Ruines et fantômes

Chapter 17

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Quel triste roman que l'histoire, et comme elle se répète jusqu'à faire trouver banale l'horreur elle-même. Qu'elle nous garde d'ailleurs d'ironiques et cruelles antithèses! Oui, je m'en souviens, c'était au moment de présider à la distribution des récompenses au Palais de l'Industrie, que Napoléon III recevait la terrible dépêche, aussi terrible que celle de janvier 1873! Quel refrain à l'hymne qu'avait composé Rossini que cet écho de la mousqueterie de Juarez!

Spectacle évanoui et que je revoyais l'autre soir; j'avais devant les yeux encore ce tableau étonnant. Vingt mille personnes entassées, toilettes claires, uniformes, habits noirs constellés de croix, toutes les dorures et chamarrures de la terre. Il avait plu des ordres étrangers. Tout d'abord les détails se perdaient dans l'ensemble; quand on fermait les yeux à demi, cette foule semblait immobile et telle qu'on aurait pu la regarder dans un stéréoscope. La lumière se décolorait, on n'avait plus devant soi qu'un entassement sombre où se détachaient, pressés, grenus, les chapeaux blancs, lilas ou roses et la poudre de riz des épaules apparaissant sur les gradins comme s'il y avait neigé. Si l'on essayait ensuite de saisir d'un coup d'oeil le vaste ensemble, c'était un éblouissement. Tamisés par des velours d'un bleu doux ou d'un vert d'eau parsemés d'étoiles, les rayons de soleil ne perçaient que çà et là, comme d'un jet incandescent, ce je ne sais quoi de tendrement opaque qui était le jour. Autour du palais, des faisceaux de drapeaux; en bas, la foule avec un demi-murmure, fait non pas de joie grondante, comme dans les fêtes publiques, mais de menus propos à voix basse, comme dans un salon. Parfois des remous la parcouraient, et ces milliers de têtes se penchaient, se courbaient vers un seul point--l'empereur--comme des épis sous le vent. Au-dessus des gradins, les éventails s'agitaient comme des ailes de papillons avec des frémissements voluptueux. Les invités allaient, venaient, longeant l'immense bordure de fleurs; les exposants se groupaient autour de leurs chefs-d'oeuvre industriels disposés en faisceaux. Puis si l'on découpait de petits points de vue dans la fourmilière, peu à peu émergeait quelque rouge tunique, quelque étonnant costume, le bonnet à aigrette et la pelisse fourrée d'un Magyar, le casque d'un Prussien, l'uniforme élégant d'un officier de Cosaques, la robe brodée d'un Persan. Il y avait là de la féerie. Et parmi ces splendeurs orientales, à côté des ambassadeurs à grands cordons, leurs rubans au cou et leurs plaques de diamants sur la poitrine, on apercevait en simple frac, mais en tenue correcte de _gentlemen_ républicains, quelques-uns des ministres des États-Unis d'Amérique.

Et pâle, troublé, essayant cependant de sourire, Napoléon, tout en distribuant les récompenses, entrevoyait dans cette foule le spectre sanglant de Maximilien.

Ce spectre devait le hanter plus d'une fois. On a retrouvé, dans le tiroir même du bureau de l'empereur, une photographie de la redingote et du gilet troués de balles que portait l'archiduc à Queretaro. Napoléon conservait aussi (pourquoi?) une gravure allemande--quelque dessin du _Kladderadatsch_ sans doute--où il était lui-même représenté debout dans son lit, tandis que le fantôme de Maximilien venait, enveloppé d'un suaire taché de sang, lui dire:

--Les balles qui m'ont frappé rejaillissent jusqu'à ton front!

Napoléon devait en effet amèrement regretter d'avoir jeté dans une telle aventure l'infortuné Maximilien; et qui sait si des larmes impériales n'ont point coulé sur les photographies de ces vêtements déchirés par les balles?

