Rome

Part 32

Chapter 323,662 wordsPublic domain

--Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si nous n'avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions si libres!

Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait protégés.

--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que nous allons pouvoir être l'un à l'autre, sans faire pleurer les anges!

La conversation en revenait toujours là, l'affaire de l'annulation du mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur, car il ne se passait guère de jour, sans qu'elle rapportât quelque nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout, ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire, devant l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que le nom de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième pape à l'Église, ne l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la délaissait si durement. Toujours vêtue d'une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu'on l'aurait prise par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rôdant en intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut, restée dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son intimité que pour complaire à monsignor Nani, désireuse en outre d'être agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux pèlerinages à Rome.

Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se représenter devant la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignor Palma, ayant demandé, selon son droit, un supplément d'enquête. D'ailleurs, cette première décision, prise seulement à une voix de majorité, n'aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque unanimité: besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C'était à cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi, dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu'elle allait voir quotidiennement au Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des Jésuites, qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir du succès tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement qu'il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations répétées, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses œuvres, aux yeux de la ville entière. Il se taisait donc, affectait de n'avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond, rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait l'espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu'elle croyait bien avoir gagné encore la voix d'un cardinal.

Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, était monsignor Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation pour défendre le lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en rappeler encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait déjà été terrible, mettant l'état de virginité en doute, citant scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les particularités d'aspect constatées par les sages-femmes, réclamant d'ailleurs l'examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant enfin que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de la femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas fondée à réclamer l'annulation d'un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché la consommation. Et l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis allait être que les cardinaux, même bienveillants, n'oseraient jamais conseiller l'annulation au Saint-Père. Aussi le découragement reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite faite à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun s'était chargé de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coûterait très cher. Monsignor Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et d'une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il s'était mis sur le tard à aimer follement, et qu'il avait dû, afin d'éviter le scandale, marier à un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire pour tirer son neveu d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit tombée, comme s'il se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa bonté.

Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant, tapant de joie dans ses mains.

--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a juré une reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d'être aimable.

Plus méfiant, Dario demanda:

--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engagé formellement?

--Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!... On assure que c'est un très honnête homme.

Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude. Si monsignor Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer incorruptible? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait.

--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis décidée à leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis allée chez deux médecins avec ma tante.

Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée.

--Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.

--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C'était, paraît-il, absolument nécessaire pour permettre à monsignor Palma de revenir sur ce qu'il a dit.

Puis, se tournant vers Pierre:

--Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré savoir tout de même, et j'ai songé à vous, pour que vous ayez l'obligeance de le traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pièces, elle les a fait joindre immédiatement au dossier.

Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un vague signe de tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces sortes de certificats, une description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails d'état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même, puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre.

--Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor Palma aura de la reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le beau jour tant souhaité de notre bonheur.

Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt, sa blessure s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités classiques, cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la ville, qu'il avait trouvées banales d'abord, qui lui apparaissaient maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde: la place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale; la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d'une ampleur et d'une grâce géantes; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d'insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s'y tient plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d'un seul côté sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là, on monte par une rampe d'accès que bordent des palmiers, les étrangers seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l'admirable bronze antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu les fines statues de l'entablement, on dirait une tiède et douce petite place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés, lâchés là comme toute une école dans une cour de récréation.

Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur nom, jusqu'aux trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin, et surtout jusqu'à la colossale fontaine de Trevi, d'un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient aux flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient pas de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu, à l'aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l'idée de filer aux deux bords, contre les façades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés, comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui s'étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir, ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère goûté jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses, découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d'une épaule au tronc d'un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse, faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate, tout anoblie des grands souvenirs: toujours les légions romaines en marche par les voies pavées, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil du moyen âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique, ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde.

Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.

--Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse, ça vous amuse d'aller voir les morts?

--Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule d'un cimetière désobligeait, ces Français! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.

--Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la réalité de la mort. Le mieux est de la regarder en face.

Du coup, le prince se fâcha.

--La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité n'est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.

De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua pas moins à dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l'air de fête que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l'atavisme antique agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là, une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs personnages, d'un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès, c'était l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord.

Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par interrompre Pierre, en disant à Celia:

--Et la chasse a été intéressante?

Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d'une chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait conduite.

--Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!... Le rendez-vous était pour une heure, là-bas, au tombeau de Cæcilia Metella, où l'on avait installé le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a duré plus de deux heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre très loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de même, oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.

Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette Campagne romaine si plate et si hérissée d'obstacles pourtant, la joie de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu'il tombe épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et de la vaincre.

--Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué dans cette chambre! Je finirai par y mourir d'ennui.

Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si heureuse de l'avoir tout à elle, dans cette chambre où elle le soignait! Mais son amour, si jeune et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait parfaitement qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs habituels, séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte que l'histoire de son épaule démise ne leur parût louche. Plus de fêtes, plus de soirées au théâtre, plus de visites aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière. Aussi, dès qu'un intime venait, c'étaient des questions interminables, et si l'on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commérages d'un jour, intrigues puériles d'une heure, où jusque-là s'étaient dépensées toutes ses énergies d'homme.

Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de vierge énigmatique:

--Comme c'est long à se remettre, une épaule!

Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique affaire était l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un autre sujet.

--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...

Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie d'enfance qui était dans les petits secrets amoureux:

--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de même un bouquet de roses blanches.

Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que Dario la regardait en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu'une dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gênante; et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il était content d'apprendre que la Tonietta l'avait déjà remplacé.

--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.

--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara Celia de son air grave et pur.

Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers, derrière le dos du convalescent.

--Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai, tu n'auras plus que moi à aimer.

Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle disait vrai, il n'avait jamais aimé qu'elle; et elle ne se trompait pas non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule, dès qu'elle se serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait aimé autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une puérilité singulière, sans doute dans l'appauvrissement de sa race, cette sorte de retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle fût gaie et qu'elle chantât, il l'amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu'on se donnât la peine d'y aller voir!

--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que monsieur l'abbé a fini par tomber amoureux de Rome.

Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce.

--C'est vrai.

--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'étiez resté que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable; tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse.

Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi, une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s'atténue, pour donner le temps à l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la prodigieuse splendeur du passé.

Celia s'était levée, prenant congé.

--Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui! une grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah! que ce serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps!