Ruines et fantômes

Chapter 13

Chapter 133,820 wordsPublic domain

L'enfant maintenant s'était mis debout et ses petits bras croisés derrière le dos, il regardait travailler son père. Qu'il avait l'air sérieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge plutôt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi paraissait pénétré de la tâche à remplir. Et moi, au bout d'un moment, après avoir considéré ce groupe silencieux du père et de l'enfant, je m'approchai doucement et je lus sur la croix, par-dessus l'épaule de l'homme: _Alexandre Dichart, mort à trois ans et demi, le 30 janvier 1871._»

C'était la tombe du _petit frère_ que venaient ainsi soigner le père et ce «grand frère» qui n'avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu'il avait évoqué, à travers les nuages de la fumée du combat et de l'incendie, c'était cette tombe d'enfant, ce coin de terre où reposait le premier-né et, quand on lui disait qu'on se battait là-bas, au Père-Lachaise, il songeait à cela, qu'on allait ravager la tombe du petit.

Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa échapper son dernier râle, il s'habilla, prit l'aîné par la main et monta vers la colline où reposait l'autre, réparant, tandis que Paris sortait à peine de ses ruines, la ruine, plus pénible pour lui que celle des palais, la ruine du tombeau de son enfant.

J'ai songé bien souvent à ce tableau touchant qui m'apparut, comme une idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J'y songe encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce père, au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout réparé, tout effacé et, par un prodige de vitalité particulière, le voilà qui célèbre le bout de l'an lugubre de ses deuils par des courses à Chantilly et une sorte de renaissance incroyable.

Je défie l'étranger dont je parlais tout à l'heure de reconstituer, même par le passé, le Paris effondré dont il est question plus haut. En sortant un après-midi du palais de l'Industrie où l'exposition d'horticulture complète l'exposition de l'art, et où les rouges fuchsias, les cinéraires mélancoliques, les géraniums, les pensées, les agaves semblables à des hérissons, les cactus admirables et difformes servent d'encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux plâtres de Falguière, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enfermée dans sa baraque de planches, et une des fontaines qui n'est pas reconstruite, il retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d'équipages, de soleil et de lumière. Les balustrades brisées par les obus sont remises en état, les plaies sont fermées, les blessures effacées. Chose étrange! Encadrées par les masses de verdure où les cônes blancs des fleurs de marronniers piquent leur note printanière, les ruines des Tuileries ont, par ces beaux jours, des aspects féériques. Du fond de la voûte de verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon dénudé, léché par la flamme, mais où l'air circule, apparaît comme une merveille. Hélas, les choses tombées ont leur poésie, et ces ruines grandioses laissent loin derrière elles celles du palais d'Heidelberg!

Les arcades du ministère des finances, ce Colysée en miniature, ont été abattues. Il ne reste du bâtiment qu'un coin de salon, dont on aperçoit encore les sculptures dorées. Le soubassement de la colonne Vendôme ressemble à un dé gigantesque sur lequel on aurait posé une énorme couronne d'immortelles. L'Hôtel de Ville est toujours découpé à jour et comme décharné, mais ce squelette a son élégance. Partout ailleurs, les ruines sont réparées et relevées. La rue Royale, ce brasier de l'an passé, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons neuves. La Porte-Saint-Martin va renaître de ses cendres. C'est un prodige que cette résurrection, cette renaissance. Paris, cette fois, est bien redevenu Paris.

Il caracole au Bois, dans ce Bois à demi rasé, coupé, mais charmant encore. Il se promène au concert du soir, il applaudit l'Alboni, il se presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d'une vie factice. Il travaille surtout et s'apaise. Je me suis donné cette satisfaction d'errer, en manière de flânerie, sur les boulevards extérieurs, quartiers perdus pour les _boulevardiers_ d'habitude et qui gardent encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde, redevenu laborieux, prend l'air pur du soir, doucement s'assied sur les bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en plein vent, quelque débitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du côté de Ménilmontant, aux endroits où l'an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt râclant la guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.