Il ne faudrait pas trop, d'ailleurs, s'abandonner au sentiment et, par amour de l'équité, par un penchant naturel vers la justice, sembler prendre le parti d'un ennemi qui fut implacable. Le sentiment et la sentimentalité sont, en politique, deux guides exécrables, et ce furent ceux-là, il faut bien le reconnaître, que suivit le plus souvent cet homme de lettres manqué, ce chasseur de chimères qui fut le prince Louis-Napoléon Bonaparte. La nature personnelle de cet homme (pour n'envisager sa physionomie que par des côtés intimes) était absolument opposée à tout ce qui dans le monde est immédiatement applicable et pratique. Ce n'est point par de vaines raisons qu'étant jeune, il s'était senti attiré par les poésies de Schiller et qu'il en avait traduit quelques-unes. Il y avait en lui de l'Allemand, non point de l'Allemand pratique, Yankee d'Europe, métis de juif et de Germain que nous a révélé la dernière guerre, mais de l'Allemand à la façon des portraits que nous traçait jadis Mme de Staël, de l'Allemand rêveur et perdu dans les brouillards du Rhin. On pouvait se faire une idée exacte de l'esprit même de Napoléon, en jetant sur son cabinet de travail, aux Tuileries, un coup d'oeil, même rapide. C'était là une accumulation étrange d'objets disparates, témoignant de préoccupations multiples; mais, par une rencontre singulière, on s'apercevait bien vite que tout ce qu'il y avait de chimérique au monde, d'impossible, d'irréalisable, d'impraticable, était l'objet des sollicitudes constantes, des études de l'empereur, tandis que tout ce qui était net, tangible et d'intérêt direct, ne l'attirait, ne le sollicitait que médiocrement.

Devant lui (mais à peine consultés) étaient entassés les dossiers relatant les forces exactes de la Confédération du Nord, les rapports clairs et alarmants du colonel Stoffel (qui depuis...), les relevés de chiffres, tout ce qui devait forcer un souverain à se mettre immédiatement en demeure de maintenir l'État dans la force voulue. Mais peu importait évidemment tout cela à Napoléon III. Ce qui l'attirait, ce qui le séduisait, c'était ou un modèle curieux de canonnière, ou une mitrailleuse perfectionnée, ou un sac inédit, ou une bouillie nutritive, sorte de brouet à l'usage de l'armée, toutes choses dont les modèles ou les échantillons étaient là, inutiles, chimériques dans l'application, mais examinés évidemment avec soin, patiemment, longuement, par un esprit rêveur qui avait cette manie spéciale d'inventer et d'innover dans un art où il fut toujours profondément inhabile, l'art militaire, le plus opposé de tous à son tempérament de songeur.

Il aimait si fort la chimère,--ce mot qui, en parlant de lui, revient sans cesse sous la plume,--que sa grande oeuvre littéraire, la _Vie de Jules César_, fut encore une chimère en action. Il s'était épris de cette grande et redoutable figure, César, dont il semblait vouloir faire comme un aïeul de sa propre race, se croyant lui-même le petit-fils de la déesse. Négligeant les affaires du pays pour la confection de cet ouvrage inachevé, mosaïque érudite à laquelle tous les savants du monde apportaient leur caillou, il était heureux de s'enfermer, en compagnie de quelque membre de l'Académie des inscriptions, avec de vieux textes, de vieux parchemins et de vieilles médailles. Il croyait alors trouver lui-même ce qu'on lui indiquait et traduire ce qu'on lui expliquait. Cette humeur mal étouffée d'homme de lettres, de rêveur _schillérien_, qui avait été celle de sa jeunesse, se montrait encore et réapparaissait jusque dans sa vieillesse. Et puis il éprouvait une profonde joie à goûter, décernée par les plus brillants des écrivains de son temps, cette louange littéraire, si douce et si caressante au coeur de l'homme. Des gens qui n'avaient pas le courage d'achever la lecture du lourd travail impérial, n'en écrivaient pas moins à l'auteur, en accumulant les louanges et les flatteries, que la _Vie de César_ était le monument littéraire de ce siècle. Il devait bien, à ses heures de retour sur lui-même et de lucidité, il devait fièrement mépriser l'humaine espèce, cet empereur tombé, qui avait tour à tour connu de si près les flatteurs, les exploiteurs, les complices et les ingrats.

Mais quoi! une sorte de confiance fataliste et une foi en lui-même le soutenaient contre des réflexions pareilles. On a retrouvé, dans un carnet de sa jeunesse, les pensées qui agitaient alors son âme, la plus troublée, la plus hésitante, la mieux préparée à devenir la proie des intrigants qui fût jamais:

«_J'affronte un orage; un souffle m'abat_», écrivait-il alors, dans ces années où, loin de France, il errait, tantôt à Port-Louis, tantôt à Rio.

