Ruines et fantômes

Chapter 10

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Montparnasse! c'est bien là, cette fois, qu'on peut dormir. Martin Luther n'eût pas envié les morts du Père-Lachaise; mais devant les tombes de Montparnasse comme devant celles de Worms, il se fût écrié: _Invideo quia quiescunt!_ Qu'elle est humble, cette entrée, cette porte sur le boulevard pauvre et désert! C'est, on le devine, le cimetière des misères. Point ou peu de grands noms, mais Monseigneur Tout Le Monde. A droite une cloche attend, sans cesse agitée,--excepté la nuit,--et dont chaque tintement dit une fosse ouverte et bientôt comblée, un dénouement, un convoi, une douleur, des larmes... Le gardien, son tricorne ciré sur la tête, presque toujours enveloppé de son manteau, se promène d'un air indifférent, siffle, fredonne. Il voit passer sans être ému bien des robes noires, bien des yeux rouges. Que lui font ces deuils, à lui? Il vit à côté de la mort; bien plus, il vit de la mort sans aucun tressaillement, par habitude. Tout s'use dans l'homme, tout, et surtout l'attendrissement.

Le cimetière n'est pas vaste. On pourrait apercevoir dès l'entrée, au bout de l'allée bordée d'arbres et de tombes, le mur de clôture. A droite, en se dirigeant vers le cimetière des soeurs de charité, on lit un nom sur un monument, un nom aimé: Famille Henri Martin.

Les soeurs de charité dorment côte à côte, avec leurs croix uniformes, sous des tertres entourés de bordures de buis et de fleurettes blanches. Des noms obscurs! Une seule tombe, d'ailleurs bien modeste, élevée _par les pauvres et par les riches_ à soeur Rosalie, cette brave et sainte fille qui voua au peuple, aux souffrants, aux malheureux son existence entière. Ça et là quelque pierre, avec inscription, parmi ces croix de bois.

Les mortes qui sont là ont quitté la vie en quittant le monde, où bien longtemps après, j'entends qu'elles ont fait la route longue ou qu'elles sont tombées dès les premiers pas. Les inscriptions là-dessus sont éloquentes: _Morte à soixante-dix ans_, ou _morte à vingt ans_.

Celles qui ne peuvent supporter cette existence se courbent et disparaissent; elles se brisent, les autres résistent et se bronzent. Elles ne vivent pas d'ailleurs, elles vieillissent. Peu ou point de mortes de trente ans, de quarante ans. Jeunes filles ou vieilles femmes, ainsi s'en vont-elles. La mort choisit et se plaît à l'antithèse; elle leur demande le sourire de la vingtième année ou les rides du dernier âge.

Hégésippe Moreau, Rude, Grégoire le conventionnel, Bocage, les quatre sergents de la Rochelle sont enterrés à Montparnasse, et bien d'autres avec eux, morts frappés, eux aussi, par le couteau de la Restauration: Carbonneau, Talleron, Pleignier. Longtemps sur la tombe des sergents vint s'agenouiller une vieille femme dont les historiens des excentriques de Paris (la fidélité est aussi de l'excentricité) ont raconté l'existence. C'était une pauvre paysanne poitevine, cassée en deux, aux joues creusées par l'âge, qui se traînait sur un bâton jusqu'au tombeau de Goubin et de Bories, et leur apportait des fleurs, violettes au printemps, roses l'été, chrysanthèmes l'automne, et des immortelles pendant l'hiver. Ils la connaissaient bien, les gamins du quartier, et l'appelaient la _Fée_. La fée du souvenir, soit!

On dit que cette femme avait été la fiancée de l'un de ces jeunes gens, et qu'elle avait passé sa vie l'aimant et le pleurant toujours. D'autres ont prétendu qu'elle était folle. Et qui sait--par le temps qui court--l'attachement à quelque chose de noble et de sacré est peut-être bien une folie?...

Dornès aussi repose là. Dornès? Cherchez ce nom dans une biographie, vous ne l'y trouverez pas. Qu'est cela, Dornès? Un représentant mort pour son idée. Les biographes ont bien d'autres gens à faire entrer dans leurs colonnes! Pauvres fustigés de la vie, qui êtes aussi les oubliés de l'histoire, qui donc aura la gloire un jour d'être votre historien, j'allais dire (me le pardonnez-vous) votre défenseur?

