Rome

Part 49

Chapter 493,746 wordsPublic domain

--Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup de couteau dans l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de rage, à l'idée que tu allais partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur. J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être pas damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous les deux dans une étreinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire que ce terrible avertissement ne devait servir à rien! J'ai été assez aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé de nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois donnée enfin, lorsqu'il en était temps encore... Ah! misérable orgueilleuse, rêveuse imbécile!

Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était, contre elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait toujours été. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à les voir aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non, non! les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, même en dehors du prêtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils chantaient d'allégresse. Et c'était sûrement une duperie abominable que de ne pas épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la vie battait dans les veines.

--Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante d'enfant qu'il avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'éternelle nuit noire.

--Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens!

Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu un geste pour se lever et pour l'empêcher de faire l'acte:

--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais ne peut empêcher cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort. Quelque chose, il y a un instant, quand j'étais à genoux, m'a redressée, m'a poussée. Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul, jusque dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte! Nous serons morts, nous serons mariés tout de même et pour toujours!

Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.

--Mon Dario, me voilà, me voilà!

Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans une flambée d'amour qui la soulevait, elle commença sans hâte à se dévêtir. D'abord, le corsage tomba, et les bras blancs, les épaules blanches resplendirent; puis, les jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les derniers linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la gorge blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une haute floraison blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retiré, avec une audace ingénue, une tranquillité souveraine, comme si elle se trouvait seule. Elle était debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide, dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle éclairait, elle parfumait la morne chambre de la beauté de son corps, un prodige de beauté, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une reine, la poitrine d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de l'épaule au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs. Et elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni la neige elle-même, n'étaient plus blanches.

--Mon Dario, me voilà, me voilà!

Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux flamboiement d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux aveuglés, éblouis. Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour l'arrêter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de respect terrifié qu'on éprouve devant les folies de la passion et de la foi. Et, lui, paralysé, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il n'était plus capable que d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur ne lui venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge de candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumière propre, de l'éclat même du puissant amour dont il brûlait. Elle ne le choquait pas plus qu'une œuvre de vérité, transfigurée par le génie.

--Mon Dario, me voilà, me voilà!

Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario agonisant, dont les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle avait voulu cela, dans sa tranquillité apparente, dans la blancheur liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même aux heures de calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle refusait de se résigner à cette duperie de le perdre sans s'être donnée, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils étaient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et, dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri inconscient de la femme qui ne voulait pas mourir inféconde, inutile comme la graine emportée par un vent de désastre, et dont ne germera plus aucune autre vie.

--Mon Dario, me voilà, me voilà!

Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son âme nue. Et Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur, au chevet du lit, les armes des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de couleur, sur velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant des flammes; c'était bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera, Alma rosa_, bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute cette vieille race de passion et de violence, aux légendes tragiques, venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si adorable, à ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans la mort. Et la vue des armes brodées évoqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui tâchait de vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant à l'abîme avec le corps du bien-aimé, l'élu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des sœurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se mourait là de la mort de son amant, comme si cette dernière n'était que la revenante de l'autre, avec leurs mêmes traits d'enfance délicate, la même bouche de désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même petite face ronde, sage et têtue.

--Mon Dario, me voilà, me voilà!

Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent. Elle y apportait une frénésie du don d'elle-même, une frénésie sacrée allant au delà de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur ni répugnance du mal qui le rendait méconnaissable; et lui, qui venait d'expirer sous ce grand bonheur dont la félicité lui arrivait enfin, restait les bras serrés, noués convulsivement autour d'elle, comme s'il l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplète, en songeant à sa virginité inutile, qui ne pouvait plus être fécondée? ou bien fut-ce au milieu de la joie suprême d'avoir consommé quand même le mariage, de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur, dans cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son cœur éclata. Elle était morte au cou de son amant mort, tous les deux étroitement serrés, à jamais, entre les bras l'un de l'autre.

Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée, avait compris; tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frémissant d'admiration et de larmes, soulevé par le sublime.

--Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante, elle ne bouge plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est morte!

Et le prêtre murmura:

--Mon Dieu! qu'ils sont beaux!

