Ruines et fantômes

Chapter 3

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On irait aux Tuileries sommer le roi de tenir ses promesses, d'abandonner la politique hypocrite que ses conseillers lui faisaient suivre, et de reconnaître enfin la toute-puissance de ce peuple qui maintenant était le souverain.

On irait en foule, on irait en armes, musique en tête, sans menaces, avec le calme superbe et fier que donne la force.

On irait, à cette date immortelle du 20 juin, date du serment du Jeu-de-Paume, et tandis que des citoyens se rendraient en pèlerinage civique à Versailles, par cette route que les femmes avaient suivie, au 6 octobre, mais, cette fois, pour y fêter l'anniversaire; d'autres citoyens des faubourgs, après avoir défilé devant l'Assemblée et parlé aux représentants du peuple, entreraient au palais des rois et opposeraient enfin leur _sic volo sic jubeo_ au _veto_ stupide de Louis XVI.

«Le peuple le veut ainsi, allait dire fièrement un orateur populaire dont l'histoire n'a point le nom, et devant ce chêne robuste, le faible roseau doit plier.»

Le polonais Lazowski fit voter par les sections qu'on planterait, à cette date du 20 juin, un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants. Le frémissement des feuilles du peuplier rappellerait peut-être au roi l'approche des grands orages populaires.

--Si vingt personnes se présentent au roi, dit quelqu'un de la cour, sa Majesté recevra la pétition.

La pétition du peuple fut portée par vingt mille citoyens.

Ils étaient vingt mille, à cette aurore du 20 juin, marchant par les faubourgs, le soleil faisant joyeusement étinceler l'or des canons et l'acier des piques. Dans l'air chaud et sous le ciel bleu, sans nuages, les drapeaux flottaient comme aux jours des fédérations heureuses.

Des musiques marchaient devant la manifestation populaire, jouant le _Ça ira_ que scandaient les sabots des sans-culottes, tandis que de ce flot humain qui roulait une foule enfiévrée,--hommes, femmes, enfants, vieillards, carmagnole et bonnets rouges,--de grands cris sortaient, cris d'espérance plutôt que de colère:

--Vivent les patriotes!

Et, à la tête de la foule, Saint-Huruge, las de porter l'habit du marquis, le géant Saint-Huruge déguisé en fort de la Halle, paradait; des hommes portaient le peuplier enrubanné qu'on devait planter devant les Tuileries, et Santerre, dont le soleil faisait reluire les grosses épaulettes, disait de sa forte voix, comme il allait tout à l'heure le dire en pleine Assemblée, à tout ce cortége:

--_En avant, arche!_

Et ce flot, ce torrent, cette mer mugissante, allait, poussait, entrait dans l'Assemblée, se heurtait aux grilles, s'engouffrait dans les corridors ou les cours, grossissait, montait, emplissait les escaliers, traînant, portant des canons, voyant, de loin, briller les mêches allumées des canonniers de la garde nationale. Point irritée, plutôt gaie, résolue, mais point haineuse, et pourtant décidée à la lutte si on avait fait feu sur elle.

Un coup de feu, à cette heure, c'était heureusement chose plus difficile qu'aujourd'hui. Les armes à pierres, grossières, ne partaient pas facilement. A cette heure, le revolver rendrait atrocement tragiques de telles journées tumultueuses[3]. Il semble, en effet, que les armes de précision éclatent toutes seules.

[Note 3: Ces mots étaient écrits avant ces dernières guerres civiles où le revolver a tristement joué son rôle.]

Au 20 juin, pas un coup de feu, pas un mort. Et pourtant les Tuileries étaient prises, le flot coulait dans les appartements, les femmes, hâves, décharnées, sabre en main, entouraient la reine. La disette et la misère se dressaient, hurlantes, devant le roi.

Louis eut le flegme écrasant de l'homme gras qui reste impassible. Il ne broncha point. Il gagna du temps.

Une fois pourtant il tressaillit.

Legendre, en lui parlant, disait:

--Monsieur...

--Je suis votre roi, fit-il.

Legendre reprit:

--Oui, monsieur. Écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter.

Tout à l'heure Louis XVI allait se coiffer d'un bonnet rouge, y mettre une cocarde tricolore et crier: «Vive la nation!» Il temporisait.