Rien de plus intéressant que d'étudier les groupes qui se forment autour de ces ténors de la rue, et c'est là qu'on se rend bien compte de ce que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantées dans des verrières éclairent l'étalage de chansons que débite le chanteur. Ces petits cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont enveloppés de papiers rose ou bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme en bonnet se tient à ses côtés, tendant les cahiers au public. Les amateurs, tenant le cahier à la main, suivent sur le papier la chanson qu'_interprète_ le chanteur, et, à demi-voix, apprennent et répètent l'air que l'autre chante tout haut.

Ce sont, presque toujours, à cette heure, des chansons apaisées, attristées, célébrant l'héroïsme des petits, les souffrances de nos prisonniers, le dévouement et le malheur des soldats, qu'apprend et répète la foule. Le virtuose, d'une voix lente, achève le refrain du Français captif à Magdebourg et qui dit à l'oiseau venu de France:

Petit oiseau, retourne, quitte moi! est assez ici de malheureux sans toi

Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de l'amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si elles n'ont que bien peu de qualités littéraires. D'autres fois, la veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme _les Coupures_, où l'on rit du papier-monnaie, où comme dans _Galurin_, où un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères, mais très-caractéristiques, c'est le besoin, même inconscient d'amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à l'ordre du jour.

_Soyons sérieux_, répète une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:

Qu'à l'ouvrage chacun se rue Pour notre pays endetté; Plus de révolte dans la rue, Le travail, c'est la liberté!

Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: _Soyons sérieux_. Au fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le faire espérer, mais en revanche ce qu'on aperçoit dans les faubourgs aristocratiques nous cause bien quelque doute.

Ce n'est pas qu'on chante de ce côté, mais c'est qu'on expose une quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant l'accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères, donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l'une représente la Religion, l'autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la Charité; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du dessin photographié à des milliers d'exemplaires, François Ier, Henri IV et Jeanne d'Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages, dans ce bienheureux faubourg.

Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d'une teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l'unification de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande royaliste multiplie également les brochures: _Henri V raconté par un paysan_, _Henri V, père du peuple_, etc., sans compter les prédictions de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de l'empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule une fin dans un ou deux ans d'ici.

Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de termites ne finissait par ébranler l'espérance et par mettre le doute dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d'un cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses s'étalent chez tous les libraires et les marchands d'objets de sainteté,--les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour attendrir les âmes sensibles au malheur.

Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les quartiers bourgeois et même populaires, voici qu'on s'arrête maintenant devant une image nouvelle qui s'appelle _le rêve de M. Thiers_. Le président de la République est représenté assis, accoudé et songeant. Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image palpable du bonheur qui a pour nom: l'_abondance_. Va pour un tel rêve, et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir bercé, un moment, et d'avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M. Thiers devient de cette façon et restera pour l'avenir une sorte de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle son pays désarçonné[19].

[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par la coalition monarchique et l'on peut, par là, mesurer l'ingratitude des partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le _rêve de M. Thiers_? (24 mai 1873.)]

L'HÔTEL-DE-VILLE (Juin 1871)

I

S'il existait un monument que la rage des pétroleurs dût épargner, c'était l'Hôtel-de-Ville, le coeur même de la cité parisienne, le monument en quelque sorte sacré où, glorieuse et tourmentée, avait défilé notre histoire.

L'Hôtel-de-Ville, en effet, n'était pas seulement une merveille artistique, une des élégances les plus pures de la Renaissance; c'était aussi une sorte de temple où revivaient, tout palpitants encore, des souvenirs, et où revenaient, en quelque sorte, des ombres. Tout le passé de la grande ville semblait être enfermé là. Toutes ses fièvres, toutes ses grandeurs, tous ses héroïsmes, toutes ses misères semblaient s'y entasser et s'y coudoyer. On eût dit que, dans ces longs couloirs, parfois l'ombre de quelque prévôt des marchands y saluait le fantôme d'un frondeur ou d'un membre de la première Commune. Chaque coin du monument avait sa légende, chaque pièce évoquait une tradition, une chronique, une date, et l'on ne sait ce qu'il faut regretter le plus, ou de ce grandiose nid à souvenirs, ou de ce chef-d'oeuvre d'un art inimitable et charmant.

