Rose d'Amour

Chapter 4

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«Subséquemment, je viens d'être fait caporal avec des galons dont auxquels je me suis fait sensiblement hommage pour la circonstance de ce que les Morocains sont venus nous attaquer pendant que nous mangions la soupe, ce qui m'a dérangé notoirement, vu qu'il est sensible qu'on ne peut manger la soupe et faire le coup de feu avec commodité, et qu'il faut choisir substantiellement entre la soupe et l'étrillement du moricaud, dont j'ai choisi l'étrillement, dans l'espérance de manger plutôt ma soupe et plus tranquillement, ce qui n'a pas manqué.

«Insensiblement le sultan de Maroc, qu'on appelle Raman, Karaman ou quelque chose de pareil, vu que dans son pays on est comme qui dirait aux galères et qu'on y rame à perpétuité, à cause du soleil qui est chaud comme braise et qui rend noirs comme charbon ceux qui ont la négligence de le regarder en face, ce pauvre sultan, que je dis, a eu l'imprudence de venir se frotter contre ma baïonnette, dont je lui ai montré la pointe avec l'intention de la lui mettre dans la poitrine comme dans un fourreau; mais que le moricaud, pénétrant mon dessein, m'a grossièrement montré le dos, comme s'il avait eu besoin d'un lavement; mais que je n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son désir, vu qu'il était déjà loin et que ma baïonnette conséquemment n'a pas des ailes comme les oiseaux, et que, comme dit l'autre, ce n'est pas la peine de courir après la mauvaise compagnie, et que, s'il m'a fait une impolitesse en me tournant le dos, je puis bien lui pardonner diamétralement en long et en large, vu qu'il a fait le même affront au maréchal Bugeaud et à tous les officiers et sous-officiers du régiment, et que le sergent-major m'a dit qu'il aurait fait la même chose au grand Napoléon lui-même.

«Itérativement et sans tarder, j'ai couru droit vers sa tente, qui était étendue sur six bâtons dorés et qui prenait l'air au soleil, et que moi et Dumanet nous l'avons emportée à nous deux sur nos épaules et qu'on a dit que nous aurions la croix, ou du moins que mon capitaine l'aurait, ce qui honore toute la compagnie et subséquemment le simple soldat, dont auquel du reste mon capitaine a bien voulu me dire que je serais mis à l'ordre du jour et que j'aurais les galons de caporal, ce qui m'a fait plaisir, vu que je sais que tu es glorieuse de ton fils et que tu seras bien aise d'apprendre qu'il est le brave des braves ou qu'il ne s'en faut de guère, mais qu'il t'aime toujours par-dessus toute chose, mère Bernard, excepté toutefois ma chère Rose-d'Amour que j'espère qui m'attendra toujours, et qui sera éternellement ma chérie.

«Je compte que tu m'écriras bientôt pour me donner de tes nouvelles, et subséquemment de celles de mon père, de Rose-d'Amour et de toute la famille, et que tu me diras qui est-ce qui vit et qui est-ce qui meurt, et qui est-ce qui se marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.

«Ton fils honoré,

«Bernard.»

«Dis à Rose-d'Amour que je voulais lui envoyer la tente du sultan, mais qu'on va l'embarquer pour la France et la donner au roi Louis-Philippe, qui pourra la montrer, s'il veut, à tous ces badauds de Parisiens. Dis-lui aussi que voici bientôt deux ans que je suis loin d'elle et que nous n'avons plus que cinq ans à attendre.»

Je ne sais pas, madame, ce que vous pensez de cette lettre, mais, pour moi, elle me fit un effet dont vous ne pouvez pas avoir d'idée. Tout ce que j'avais souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne pensai plus qu'au bonheur de revoir Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons de caporal me rendaient toute fière. Je pensai tout de suite qu'il avait gagné la bataille à lui tout seul, et que c'était une grande injustice de ne pas lui donner la croix et de ne pas mettre son nom dans tous les journaux; et j'enviai la mère de Bernard, qui pouvait s'en aller et montrer sa lettre dans tout le quartier et se faire honneur de son fils, comme j'aurais voulu me faire honneur de mon mari et du père de ma petite Bernardine.

Mon père, qui avait tout entendu, et qui n'en faisait pas semblant, parut plus content qu'à l'ordinaire, et pendant quelques jours je fus presque heureuse. Hélas! madame, ce n'était qu'un moment de repos dans ma douleur, et ce que j'avais souffert n'était rien auprès de ce que j'avais à souffrir encore.