Il disait--d'ailleurs résolu lui aussi:

--Je n'ai pas peur, j'ai reçu les sacrements.

La foule grossissait dans les appartements. Dans la buée torride d'une chaleur étouffante, ce peuple s'agitait comme dans un brouillard d'étuve. Le roi, apoplectique, semblait indifférent. Les faubouriens, eux, riaient, criaient, tâtaient le lit de plume du roi et le trouvaient bon (Michelet).

Assise devant une table, à côté de madame de Lamballe, la reine, pâle, regardait. Le petit dauphin, grimpé à côté d'elle, suait sous un bonnet de laine rouge.

Pétion qui le trouva ainsi, dit:

--Il étouffe, cet enfant-là!

Et il ôta le bonnet du front du prince.

Depuis trois heures de l'après-midi, les Tuileries étaient prises, envahies, et les troupes n'osaient bouger, de peur de faire feu sur le roi. Louis XVI était déjà prisonnier. Prisonnier dans son palais comme un mois plus tard au Temple.

Isnard et Vergniaud vinrent, puis Merlin de Thionville, puis Pétion, pour le délivrer.

Merlin de Thionville, le futur commandant des Mayençais, celui qui, toujours debout à la batterie, fut par les Prussiens assiégeant Mayence appelé le _démon de feu_, Merlin voyant la reine affaissée, écrasée, injuriée, versa une larme.

--Ah! vous pleurez, monsieur, lui dit la reine. Vous le voyez, vous pleurez!

Et Merlin, fièrement:

--Oui, madame, je pleure. Je pleure parce que je vois une femme et une mère malheureuse. Mais je ne pleure point sur la reine. Je hais les reines autant que je hais les rois!

Le peuple à la fin s'écoula.

--C'est assez, avait dit Pétion, retirez-vous!

Et plus d'un, hochant la tête, plus d'un sectionnaire qui avait entendu le roi beaucoup crier: «Vive la nation!» et ne l'avait pas vu signer un décret pour la nation, plus d'un répétait:

--Rien n'est fini. Tout est à refaire. Le _veto_ existe. Il faudra revenir.

Et, le soir, on rentra les canons muets du 20 juin qui allaient devenir les canons terribles du 10 août.

Le 10 août est, en effet, contenu dans le 20 juin.

Le 20 juin, c'est l'avertissement que le peuple donne au roi.

Le 10 août, c'est la leçon formidable donnée au roi par le peuple.

Les sections pouvaient maintenant marcher aux Tuileries.

Elles en savaient le chemin.

Le soir, tandis que le théâtre de la Nation jouait _Castor et Pollux_, et que le théâtre de mademoiselle Montansier donnait la première représentation des _Jumeaux de Bergame_, les _Noces cauchoises_ et _Jeannot ou les Battus paient l'amende_, la nouvelle se répandait dans Paris que le général Luckner annonçait qu'après une canonnade héroïque de trois heures, les troupes françaises, les volontaires de la Révolution, étaient entrés dans Courtrai, aux acclamations du peuple, et repoussant devant eux l'ennemi,--tout en chantant.

Le peuple, vainqueur aux Tuileries, l'était aussi aux frontières.

Souvenirs d'autrefois! Grandes journées tumultueuses! Poudreux et superbes souvenirs qui sentent en quelque sorte le salpêtre et le soufre des journées d'orage! Comme on en parlait un jour, vers 1835, à ce Barère, qui tout rhéteur qu'il fut, avait pourtant encore l'âme révolutionnaire, il regarda avant de répondre ceux qui lui reprochaient l'audace, la violence, les moyens rapides et foudroyants de ces hommes d'alors; il semblait hésiter à sortir d'un silence qu'il s'imposait peut-être; puis, tout à coup:

--Jeunes gens, dit-il, d'une voix grave qui semblait sortir d'un sépulcre, jeunes gens, vous nous trouvez insensés et égarés. Souvenez-vous pourtant d'une chose, et que c'est Barère qui vous l'a dite:--C'est que la vérité n'arrive à l'oreille des rois que par les portes enfoncées!

Et Barère redevint muet.

LE DIX AOÛT 1792

Il y a soixante-dix-sept ans[4], autour des Tuileries, les balles sifflaient et, en quelques heures d'une poussée vigoureuse et d'un rude coup d'épaules, le peuple broyait un trône et renversait une monarchie de plusieurs siècles.

