avec tous mes remercîments, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
«COMTE DE SOMBREUIL.»
III
A la lettre de M. de Sombreuil, nous répondîmes comme il suit:
Il faut en finir avec certaines légendes. L'histoire a longtemps été remplie de ces _faits divers_ erronés, espèces d'herbes parasites que l'esprit de parti arrosait avec un soin pieux. La critique, à la fin, est venue; elle a arraché une à une ces touffes absorbantes, et fort heureusement les fables sont oubliées aujourd'hui ou jugées à leur valeur. L'herbe cependant repousse parfois, l'erreur trouve encore des esprits crédules. C'est pour ceux-là que je veux revenir sur un fait que je croyais depuis longtemps tiré au clair.
Le _Grand Journal_ avait reproduit, il y a quelque temps, une partie de la chronique de l'_Avenir national_, où je contais comment Mlle de Sombreuil, lors des massacres de septembre, n'avait pu boire le _fameux verre de sang_ demeuré légendaire, en dépit de la critique historique.
Le comte de Villelume de Sombreuil, fils de Mlle de Sombreuil, a adressé à ce sujet une lettre rectificative au rédacteur en chef du _Grand Journal_, et dans cette lettre M. le comte de Sombreuil croit répondre à notre article en reproduisant littéralement la légende que nous avons essayé de détruire, sans vouloir pour cela révoquer en doute l'héroïsme de Mlle de Sombreuil:
«Vers onze heures, on appelle le citoyen Marsault et le citoyen de Sombreuil. Le premier tombe frappé d'un coup de hache qui lui fend la tête; déjà le fer était levé pour atteindre M. de Sombreuil, quand sa fille l'aperçoit. Elle s'élance au cou de son père, qu'elle enveloppe de sa magnifique chevelure, et présentant sa poitrine aux assassins: «Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir tuée!» Elle reçoit trois blessures. Sa beauté, plus grande encore dans cette scène terrible, émeut un des assassins: un cri de grâce se fait entendre. Subjugués par cet ascendant qu'inspire forcément la vertu, et peut-être par l'irrésistible attrait de la beauté dans les larmes, les égorgeurs entourent le père et la fille, et l'un d'eux, lui présentant un verre de sang qui s'échappait de la tête de M. de Saint-Marsault, lui dit: «_Bois ce sang à la santé de la nation, citoyenne, et ton père sera libre._» Elle l'avale d'un trait, et conquiert, par cet acte inouï de piété filiale, la liberté de son père.»