Un soir, c'était pendant l'été, après souper, mon père tenait ma petite Bernardine dans ses bras et était assis sur un banc devant la porte. Il s'amusait à la faire sauter sur ses genoux et la faisait rire aux éclats, lorsqu'un homme qu'il connaissait vint à passer. C'était un mauvais ouvrier, méchant, querelleur, ivrogne, et qui avait eu quelque dispute avec mon père deux mois auparavant, je ne sais plus à quel sujet.

Quand cet homme vit mon père ainsi occupé, comme il avait bu ce jour-là, il voulut l'insulter et lui dit:

«Bonsoir, _Sans-Souci_, comment va ta petite bâtarde?»

A ces mots, mon père, qui était l'homme le plus doux du monde et le plus ennemi des batailles, devint pâle comme un mort; il déposa Bernardine à terre, et saisissant l'homme aux cheveux, il le roula dans la poussière et l'accabla de coups de pied et de coups de poing.

Les voisins voulurent l'arracher de ses mains, mais mon père y allait avec tant de rage qu'on ne put jamais délivrer l'autre; à peine si l'on parvint à le relever à demi, tout sanglant et la bouche écumante.

Cependant, à force de frapper, mon père, fatigué, finit par lâcher prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa poche un compas (c'était un charpentier comme mon père) et l'en frappa deux fois dans la poitrine. Mon père tomba aussitôt, et l'autre se sauva sans qu'on pût l'arrêter.

Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille commencée à cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empêcher. Je me jetai sur mon père pour le relever; mais il était en tel état qu'il fallut le porter sur son lit. On appela le médecin, qui secoua la tête et dit qu'il n'avait pas deux heures à vivre.

«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, sortez tous: je veux parler à ma fille.»

Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avançai vers son lit.

«Embrasse-moi, dit-il, ma chère enfant, et réconcilions-nous, puisque je vais mourir. Dieu me punit d'avoir été peut-être trop sévère avec toi, après avoir été trop négligent.

--Oh! père, tu me pardonnes!»

Et je l'embrassai de toutes mes forces.

«Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne m'as-tu pas aimé, soigné, caressé? As-tu été ingrate ou méchante avec moi? Jamais. Et si tu as manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce pas toi qui en as porté la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car tes soeurs, je le sais, sont tout occupées de leurs maris et de leurs enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes soeurs ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et élève Bernardine mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te demande pas de la rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours été bonne et soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hélas! tu vois tous les malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.»

Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la rendit en disant:

«C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.»

Quelques moments après, le prêtre entra et resta seul pendant une demi-heure avec lui. Quand il fut sorti, je revins à mon tour, je pris la main de mon père; il fit un effort pour me sourire encore, et mourut.

Je me trouvai seule sur la terre, avec Bernardine qu'il fallait protéger, quand j'avais moi-même si grand besoin de protection.

VIII

Ce nouveau et terrible malheur, le plus grand de tous peut-être, qui venait de me frapper, aurait dû exciter la pitié de nos voisins; ce fut tout le contraire. Quand j'allai en pleurant, et la tête cachée dans le capuchon de ma mante, mener au cimetière le corps de mon pauvre père, j'entendis de tous côtés des cris contre moi.

«La voilà, cette coquine qui a fait assassiner son père! La voilà, cette dévergondée! Si elle n'avait pas eu une si mauvaise conduite, le pauvre homme vivrait encore. Ah! c'était un digne homme, celui-là, et qui méritait bien de n'être pas le père d'une pareille effrontée!... Pauvre vieux Sans-Souci! il n'aurait pas donné une chiquenaude à un enfant ni fait de mal à une mouche, mais elle l'a tourmenté toute sa vie et n'a pas eu de repos qu'il ne fût tué. La misérable! comment ose-t-elle se montrer dans les rues? On devrait la poursuivre à coups de pierres?»

Voilà, madame, les choses les plus douces qu'on disait de moi et que j'eus tout le temps d'entendre de notre maison à l'église et de l'église au cimetière.

Quand le cercueil fut descendu dans la fosse, et quand les premières pelletées de terre eurent été jetées sur le corps les cris redoublèrent, et quelques-uns parlaient de me jeter dans la rivière.

A ce moment-là, brisée par la fatigue, par la honte, par le désespoir, je me trouvai mal et je tombai sans connaissance dans le cimetière même. Personne, excepté le vieux Bernard, ne s'occupa de me relever; on cria même que c'était une comédie, que je cherchais à inspirer de la pitié aux assistants; et quand, ranimée par les soins du père Bernard, je pus sortir du cimetière et revenir à la maison, on me suivit dans la rue avec des huées.

Enfin, madame, j'avais bu le calice jusqu'à la lie, et j'étais devenue comme insensible à tout. Au point où j'étais arrivée, je ne craignais ni n'espérais plus rien, et la mort même aurait été pour moi un bienfait.

Quant je rentrai chez moi, le vieux Bernard me quitta. C'était un honnête homme, mais il craignait qu'on ne lui fit un mauvais parti, et il n'était pas de force ni d'humeur à me défendre seul contre tous. La mère Bernard, quoi qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne voulait pas non plus se compromettre pour moi, car on quitte volontiers ceux contre qui le monde aboie, et ce sont de solides amis ceux qui vous défendent quand vous êtes seul contre tous.

Ce soir-là, quand je me vis seule au coin de mon feu, à cette place où mon père était encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de pleurer et d'un tel désespoir que j'eus un instant l'idée de me briser la tête contre les murs. Je pensais que j'étais seule au monde, que Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait à coup sûr; que s'il ne m'oubliait pas, ses parents l'empêcheraient d'épouser une fille sans dot et déshonorée, qu'il me trouverait vieille et laide à son tour, qu'on lui ferait cent histoires de moi où je serais peinte comme une mauvaise fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un amour sans pareil s'il pouvait résister à tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne me fournissait que des sujets de chagrin, et si ce désespoir avait duré quelque temps, je crois que j'en serais devenue folle.

Pendant que je réfléchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais mise dans son berceau et oubliée, s'écria:

«Papa! papa!»

A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis à pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effrayée sans doute de voir ma figure pâle et décomposée, détourna la tête et se mit à crier plus fort:

«Papa! papa!»

Je sentis alors que j'étais mère et qu'il n'était plus temps de se désespérer.

«Papa est sorti, lui dis-je.

--Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?

--Je ne sais pas.

--Il reviendra en été? dit l'enfant.

--Oui, mon enfant, en été.»

Ces deux mots la calmèrent. Il faut savoir que, lorsqu'elle demandait quelque chose qu'il m'était impossible de lui donner, j'avais l'habitude de lui promettre de le donner en été, et ce mot dont elle ne connaissait pas le sens lui faisait autant de plaisir que si j'avais fait sa volonté.

Au bout d'un instant, Bernardine s'endormit dans mes bras, et je la plaçai sur son lit.

Je demeurai enfermée chez moi pendant plusieurs jours sans voir personne car les parents mêmes de Bernard m'avaient abandonnée, et mes soeurs et mes beaux-frères ne voulaient plus me voir. Enfin, il fallut sortir et aller chercher de l'ouvrage à l'atelier.

Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne fut qu'un cri contre moi. Toutes mes camarades se levèrent pour me chasser et déclarèrent qu'elles partiraient si je rentrais au milieu d'elles. Madame, j'étais si désespérée que je ne ressentis pas ce terrible affront comme j'aurais fait en toute autre circonstance; je m'assis sur une chaise en faisant signe que je ne pouvais plus me soutenir, ni parler, et que je priais qu'on eût pitié de moi.

Mais le triste état où j'étais ne m'aurait pas sauvée de cette avanie si Matthieu le contre-maître n'avait pas pris mon parti.

«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette pauvre Rose-d'Amour? Elle a un enfant; eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait tout ce qu'il faut faire pour en avoir aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, ou si quelqu'une de vous remue je la mets à la porte de l'atelier. Et vous Rose, allez à votre métier. C'est moi qui aurai soin de vous.

--Il aura soin! il aura soin! dit tout bas en grondant l'une des plus furieuses. Est-ce qu'il va prendre la succession de Bernard?»

Matthieu l'entendit et lui donna un grand coup de poing sur l'épaule.

«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter tes histoires.»

Cette menace fit taire tout le monde, mais on ne cessa par pour cela de me haïr et de me persécuter secrètement; cependant, c'était déjà beaucoup de pouvoir travailler et vivre.

Vous êtes étonnée, madame, et vous croyez peut-être que j'avais affaire à de très-méchantes femmes. Pas du tout: elles n'étaient ni meilleures ni plus mauvaises que celles qu'on voit tous les jours dans la rue; mais elles me voyaient à terre et me frappaient sans réflexion, comme on fait toujours pour le plus faible, dans le grand monde aussi bien que dans le petit.

Quand je revins chez moi, j'y trouvai la mère de Bernard, qui gardait ma petite fille pendant que j'étais à l'atelier. Elle fut bien contente d'apprendre que j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.

«Est-ce que tu vas vivre seule? me dit-elle.

--Et comment voulez-vous que je vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»

Je vis qu'elle était tentée de m'offrir un logement dans sa maison, mais qu'elle n'osait me le proposer de peur de s'engager et d'engager Bernard. D'ailleurs, son mari pouvait le trouver mauvais: il avait été très fâché du bruit qui s'était fait et des paroles qu'il avait entendues le jour de l'enterrement de mon père; il ne voulait pas s'exposer à une seconde algarade. C'était un homme sage et voyez-vous, madame, les hommes de ce caractère n'aiment pas à s'exposer sans nécessité.

Je vécus donc seule, ne sortant que pour aller le dimanche à la messe et tous les autres jours à l'atelier. Je commençai aussi à réfléchir et à écouter avec plus de soin les exhortations qu'on faisait en chaire tous les dimanches.

Jusque-là j'avais entendu, sans les comprendre, les paroles de l'Évangile que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt, comme font les enfants, je marmottais des prières dont je n'avais jamais cherché le sens; mais quand je sentis que j'étais seule sur la terre, et que je ne pouvais attendre de consolation de personne, je commençai à réfléchir et à vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on dit qu'il écoute également tout le monde, et qu'il n'est pas besoin d'être savant pour l'entretenir face à face.

En récitant les premiers mots de la prière que je faisais soir et matin: «Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus étonnée de n'avoir jamais pensé à ce que je commençai à me faire du ciel une idée que je n'avais jamais eue auparavant.

Je me souvins que mon père, qui n'était pourtant pas un savant, m'avait souvent dit que le ciel était tout autre chose que ce qu'on se figure; que c'était une espace immense où roulaient des milliards d'étoiles, et que ces étoiles étaient un million de fois plus éloignées de nous que le soleil, et qu'elles étaient elles-mêmes des soleils, et qu'autour de chacun de ses soleils tournaient des quantités innombrables de mondes plus grands que la terre entière et la mer; et je fis réflexion que si notre soleil était si petit en comparaison de cet espace immense, et si petite notre terre en présence du soleil, et si petite ma ville en présence de la terre entière, et moi si petite dans cette ville même, ce n'était pas la peine de s'occuper de mes voisins, ni de leur haine, ni de leur mépris; que la vie ici-bas était assez courte pour qu'on pût eu oublier facilement et promptement toutes les douleurs; que si ce voisinage m'était insupportable, je pouvais me réfugier dans ma chambre et que mon âme trouverait aisément un abri dans ces pensées et dans ces espérances, qu'il n'était au pouvoir de personne de m'enlever.

Je pensai aussi que cette vie éternelle dont nous parlait le curé n'était peut-être pas autre chose qu'une vie nouvelle dans un monde meilleur, où je pourrais aisément trouver une place si je remplissais tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j'avais commis une grande et inexcusable faute, je l'avais très cruellement expiée; que le départ de Bernard, la mort de mon père, la haine et le mépris de mes voisins étaient des châtiments dont la justice divine pouvait se contenter, et que s'il m'arrivait de quitter cette vie avant le retour de Bernard, je pouvais espérer, ne m'étant pas révoltée contre ma destinée, qu'elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et que je pourrais rejoindre mon père et vivre heureuse à mon tour.

Ces réflexions, que je vous dis bien, mal, et que je ne fis pas en un jour, commencèrent à rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais plus comme auparavant de tomber dans un affreux désespoir; ou plutôt, comme j'étais étendue toute meurtrie au fond du précipice, je ne craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes épreuves n'étaient pas terminées.

IX

Le meurtrier de mon père ayant été arrêté, fut jugé deux mois après à la cour d'assises. Je fus forcée, comme témoin, d'assister au jugement. Nouvelle douleur, qui recommençait l'ancienne.

Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me parlèrent, comme on me fit entendre, en m'interrogeant, que j'étais une fille perdue, comme tous les témoins déclarèrent que j'avais une réputation déplorable, comme le procureur du roi me renvoya à ma place d'un air de mépris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur moi tous les torts de la querelle, comme l'avocat de celui qui avait tué mon père fit l'éloge de son client, comme il assura que mon pauvre père, le vieux _Sans-Souci_, était un homme sans moeurs, un vagabond, mal famé; que sais-je encore (hélas! pauvre père! un si bon ouvrier, si laborieux et si doux! et c'est moi qui lui attirais toutes ces injures!)? comme il ajouta que son client avait donné une marque d'intérêt et d'amitié à mon père en lui demandant des nouvelles de sa petite-fille; comment mon père, qui était toujours (à son dire) ivrogne et furieux, avait répondu par des injures et des coups à cette marque d'amitié; comme il avait voulu assommer le client, pris en traître (en traître!) et forcé de se défendre, avait résisté de son mieux; comment un compas s'était trouvé dans sa poche: comment mon père avait voulu le prendre et l'en frapper; comment l'autre s'était débattu et mon père s'était enferré, ce qu'on pouvait appeler «une justice de la divine Providence.».

Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les présents et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si laides de mon père et de moi, que l'assassin fut acquitté et que le peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant à la sentence; et moi, pour échapper aux coups de pierres et aux huées, j'attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m'enfermai chez moi en grande peur d'être poursuivie. C'est la justice des hommes.

Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je la pris à mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine, comme si l'on avait voulu me l'arracher, et je me sentis consolée. Après tout, grâce à mon travail et au petit jardin que mon père m'avait laissé, je n'avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire autant!

Cependant je comptais les jours, les mois et les années qui me séparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais s'il venait à m'abandonner, je me sentais tout à fait découragée, car les réflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir l'amertume de la vie, mais non pas me la rendre précieuse et me la faire aimer. L'amour seul pouvait faire ce miracle.

Une chose surtout, quand j'étais seule, m'inquiétait cruellement. Pourquoi ne m'écrivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas l'écriture (c'est un de nos grands malheurs à nous, pauvres ouvrières), mais la mère Bernard aurait dû me lire ses lettres.

Quand je l'interrogeais, elle répondait toujours:

«Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est très-content. S'il veut être officier, il le sera, et même colonel.

--Colonel!»

A vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un colonel; mais j'ai toujours entendu dire qu'il faut être si riche et si grand seigneur pour en porter les épaulettes, que j'avais peine à croire que Bernard pût être colonel, et cependant, en y pensant bien, je trouvais que personne n'en pouvait être plus digne.

J'ai su depuis que la mère de Bernard ne me disait pas tout. Son fils m'avait écrit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mère, parce qu'il désirait que sa mère me la lût tout haut elle-même, et aussi parce qu'il avait peur que mon pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont il ignorait la mort, ne voulût l'intercepter; en quoi il se trompait des deux côtés, car mon père me laissait toute liberté, et la mère de Bernard, qui commençait à se dégoûter de moi à cause de tout le bruit qu'on avait fait, et qui rêvait de voir son fils officier, et qui aurait voulu lui faire épouser la fille d'un notaire, garda soigneusement toutes les lettres sans m'en dire un seul mot.

Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux ans; Bernard n'avait plus que deux ans de service à faire, et je commençais à espérer la fin de mes peines, lorsqu'un soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait jamais cessé de me faire la cour mais que j'avais tenu à distance, s'avisa de me demander un rendez-vous.

Il faut vous dire que sa femme était morte depuis deux mois, et qu'avantageux comme il l'était, il avait toujours cru qu'il n'y avait que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille.

«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux caché, car de vivre ainsi seule et d'attendre quelqu'un qui ne viendra jamais, ce n'est pas naturel.»

Je haussai les épaules sans répondre, et je rentrai chez moi.

Il était à peu près dix heures du soir; Bernardine était déjà couchée et j'allais me coucher moi-même, lorsque j'entendis qu'on frappait à la vitre deux coups légers. Je n'eus pas grand peur d'abord, car il n'y avait rien à prendre chez moi, et la mère de Bernard venait quelquefois chez moi le soir et frappait de la même manière pour se faire entendre.

Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre sans défiance.

«Est-ce vous, mère?»

Pour toute réponse, un homme sauta dans la chambre qui était au rez-de-chaussée et au niveau de la rue. Aussitôt je poussai un cri.

«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?»

Je reculai, moitié de frayeur, moitié de colère:

«Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.