Un peu plus loin, dans ces notes, il ajoute, rapportant quelque parole féminine qu'il applique à sa propre destinée:

«_J'ai été gâtée, jeune, brillante, recherchée, encensée, calomniée, persécutée, mourante, réhabilitée,--et me voilà!_»

Ce _et me voilà!_ résumerait toute sa théorie fataliste. Le principal, à ses yeux, était de durer pour survivre aux événements et aux hommes et pour les dominer. Cette idée, on la retrouve encore plus d'une fois exprimée dans ses pensées de jeunesse.

Il écrit cela justement au lendemain de l'attentat de Strasbourg. «_Je crois en moi!_» Cette foi en lui-même, ou plutôt en l'idée napoléonienne, à ce rêve colossal et insensé de la famille, c'est ce qui devait faire la force de cet homme, lui assurer un jour (et en dépit de ses propres fautes) le premier rang dans ce pays de France, attaché alors en esclave à cette légende bonapartiste, faite de rayons et de brumes, aujourd'hui dissipés.

Nous devions payer terriblement cher ces hallucinations et ces admirations instinctives de la force. Mais, personnellement, nous avons assez combattu l'empire, alors qu'il était puissant, pour garder une réserve devant l'empereur mort. Il y a là cependant une leçon de morale qu'on doit donner à méditer aux peuples. Toute nation qui s'abandonne elle-même, par terreur des éléments qu'elle contient dans ses flancs, est une nation perdue. Elle craint d'enfanter dans la douleur, et, par crainte de ce mal, elle se déchire elle-même et se laisse déchirer les entrailles par un sauveur qui fait durement solder son opération.

La maladie suprême de Louis-Napoléon est d'ailleurs un dernier argument contre la monarchie. Il est évident que, douloureusement affecté par ce mal mortel qui l'a terrassé, Napoléon n'avait plus, surtout dans ces dernières années, la liberté de penser et d'agir. C'est le propre de semblables maladies d'absorber et de faire converger sur un seul point toutes les facultés d'un être. L'histoire physiologique tirera parti, un jour, du dépôt d'oxalate de chaux de l'ex-empereur. La vessie de Cromwell, dont parlait Pascal, la fistule de Louis XIV, qu'a rendue célèbre M. Michelet, ont désormais un pendant. Il est proclamé que c'est à un malade que la France, au mois de mai 1870, avait remis ses destinées; que c'est un malade qui, en juillet, n'a pas eu la force de résister à ceux qui le poussaient à faire la guerre à l'Allemagne, dans l'espoir d'y trouver quelque profit; que c'est un malade qui, après Woerth et Forbach, a perdu, à Metz, des jours précieux pour le salut de l'armée en s'obstinant à rester à la tête des troupes; que c'est un malade, enfin, qui a guidé ou embarrassé, de Châlons à Sedan, la marche de la dernière armée de la France, et que c'est un malade qui a enveloppé dans sa chute le drapeau même de la patrie. Voilà ce que risquent les nations en ne trouvant point l'énergie de se gouverner elles-mêmes, en abdiquant leur volonté, leur libre arbitre et leur conscience!

Je n'oublierai jamais le départ de l'armée de Châlons, par un matin pluvieux du mois d'août. Quelle triste aurore, frileuse et sombre comme un jour d'automne! Les soldats harassés pataugeaient dans la boue, déroulant les longues files de leurs colonnes silencieuses. Parmi eux, l'empereur, en voiture, drapé dans un caban doublé de rouge, passait, saluant çà et là des troupiers qui ne lui rendaient déjà plus le salut. Cela sentait la ruine et la défaite. Un vent de débâcle sifflait et nous regardions tout, le coeur comprimé et désolé, car il s'agissait maintenant du salut de la France.

Quelques jours avant la déclaration de guerre et l'entrée en campagne, une consultation de médecins avait eu lieu sur l'état de la santé de Napoléon, et le docteur G. Sée avait été chargé de faire connaître un diagnostic détaillé. Ce diagnostic aujourd'hui appartient à l'histoire aussi bien que le registre de Fagon. A cette époque (5 juillet 1870), il ne restait d'une _anémie_ ancienne, due à la captivité de Ham, c'est-à-dire à une aération insuffisante et à des influences morales, d'autres traces que des hyperesthésies cutanées et musculaires, des douleurs superficielles de la peau des cuisses, une grande sensibilité près des articulations des pieds. Quelques phénomènes goutteux se montraient aussi çà et là. Mais la véritable maladie, M. Sée ne s'y trompait pas, c'était la lésion de la vessie.

