Ruines et fantômes

Chapter 15

Chapter 153,796 wordsPublic domain

Dans les gramens couraient ces mille insectes rouges qui naissent chaque année du printemps et chaque année meurent avec lui. Les buissons étaient pleins de nids; les bataillons d'insectes volaient autour des épines-vierges, et battaient l'air de leurs petites ailes, au bourdonnement vague; bataillons qui, loin de s'entre-tuer, s'entr'aimaient. Il y avait partout, dans ces bois aux noms charmants, Viroflay, Meudon, Chaville, comme des sourires invisibles. Et, à cette même heure, après l'hiver terrible, après la rude guerre, après la souffrance et la ruine, les hommes, autour des forts, combattaient et mouraient!

Printemps de 1871, où les fleurs des lilas, où les branches d'aubépine étaient triomphalement plantées dans les canons des fusils chauds encore de la bataille; printemps où ces bois amoureux furent pleins des sifflements du fer, des éclairs du feu, des hurlements de la haine, Germinal, Floréal, Prairial, que de douleurs et que de morts vous avez vus!

Je n'oublierai jamais l'impression qui me saisit, un matin de mai, lorsque, montant par la côte de Sèvres, à travers les sentiers déserts et labourés d'obus, j'arrivai sur ce plateau de Bellevue, d'où, à l'horizon, baigné dans un lumineux brouillard, on apercevait le géant Paris. Quelle immensité de pierres et quel monde! Les monuments découpaient sur le fond du tableau leurs clochers ou leurs coupoles; l'Arc de l'Étoile apparaissait, colossal et défiant les bombes; la Seine roulait ses circuits tourmentés à travers ce vaste paysage. Paris!

C'était là Paris! Paris, que les Prussiens n'avaient osé attaquer de front, et où ils n'étaient entrés qu'en posant le pied, piteux et hésitants, comme si ce terrain volcanique brûlait;--c'était Paris où, de septembre 1870 à janvier 1871, une communauté de souffrances et d'espoirs avait fait de tant de coeurs un seul coeur, et des classes diverses de la cité une ville unie, fraternelle et résolue;--c'était le Paris qui, après avoir subi un premier siége, en supportait un second, plus terrible que le premier; car si la famine n'était plus au logis, la terreur était au foyer.

Paris!--Je me sentais le coeur serré en le regardant, et lorsque je tournais les yeux vers la droite, vers les coteaux reverdis, du côté de ce fort d'Issy où les canons grondaient, où pleuvaient les obus, du côté de ces tranchées d'où sortait la fusillade, l'angoisse ressentie et la douleur devenaient plus fortes encore, et une sourde malédiction montait alors à mes lèvres contre cette chose qui s'étalait en plein soleil: la guerre civile.

Printemps de 1871, on ne t'oubliera pas! Germinal vit sourdre et Floréal s'épanouir la haine; Prairial vit faucher non l'herbe, mais les hommes. Qu'eût-il dit, qu'eût-il dit alors l'intègre savant qui avait créé jadis le calendrier des mois républicains, le pur Romme, l'ami de ce Bourbotte qui jetait en mourant ce cri de réconciliation suprême:

«Embrassons-nous tous, et aimons-nous tous; c'est le seul moyen de sauver la République!»

LA FÊTE MORTUAIRE D'ALEXANDRE DUMAS _Mai_ 1872

«Je suis né à Villers-Cotterets, petite ville du département de l'Aisne, située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la Noue, où mourut Demoustier, à deux lieues de la Ferté-Milon, où naquit Racine, et à sept lieues de Château-Thierry, où naquit la Fontaine.»

C'est ainsi qu'à la première page de ses _Mémoires_, Alexandre Dumas s'est peint lui-même en six lignes, avec sa franchise naïve et sa brave faconde. Il se place trop modestement à côté de l'auteur des _Lettres sur la Mythologie_ et très-orgueilleusement à côté de l'auteur de _Phèdre_, puis il ajoute:

«Je suis né le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans la maison appartenant aujourd'hui à mon ami Cartier, qui voudra bien me la vendre un jour, pour que j'aille mourir dans cette chambre où je suis né et que je rentre dans la nuit de l'avenir au même endroit d'où je suis sorti de la nuit du passé!»