Ruiné, incendié et dévasté, l'Hôtel-de-Ville reste du moins la plus superbe des ruines parisiennes. Son harmonie primitive a fait place à un pittoresque et funèbre désordre qui serre le coeur, tout en offrant aux yeux un de ces spectacles horriblement beaux que gardent de tels écroulements. La masse de l'édifice est percée à jour, léchée et rongée par la flamme. Les pavillons de droite et de gauche laissent pénétrer par les plaies béantes des fenêtres le soleil, qui éclaire en pleine lumière les monceaux de détritus, la poussière et les plâtras, et qui se joue dans les ouvertures, dans les brèches et les lézardes de l'incendie. Les lignes brisées de l'édifice semblent découpées et déchiquetées par un caprice bizarre et cruel. Les figures qui entourent le cadran d'horloge, que nous avons tant de fois vu allumé durant la nuit comme un oeil de cyclope au fronton du monument, ont été décapitées et cassées à mi-corps. Le campanile, où, pendant les soirées de bombardement, lors du dernier siége, on montait pour interroger les lueurs sinistres des batteries à l'horizon, ce campanile élégant s'est écroulé, s'est abîmé dans les flammes. Plus rien ne reste de lui! Il faut tout un travail d'imagination pour le retrouver, tel qu'il était, droit et fier, s'élançant au-dessus de la ligne correcte des toits. Maintenant, seules, les hautes cheminées se dressent avec leurs lignes sévères et tristes au-dessus du squelette du monument et de l'amoncellement des ruines.

La Commune avait fait enlever de la porte du milieu la statue de bronze d'Henri IV. Le profil déformé de la statue se dessine encore sur la muraille, découpé comme une ombre chinoise. Une plaque de marbre noir, où se déchiffrent des lettres étranges, gravées verticalement, était placée sous la statue du Béarnais. Les statues de grands hommes qui, debout dans leurs niches, formaient le long de l'Hôtel-de-Ville comme l'aréopage défunt et immortel de la cité, ont eu leur part dans la catastrophe. Déjà blessées par les balles au 22 janvier, elles sont ou tombées ou brisées à demi dans la terrible nuit de mai. Juvénal des Ursins a été coupé en deux comme par un boulet. D'autres montrent leurs bras devenus des moignons, leurs jambes broyées, leur torse criblé. Côte à côte, Pierre Lescot et Jean Goujon, ces deux ouvriers sublimes, semblent défier le sort et la barbarie, leur maillet, leurs outils d'artistique travail à la main.

C'est cependant par cette porte du milieu que, tant de fois, poussé par des courroux divers, s'est précipité le flot populaire! C'est du haut de ce perron qu'ont été tour à tour acclamés tous les gouvernements de France! Les Frondeurs, aux jours des _mazarinades_, ont passé par cette porte, hurlant et chantant. Les vainqueurs de la Bastille y sont entrés, apportant les trophées arrachés à la noire citadelle. Au 10 août, au 9 thermidor, la Révolution y a roulé ses vagues formidables, sa mer de vainqueurs et de vaincus. C'est là que Lamartine a parlé: «Prenez garde, disait-il le 17 mars 1848, les 18 brumaire du peuple pourraient amener les 18 brumaire du despotisme!» C'est là que Barbès, au 15 mai, est entré, croyant sauver la République. Tous les personnages qui ont contraint la renommée à garder leurs noms en ces dernières années, ont défilé sous cette voûte, et ouvert ou enfoncé cette porte pour entrer dans l'histoire.

Quelle ruine! Et si ces pierres calcinées, rougies de tons de brique ou noircies par la flamme, pouvaient parler! Ils ne comprenaient donc pas, ceux qui vouaient un tel monument à la destruction, qu'ils anéantissaient la tradition même, la pétrification superbe des idées et des espérances parisiennes? Qu'était-ce que l'Hôtel-de-Ville, sinon la maison commune, le _parloir du peuple_ succédant au vieux _parlouër aux bourgeois_ du moyen âge?