[Note 4: Nous laissons à ces fragments tout ce qui peut donner la date du temps où ils furent écrits. Leur ton indique bien qu'ils viennent d'une époque de lutte--la lutte contre l'empire, et c'est ce qui explique leur caractère enflammé.]

10 août 1792! Il y avait trois ans déjà qu'on avait pris la Bastille. Il y avait trois ans que, dans une nuit de superbe ivresse, les privilégiés avaient abandonné des priviléges qu'ils devaient essayer de reprendre plus tard. Il y avait trois ans que le peuple s'était écrié: «Je suis libre!» et s'était cru libre. Il y avait trois ans que la Révolution, disait-on, était faite. Et pourtant la nation souffrait des mêmes maux et supportait les mêmes injustices. Le sang avait coulé au champ de Mars et la loi martiale avait arboré son drapeau. Les patriotes étaient tombés fusillés à Nancy et les coeurs avaient bondi aux nouvelles de ces massacres. Devant la volonté populaire, le roi se tenait immobile et coi, mais tout bas appelait contre ses sujets l'ennemi que «l'Autrichienne» demandait tout haut. La cour trahissait, livrait l'Assemblée. Les députés allaient briser leurs efforts contre le flegmatique _veto_ royal. Et tandis que le peuple malheureux, que les petits bourgeois ruinés par les émigrés partis sans payer leurs dettes, souffraient et demandaient du calme et de la liberté, le roi de France regardait du côté du Rhin si les armées du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche n'allaient pas bientôt venir.

Depuis le mercredi 11 juillet, la patrie, la chère France, était déclarée en danger. «_Citoyens, la patrie est en danger!_» C'étaient les termes du décret même de l'Assemblée nationale. Ils se levaient, les patriotes, couraient à la frontière et, gais et chantants, sûrs de leurs droits et sûrs d'eux-mêmes, ils bravaient, combattants improvisés, guerriers volontaires, irréguliers de la victoire, les vieux soldats d'Allemagne et les grenadiers prussiens.

Avec ces jeunes gens, enrôlés de la veille, marchaient les troupes régulières devenues patriotes.

Une colonne d'émigrés, des voltigeurs de l'armée de Condé, se trouvant face à face avec ces anciens régiments de la royauté devenus les régiments de la nation, leur criaient: «_Désertez! venez à nous!_ à nous, brave régiment Dauphin!»

Et l'ex-régiment Dauphin, la baïonnette en avant, courant au pas de charge sur les gens à cocarde blanche, leur répondait dans un seul cri:

--On y va!

Pendant ce temps, à Paris, on lisait tout haut dans les rues, dans les clubs, le manifeste insolent du duc de Brunswick (manifeste conservé aux Archives et signé _Brunsvig_). On se montrait les caricatures menaçantes confectionnées par les royalistes, et qui représentaient les puissances étrangères faisant danser «aux députés enragés» et aux _Jacoquins_ (Jacobins) le même ballet que le sieur Nicolas faisait danser jadis à ses dindons. Le peuple sentait le rouge lui monter aux yeux à toutes ces insultes. Les sections s'agitaient, menaçantes. Camille Desmoulins parlait tout haut de l'heure de la justice qui venait. Trente mille citoyens de la section des Gravilliers, la bouillante cuve révolutionnaire parisienne, tous ceux de la section Mauconseil, proclamaient la déchéance de Louis XVI. Et quarante-six sections après elle, déclaraient que Louis XVI, _Louis le Faux_, n'était plus roi des Français.

Le duel se préparait ainsi. Autour de lui, le roi groupait ses fidèles, ses _chevaliers du poignard_, ses grenadiers des Filles-Saint-Thomas et ses Suisses. Il envoyait à ses gentilshommes des cartes bleues, qui signifiaient: _Venez!_ Il comptait et recomptait le nombre de combattants dont il pouvait disposer. Il croyait, il espérait en finir, cette fois, avec la Révolution menaçante, et ses aveugles courtisans lui montraient déjà Paris foudroyé, les patriotes fusillés, l'Assemblée dissoute et la monarchie promenant à travers les rues désertes sa victoire et ses vengeances.

Le roi n'avait pourtant qu'à écouter la grande clameur parisienne pour savoir enfin ce que pensait le peuple. Un soir, un soir d'orage, le crépuscule venu, tandis que Louis et la reine rêvaient, songeaient, attendaient l'heure peut-être de commander le feu, pendant que les éclairs traversaient le ciel noir et que pesait l'atmosphère lourde et pleine de soufre, un chant inconnu, superbe, effrayant, grandiose, avait éclaté dans la nuit. Le roi était demeuré étonné, la reine avait tressailli. Ce qu'ils entendaient là, ils ne l'avaient entendu jamais. C'était quelque chose d'inouï et d'irrésistible, une immense menace, le cri puissant d'une nation poussée à bout, le coup de clairon d'un peuple qui s'arme, l'appel de liberté et de délivrance, le hennissement victorieux du coursier trop longtemps dompté qui se relève et secoue ses maîtres, c'était le grand refrain national, la grande chanson de la France victorieuse et libre, c'était la _Marseillaise_!

La reine dit:

--D'où vient ce bruit?

Ce n'était plus, pour l'archiduchesse, le soupir du clavecin entendu à travers les pins de Schoenbrünn, ce n'était plus les doux airs suisses du _Pauvre Jacques_ à Trianon, ce n'était plus la romance de Rousseau, le _Devin du village_, ou les hymnes royalistes de Grétry. C'était la marche militaire que chantaient en entrant à Paris les fédérés de Marseille et qu'ils venaient lancer, en faisant trembler les vitres du château, sous les fenêtres des Tuileries:

Allons, enfant de la patrie Le jour de gloire est arrivé.

Et, farouches, menaçants, indomptables, les Marseillais, que les spadassins du comte d'Anglemont avaient juré de tuer un à un, à coups d'épée, chantaient la chanson nationale,--la _Marseillaise_, dont les notes de cuivre allaient retentir aux oreilles de tous les despotes d'Europe--pour que le roi, le premier, l'entendît.

Le roi appela un valet et fit un signe.

Le valet ferma la fenêtre.

Mais les Marseillais chantaient encore, et le roi les entendait toujours.

Paris était bien réellement divisé en deux camps. Aux Tuileries, le roi conspirait. Dans les rues, dans les clubs, la nation impatientée frémissait. Chose à noter, ce furent le pouvoir et ses séides qui commencèrent l'attaque. Les gardes du corps insultaient les députés, menaçaient les tribuns du peuple. Le peuple chargeait ses fusils, fourbissait ses piques, et attendait.

Dans la nuit du 9 août 1792, à minuit, le tocsin sonna. C'était le signal. Paris se soulevait en masse et marchait sur les Tuileries. Il y avait fête aux faubourgs. Au quartier général des Enfants-Rouges, on était joyeux en respirant par avance l'odeur de la poudre. La rue de Lappe, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marceau, étaient illuminés. Aux municipalités, la foule était grande. Pâles, mais souriants, les présidents des sections annonçaient au peuple que l'heure était venue de vaincre ou de mourir.

La commune parisienne instituée par l'insurrection entrait à l'hôtel de ville et prenait en main la direction de la bataille[5].

[Note 5: Il ne faut pas la confondre avec cette Commune de Paris qui, plus tard, voulut la mort de la Gironde, et encore moins avec cette odieuse parodie de la Commune, cette Commune de 1871, qui a déshonoré jusqu'aux noms d'autrefois: _fédérés_, _salut public_, etc.]

La nuit était pleine d'étoiles. Nuit d'août, pacifique et sereine. Des silhouettes s'agitaient dans l'ombre lumineuse des rues. C'était un fédéré qui regagnait sa division, un sectionnaire qui se rendait à son poste, une femme qui portait de la charpie. Elle riait et se disait peut-être, en écoutant le tocsin qui, cette fois, semblait joyeux:

--Demain, vendredi, jour de la Saint-Laurent, sera la vengeance de la Saint-Barthélémy.

Sonne, tocsin de ma paroisse, comme avait sonné, en août 1572, le tocsin de Saint-Germain l'Auxerrois.

Le jour venu, la grande masse populaire s'ébranla. De la Bastille, par le faubourg, quatre-vingts divisions de sectionnaires descendaient vers l'hôtel de ville, et leurs baïonnettes oscillaient à l'aurore avec les remous d'un fleuve de fer. Les Marseillais marchaient à l'avant-garde, et, entre les compagnies des gardes nationaux, les hommes du peuple, leurs piques à la main, suivaient en chantant.

Au palais, on buvait, on attendait; l'insurrection victorieuse allait retrouver, dans quelques heures, les tessons des bouteilles que les Suisses vidaient en criant: _A bas la nation!_ et _vive le roi!_ Le roi songeait déjà à chercher un refuge à l'Assemblée nationale. Il comprenait (trop tard) que la loi seule maintenant le pouvait protéger. A huit heures, il quitte son palais, se réfugie avec la reine dans la loge du logographe et, tandis qu'à cent pas de là on s'égorge, il s'inquiète tristement de son estomac qui le tiraille, et regrette, le pauvre homme, non pas son trône, mais son garde-manger.

Le peuple avait attaqué déjà le Carrousel. Je me trompe. Le peuple, fiévreux, emporté, quittant les sections, les laissant assez loin sur les quais, s'était engagé en désordre dans les ruelles que formait alors le Carrousel, pâtés de maisons, culs-de-sac boueux, quartier de Paris vermiculaire, dont l'impasse du Doyenné donnait encore une idée il y a trente ans. Les Suisses étaient postés dans ces masures, cachés dans ces replis, fusils chargés. Les gens du peuple s'avancent, on leur ouvre les grilles, ils passent. Ils croient entrer dans ce palais des rois tête haute et armes basses, pacifiquement. Ne sont-ils pas chez eux? Soudain, la fusillade éclate. Les Suisses, à bout portant, font sauter les cervelles et trouent les poitrines. Accablés, égorgés, les hommes tombent. C'en est fait, l'avant-garde de l'insurrection est écrasée, et les grenadiers suisses poussent gaiement un cri de victoire devant cette troupe dispersée.

--Où sont-ils, les Parisiens?

Patience! Ils sont là-bas. Ils viennent. Ils viennent en bon ordre; en colonnes serrées, et les fédérés de Marseille et de Bretagne marchent avec eux. Fournier l'Américain mène les Marseillais. Les Marseillais ont deux canons. Feu, feu à mitraille! et le vieux palais des Médicis reçoit les premières balafres de la main populaire. Feu! et les boulets parisiens, la grenaille, les clous ramassés dans le ruisseau, la ferraille des revendeurs de la rue de Lappe, répondent aux balles des grenadiers de la garde royale. Feu! et l'on n'a point de munitions, point de gargousses! Feu! et les cartouches manquent. Feu! et les gamins de dix ans, les éternels et héroïques Gavroches, les Gavroches du 10 août, vont, sous la mousqueterie, ramasser de la poudre dans les gibernes des morts. Feu! feu!

La fusillade croisée qui part du château ne fait pas reculer les assaillants d'une semelle. Ils tombent. Mais leur dernier cri est: En avant! Et les survivants avancent. Tout à l'heure, corps à corps, ils combattront avec les Suisses, avec les gentilshommes déguisés. Leur torrent furieux va tout emporter. Ils ont atteint la grande entrée, ils s'engouffrent dans les Tuileries, ils frappent, ils trouent, ils tuent. On se bat partout, dans les escaliers, dans les galeries, dans la chapelle; on dispute, on conquiert le palais marche par marche, dalle par dalle. Du sang partout. Des blessés partout. Les Suisses, morts ou vivants, sautent par les fenêtres. Le palais entier, sous ce beau ciel bleu, a l'air en flammes. A travers la fumée, les uniformes rouges des pauvres fuyards appellent les balles. Les balles sifflent sous les marronniers dont les feuilles tombent et dont le tronc saigne. Sous les arbres, les Suisses effarés, s'enfuient et meurent. Ils se sont groupés auprès du petit bassin, ils battent en retraite, massés, vers le bassin octogone. A chaque pas, la petite troupe est moins compacte. Un homme tombe la tête fracassée, un moribond râle, jette un dernier regard à ce ciel, à ces arbres, à tout ce qui est la vie, et songe, agonisant, aux lacs tranquilles, aux montagnes vertes, aux soirs pacifiques de son canton républicain. Le _Ranz des vaches_ revient à ses oreilles qui n'entendront plus, et lui fait oublier la _Marseillaise_. Soldat mercenaire, pauvre paysan de Lucerne ou d'Unterwald, qu'es-tu venu faire ici?