C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante, n'avait éclaté sur des visages morts. La face, tout à l'heure terreuse et vieillie de Dario, venait de prendre une pâleur, une noblesse de marbre, les traits allongés, simplifiés, comme dans un élan d'ineffable allégresse. Benedetta restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres, tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse et infinie, dans une infinie blancheur. Ils mêlaient leurs chevelures, et leurs yeux, restés grands ouverts, les uns au fond des autres, continuaient à se regarder sans fin, d'une éternelle douceur de caresse. Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie de l'amour immortel et vainqueur.

Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à de telles plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, bouleversé à présent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait. Le cardinal avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano ramenait donna Serafina, prévenue de la mort prochaine de son neveu, car elle était là maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui frappaient la maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement troublé des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare toujours devant les faits; et il tentait une explication, il parlait en hésitant d'un anévrisme possible, peut-être d'une embolie.

Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de ses maîtres, osa l'interrompre.

--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que ça ne suffit pas pour mourir ensemble?

Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers enfants, voulut leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupières se rouvraient dès que le doigt les abandonnait, les yeux recommençaient à se sourire, à échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité. Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les deux corps, en essayant de dénouer leurs membres:

--Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau Victorine. Vous leur casseriez plutôt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont entrés dans les épaules, jamais ils ne se quitteront.

Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il était livide, sans une larme, dans un désespoir glacé qui le grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification, comme si, en prince de l'Église, disposant des volontés du ciel, il acceptait ainsi les deux amants embrassés devant le tribunal suprême, largement dédaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe amour, ému jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par la beauté de leur mort.

--Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas dans leur sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir jusqu'à la fin des temps pour se regarder, sans jamais en être las! Et qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une étreinte que pour se coucher dans la terre!

Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore des anciennes aventures de batailles et de passions:

--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière les admirera et les pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les connaît et les attend.

Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal récita lui-même les prières des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait la chambre, où bientôt deux flammes de cierge brillèrent comme deux étoiles.

Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait y être descendu, étouffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les ténèbres noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau tombant du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et le laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes n'étaient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir. Ah! comme il était doux et gai le matin, ce délicieux jardin mélancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui maintenant gisait là-haut, dans le néant des choses et des êtres! Il eut le cœur serré si douloureusement, qu'il éclata en gros sanglots, assis à la place même où elle s'était assise, sur le fragment de colonne renversée, dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son odeur pure de femme adorable.

Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un brusque sursaut, en se souvenant que c'était le soir même que le pape devait le recevoir, à neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas songé pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme un très ancien rendez-vous, auquel, après des années d'absence, on arrive vieilli, le cœur et le cerveau changés par des événements sans nombre. Et, péniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, il verrait enfin le pape.

XIV

Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge, dans le profond silence du quartier enténébré et sommeillant déjà, laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il était en avance, il résolut d'attendre vingt minutes, de façon à n'être en haut, à la porte des appartements, qu'à neuf heures, l'heure exacte de l'audience.

Et ce répit lui fut un soulagement, dans l'émotion et dans la tristesse infinies qui lui étreignaient le cœur. Il arrivait les membres brisés, affreusement las de l'après-midi tragique qu'il venait de passer au fond de cette chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient maintenant leur éternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il était hanté par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si plein d'eux, que des soupirs involontaires s'échappaient de sa gorge, tandis que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah! qu'il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise, satisfaire ce besoin immense de larmes dont il étouffait! Et c'était un attendrissement qui gagnait toutes ses pensées, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait pour lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une pitié plus grande, d'une véritable angoisse de charité pour tous les misérables et pour tous les souffrants de ce monde, si éperdu à cette évocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome où il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il avait peur, à chaque pas, d'éclater en sanglots, les bras tendus vers le ciel noir.

Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'était une immensité de ténèbres et de solitude. Quand il était arrivé, il avait cru se perdre dans une mer d'ombre. Mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace n'était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs, aux quatre coins de l'Obélisque, et que par les rares becs, à droite et à gauche, le long des bâtiments qui montent à la basilique. Sous le double portique de la colonnade, d'autres lanternes brûlaient d'une lueur jaune, parmi la colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont elles découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n'y avait de visible que l'Obélisque pâle, se dressant d'un air d'apparition. La façade de Saint-Pierre s'évoquait elle aussi, à peine distincte, comme en un rêve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil, d'immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à peine une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel. Sans les voir, il avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurité vague; puis, il finit par distinguer le fantôme mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et, au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, sans lune, de velours bleu sombre, où les étoiles semblaient avoir une grosseur et un éclat d'escarboucles, le Chariot renversé sur la toiture du Vatican, avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarré des trois astres d'or de son baudrier, là-bas sur Rome, du côté de la rue Giulia.

Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait là qu'un entassement de façades confuses, où ne luisaient que deux petites lueurs de lampe, à l'étage des appartements du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, éclairée intérieurement, la façade du fond et celle de gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas même un déplacement de l'ombre. Deux personnes traversèrent l'immensité de la place, il en vint une troisième qui disparut à son tour; puis, il ne resta qu'une cadence de pas rythmés, très lointaine. C'était le désert absolu, ni promeneurs, ni passants, pas même l'ombre d'un rôdeur sous la colonnade, entre la forêt de piliers, aussi vide que les sauvages forêts centenaires des premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de hautaine désolation! Jamais il n'avait éprouvé une sensation de sommeil plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort.

A neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea vers la porte de bronze. Un seul battant en était ouvert encore, au bout du portique de droite, dans un épaississement des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions précises que monsignor Nani lui avait données: demander à chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu'à se laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le savait là, puisque Benedetta n'était plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un air ensommeillé, il dit simplement le mot convenu.

--Monsieur Squadra.

Et, le garde suisse n'ayant pas bougé, ne lui barrant pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite à droite, dans le grand vestibule de la scala Pia, l'escalier de pierre à l'énorme cage carrée, qui monte à la cour Saint-Damase. Et pas une âme, rien que l'écho étouffé des pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dépolis blanchissaient mollement la clarté.

En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir déjà vue, des loges de Raphaël, avec son portique, sa fontaine, son pavé blanc, sous le brûlant soleil. Mais il n'y apercevait même plus les cinq ou six voitures qui attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur leurs sièges. C'était une solitude, un vaste carré nu et pâle, d'un sommeil sépulcral, sous la lumière morne des lanternes, dont les réverbérations blanchissaient les hauts vitrages des trois façades. Et, un peu inquiet, gagné par le petit frisson du vide et du silence, il se hâta, il se dirigea, à droite, vers le perron, abrité d'une marquise, dont les quelques degrés mènent à l'escalier des appartements.

Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme.

--Monsieur Squadra.

D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier.

Pierre monta. C'était un escalier très large, à la rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jaunâtre. Dans les globes de verre dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés déjà, par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse, rien n'était d'une solennité plus triste que cette majestueuse nudité, si blême et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on n'entendait plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant toujours, sans doute pour ne pas succomber à l'engourdissement des choses.

Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence frissonnant, la montée paraissait interminable. Chaque étage se coupait en tronçons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du deuxième étage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans. Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont le battant de droite était seul ouvert, un dernier garde suisse veillait.

--Monsieur Squadra.

Le garde s'effaça, laissa entrer le jeune prêtre.

Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes à cette heure, dans la clarté crépusculaire des lampes. La décoration si riche, les sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'était plus qu'une vague apparition fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans fin, une solitude élargie, se perdant au fond des demi-ténèbres.

Enfin, à l'autre bout, près d'une porte, Pierre crut apercevoir des formes, le long d'un banc. C'étaient trois gardes suisses assis là, ensommeillés.

--Monsieur Squadra.

Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en évoquant les foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'allées et de venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, dès que la nuit l'avait envahie, et comme elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant de choses et tant d'êtres!

Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le seuil de la pièce voisine, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu entièrement de noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de cathédrale. Il avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.

--Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois.

L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur Squadra. Puis, d'une nouvelle révérence, il invita le prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un derrière l'autre, sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable enfilade des salles.

Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles des camériers d'honneur, puis en celles des camériers secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit heures, les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes, à demi obscures, assoupies, au fond du néant auguste où tombe le palais entier.