Il faudrait lire avec ses termes scientifiques la description des hématuries, de la dysurie, que donne le savant docteur. Bref, M. Sée concluait ainsi: «Nous considérons comme nécessaire le cathétérisme de la vessie à titre d'exploration, et nous pensons que le moment est opportun, par cela même qu'il n'y a actuellement aucun phénomène aigu. Si, en effet, la dysurie ou la purulence, ou les douleurs augmentaient ou reparaissaient, on aurait à craindre de provoquer par l'exploration une inflammation aiguë.» J'ignore si les opérations du docteur Thompson ont amené ce que redoutait le docteur Sée, et jusqu'à cette heure on n'est pas tout à fait renseigné, à Paris, sur la cause suprême de la mort de Louis-Napoléon. Toujours est-il que le malade était déjà à demi condamné lorsqu'il partait presque furtivement de Saint-Cloud en juillet 1870, pour se rendre à Sedan, où il eût pu mourir sans les souffrances matérielles et morales de ces deux dernières années et avec l'auréole du devoir et du sacrifice qui manque terriblement à cette mort de Chislehurst.

Il me semble, au surplus, le voir errer, attristé, abattu, dans ces appartements de Campden-House, où, posant la main parfois sur quelque écrit de sa jeunesse, il devait lui arriver de relire ce qu'il avait écrit, au temps jadis où il rêvait d'amalgamer le socialisme de M. Louis Blanc avec le régime policier de Fouché. Peut-être a-t-il retrouvé alors cette phrase qu'il écrivait, voilà longtemps, dans son travail: _De l'organisation militaire en France_, où il réclamait précisément le système prussien, le service obligatoire pour tout citoyen valide:

«Si l'humanité permet qu'on hasarde la vie de millions d'hommes sur le champ de bataille pour défendre sa nationalité et son indépendance, elle flétrit et condamne ces guerres immorales qui font tuer les hommes dans le seul but d'enflammer l'opinion publique et de soutenir, par quelque expédient, un pouvoir toujours dans l'embarras.» (Ham.)

Peut-être encore a-t-il pu méditer, dans son exil de châtelain anglais, cette vérité qu'il a démontrée après l'avoir proclamée: «_On ne bâtit rien de solide sur le mensonge_.»

Et maintenant, tout est dit. L'homme qui tint si longtemps le sort de la France entre ses mains et dont l'Europe attendit souvent la parole, lorsque arrivait une année nouvelle, pour savoir si le monde demeurerait en paix ou s'égorgerait cette année; ce somnambule couronné, qui meurt dans son rêve inachevé, ce César est couché là-bas, dans un cottage des environs de Londres. Il est parti de l'exil pour aboutir à l'exil. Né avec une âme tendre, il a commis peu à peu, en avançant dans la vie, tout ce que peut commettre un caractère ambitieux et pusillanime. «_Sa mère lui sera fatale_», écrivait de lui le roi Louis de Hollande, qui voyait avec effroi la reine Hortense entretenir des rêves de pouvoir dans cette jeune tête. Le roi Louis oubliait combien cette fatalité pèserait aussi sur la France.

L'empire maintenant n'est plus qu'un souvenir. Un jour, dans une leçon publique, en Sorbonne, M. Saint-Marc Girardin (qui n'en faillit pas moins devenir plus tard sénateur de l'empire) expliquait un passage d'une tragédie, lorsqu'il arriva et s'arrêta à ce vers:

L'empire est quelque chose et l'empereur n'est rien

--Messieurs, interrompit alors le professeur, ne pourrait-on pas dire, avec plus de vérité encore, mais en prose: «L'empereur est quelque chose et l'empire n'est rien!»

Et tout aussitôt ce fut, à cette allusion directe, un tonnerre d'applaudissements dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. M. Saint-Marc Girardin avait raison. L'empereur était la clef de voûte d'un système qui devait s'écrouler après lui. Ce n'est pas seulement Napoléon III qui gît, à cette heure, glacé et sans vie, dans la tombe de Chislehurst,--c'est l'empire.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Préface. L'Abbé Hardy et Lucile Gautier. Le 20 juin 1792. Le 10 août 1792. La Place Dauphine. Mademoiselle de Sombreuil. La Maison de Marat. La Rotonde du Temple. L'Hôtel Chantereine. Les Autographes. Charles Nodier et sa jeunesse. Les Cimetières parisiens. Moreau de Jonnès. Champigny. Saint-Cloud. Paris après la Commune. L'Hôtel de ville. De Germinal à Prairial. La Fête mortuaire d'Alexandre Dumas. Versailles. Le Dernier Fantôme.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2