C'était le voeu secret du grand homme demeuré toujours tel qu'il était aux heures où il dénichait les merles, à Villers-Cotterets, et ce voeu, la destinée ne lui a point permis de le réaliser. Il est mort loin de sa petite ville et, chose cruelle, à l'heure où les fourgons et les canons prussiens faisaient retentir du fracas de leurs roues les pavés silencieux des rues de Villers-Cotterets. Il ne lui a pas été donné de mourir où il était né; mais, hier, cette maison de la rue de Lormet, qui porte, sur une plaque de marbre, la date de la naissance d'Alexandre Dumas, était comme parée de couronnes d'immortelles voilées de crêpe noir, et, lorsque le cercueil de Dumas, porté à bras d'hommes, a passé devant, il s'est arrêté comme si le mort eût voulu saluer sa maison natale.

Villers-Cotterets! C'est pourtant à Dumas que la petite ville doit sa célébrité et son lustre. C'est par lui qu'on a appris à l'aimer, à connaître sa forêt, ses bois pleins d'ombre, ses recoins cachés. Il l'a adorée de toutes les façons, en chasseur et en poëte. Il y a couru enfant; jeune homme, il y a rêvé; célèbre, il y est venu promener sa gloire et rechercher ses premiers souvenirs.

Qu'ils étaient riants, ces souvenirs-là, parfumés et savoureux comme des fraises agrestes! On les retrouve ou plutôt on les respire en feuilletant les premières pages des _Mémoires_! On rajeunit avec Dumas adolescent, on revoit les matins de printemps et les soirs d'été qui furent les aurores et les soleils couchants de sa jeunesse.

Les belles parties de chasse! Les grandes et saines échappées! Et les amourettes! Et les ceintures roses, les bonnets chiffonnés des filles du vieux tailleur de la place de l'Eglise, de Joséphine et Manette Thierry, ses soupirs de seize ans! Manette, une pomme d'_api_, dit-il lui-même, et il les compare l'une et l'autre aux «_fruits égrenés et flétris de ce chapelet sur lequel j'ai épelé les premières phrases de l'amour_.»

Puis, à l'écouter, on assiste bientôt à l'éclosion de son génie littéraire; on apprend comment il vit, à Soissons, jouer par un certain Culot, méchant acteur qui lui fit l'effet de Talma, l'_Hamlet_ de Ducis, cet _Hamlet_, chef-d'oeuvre ignoré pour lui, qui le transporta et lui fit dire:

--Et moi aussi, je serai auteur dramatique!

Voilà ce qu'évoquaient pour nous ce nom de Villers-Cotterets, et cette ville où nous allions pour la première fois.

Tout ce qui porte un nom dans les lettres, tout ce qui tient de près ou de loin à l'art du théâtre, tout ce qui garde la reconnaissance des plaisirs éprouvés, des joies causées par le grand conteur; tous ceux qui ont aimé Alexandre Dumas, c'est-à-dire tous ceux qui l'ont connu, étaient là!

Villers-Cotterets a dû être étonné d'une telle affluence. Le conseil municipal, le maire et ses adjoints, ne s'étaient pas, d'ailleurs, mis en frais pour assister à la cérémonie. S'ils y ont paru, c'est sans caractère officiel. Ils se sont abstenus. Je ne sais pourquoi ils ont dédaigné de fêter ce mort qui illustre leur ville, et je demanderais volontiers la cause de cette ingratitude.

Il n'y avait là qu'un détachement de la gendarmerie départementale. Les gendarmes ont formé la haie et présenté les armes au cercueil.

En revanche, la population tout entière a fêté Dumas. Je dis fêté, car la cérémonie, d'un bout à l'autre, a plutôt, comme l'a fort bien dit M. Dumas fils, ressemblé à un couronnement qu'à un deuil.

On n'avait pas là un mort, mais un immortel.

Les paysans de la campagne, les bourgeois de la ville étaient accourus. La foule se pressait dans l'église, aux fenêtres, au cimetière, foulant les autres tombes, moins illustres, pour arriver plus près de la tombe de Dumas. J'ai bien peu vu de services funèbres aussi saisissants dans leur simplicité.