Orfila, lui, possède une tombe superbe et qui d'emblée frappe la vue. On ne l'évite pas. Le monument de Drolling, élevé, je crois, par ses élèves, est plus modeste. Une pierre et un nom, voilà l'éloquence tumulaire. Mais qui s'est avisé de représenter, gravé sur je ne sais quelle hutte d'Océaniens en forme de pain de sucre, peinturlurée de rouge et de jaune, dorée, bronzée, Dumont-d'Urville montant au ciel, à travers les flammes, avec sa femme et son enfant?

Les trois personnages sont nus, absolument nus, l'amiral et madame Dumont-d'Urville. Cette vue, je ne sais pourquoi, choque singulièrement. L'artiste a voulu rappeler l'épouvantable catastrophe où périt, sur le railway de Paris à Versailles, comme un nageur qui se noierait dans un ruisseau, l'intrépide marin qui venait de faire et de refaire le tour du monde. Il fallait alors toucher à ce malheur autrement.

Quelle belle chose que le goût!

N'avez-vous souhaité jamais, pour l'éternel repos, pour le dernier sommeil, un coin désert, calme, ignoré, quelque tertre plein d'herbe, à l'angle d'un cimetière de village, des fleurs, de l'ombre, un arbre où nichent les oiseaux? Il semble que dans ces endroits enviés la mort soit plus douce et plus complète, la tombe plus fermée, l'anéantissement plus profond. Aux heures enfiévrées, troublé par ses désirs, dévoré par ses ambitions, le coeur parfois débordant d'amertume, la pensée vide--ou pleine, hélas! d'espérances déçues--lassé de tout ou tourmenté par toutes choses, l'homme mélancoliquement laisse pencher son front vers la terre, regarde fixement l'avenir, comme arrêté devant un puits insondable, et cherche alors en quel endroit il pourrait bien, comme un avare qui cacherait son trésor, enfouir ses rêves brisés, ses souvenirs rayonnants ou brumeux, tout ce qu'il porte en lui de méconnu ou d'ignoré, et il se dit alors, ambitieux de sa tombe comme il le fut de sa vie, rêvant jusqu'à la fin: Le bel endroit pour mourir! Le bel endroit pour un tombeau!

Si le duc de Gramont-Caderousse, celui que le Jockey-Club appelait _notre cher duc_, celui dont on disait, quand il montrait sur le boulevard ses favoris roux, son maigre profil et le camellia de sa boutonnière: _Voilà la régence qui passe_; si cette célébrité de steeplechase et de villes d'eaux, ce Don Juan du plaisir, cet éternel agité, a rêvé, dans ses nuits chaudes, au milieu d'un souper, au lendemain d'une folie, le calme, le repos et l'ombre, il n'a pas certes pu les demander plus complets qu'il ne les a trouvés dans une des allées de ce cimetière Montparnasse. L'allée est étroite, silencieuse, enveloppée comme d'oubli; l'herbe semble un tapis, le sable est discret sous les pas, les cyprès forment un rideau et comme un voile au-dessus des têtes; un rayon de soleil filtre parfois dans la verdure sombre, quelque passereau bat des ailes à travers les branches; pour tout horizon, des tombeaux; pour tous visiteurs, des affligés qui semblent glisser comme des ombres. On n'oserait parler, on passe. C'est la paix profonde, la paix suprême. Et le viveur est couché là. Bruyantes amantes, illustres aventures, duels fameux, folies belles ou laides, tout finit là, voilà votre épilogue! Pauvre Yorick titré, «toujours prêt, jamais las», le dernier de sa race, mort en emportant sa couronne ducale depuis longtemps échangée contre une couronne de festin. _Alas!_ quelle antithèse, _poor Yorick!_

La tranchée commune, à Montparnasse, est immense, les croix sont nombreuses: une armée, un monde. Je songe que là-bas, au Père-Lachaise, dans cette glaise, parmi ces _innommés_, à côté de ces forçats de la misère, on a enterré Lamennais. Cette sépulture en valait une autre. Le révolté d'ailleurs avait assez largement marqué sa place dans le monde des vivants pour qu'il lui fût permis de demander au monde des morts un coin où dormir, côte à côte avec ceux qu'il avait aimés, qu'il avait défendus et pour lesquels peut-être il était tombé.

