Rome

Part 34

Chapter 343,529 wordsPublic domain

Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n'avait en lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne, était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien que ce choix s'imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire, l'antique maîtresse du monde à laquelle l'éternité était promise, sans laquelle l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas être, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle fût. Ah! ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit! Pas une barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques, le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu'à l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement, se comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le désert de mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de stérilité? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste cimetière, comme une ville d'autrefois séparée à jamais du monde moderne, par cette lande où s'est accumulée la poussière des siècles. Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du commerce, tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi, depuis vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n'ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue à l'envahir. La capitale qu'on a voulu improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les premières chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à ce point que les hôtels et les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans cette capitale de simple décor, où la population aujourd'hui ne diminue ni n'augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait toujours dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l'espoir. Mais ce sol n'était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n'y poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes, n'y était-elle pas également tarie à jamais?

A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère, en face, s'éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore, envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires. C'étaient les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement d'ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'étoiles. Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de fabuleuses richesses; et c'en était fait de la légende, du chandelier d'or à sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rêve d'un trésor antique tombé à la nuit, comme l'antique gloire de Rome elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue séculaire, l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre très ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'éternel ciel fastueux déroulait la vie éclatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre roulant les ruines de près de trois mille ans.

Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s'asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu'elle l'entendit raconter d'où il venait.

--Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si tard, dans cette satanée ville!

Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans un fauteuil, et qui souriait.

--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.

D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le prêtre.

--Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre épaule!

Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'écoutait. Son embarras fut extrême, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire tendrement:

--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j'ai cessé de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de même.

Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que monsignor Palma, le défenseur du mariage dans l'affaire de son divorce, venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle complètement; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis de conclure à l'état de virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l'annulation nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis, il célébrait la haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui était une garantie en faveur de sa véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il s'en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque monsignor Palma répétait à peu près les arguments de l'avocat Morano, et puisque Prada s'entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de doute que la congrégation voterait l'annulation à une forte majorité, ce qui permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.

--Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront à peine de l'eau à boire.

Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionnée. Ce n'était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers. Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il fallait s'assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de Leurs Éminences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma avait coûté horriblement cher.

--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu'on nous permette vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va me rester.

Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans son existence. Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une plaisanterie.

--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons bien heureux, au fond de ce vieux palais, même s'il faut en vendre les meubles.

Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion extraordinaire.

Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:

--Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission pour vous... Oui, c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et il m'a chargée de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir pour la défense de votre livre.

Étonné, le prêtre l'écoutait.

--Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.

--Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est venue où vous devez aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez! il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.

Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer l'entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son séjour à Rome qui allait commencer? Et il répondit simplement:

--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.

X

Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était d'en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il désirait éviter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il le pria d'entrer un instant chez lui.

--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé. Je me confie à vous, j'ai besoin d'un conseil.

Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outrée et peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il était pris lui-même de l'impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas d'éviter l'entretien.

--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette pièce en désordre. Ce matin, j'ai encore reçu de Paris du linge et des vêtements d'hiver... Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici, sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.

Don Vigilio eut un léger hochement de tête.

--Oui, oui, je sais.

Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites, d'une façon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignor Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre, dont on lui avait dit le nom?

--Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani est allé jusque-là, il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je ne croyais!

Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:

--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre une visite très humble au préfet de la congrégation de l'Index, à Son Éminence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il le savait un jour...

Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa fièvre:

--Et il le saurait, tout se sait.

Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit les deux mains du jeune prêtre étranger.

--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire encore aujourd'hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son Éminence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint, un grand honnête homme, et s'il ne vous défend pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la contessina, qu'il adore et qui vous protège... Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait l'irriter.

Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris, dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais en lui qu'un adversaire.

--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité.

Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.

--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.

Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce, frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquiétude.

Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver. Le cardinal habitait, à côté de l'église Saint-Louis des Français, dans une rue noire et étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé bourgeoisement. Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur princière et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera. L'ancien appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le mur. Deux pièces successives servant d'antichambres, un salon où le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis poussiéreux, fanés par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa veste, finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que Son Excellence était depuis la veille à Frascati.

Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa, où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un désir de repos ou une raison politique l'y poussait.

--Et Son Éminence reviendra bientôt?

--Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante. Elle a bien recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter là-bas.

Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la place Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège, ce qui n'empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu'il ne connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions étrangères à ses occupations habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir sur ses collègues par sa grande influence.

Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade de la place d'Espagne, est une énorme construction nue et massive qui occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui fallut redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal, un jeune prêtre aimable, qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.

--Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir à cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie.

Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrétaire à la Propagande, y présidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce titre, il avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative, où il régnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir, sans jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons verts, sans connaître autre chose du monde que le spectacle de la rue, dont les piétons et les voitures passaient sous sa fenêtre.

Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient éclairer en plein jour, le secrétaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis, après un grand quart d'heure, il revint de son air empressé et affable.

--Son Éminence est occupée, une conférence avec des missionnaires qui partent. Mais ça va être fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son cabinet, où vous l'attendrez.

Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosité l'aménagement. C'était une assez vaste pièce, sans luxe, tapissée de papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, à bois noir. Les deux fenêtres, qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient d'un jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et il n'y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau près d'une des fenêtres, une simple table de bois noir, à la moleskine mangée, tellement encombrée d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses. Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé par l'usage, le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier éclaboussé d'encre. Puis, il commença à s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui l'oppressait, dans le grand silence inquiétant que troublaient seuls les roulements étouffés de la rue.

Mais, comme il se décidait à marcher doucement de long en large, Pierre tomba sur une carte, accrochée au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit des pensées les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière, la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient les territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux, maître absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les infidèles, et ces derniers pays classés selon l'organisation en vicariats ou en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout l'effort séculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de vouloir et de poursuivre à travers les temps? Dieu a donné le monde à son Église, mais il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entête à régner. De là, l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours encore aux religions ennemies, comme à l'époque où les Apôtres quittaient la Judée pour répandre l'Évangile. Pendant le moyen âge, la grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pût même tenter la réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis, la Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme, la moitié protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe à reconquérir. Mais, avec la découverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrière s'était réveillée, Rome ambitionnait d'avoir à elle cette seconde face de la terre, des missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrétienté s'étaient ainsi formées d'elles-mêmes: d'une part, les nations catholiques, celles où la foi n'avait qu'à être entretenue, et que dirigeait souverainement la Secrétairerie d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations schismatiques ou simplement païennes, qu'il s'agissait de ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait de régner la congrégation de la Propagande. Ensuite, cette congrégation avait dû, à son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la branche orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur tous les autres pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conquérante, immense filet, aux mailles fortes et serrées, jeté sur le monde et qui ne devait pas laisser échapper une âme.