Cette petite église Saint-Nicolas, toute tendue de noir, avec les lettres A. D. entrelacées; ce catafalque couvert de fleurs et de couronnes, autour duquel brûlaient, dans des torchères argentées, des flammes vertes courbées par le vent du printemps entré par les verrières; cette foule entassée dans les bas côtés, des cierges à la main; cette fanfare du pays dont les cuivres jouaient au dehors des musiques lentes et touchantes; ce tableau tout entier, primitif et sincère, était vraiment caractéristique et attendrissant. L'admiration la plus profonde et la piété la plus vive pour la gloire de Dumas, l'enfant du pays, étaient peintes sur ces visages de paysans: on les eût pris pour des personnages des scènes de Jules Breton, calmes et recueillis.

Lorsque le cortége s'est mis en marche, tous saluaient.

On a traversé la place de la mairie, longé la rue de Lormet, et, prenant un chemin à gauche, on est arrivé au cimetière. Là, à côté de la tombe du général républicain Dumas de la Pailleterie, à côté de la tombe de sa femme, au pied des grands pins dont le vent agitait les branches, Alexandre Dumas a été enseveli.

Les discours se sont succédé, tous marqués au coin de l'émotion juste et vraie. M. Dugué a salué l'auteur dramatique, et M. Gonzalès a fort heureusement caractérisé l'homme de lettres multiple, inépuisable, vraie fontaine de récits, ou plutôt fleuve--et fleuve de Jouvence.

M. Perrin, au nom de la Comédie française, a rendu hommage à l'auteur de _Henri III_, de _Mlle de Belle-Isle_, des _Demoiselles de Saint-Cyr_, et a annoncé que les amis de Dumas seraient conviés bientôt à une autre fête, à celle de l'inauguration du buste du grand dramaturge qu'on placera au foyer, à côté de ses aînés.

M. Charles Blanc, au nom du ministère de l'instruction publique, a salué dans Dumas le conteur _honnête_ écrivant, comme on eût dit au temps de Molière, pour les _honnêtes gens_. Puis tout pâle, froid, roidi par l'émotion, et la voix un peu étranglée, M. Dumas fils a rendu à Alexandre Dumas un dernier, un filial hommage. Il a surtout voulu remercier l'assistance.

«En décembre 1870, a-t-il dit en substance, mon père mourait à Puy, sans bruit, loin de tous, seul, mais sans souffrances et sans cris, à l'heure où tant d'autres, seuls aussi, mouraient dans les imprécations et les larmes, sur un sol envahi par l'étranger.

»Dès ce moment je voulais faire transporter sa dépouille à Villers-Cotterets, à côté de la tombe de son père qui avait tant de fois, lui, fait reculer les ennemis. Il a fallu attendre, et j'ai attendu que le ciel ne fût plus sombre et que l'hiver eût passé pour que cette cérémonie n'eût rien de funèbre et qu'on sentît à travers cette mort une résurrection.

»Et le printemps semble s'être fait mon complice. Le ciel est clément et bleu, et c'est aujourd'hui comme la fête de cet homme illustre qui m'a légué le souvenir de reconnaissance de cette ville où il est né, souvenir qu'à mon tour je léguerai à mes enfants.»

Ces paroles, dont beaucoup n'ont saisi que le sens et que j'essaye de me rappeler, nous parvenaient par-dessus le silence respectueux de la foule et à travers le grand murmure sourd des peupliers et des pins. Le printemps, en effet, souriait à ces souriantes funérailles. Les pommiers en fleur, les cerisiers poudrés de blanc, apparaissaient, comme parés, au-dessus des murs du cimetière. L'herbe était verte et saine autour des tombes. Les immenses prés, piqués de fleurettes, la forêt, à l'horizon, reverdie, renaissante, pleine de bourgeons ouverts et de feuilles nées d'hier, servaient de cadre à cette scène plus semblable à une apothéose ou à une idylle qu'à un ensevelissement.

Dumas aura été Dumas jusqu'au lendemain de sa vie, et il semblait que les larmes blanches de son drap mortuaire fussent des pâquerettes.

Un seul discours a détonné dans cette cérémonie, celui d'un architecte de la ville qui a montré la foule, pour rendre hommage à Alexandre Dumas, venant de Villers-Cotterets _et des environs_.

Les _environs_, c'est Paris. Paris est décidément condamné à devenir modeste.

Ce qui m'a frappé dans cette rapide visite au pays du poëte, c'est l'espèce de culte cordial qu'on garde à sa mémoire. Il n'est pas vrai que nul ne soit prophète en son pays. Dumas est prophète dans le sien, un prophète non pas redouté, mais aimé, ce qui vaut mieux.

Je me trouvais, à l'_hôtel du Dauphin_, à côté d'un vieux cultivateur tanné par tous les soleils, vêtu de neuf, de frais rasé, à qui je demandais s'il avait connu Alexandre Dumas.

--Si je l'ai connu? dit-il fièrement. J'ai couché avec lui! Oui, ajouta-t-il. J'ai été son camarade de lit. Enfants, on nous donnait la même couchette. Un frère de lait, je vous dis. J'en ai joliment tué des hirondelles avec lui. Sa mère tenait un bureau de tabac, place de la Mairie. C'est de là que nous partions pour aller en forêt! Un bon garçon, et resté toujours le même!--quoique célèbre et quoique riche!

Les portraits de Dumas sont partout avec des autographes. Il en donnait à toute la ville. Chaque année, il revenait là, distribuant des poignées de main, retrouvant quelque vieille paysanne qui lui disait:

--Nous avons fait notre première communion ensemble!

--Si j'ai changé autant que vous, ma pauvre amie, comment faites-vous pour me reconnaître?

--Ah! monsieur Dumas, c'est que je vous ai suivi, moi, de loin, pendant que vous grandissiez!

Et voilà bien ce qui a fait le charme à la fois poignant et souriant de cette fête mortuaire d'Alexandre Dumas. Toutes les sympathies s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil, depuis les plus vieux amis, comme M. de Leuven, son premier collaborateur dans son premier vaudeville, depuis M. Maquet, son _alter ego_, jusqu'à ses derniers admirateurs, les nouveaux venus. Il ne manquait là presque personne, sauf d'Artagnan peut-être, qui devait bien pourtant ce dernier hommage à son poëte.

Puis, cette cérémonie terminée, on est remonté en wagon, toujours parlant de Dumas ou plutôt des Dumas, de l'intarissable, du père, ce Gargantua littéraire qui nourrissait toute une génération des miettes tombées de sa table, de ce puissant évocateur du passé, de ce maître du drame et de l'invention, de cette _force de la nature_, comme disait Michelet; et de ce philosophe profond, cruel et vrai, à qui n'échappe aucun secret de l'âme humaine, son fils, qui semble avoir condensé le prodigieux talent de son père, et avec l'acier de l'épée du romancier d'aventures, fait comme un scalpel étincelant, aiguisé,--instrument de chirurgie par la lame, bijou d'orfévrerie par la ciselure.

A cinq heures, le train ramenait cette foule d'élite dans ce grand Paris, qui a tant vécu de la vie de Dumas, joui de ses plaisirs et pleuré de ses drames. Et il ne reste de cette journée qu'un souvenir plein de soleil, de bruissement de feuilles, d'herbe fraîche, quelque chose comme une odeur irrésistible de printemps et comme un poudroiement de gloire.

VERSAILLES

Versailles! A ce nom, tout un passé s'éveille. Les fantômes évanouis d'un temps qui fut illustre reprennent corps et semblent revenir, comme au gré d'une évocation, parmi les bosquets déserts. Toute l'histoire moderne de notre France a gravité autour de ce palais majestueux et de cette ville célèbre. Toutes nos évolutions et nos révolutions s'agitent, semble-t-il, entre ces deux pôles: Versailles et Paris.

C'est par les journées d'hiver, où le grand parc abandonné semble plus veuf de son passé, qu'il faut le visiter, ce Versailles, seul, la brume et le silence vous enveloppant comme d'un suaire, et c'est alors qu'on respire le parfum de mort de cet Escurial de la royauté française. Marchez, personne ne vous troublera. Vos pas seuls feront crier les feuilles sèches que le vent n'a point balayées. Vous n'aurez pour témoins de vos réflexions que ces faunes ou ces nymphes de Coysevox, verdis par la pluie qui fait ruisseler ses gouttelettes pourries sur leurs joues de marbre, et semble prêter des larmes à leurs yeux blancs. Comme il est envahi, ce jardin, l'été, quand les eaux jaillissent des bassins maintenant muets! Les promeneurs banals y passent sans songer. Pas un de ces bons bourgeois en partie de plaisir, foulant du pied le _tapis vert_, qui se doute qu'il marche sur des cendres! Pauvre Versailles! Ils ne comprennent pas quelle leçon tu donnes, dans ta ruine muette et ton vaste délaissement, à toutes les pompes, à toutes les ambitions, à toutes les éternités humaines!... Ils ne l'entendent point, ta réponse cruelle, qui, lorsqu'on s'écrie: Avenir! espoir! grandeur! aussitôt ajoute: Néant!

Ce palais, ces jardins, ces escaliers de marbre, tout fut bâti--caprice de roi tout-puissant--sur des terrains marécageux, qu'il fallut combler pour plaire à S. M. Louis XIV. Versailles, au temps de Louis XIII, avait commencé par être un rendez-vous de chasse, un petit pavillon perdu dans les bois où venait, entre deux _lancers_, se reposer la Cour. Puis, le roi ayant acheté cette terre à François de Gondi, l'archevêque de Paris, y fit bâtir un château blotti dans les bois, château dont son successeur devait faire un palais. Las d'habiter Saint-Germain, d'où l'on apercevait la flèche de Saint-Denis,--c'est-à-dire l'endroit où dormaient les rois de France et où il se coucherait, un jour, dans son cercueil,--Louis XIV fit agrandir par Mansart le château royal, creuser par son armée une route allant droit de Paris à Versailles, et, plus tard même, l'eau manquant à la somptueuse demeure, il voulut, la machine de Marly étant insuffisante, qu'on amenât les eaux de l'Eure de Maintenon à Versailles.

Plus de 30 000 hommes, des soldats, transformés en terrassiers par la volonté souveraine, travaillaient à cette oeuvre colossale. La terre, dégageant des émanations fétides, des milliers de ces pauvres gens mouraient tués par des miasmes, eux qui semblaient destinés à mourir par le fer. Peu importait à Louis XIV. Il fallait continuer les travaux. L'aqueduc inachevé de Maintenon--ruine superbe et vaine aujourd'hui--était sous le grand roi ce que les Pyramides furent sous les Pharaons: l'oeuvre inutile et gigantesque qui coûta tant de sueur et tant de labeur, et tant de morts, aux travailleurs.

Versailles cependant était devenue cette ville rayonnante d'où le roi-soleil dictait au monde ses volontés. La nuée de courtisans, pressée dans la galerie de l'Oeil-de-boeuf, attendait le regard du roi avec l'anxiété d'un Hébreu affamé se demandant si la manne tombera du ciel. Le roi, précédé des violons de Lulli, traversait majestueusement cette foule enrubanée dont Saint-Simon notait les vices au passage, et d'où l'Alceste de Molière s'éloignait fièrement. Parfois, parmi les courtisans, apparaissait, simple et imposant, un grand homme. C'était Turenne, grave et digne; c'était Condé, pliant sous ses lauriers; c'était Vauban, c'était Catinat, c'était Colbert, c'était même Louvois, farouche et dur comme un autre Bismarck. L'art ajoutait ses séductions aux triomphes de la force. Tantôt on jouait, dans les bosquets du parc, la _Princesse d'Élide_, de «Monsieur Pocquelin», ou l'_Iphigénie_ de Racine; plus tard encore c'était _Athalie_, où figuraient, dans leur costume réglementaire, les demoiselles de Saint-Cyr.

C'est à «trois marches de marbre rose» que Musset, en un jour de caprice, a demandé les secrets de ce Versailles du grand roi et du Versailles coquet qui succéda, avec la Pompadour, au Versailles solennel:

Quel heureux monde en ces bosquets! Que de grands seigneurs, de laquais! Que de duchesses, de caillettes, De talons rouges, de paillettes! Que de soupirs et de caquets, Que de plumets et de calottes, De falbalas et de culottes! Que de poudre sous ces berceaux! Que de gens, sans compter les sots!