Il dort avec les pauvres celui qui a protesté en leur nom par ce cri amer, poignant, inoublié: _Silence au pauvre!_

Ici, à Montparnasse, dans la fosse commune, on a mis l'abbé Chatel, un excentrique, un fou, un brave homme. J'ai vu son buste de plâtre, fiché sur un piquet parmi tous ces morts, tournoyer et soupirer au vent d'hiver, et pousser comme une amère plainte....

V

Paris a d'autres cimetières encore,--ou, pour mieux dire, le _Paris funéraire_ ne finit pas. Du pont d'Iéna, sous le _velum_ même de l'Exposition, au fond du Trocadéro, n'apercevait-on pas le rideau noir des cyprès de Passy? P.-J. Proudhon est couché sous ces arbres. Clamart a son cimetière, près de l'amphithéâtre où l'on dissèque. On y porta Gilbert et Mirabeau. Un jour, faites-vous ouvrir la porte du cimetière de Picpus, aujourd'hui fermée. C'est là, dans ce coin ignoré de Paris, que repose Lafayette, et avec lui tous ceux qui moururent sur l'échafaud, barrière du Trône (en ce temps-là _barrière Renversée_). On y retrouverait peut-être les ossements d'André Chénier. Quant aux autres morts illustres, dont le sang a coulé sur la place de la Révolution, quant à Danton, à Desmoulins et à tant d'autres, demandez aux Catacombes!...

Lugubres excursions, ces promenades aux champs des morts! On en rapporte toujours pourtant comme un sentiment plus puissant et plus assuré de la liberté et de la dignité humaines. On a conversé, pour ainsi dire, avec ces aïeux qui nous ont nourris de leur pensée, qui nous ont faits plus robustes et meilleurs. Cette course dans la boue pétrie de détritus de cadavres vaut la lecture d'un livre de vie. On passe dédaigneux devant les tombes vaines; on s'arrête, attendri ou écrasé, devant les noms aimés et les grands noms. Il sort de ces tombeaux des conseils.

Ces cadavres parlent, agissent encore; ces poussières vous pénètrent, comme si leurs atomes dégageaient encore du courage et de la foi. Tel dit: Dévouement; tel crie: Sacrifice; un autre: Devoir. Et l'on comprend alors ces anciens qui faisaient de la voie des tombeaux leur lieu de promenade, l'endroit où les enfants jouaient au-dessous de l'urne cinéraire de leurs parents. On comprend tout ce qu'il y a, en vérité, de sain pour l'âme dans la fréquentation des tombes.

La parole du passé est là. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon survit. Voilà l'immortalité véritable, celle de l'exemple.

Hamlet, écrasé sous sa tâche, hésitant devant son terrible devoir, et courbé sous la loi, va demander conseil à ceux que ronge _milady vermine_. «Il y a là, dit-il, une belle révolution; si seulement nous avions le bon esprit d'y regarder!» Nous sommes tous, fils du doute, des Hamlets à nos heures, effrayés de notre tâche, tremblants et peureux. Regardons là, regardons droit où sont _les vieux_. Il y a toujours au fond d'une tombe une voix pour dire: Courage, et, lorsque les vivants se taisent, ce sont les morts qui crient: En avant!

MOREAU DE JONNÈS 1776-1870

J'avais connu et j'avais aimé ce grand vieillard que la mort vient de prendre[16]. Il s'appelait Alexandre Moreau de Jonnès. Il avait fait, vaillamment, les campagnes de la République et de l'Empire. Il était parti, joyeux, avec les volontaires de Brest, lorsque la patrie en danger appelait à elle ses enfants, et, après une vie bien remplie, demeuré fidèle à ses beaux souvenirs, il s'était enfermé avec ses livres, son papier, ses plumes, et après avoir combattu pour la France républicaine, il s'était mis à conter ses malheurs et ses gloires.

[Note 16: Mai 1870.]

Moreau de Jonnès habitait un logis assez vaste, boulevard de La Tour-Maubourg. C'est là que, pour la première fois, je l'ai vu, assis dans son fauteuil, devant sa fenêtre et sa table de travail. L'homme était grand, solide encore et superbe, la tête puissante, un nez gros, les narines frémissantes d'un Mirabeau, ridé mais point défiguré, portant toute sa barbe, l'air d'un vieux soldat de la République, des mèches de cheveux blancs sortant d'une haute calotte de velours noir un peu semblable à celle des bourgeois florentins dans les fresques de Ghirlandajo et de Botticelli.