Jadis, au VIe siècle, le corps municipal de la cité parisienne était composé de ce qu'on nommait le «corps des négociants par eau», les _nautes_ défenseurs. Ville de matelots, créée au début, défendue au dénoûment par des marins; sous Clovis, ces conducteurs de barques régnaient et commandaient, représentant tout le commerce. Puis le titre s'éteignit. Les _mercatores aquæ_, les _marchands d'eau de Paris_ devinrent les citoyens, les bourgeois de Paris. Et leur confédération, la _hanse_ de ces bourgeois, donna naissance à la «compagnie française» qui devait instituer l'Hôtel-de-Ville. Humble hôtel-de-ville tout d'abord, sorte de baraquement, une grande pièce où l'on délibérait sur les affaires publiques; puis on se transporta sur la place de Grève, dans cette _Maison aux piliers_ qui resta debout même après que Domenico Boccaredo, _Domenico da Cortone_, eut en 1549, sous Henri II, commencé l'édification du monument que 1871 à détruit. Qui ne reconnaissait, dans ces humbles et laborieux bourgeois du moyen âge, les vrais frères de la Commune libre, la Commune qui fonde, non celle qui détruit, pacifique Commune s'occupant du travail des citoyens, du négoce des marchands, des droits de tous; et non la Commune qui combat, qui lève les armées, contraint tout homme à prendre un fusil pour la guerre civile et attente ainsi à la liberté de l'individu autant qu'au droit de l'État?

Il est bien difficile de reconstruire, même par la pensée, ce qu'était, il y a six mois, il y a trois mois, l'Hôtel-de-Ville, en parcourant ces cours encombrées de débris, en se risquant dans ces galeries écroulées et mises à jour comme les arcades d'un cloître. Dès les premiers pas, l'odeur, l'éternelle odeur de mort, de salpêtre et de plâtre vous saisit à la gorge. On aperçoit, par la grande porte, l'amas de choses écroulées que déblaient les maçons, poussant leurs brouettes sur les rails d'un petit chemin de fer spécial qu'on a construit. Ces hommes sifflent ou fredonnent en faisant l'ouvrage. Ils commencent l'oeuvre de réparation. La Commune a surtout assuré le droit au travail à deux corps de citoyens, les pompiers et les maçons.

Nous jetons un regard sur ces murs noircis par la fumée ou couverts par l'incendie d'une étrange teinte rose. Des lambeaux d'affiches au papier jauni pendent encore çà et là, ironiques: _Commune de Pari_, dit l'une, _19 avril 1871, 5 h. 27 soir. Guerre à exécutive. Bonnes nouvelles d'Asnières et de Montrouge. Ennemis repoussés_. Et l'autre: _Appel est fait aux artificiers et ouvriers spécialement attachés à la préparation des fusées percutantes des obus_. A nos pieds des fragments de marbre, de sculptures, gisent à terre. Mais le sol presque tout entier est fait d'une couche de poussière et de plâtre. Une cour immense s'ouvre devant nous, vide et nue, bordée par des arcades ruinées à demi, des pans de murailles nues; c'est la cour de Louis XIV. Est-il possible? Quoi! voilà ce qui reste de ce portique supporté par les colonnes de marbre aux chapiteaux dorés, de ces médaillons en terre cuite, dignes de Luca della Robbia, qui brillaient et égayaient ce bijou architectural; voilà ce qui survit de cette frise aux inscriptions glorieuses, de cet escalier de stuc et de marbre, d'une construction élégante et qui menait à la galerie des Fêtes? Voilà ce que le désastre nous laisse de tout ce qui était le luxe et la séduction du monument municipal? Rien, absolument rien; le vide, le néant, la fumée!

C'était là qu'avaient passé les souverains et les visiteurs illustres; là que M. de Bismarck, en 1867, tandis que le roi son maître parcourait la salle de bal, entouré, regardé curieusement, c'est là que le ministre était descendu, voulant une place à part dans la curiosité ou l'inquiétude publique, et, pressé par la foule, son casque de cuirassier sous son bras gauche, causait, nu-tête et souriant, aux dames et à ceux qui l'entouraient.