Mais avec la monarchie élégante et tourbillonnante de Louis XV et Louis XVI, ce n'est plus Versailles qui domine, c'est Trianon. La laitière Marie éclipse la reine Marie-Antoinette. On joue aux quatre coins sous ces grands arbres, et là-bas Paris gronde, s'émeut, s'irrite, et le canon du 14 juillet viendra tout à coup dissiper les rondes charmantes où riaient Mme de Lamballe et Mme de Polignac. Maintenant le lourd sabot du peuple va retentir sur les dalles de la cour de Marbre, et le temps n'est pas loin où la reine, du haut de son balcon, verra s'avancer par la grande avenue le flot bruyant des femmes conduites par Maillard.

Songent-ils à tout cela, ceux des visiteurs qui vont et viennent au hasard de la curiosité dans les grandes allées du parc? Non.--Pas un qui, rassasié enfin de ces arbres de cimetière taillés de façon bizarre, lassé de ces statues, de ces bassins où les tritons grelottent, où coassent les grenouilles de chair sur les grenouilles de bronze; pas un, fatigué de ce Trianon désert, de cette fosse commune où gisent tristement deux règnes, pas un qui sache aller trouver, découvrir, dans une petite rue voisine, la rue de Gravelle, près de la place d'Armes, une salle abandonnée, elle aussi, mais éloquente dans son silence: la salle du Jeu de paume, où les députés de la France jurèrent un jour de ne se séparer jamais avant d'avoir achevé leur oeuvre de délivrance. Voyez-vous cette petite porte, à peine assez large pour laisser passer un seul homme? Un soleil sculpté dans la boiserie la surmonte,--_un soleil_, l'emblème orgueilleux du Grand Roi. C'est par là qu'ils ont passé tous, les vaillants et les embrasés de liberté; sur cette marche de pierre, appuyant son pied de Titan, est monté Mirabeau! Et quand on entre, quand on la voit dans sa splendide nudité, cette salle du Jeu de paume, demeurée encore ce qu'elle était ce jour-là, on éprouve l'étonnement d'un homme qui se trouverait face à face avec son rêve. On touche du doigt l'histoire passée. Quoi! cela a donc existé? La voici, cette salle d'où la Révolution est partie? Le foyer du volcan est là sous vos pieds; sous ces dalles, il semble que le sol gronde encore. Des murs nus, couverts à demi d'une couche noire, de grandes fenêtres à carreaux, une plaque de bronze, une inscription, rien de plus:

ILS L'AVAIENT JURÉ. ILS ONT ACCOMPLI LEUR SERMENT.

Et cela suffit. Ils sont évoqués soudain, dans leur costume sombre, les députés du tiers, mouillés, trempés par la pluie, tous groupés, tous embrassés, tels que les peignit David.

Napoléon 1er, comme Napoléon III, délaissa Versailles. _Ville bâtarde_, disait-il à Sainte-Hélène. Louis-Philippe en fit un Musée national, le Panthéon de nos gloires militaires. Au point de vue de l'art, Versailles compte certes bien des toiles, des portraits répréhensibles; au point de vue de l'histoire, c'est un merveilleux arsenal de documents et de souvenirs. De temps à autre Versailles voyait bien, en ces dernières années comme au temps jadis, quelque fête. Lorsque la reine d'Angleterre visitait la France, lorsque nos soldats revenaient victorieux d'Italie, Versailles rayonnait, étincelait, mais pour s'éteindre. Il semblait, encore un coup, porter le deuil du passé.

Puis un jour, un terrible jour, il entendit, vers Châtillon, gronder le canon prussien; il vit accourir les uhlans dans ses rues, caracoler les dragons bleus devant la statue de Hoche, M. de Bismarck, à pied, s'aller faire raser chez un coiffeur de la rue; et,--quelle douleur et quelle honte!--la ville de Louis XIV et de la Révolution devint le quartier général allemand, la cité du roi Guillaume. Que dis-je? Ce fut dans sa galerie des Glaces que le roi de Prusse devint César; ce fut là qu'on lui décerna le titre d'empereur. Dans la nuit qui suivit, toutes nos gloires indignées frémirent le long des galeries funèbres.

Enfin l'Allemand partit. Des troupes françaises reprirent la place encore chaude de l'occupation germaine. L'Assemblée de Bordeaux s'installa dans le théâtre qu'avait bâti, sous Louis XV, l'architecte Gabriel, et Versailles entendit encore toutes les nuits le canon, mais, cette fois, l'odieux canon de la guerre civile!