Romans et contes

Part 21

Chapter 213,901 wordsPublic domain

Il démêla fort loin dans l’ombre un groupe étrange, mystérieux, composé d’une figure blanche poursuivie par une meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L’ombre blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et l’intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu considérable, qu’il était à craindre qu’elle ne fût bientôt prise si sa course se prolongeait, et qu’aucun événement ne vînt à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d’abord que c’était une péri ayant aux trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses, armées d’ongles comme celles des chauves-souris, et, tirant de sa poche son comboloio de graines d’aloès jaspées, il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. Il n’était pas au vingtième, qu’il s’arrêta. Ce n’était pas une péri, un être surnaturel qui fuyait ainsi en sautant d’une terrasse à l’autre et en franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n’étaient que des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l’épaule, et, comme un cheval épuisé dont l’éperon ouvre le flanc, voyant si près d’elle le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre elle et ses ennemis d’un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu’elle n’aperçut pas, car la lune s’était voilée, et courut à l’extrémité de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première. Désespérant de la pouvoir sauter, elle eut l’air de chercher des yeux quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d’un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l’impétuosité d’un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d’effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu’il fût brave de sa personne et habile au maniement des armes. Ils parcoururent de l’œil la terrasse vide, et n’y voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu’elle avait franchi la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans l’éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d’elle des regards d’antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de marbre; n’apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui souriait et lui faisait signe qu’elle n’avait rien à craindre, elle s’élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude humble et des bras suppliants.

«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi dans le coin le plus obscur de votre maison, dérobez-moi à ces démons qui me poursuivent.»

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit à l’escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin, et la mena dans sa chambre. Quand il eut allumé la lampe, il vit que la fugitive était jeune, il l’avait déjà deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui ne l’étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué sa taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout au plus. Son extrême pâleur faisait ressortir ses grands yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient jusqu’aux tempes; son nez mince et délicat donnait beaucoup de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser avec la beauté de marbre des idoles adorées par les vieux païens grecs. Son cou était charmant et d’une blancheur parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une légère raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang sortaient de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient simples et se composaient d’une veste passementée de soie, de pantalons de mousseline et d’une ceinture bariolée; sa poitrine se levait et s’abaissait sous sa tunique de gaze rayée, car elle était encore hors d’haleine et à peine remise de son effroi.

Lorsqu’elle fut un peu reposée et rassurée, elle s’agenouilla devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son histoire en fort bons termes: «J’étais esclave dans le sérail du riche Abu-Becker, et j’ai commis la faute de remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de fleurs envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker, ayant surpris le sélam, est entré dans une fureur horrible, a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec deux chats, l’a fait jeter à l’eau et m’a condamnée à avoir la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de cette exécution; mais, profitant de l’effroi et du désordre qu’avait causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse, je me sauvai. Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon maître se mirent à ma poursuite. L’un d’eux, Mesrour, dont j’ai toujours repoussé les prétentions, m’a talonné de si près avec son damas brandi, qu’il a bien manqué de m’atteindre; une fois même j’ai senti le fil de son sabre effleurer ma peau, et c’est alors que j’ai poussé ce cri terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que j’ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète; l’ange Asraël n’était pas encore prêt à m’emporter vers le pont d’Alsirat. Maintenant je n’ai plus d’espoir qu’en vous. Abu-Becker est puissant, il me fera chercher, et s’il peut me reprendre, Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas ne se contenterait pas de m’effleurer le cou, dit-elle en souriant, et en passant la main sur l’imperceptible raie rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois. Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos sandales.»

Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et la poésie. Leila, tel était le nom de l’esclave fugitive, s’exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et n’eût-elle été rien de tout cela, l’humanité eût défendu de la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l’angle de la chambre, et sur le rebord de l’estrade une petite collation de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il n’avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir l’eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des soucoupes de porcelaine du Japon et couverts d’une transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installée Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguillé et trouver la dernière assonance du ghazel qu’il composait en l’honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d’Iran, les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les constellations célestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour parut, fit cette réflexion qu’il n’avait pas de sachet de benjoin, qu’il manquait de civette, et que la bourse de soie brochée d’or et constellée de paillettes, où il serrait son latakié, était éraillée et demandait à être remplacée par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa prière en se tournant du côté de l’orient, il sortit de sa maison après avoir recopié sa poésie et l’avoir mise dans sa manche comme la première fois, non pas dans l’intention de la montrer à son ami Abdul, mais pour la remettre à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il la rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin. Le muezzin, perché sur le balcon du minaret, annonçait seulement la cinquième heure, il n’y avait dans les rues que les fellahs, poussant devant eux leurs ânes chargés de pastèques, de régimes de dattes, de poules liées par les pattes, et de moitiés de moutons qu’ils portaient au marché. Il fut dans le quartier où était situé le palais d’Ayesha, mais il ne vit rien que des murailles crénelées et blanchies à la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites fenêtres obstruées de treillis de bois à mailles étroites, qui permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais orientaux, à l’envers des palais du Franguistan, réservent leurs magnificences pour l’intérieur et tournent, pour ainsi dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habillés, et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience d’appartenir à une maison considérable et à une personne de la plus haute qualité. Notre amoureux, en regardant ces épaisses murailles, fit de vains efforts pour découvrir de quel côté se trouvaient les appartements d’Ayesha. Il ne put y parvenir: la grande porte, formée par un arc découpé en cœur, était murée au fond, ne donnait accès dans la cour que par une porte latérale, et ne permettait pas au regard d’y pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut obligé de se retirer sans avoir fait aucune découverte; l’heure s’avançait et il aurait pu être remarqué. Il se rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre favorable, des emplettes assez considérables d’objets dont il n’avait aucun besoin. Il s’assit dans la boutique, questionna le marchand, s’enquit de son commerce, s’il s’était heureusement défait des soieries et des tapis apportés par la dernière caravane d’Alep, si ses vaisseaux étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les lâchetés habituelles aux amoureux; il espérait toujours voir paraître Ayesha; mais il fut trompé dans son attente: elle ne vint pas ce jour-là. Il s’en retourna chez lui, le cœur gros, l’appelant déjà cruelle et perfide, comme si effectivement elle lui eût promis de se trouver chez Bedredin et qu’elle lui eût manqué de parole.

En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans la niche de marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour cet usage; il ôta le caftan d’étoffe précieuse qu’il avait endossé dans l’idée de rehausser sa bonne mine et de paraître avec tous ses avantages aux yeux d’Ayesha, et s’étendit sur son divan dans un affaissement voisin du désespoir. Il lui semblait que tout était perdu, que le monde allait finir, et il se plaignait amèrement de la fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu’il l’espérait, une femme qu’il ne connaissait pas deux jours auparavant.

Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons d’écorce de palmier, qui servent, en Orient, d’éventail et de chasse-mouche. Il l’avait complétement oubliée.

«Qu’avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d’une voix perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne paraissez pas jouir de votre tranquillité d’esprit; quelque souci vous tourmente. S’il était au pouvoir de votre esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre front, elle s’estimerait la plus heureuse femme du monde, et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même, quelque belle et quelque riche qu’elle soit.»

Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son divan, comme un malade dont on touche la plaie par hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du monde et n’exprimait rien autre chose qu’une tendre sollicitude. Il rougit cependant comme s’il avait été surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire attention à cette rougeur délatrice et significative, continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:

«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les sombres idées qui l’obsèdent? un peu de musique dissiperait peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui avait été odalisque de l’ancien sultan m’a appris les secrets de la composition; je puis improviser des vers et m’accompagner de la guzla.»

En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au ventre de citronnier, côtelé d’ivoire, au manche incrusté de nacre, de burgau et d’ébène, et joua d’abord avec une rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.

La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent, en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed, qui était fort sensible aux agréments des vers et de l’harmonie; mais il avait le cerveau et le cœur si préoccupés de la dame qu’il avait vue chez Bedredin, qu’il ne fit aucune attention aux chansons de Leila.

Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux. Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa la parole avec beaucoup d’affabilité; car rien ne flatte les personnes de haute naissance comme le trouble qu’elles inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de belle apparence, qu’il avait étudié la poésie et s’exprimait dans les termes les plus élégants, il crut s’apercevoir qu’il ne déplaisait point, et il s’enhardit à demander un rendez-vous à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr que la boutique de Bedredin.