Tout à l'heure, divisés, sabrés, ils iront mourir bravement, froidement, au _pont Tournant_ où Lambesc sabrait hier le peuple, ou sur la grand'place, non loin de cet endroit où le roi périra demain.

C'en était fait. Le peuple victorieux avait triomphé de la monarchie. L'Assemblée nationale était maîtresse des Tuileries. Santerre et Westermann, Danton, de sa grande voix, pouvaient dire au peuple: «Maintenant, tu es libre!»

Sur les colonnes des Tuileries, sur les brèches faites par le canon des Marseillais, des patriotes traçaient à la craie des inscriptions comme ils avaient écrit: _Ici l'on danse_ sur les ruines de la Bastille.--Vive la Saint-Laurent! écrivaient-ils; vive le peuple du 10 août!

On raconte que, pendant ce temps, un homme, un maigre et jaune jeune homme, en habit militaire râpé, l'oeil brillant, les traits contractés, regardait, en hochant la tête, les Tuileries, où personne ne devait plus rentrer, et le peuple, ivre de joie, qui ne devait plus avoir de maître.

Celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte.

«Est-ce bien là, se disait-il, le _dégel de la nation_? (Les mots sont de lui.) Et tournant le regard vers l'assemblée, là-bas, où Louis XVI, tandis que Vergniaud parlait de réunir une convention nationale, mangeait doucement son poulet rôti:

--Piccolo, petit, pauvre petit, murmurait-il, tu n'avais donc pas de canon pour balayer la multitude?»

L'homme de Brumaire, celui qui devait étouffer, escamoter une révolution et déformer le tempérament de la France, se dressait déjà devant le peuple du 10 août.

Mais quoi! le peuple était vainqueur, et quoi qu'aient pu faire depuis cette date les souverains, l'idée monarchique a été battue, bafouée et broyée en cette journée du 10 août 1792.

Nous datons de là! L'ère nouvelle s'ouvre au son du tocsin de Paris. Le lendemain de ce grand jour lumineux et fier, c'est la Convention, la France armée, l'Europe repoussée, la Révolution victorieuse. C'est la tribune toute puissante, c'est l'impossible décrété et réalisé, c'est le monde ébloui, c'est la parole de liberté, d'égalité, de fraternité traversant l'espace comme une bouffée d'air pur, c'est la souveraineté nationale reconnue, imposée, c'est l'effarement du passé devant ce présent irrésistible, c'est la France, enfin, notre pauvre et bien-aimée France, c'est la patrie sauvée, affranchie, délivrée, maîtresse d'elle-même, et, par sa grande idée de sacrifice et de dévouement, maîtresse aussi du monde. Vive la France!

«Je ne veux pas oublier, s'écriait un jour Berryer, l'avocat de la légitimité, je n'oublierai jamais que la Convention a sauvé ma patrie!»

La Convention est la fille du Dix août.

LA PLACE DAUPHINE

DESAIX ET MADAME ROLAND

Une petite place triangulaire, triste et sombre par les jours de pluie, bizarre d'ailleurs, parfois rajeunie, réchauffée de soleil; des maisons hautes, des portes basses, des grilles aux fenêtres: c'est la _place Dauphine_. Tous les omnibus qui passent par le pont Neuf sont contraints d'en faire le tour. La _correspondance_ l'exige. En regardant ce triangle, tout aussitôt on a froid. La teinte est grise. A peine un bout de ciel égaré au-dessus. En tout temps, ses maçonneries de briques, salies par chaque journée depuis Henri IV, suintent l'ennui, et ses arcades à refends ont de sinistres et mélancoliques aspects; ses pierres de taille se disjoignent comme si elles bâillaient. Les boutiques qui sont là blotties ne sont pas faites pour l'égayer: des magasins de librairie, des repaires d'antiquités, des études d'huissiers, des bureaux de journaux judiciaires. Les petits corridors ouvrent sur la place leurs boyaux noirs, les escaliers sont glissants, les paliers étroits. Un quinquet phthisique agonise tout le jour durant sans éclairer personne. La rampe est huileuse, les murs sont gras. Mais vient un rayon et tout cela se dore et semble sourire.