Il avait quatre-vingt-dix ans passés, quatre-vingt-dix ans de peines et d'efforts, de luttes ardentes, de combats sous tous les ciels, de souffrances à toutes les heures. Il les portait bravement, et son oeil profond, singulièrement vivant, étonné parfois, scrutateur toujours, avait encore des flammes de jeunesse et comme des éclairs d'été. De ce grand corps vigoureux sortait une voix grave, sonore, presque caverneuse, voix d'oracle ou plutôt d'Épiménide qui, sans quitter sa grotte, suivrait de loin les agitations des humains.

Cet homme, en effet, était d'un autre temps, d'un autre âge et d'une autre trempe que nous. Il ressemblait à ces _témoins_ qu'on laisse dans les champs aplanis pour indiquer l'ancienne élévation des terres. Il avait, avec sa majesté d'ancêtre, l'attitude superbe d'un exemple et l'ironie d'un reproche vivant. Il semblait dire à la génération présente: «Nous étions ainsi et par le débris du passé jugez maintenant de sa valeur!»

Ancien soldat, après l'épée il avait pris la plume. Ses travaux de statistique, ses études d'économie sociale l'avaient conduit à l'Institut. Mais depuis douze ans il ne se rendait plus aux séances. Depuis douze ans, enfermé dans sa chambre comme jadis dans sa cabine de marin, il demeurait avec ses travaux et ses souvenirs, attentif aux choses du dehors, applaudissant de loin à ceux des nouveaux qui jetaient leur cri, affirmaient leur foi, et comparant, quelquefois avec amertume, d'autres fois aussi avec confiance, les hommes de jadis aux hommes d'aujourd'hui.

Il fallait le voir dans sa demeure, entouré de ses tableaux et de ses livres. Quelques toiles de l'école italienne, des maîtres de l'école de Bologne, et, parmi ces Guerchin ou ces Carrache, des esquisses de la Révolution française, Danton allant à l'échafaud, des portraits, des reliques, des dessins à la manière de David ou de Topino-Lebrun, son élève.

Je l'écoutais parler avec passion, stupéfait, fiévreux, enchaîné à sa parole. Tout ce que me disait cet homme avait pour moi le fantastique et l'attrait magnétique du rêve. Sa voix, encore un coup, semblait sortir du fond des siècles. Même il avait toujours ce style coloré et puissant, cette fougue et cette grande éloquence de l'heure d'éruption du volcan. Alexandre Moreau de Jonnès parlait en 1870 comme en 1792 à la tribune des Jacobins ou des Cordeliers. Les années, les épreuves, les revers, les défaillances environnantes, les lâchetés voisines, les désertions et les déceptions ne lui avaient rien enlevé de sa foi primitive et de sa conviction toujours intacte, toujours en sa force et en sa verdeur.

Parfois, en vérité, je croyais entendre parler le vieux Lakanal ou voir, à demi enseveli dans son fauteuil, le sombre Billaud-Varennes rêvant et contant les grandes histoires écroulées.

Que de figures alors évoquées! Que de cendres remuées! Que de souvenirs rajeunis! Que d'anecdotes inconnues! Que de journées disparues dans la brume du temps et soudain, par le verbe, retrouvées avec leur soleil, leur ciel bleu, le poudroiement des volontaires en marche et le verdoiement de l'herbe aux jours charmants de prairial!

Et j'écoutais toujours.

«--J'ai vu Camille Desmoulins, une fois, me disait Moreau de Jonnès. C'était au club des Cordeliers. Marat était à la tribune. Je me rappelle encore l'impression de chaleur étouffante que je ressentis en entrant là. Lorsque Marat eut fini de parler, je ne me souviens pas pourquoi il se fit un certain tumulte. A ce moment apparut, à l'entrée de la salle, un jeune homme, l'air vif et les cheveux noirs. Une jeune femme s'appuyait sur son bras. On me dit: «Voilà Camille Desmoulins et sa femme». Il parla. Bégayant d'abord et un peu intimidé, il se remettait bien vite et, au bout de dix minutes environ, il parla fort éloquemment. On l'applaudit beaucoup: le discours était intéressant. Quant à sa femme, avec ses jolis cheveux châtains, elle était, je m'en souviens, _fort gentille_. Une vraie petite Parisienne!»