L'aspect était féerique de cette cour blanche et dorée, aux jours de réceptions et de fêtes. Les hautes tiges des arbustes, les couleurs des magnolias se mariaient aux blancheurs marmoréennes des colonnettes ioniennes. Parfums et fleurs, griseries de la vue et des sens, la mélodie de la galerie arrivait à travers les plantes. Les ruissellements d'épaules blanches, des robes traînantes, les éclairs des regards et des parures se croisaient, se confondaient sur les marches de l'escalier en fer à cheval. J'y ai vu, aux heures de siége, des mobiles dormir, enveloppés dans leurs couvertures de laine, des gardes nationaux manger, à la lueur des lampes, leur repas, et des médecins faire, à cette même place où tour à tour la reine Victoria, le roi Guillaume, le czar, les empereurs avaient passé, un cours pratique de pansement à la légion de brancardiers organisée pour les champs de bataille. Quelle antithèse! cette cohue de souverains, et, au lendemain de ces rêves, ce réveil: un groupe d'hommes en blouse d'uniforme, têtes nues, écoutant un docteur qui leur explique, en leur montrant des brancards neufs et demain tachés de sang, comment on ramasse un blessé et comment on le couche sur la toile du brancard!

On a retrouvé, dans l'entassement de détritus qui couvrait la cour Louis XIV, déblayée aujourd'hui, la statue de Louis XIV, qui était debout, sous le portique, faisant pendant à une statue de François Ier! L'explosion d'un amas de cartouches avait enlevé le roi-soleil de son socle et l'avait projeté, sans lui casser un ongle, à plusieurs mètres de là, dans un amas de décombres.

Au 31 octobre, ce fut par cette cour que l'envahissement commença; les maires de Paris délibéraient dans la salle du conseil municipal qui donnait sur la cour par le petit et coquet escalier. Assis devant leurs pupitres de bois d'acajou, ils venaient de fixer la date des prochaines élections municipales, lorsque M. Mahias s'écria: «Nous ne sommes plus maîtres de la situation!» La foule entrait, en effet, se ruait sur l'escalier de marbre, pénétrait dans la salle, grimpait sur les pupitres, prenait la parole, applaudissait, sifflait, et, regardant les peintures d'Yvon qui décoraient la salle, se mettait à en lacérer une. C'était celle qui représentait _Napoléon III remettant à M. Haussmann le décret d'agrandissement de la ville de Paris_. Peinture médiocre comme toutes ses voisines, Clovis ou Philippe-Auguste. La foule demeura là pendant toute l'après-midi, broyant les pupitres sous ses talons, cassant le nez des bustes et emportant les lampes. La vue de cette salle, le lendemain, était pitoyable.

Cette fois, pourtant, elle avait épargné la Galerie des fêtes, la galerie superbe qui donne sur la caserne Lobau, et qui, maintenant, n'est qu'une ruine. _Galerie des fêtes_, quel nom pour cette chose brûlée et broyée, pour ces colonnes que la flamme a rongées, découpant les rondelles de pierres comme des ruines séculaires, quel nom pour cette grande salle vide et morne dont l'armature de fonte rouge, tordue, pendant au plafond comme une ostéologie, et dont le plancher semble prêt à s'écrouler sous les pas. Aux larges fenêtres illuminées les soirs de bal, pendent, lugubres, des débris de volets, des lambeaux brûlés de stores, pareils à des bouts de papier à demi consumés; le vent ballotte ces détritus; une blanche statue, encore debout au dehors, se détache sur le vide et semble veiller sur ces ruines; on cherche vainement dans la courbe des voûtes, trace des peintures de Lehmann. Tout est écaillé, perdu, anéanti. Quel désert! et quels lendemains aux fêtes du préfet! Le vent s'y engouffre, et les perspectives des quais apparaissent par les larges brèches. _E finita, e finita la musica!_ Une affiche de la Commune, collée sur une colonne cannelée, semble signer tristement cette épouvantable ruine.