Rose d'Amour

Chapter 5

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--Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l'on croirait que tu m'as fait venir. Expliquons-nous tranquillement.

--Je ne veux pas m'expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d'ici!

--Allons, tu fais la méchante; tu as tort. Je t'aime, tu le sais bien. Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous pouvons vivre ensemble.

--Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au feu!»

A ces mots, il saute tout à coup sur moi et veut me fermer la bouche. Mais je me dégage à la faveur de l'obscurité; je saisis une chaise, et la jette dans ses jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je me mets à courir comme une folle dans la rue.

Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il sortit lui-même, et pour éviter d'être rencontré, il descendit à travers les jardins qui vont de ce côté-là jusqu'à la rivière.

Quand je vis qu'il était parti, je rentrai moi-même toute tremblante dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fenêtre, je mis un bâton à côté de mon lit pour me défendre si j'étais attaquée la nuit, et je dormis assez tranquillement jusqu'au lendemain.

Je ne parlai de cette aventure à personne, et on ne l'aurait pas connue si un voisin qui par hasard était dans son jardin, n'avait aperçu au clair de lune Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. Il le reconnut sur-le-champ, et n'eut rien de plus pressé que d'en parler le lendemain à tout le quartier.

Ce fut une rumeur générale. Si le feu avait pris à trois maisons à la fois, on n'en aurait pas fait plus de bruit.

On fit d'abord raconter au voisin tout ce qu'il avait vu.

«A quelle heure?

--A dix heures.

--C'était Matthieu? L'avez-vous bien reconnu?

--Parbleu! si je l'ai reconnu! il a laissé sa casquette dans mon jardin.

--Et d'où venait-il?

--Ah! pour cela, je n'en sais rien.

--Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.»

A ce nom, tout le monde se mit à crier:

«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger? Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant!

--Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tué pour cette malheureuse.

--Ce n'est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que ces créatures-là?»

Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'était moi qui avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reçu chez moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison à trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu'elle était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part. Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m'eût protégée!

Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.

Quand je vis que Bernard ne m'écrivait pas et que sa mère ne me parlait plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais résolu d'apprendre à lire et à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, car excepté le catéchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la première communion, je ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.

Mais en même temps j'étais fort embarrassée d'apprendre, car d'abord, madame, je n'avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes soeurs et moi nous avions la tête si dure qu'il avait fallu renoncer à nous apprendre à lire.

Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver un pauvre garçon qu'on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait le soir, après souper, une école de lecture et d'écriture à sept ou huit filles de mon âge qui n'avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui en sentaient trop tard la nécessité.

Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour écrire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir parmi ses élèves.

Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit:

«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'écriture à ton âge. Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?

--Justement. C'est à mon colonel.

--Au colonel Bernard?

--Oui, au colonel Bernard.

--Eh bien! viens quand tu voudras.»

J'y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec tant d'application à faire des barres, des _a_, des _o_, des _i_, des _u_, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la bâtarde et de la coulée, que j'en étais bien souvent plus fatiguée que de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui n'en a pas l'habitude.

Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et quoique je n'aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me faire lire et lire les autres.

Pendant ce temps, Jean-Paul pensait à tout autre chose. Un soir, comme je m'en allais après la leçon, il me retint par le bras, et me fit signe qu'il avait quelque secret à me dire. Moi, toujours simple et bien éloignée de croire qu'on pût s'occuper de moi, je restai et je m'assis.

Jean-Paul ferma la porte et s'assit en face de moi.

«Rose-d'Amour, la bien nommée, dit-il, comment me trouves-tu?»

Je crus qu'il voulait rire.

«Très joli garçon,» lui dis-je.

Il secoua la tête.

«Non, non, ce n'est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi sérieusement, et regarde-moi bien... Écoute, j'ai vingt-six ans, cent francs d'économies et le mobilier que voilà; je t'aime à la folie. Veux-tu m'aimer?

--Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?» lui dis-je d'un air triste.

Je me sentais venir les larmes aux yeux.

«T'insulter? moi! Rose-d'Amour! moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je te demande si tu veux te marier avec moi?»

Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes.

«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze jours.

--Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle ne se fera jamais.

--Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore à toi, et reviendra-t-il jamais?

--Qu'il revienne ou non, je l'aime, et j'ai promis de l'attendre.

--Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il. Écoute-moi, Rose, je sais ce qui t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la reconnaîtrai. On se moquera de moi, mais je me moquerai des autres à mon tour. Je t'aime et je serai heureux. Je n'ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant trouvé, je ne dois compte de rien à personne, et je t'aime. Ne me dis pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: je le sais et je te le pardonne; mais tu m'aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq ans, Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de ce qu'on a dit de toi. Je ne le croirais pas quand je l'aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule, sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi, et personne ne m'aime; appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous et marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune créature, car tu es la meilleure fille du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien du mal, tu n'as jamais cherché à te venger: et la vengeance aurait été pourtant bien facile. Ce qu'il me faut, c'est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse, et je sais que tu le seras, car tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu feras mon bonheur et peut-être le tien.

Je ne puis vous dire, madame, combien je fus touchée des paroles de ce pauvre garçon: je sentais bien qu'il disait vrai et qu'il m'aimait tendrement; mais moi je ne l'aimais pas, et surtout j'avais dans le coeur un trop tendre souvenir de Bernard.

Comme il vit que je ne répondais rien, il me crut ébranlée et voulut continuer. Ses yeux bleus, qui étaient pleins de douceur, m'imploraient encore mieux que ses discours; mais, d'un mot, je lui fermai la bouche.

«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, et tu seras toujours pour moi un ami, le meilleur et le plus sûr après Bernard; mais ce mariage est impossible, et je ne remettrai plus les pieds dans cette maison.

--Et tu ne me permettras pas d'aller te voir?

--Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher de me parler de ce que je ne veux plus entendre. Devant Dieu, je suis la femme de Bernard, et je ne dois entendre de personne un mot d'amour.

A ces mots, je sortis et refermai la porte. Il n'essaya pas de me retenir, tant il était consterné.

X

Quand on connut l'aventure de Matthieu, le père et la mère Bernard, qui avaient été jusqu'alors assez bien disposés pour moi, ne purent pas s'empêcher de croire qu'il fallait que j'eusse fait de grandes avances à ce misérable, pour qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre à dix heures du soir. Quand chacun eut dit son mot et raconté son histoire, le père Bernard hocha la tête et dit à sa femme:

«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.

--C'est une dévergondée, dit la mère. On m'assurait encore ce matin qu'elle recevait trois ou quatre jeunes gens toutes les nuits et, de plus, monsieur l'adjoint au maire.

--Qu'elle reçoive qui elle voudra, dit le père, j'empêcherai bien Bernard de l'épouser.

--Et moi aussi, dit la mère. Mais qui aurait cru cela de cette petite fille que nous avons tenue sur nos genoux, qui était si sage et si douce, étant enfant! Il faut que Dieu l'ai abandonnée.

Le lendemain, sans perdre de temps, la mère Bernard vint chez moi pour m'annoncer cette nouvelle. Quoique je connusse déjà par mes camarades d'atelier tous les bruits qui avaient couru, j'étais loin de m'attendre à ce dernier coup.

Je ne vous raconterai pas son discours. Je ne l'entendis pas tout entier. Aux premiers mots, je compris tout, et je reçus comme un coup de massue sur la tête.

«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui devriez me dire une chose pareille!»

Et je me mis à fondre en larmes.

«Écoute, mon enfant, répondit-elle, mets-toi à ma place. Tu ne penses qu'à toi; moi, je pense à mon Bernard, et je ne serais pas bien aise qu'il fût le mari d'une coureuse. Je veux croire que tu n'as rien fait de mal, et que tu n'attirais chez toi ce Matthieu et tous les autres que pour chanter les psaumes avec eux et dire les litanies de la sainte Vierge; mais...

--J'ai attiré Matthieu? moi!

--Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils sont là plus de trente qui ont vu les gens entrer chez toi à toutes heures de la nuit, ou en sortir. Il faut bien croire de pareils témoins. Et après tout....

--C'est bien, lui dis-je en me levant, car je me sentais indignée, vous pouvez dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais vous êtes chez moi.

--C'est bon, c'est bon, on s'en va. Ne vas-tu pas faire la princesse parce que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te dit pas: au revoir, ma petite.»

Je la laissai partir et ne cherchai pas à la retenir; puis je repris ma vie accoutumée, et je retournai à l'atelier, malgré les cris d'indignation des voisins, qui disaient que je m'entendais avec Matthieu.

Le méchant homme lui-même le laissait croire, et en mon absence disait d'un air fin:

«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes pas aussi brouillés qu'elle veut le faire croire.»

Si vous me demandez pourquoi je n'ai pas quitté son atelier, je vous dirai, madame, que je craignais de ne pas trouver d'ouvrage dans un autre. Les mauvais bruits qui couraient m'auraient suivie partout: j'aurais été persécutée ailleurs tout autant et peut-être davantage; et d'ailleurs, je vous avoue que, grâce à mes lectures,--car depuis que Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je lisais souvent _l'Évangile_ et _l'Imitation de Jésus-Christ_, et j'en tirais des consolations infinies,--grâce à mes lectures, je devenais à peu près indifférente à tout ce qu'on disait de moi. Toujours frappée au même endroit et par tous, je sentais ma blessure se cicatriser, et je commençais à vivre dans un monde bien supérieur à tous les autres, dans le monde où les corps ont disparu, et où il ne reste plus que de purs esprits. Là, du moins, je me sentais libre.

Enfin j'appris de mes camarades que Bernard allait revenir; on disait qu'il était sergent, qu'il allait obtenir un emploi dans les droits réunis, qu'il allait vivre comme un bourgeois, et sa mère parlait même de lui acheter une charge d'huissier.

A cette nouvelle, je sentis mon coeur battre plus vite et plus joyeusement, et je crus que mes peines touchaient à leur fin. Imaginez, madame, un enfer qui a duré sept ans avec la promesse du paradis! Voilà ce que je pensai tout de suite en apprenant ce retour. Du reste, j'en eus bientôt des preuves certaines.

La mère de Bernard commença à parcourir le quartier en racontant les campagnes de son fils, tous ses grades depuis celui de caporal jusqu'à celui de sergent; tous les Arabes qu'il avait tués; tous les bois de myrtes et de lauriers-roses où il avait chassé le lion, le tigre, la panthère, le léopard, la perdrix, le lièvre et tous les autres animaux féroces. Elle fit blanchir sa maison du haut en bas: quoique la maison, qui était neuve, comme vous savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta des cravates, des mouchoirs, des chemises, douze paires de bas; elle parlait même d'aller au-devant de lui jusqu'à Paris, et (à ce qu'on disait) de le faire revenir en poste comme un prince.

Toute la rue était en rumeur à cause de cet événement.

Pour moi, qui attendais Bernard avec plus d'impatience qu'elle, car je lui avais écrit depuis deux ans une douzaine de lettres auxquelles il n'avait jamais répondu, je me tenais plus renfermée que jamais dans mon atelier, et au sortir de l'atelier dans ma chambre.

J'étais certaine, quelque mal qu'on pût lui dire de moi, qu'il n'en croirait pas un mot, tant j'avais confiance en lui, et j'étais sûre que sa première visite et sa première parole seraient pour moi.

Enfin, j'appris un matin dans mon atelier que Bernard devait arriver le soir par la diligence. Le père Bernard devait aller l'attendre avec tous ses amis, et la mère faisait préparer un grand souper dont la fumée (car nous étions voisins) pourrait se faire sentir jusque chez moi.

Rien n'était plus naturel que toute cette joie, ce festin et ses apprêts. Eh bien! madame, il me semblait entendre parler de mon enterrement. A mesure que l'heure approchait, je me sentais prête à me trouver mal, et je fus forcée de sortir de l'atelier et de rentrer chez moi.

Je venais à peine de fermer ma porte et de m'asseoir près de la fenêtre, qui donnait sur la campagne, lorsque j'entendis les grelots des chevaux et le roulement de la diligence au fond de la vallée. En même temps, je vis les amis de Bernard et son père arrêter la diligence le faire descendre et l'emmener bras dessus bras dessous après l'avoir embrassé.

«A quoi pense-t-il maintenant? me disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le saurai en le voyant entrer. Son premier regard, sa première parole doivent être pour moi.»

J'avais mis ma plus belle robe et mon plus beau bonnet. J'avais habillé Bernardine comme une petite poupée, et je la retenais à grand'peine à côté de moi pour qu'elle fût tout à fait belle quand son père la verrait pour la première fois. Je me demandais aussi s'il fallait attendre Bernard, ou bien si je ne ferais pas mieux de descendre dans la rue et de me jeter dans ses bras dès qu'il aurait paru. Cependant un reste de défiance me retint, et j'attendis de pied ferme, mais non sans maudire la lenteur des minutes.

Il parut enfin au coin de la rue. Je le voyais, cachée derrière le rideau de ma fenêtre. Il était plus fort, plus hardi, mieux découplé, mieux pris dans sa taille, plus beau aussi; mais c'était bien Bernard. Il avait penché son képi sur l'oreille, ce qui lui donnait l'air guerrier; sa moustache était fine et longue. C'était un bel homme, un joli garçon dont toute femme eût été fière.

Il passa devant ma maison sans lever les yeux. J'étais là, prête à crier, à m'élancer, je laissai retomber le rideau. J'étais presque folle de douleur. Pas un regard! Ses amis étaient avec lui; peut-être n'osait-il pas les quitter et entrer chez moi, mais pas un regard!

Il ne m'aimait plus!

Ainsi pendant sept ans j'avais souffert mort et passion à cause de lui; mon père était mort, j'avais été déshonorée, je vivais, seule, malheureuse, méprisée, abandonnée de tous: une seule chose me soutenait, son amour, et il ne m'aimait plus!

Le tonnerre serait tombé sur ma tête sans me faire plus de mal.

J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre, je pleurai de colère et de désespoir. Bernardine étonnée se jetait à mon cou et cherchait à me consoler.

«Tu m'avais promis de me faire voir papa. Où est-il donc papa?

--Il est parti, mon enfant, il ne reviendra plus!»

Quand la nuit fut venue et l'enfant couché, j'allai m'asseoir dans mon jardin, qui était voisin de celui de Bernard, sous un berceau que mon père avait fait lui-même, et j'entendis de là le bruit du souper, le choc des verres, les cris de joie des amis, et le vieux Bernard qui buvait à la santé de son fils, de sa femme, de l'armée française, du roi des Français, de la garde nationale et du sultan Abd-el-Kader.

J'entendis aussi la voix de Bernard! mais il me parut moins gai qu'on s'y attendait, et quelqu'un en fit la remarque.

«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai fait cent lieues sans dormir.

--Et tu veux dormir ce soir? dit le père. C'est trop juste. Eh bien! va te coucher, mon garçon; et nous, amis, buvons.»

Bernard monta dans sa chambre, et au lieu de se coucher, s'assit auprès de la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa main. Je le voyais parfaitement quoiqu'il ne me vît pas, car son visage était éclairé par la lune et j'étais dans l'ombre, sous le berceau.

Après être resté plus d'une heure dans cette position, il poussa un long soupir, ferma la fenêtre et se coucha.

Quelques moments après, ses amis sortirent de la maison, et j'entendis le vieux Bernard qui chantonnait un air à boire:

Que Monus et la Folie Veillent toujours sur notre vie, etc.

Alors, toute brisée par le désespoir, j'allai me coucher à mon tour. Voilà comment se passa ce jour dont j'avais attendu tant de bonheur.

XI

Le lendemain fut pareil. Bernard passa et repassa devant ma maison, sans même lever les yeux sur ma fenêtre. Oh! sa mère avait dû lui raconter de moi de terribles histoires. Je ne puis vous dire, madame, combien j'étais indignée. Quelque chose qu'on m'eût dit de lui, de quelque crime qu'on l'eût accusé, je n'en aurais rien cru; et lui, sur un simple récit, me croyait coupable et me condamnait sans m'entendre.

Que dis-je? il me condamnait! il poussait si loin le mépris qu'il ne daignait pas s'informer de moi, ni douter un seul instant! Et tous ces bruits infâmes qui avaient couru sur moi, lui seul en était cause; quand le monde entier m'aurait condamnée, lui seul aurait dû m'absoudre: et pendant que je vivais dans la solitude et le désespoir, il fêtait ses amis, il en était fêté; il riait peut-être quand on lui parlait de moi!

Cette pensée devint si continuelle et si désespérante, que je crus retrouver un moment la force d'oublier Bernard et de me faire à moi seule une vie, puisque je ne pouvais plus être mariée à celui pour qui j'avais tout sacrifié.

Je continuai d'aller à l'atelier en ayant soin d'éviter les rues et les heures où je pouvais craindre la rencontre de Bernard. Je ne voulais pas qu'il me crût assez peu fière pour le rechercher et me justifier près de lui.

Il ne me fut pas du reste très-difficile de l'éviter, car il prenait de son côté le même soin, et quoique les deux maisons fussent très-proches voisines l'une de l'autre, et que les deux jardins fussent très-petits et séparés seulement l'un de l'autre par un mur à hauteur d'appui, nous vécûmes pendant trois semaines côte à côte sans nous voir et sans échanger une parole.

Une seule fois, je le vis paraître à l'entrée de la rue au moment où je sortais moi-même. Aussitôt je me sentis pâlir si fortement que la force me manqua, et je rentrai chez moi sans le regarder.

Ne croyez pas, madame, qu'il y eût là quelque sentiment de honte. Non: je me sentais forte devant lui. Tout le monde pouvait me reprocher d'avoir failli; lui seul ne le pouvait pas, car je n'avais failli que pour lui.

Cependant on commençait à s'étonner de sa conduite. Les histoires d'amour, c'est comme les assassinats; tout le monde aime à en parler, et surtout les femmes. Mes camarades d'atelier s'aperçurent bien vite que Bernard ne pensait plus à moi. On nous surveilla, on vit bien que ni publiquement ni secrètement nous n'avions ensemble aucune intelligence; on lui en parla, et voici comment, car j'ai su plus tard toute l'affaire.

Un jour, une fille assez coquette du quartier, qui avait, je crois, quelque envie d'épouser Bernard, causait avec lui.

«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas se fier à vous.

--Pourquoi? demanda Bernard.

--N'avez-vous pas trompé cette pauvre Rose-d'Amour.»

Bernard devint sombre tout à coup.

«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est elle qui m'a indignement trompé, et pour qui? pour ce Matthieu, un misérable, pour Jean-Paul, un enfant trouvé, et qui sait encore pour combien d'autres? Ah! la malheureuse! elle m'a bien fait souffrir!»

Il faut vous dire qu'en effet le pauvre Jean-Paul, après que je l'eus refusé, ne se tint pas pour battu, et raconta son amour à tous les voisins; et quoiqu'il eût dit très-honnêtement et très-franchement toute la vérité, les autres filles, qui se trouvaient blessées de la préférence qu'il me donnait, avaient raconté l'histoire tout autrement que lui, disant qu'il en agissait ainsi par ruse et pour mieux cacher son jeu.

La conversation de Bernard et de cette fille me fut bientôt répétée par une de mes camarades d'atelier, car on se faisait un plaisir de me tourmenter, parce que je ne voulais jamais rendre le mal pour le mal, ayant toujours à l'esprit cette parole de Jésus-Christ, que je lisais tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous les uns les autres.»

Ces paroles de Bernard me rejetèrent de nouveau dans une douleur dont vous ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis, ses parents, son mari, c'est le plus grand malheur du monde; mais se sentir méprisée de celui qu'on aime le plus, n'est-ce pas le comble de toutes les calamités?

Alors, je commençai à désespérer de tout et à me dégoûter de la vie. Les livres saints eux-mêmes, que je lisais si souvent, n'avaient plus de consolation pour moi.

«Oui, puisqu'on me traite comme une malheureuse femme, odieuse à tous et méprisée de tous, pensai-je, c'est que Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps, c'est que je n'ai plus rien à faire ici-bas.»

Hélas! madame, je ne me justifie pas, je vous raconte toutes mes pensées. Cependant, au moment de mourir, j'étais retenue par la crainte de laisser Bernardine seule sur la terre et exposée peut-être aux mêmes malheurs que sa mère.

«Eh bien, me dis-je, je vais la lui léguer en mourant. S'il ne m'aime plus, du moins il aimera sa fille.»

Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine dans la chambre qui était à côté de la mienne, je fermai soigneusement la porte, j'écrivis à Bernard une lettre que voici:

«Bernard, tu m'as perdue, tu m'as abandonnée. Je te pardonne, je meurs. Prends soin de ta fille. A ce dernier moment, où je vais paraître devant Dieu, je le jure, je n'ai jamais aimé que toi. Tu élèveras Bernardine et tu lui parleras quelquefois de sa mère, n'est-ce pas? Adieu!»

En même temps, je m'habillai de ma plus belle robe, j'allumai au milieu de la chambre le feu que j'avais mis dans un réchaud, et je me couchai sur mon lit, en laissant sur la table une lampe allumée.