Rien n'était singulier comme ces récits qui ramenaient de la sorte les grandes scènes de la Révolution à l'intimité familière des tableaux de genre. En sortant des Archives et en allant vers Moreau de Jonnès, je passais des peintures de David aux croquis de Boilly.

Boilly a sa valeur. Les _Mémoires_ sont la monnaie--bien frappée--de l'histoire.

«--La dernière fois que je vis Louis-Phi-lippe, continuait Moreau de Jonnès, il me parla de mes travaux:--Il y a longtemps que je vous connais, Monsieur, me dit-il.

»--Moi aussi, répondis-je. Depuis 1792. Je vous ai déjà vu aux Jacobins, Sire!

»Et Louis-Philippe se mit à sourire, en saluant.»

Moreau de Jonnès a publié deux volumes de souvenirs, les _Aventures de guerre au temps de la République et du Consulat_. Il laisse deux volumes encore, volumes inédits, ses mémoires relatifs aux combats de l'Empire, aux luttes de la Révolution. Ce sont là livres qui resteront, mais qui ne rendent point, comme la parole même de l'homme, l'impression de vigueur, d'ardeur généreuse que donnait la conversation de ce grand vieillard.

Il meurt à quatre-vingt-treize ans, fidèle au culte de toute sa vie, à la liberté, à la patrie, à la République. Tel qu'il était parti de Brest un matin d'avril, il meurt un soir de mai, confiant dans l'avenir, ferme dans ses principes, inébranlable dans ses convictions. Tête et coeur de Breton, il avait en lui toute la solidité de cette terre granitique où poussent durement les chênes. En 1792, sous le drapeau flottant des volontaires d'Ille-et-Vilaine, il s'était mis en campagne, au son du fifre que jouait Habeneck, le futur chef d'orchestre de l'Opéra, pour le moment chef de musique du bataillon des fédérés armoricains. On n'avait pas d'argent pour acheter d'autre orchestre. Mais ce fifre criard et guilleret suffisait.--Vive la nation!

On marchait, et chaque étape était une fête. A Paris, Moreau de Jonnès porte à Tallien des lettres de recommandation. Tallien le fait incorporer dans le bataillon des Minimes. Un soir que le jeune homme (il avait seize ans) était de garde aux Tuileries, des gentilshommes, de ceux qui s'appelaient les _Chevaliers du poignard_, font mine de vouloir arriver jusqu'au roi gardé à vue, et de le délivrer. Le poste prend les armes. Au bout d'un moment un homme entre, carrure d'athlète, large figure, parole haute, les yeux pleins d'éclairs.

--La garde nationale, dit-il, était prête à arrêter ces gens, j'espère?

--Oui, répond Moreau, si ces gens l'avaient attaquée!

L'homme regarda Moreau de ses yeux profonds.

--La justice, dit-il, frappe les criminels et ne lutte pas avec eux!

Et il tourna le dos au fédéré, puis sortit.

--Quel est donc celui-là? demanda Moreau.

On lui répondit:

--C'est Danton.

Moreau de Jonnès était à la tête de sa section au 10 août 1792, lorsque le peuple emporta d'assaut le vieil antre de royauté, les Tuileries pleines de Suisses. Il était dans le Morbihan lorsque les chouans, révoltés plutôt contre la conscription que pour la royauté, voulaient tenir en échec le droit, ne point servir la France et résister à la Convention nationale. Il était à Toulon lorsque le futur réacteur Fréron, le chef à venir des muscadins et de la _jeunesse dorée_, mitraillait la ville écrasée. Il était au combat du 13 prairial, à bord du _Jemmapes_, dans le feu de la bataille, dans l'atmosphère rouge et chaude de la canonnade, lorsque sombra le vaisseau _le Vengeur_. Il était à Quiberon lorsque l'émigration fut étouffée, à une portée de canon de la flotte britannique qui laissait couler, comme le dit depuis Sheridan, l'honneur anglais par tous les pores. Il escortait, en qualité d'aide de camp, le général Hoche, et que de fois m'a-t-il dit: «Si celui-là eût vécu, Bonaparte n'eût pas régné!» Il était à Saint-Domingue, avec Leclerc, le mari de Pauline Borghèse, mari gênant que Napoléon envoyait à la fièvre jaune. Il était au Morne-aux-Couleuvres, il était partout où se dressait le danger; vie aventureuse, étonnante, romanesque, pleine de chocs, tantôt ensoleillée et joyeuse comme un frisson d'écharpe tricolore au vent de messidor, tantôt funèbre et navrée comme une journée sombre de brumaire, fière d'ailleurs et superbe, unie et vaillante comme une épée de chevalier.

Quand il se rappelait toutes ces choses, la captivité à bord des pontons, les journées d'enthousiasme de la Révolution, les lendemains de victoire, les gloires et les défaites de l'empire, les marches consternées des combattants de Montmirail devenus les brigands de la Loire, quand il évoquait ce passé, Moreau de Jonnès devait se sentir mélancolique et douter de la justice. Tant d'amertume, tant de déceptions, tant de trahisons, tant de rêves finis, tant d'espoirs aux ailes brisées!

Quels spectacles faits pour déconcerter l'âme la mieux trempée! Après 1789, 1815; après le 4 août, le 9 thermidor; après le 10 août, le 18 brumaire. Après Valmy, Waterloo. Après Cambon, Ouvrard. Après 1830, 1834. Après 1848, 1852. Après le coup de soleil du 24 février, l'assombrissement, l'atmosphère spongieuse et malsaine du 2 décembre. La République deux fois proclamée, deux fois égorgée, la liberté tant de fois proscrite, le droit tant de fois souffleté, la justice tant de fois méconnue! Il avait vu tout cela. Il avait vu la Révolution, l'empire, Talleyrand en bas de soie recevant le czar éperonné et les talons couverts de la terre de France; il avait vu Foy à la tribune, Manuel au tombeau; il avait vu juillet, il avait vu, entendu l'écho lugubre de Saint-Merry, les cris joyeux de Février, tout ce qui a été la vie, la palpitation, l'espoir, la désillusion, les révoltes et l'asservissement de la pauvre et chère patrie.

Cet homme avait vu tout cela et, en présence de tant d'efforts inutiles, de tant de sacrifices bafoués, de tant d'héroïsmes raillés, de tant de vérités escamotées ou proscrites, peut-être dans sa longue existence d'octogénaire s'était-il senti las de protester, peut-être s'était-il dit qu'après tout l'humanité tient sans doute à demeurer troupeau et que sa servitude volontaire importe peu au philosophe? Peut-être s'était-il dit que le métier d'éternel mécontent, d'honnête homme et de citoyen, est métier de dupe[17]? Peut-être avait-il perdu patience et perdu courage?

[Note 17: Écrit au lendemain du _plébiscite_ qui devait nous amener la guerre. Que Moreau de Jonnès a bien fait de mourir avant Forbach et avant Sedan!]

Eh bien, non! il était tel en mai 1870 qu'il était en septembre 1792. Il était le même, le même toujours, l'éternel combattant du droit. Son oeil s'animait au souvenir de ces grandes journées et il apportait dans ses jugements sur les choses du jour la passion superbe qu'ils avaient eue tous, ceux de son temps, pour les choses d'autrefois. Il envoyait, une fois, à l'_Avenir national_, un article sur les défenseurs nouveaux de Marie-Antoinette. Le style est celui des conventionnels. Cette reine, devant lui, reste ce qu'elle est pour l'histoire, l'archiduchesse et l'Autrichienne.

Un jour, comme nous parlions des affaires d'Italie et des embarras financiers de ce peuple:

--Qu'attendent-ils donc? dit brusquement le vieillard, ils ont les biens du clergé et ils ne les prennent pas!

On se sentait avec lui dans un autre temps, on comprenait la grandeur farouche de l'époque altière et fécondante, à la fois terrible et douce. De ses lèvres tombaient des mots inconnus, oubliés. Souvent, comparant à nous ce vieillard, j'avais honte pour ceux qui vivent aujourd'hui. Lui s'inquiétait de leurs efforts, de leurs idées, de leur but, de leurs espérances.

Il avait l'air d'un aïeul qui juge--et qui aime--ses petits-fils, pourtant dégénérés.

Cet homme est mort; mort emportant un monde de faits, d'idées, de souvenirs, de science; mort de cette mort de l'homme qui peut regarder sa vie sans y trouver une faiblesse; mort avec cet amour au coeur pour la République, rêve de sa vingtième année qui fut encore l'espoir de ses quatre-vingt-dix ans.

«La vie exemplaire, a dit Goethe, c'est le songe de la jeunesse réalisé par l'âge mûr.»