«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être la poussière de votre chemin, que la distance de vous à moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval de la race du prophète toujours lancé au galop; mais l’amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne saurait s’empêcher d’avouer son amour.»

Ayesha écoula tout cela sans le moindre signe de courroux, et, fixant sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux chargés de langueur, elle lui dit:

«Trouvez-vous demain à l’heure de la prière dans la mosquée du sultan Hassan, sous la troisième lampe; vous y rencontrerez un esclave noir vêtu de damas jaune. Il marchera devant vous, et vous le suivrez.»

Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.

Notre amoureux n’eut garde de manquer au rendez-vous: il se planta sous la troisième lampe, n’osant s’en écarter de peur de ne pas être trouvé par l’esclave noir, qui n’était pas encore à son poste. Il est vrai que Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment indiqué. Enfin il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune; il vint droit au pilier contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed se tenait debout. L’esclave l’ayant regardé attentivement, lui fit un signe imperceptible pour l’engager à le suivre. Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait d’un pas rapide, et fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une infinité de détours à travers l’écheveau embrouillé et compliqué des rues du Caire. Notre jeune homme une fois voulut adresser la parole à son guide; mais celui-ci, ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et blanches, lui fit voir que sa langue avait été coupée jusqu’aux racines. Ainsi il lui eût été difficile de commettre des indiscrétions.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à fait désert et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait pas, quoiqu’il fût natif du Caire et qu’il crût en connaître tous les quartiers: le muet s’arrêta devant un mur blanchi à la chaux, où il n’y avait pas apparence de porte. Il compta six pas à partir de l’angle du mur, et chercha avec beaucoup d’attention un ressort sans doute caché dans l’interstice des pierres. L’ayant trouvé, il pressa la détente, une colonne tourna sur elle-même, et laissa voir un passage sombre, étroit, ou le muet s’engagea, suivi de Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d’abord plus de cent marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d’une longueur interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant les murs, reconnut qu’ils étaient de roche vive, sculptés d’hiéroglyphes en creux et comprit qu’il était dans les couloirs souterrains d’une ancienne nécropole égyptienne, dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient quelques lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers des dentelles d’une sculpture évidée faisant partie de la salle où le corridor aboutissait. Le muet poussa un autre ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans une salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet d’eau au milieu, des colonnes d’albâtre, des murs revêtus de mosaïques de verre, de sentences du Coran entremêlées de fleurs et d’ornements, et couverte par une voûte sculptée, fouillée, travaillée comme l’intérieur d’une ruche ou d’une grotte à stalactites; d’énormes pivoines écarlates posées dans d’énormes vases mauresques de porcelaine blanche et bleue complétaient la décoration. Sur une estrade garnie de coussins, espèce d’alcôve pratiquée dans l’épaisseur du mur, était assise la princesse Ayesha, sans voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du quatrième ciel.

«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d’autres vers en mon honneur?» lui dit-elle du ton le plus gracieux en lui faisant signe de s’asseoir.

Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d’Ayesha et tira son papyrus de sa manche, et lui récita son ghazel du ton le plus passionné; c’était vraiment un remarquable morceau de poésie. Pendant qu’il lisait, les joues de la princesse s’éclairaient et se coloraient comme une lampe d’albâtre que l’on vient d’allumer. Ses yeux étoilaient et lançaient des rayons d’une clarté extraordinaire, son corps devenait comme transparent, sur ses épaules frémissantes s’ébauchaient vaguement des ailes de papillon. Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne s’aperçut pas de la métamorphose qui s’était opérée. Quand il eut achevé, il n’avait plus devant lui que la princesse Ayesha qui le regardait en souriant d’un air ironique.

Comme tous les poëtes, trop occupés de leurs propres créations, Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les plus beaux vers ne valent pas une parole sincère, un regard illuminé par la clarté de l’amour.—Les péris sont comme les femmes, il faut les deviner et les prendre juste au moment où elles vont remonter aux cieux pour n’en plus descendre.—L’occasion doit être saisie par la boucle de cheveux qui lui pend sur le front, et les esprits de l’air par leurs ailes. C’est ainsi qu’on peut s’en rendre maître.

«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent de poëte des plus rares, et vos vers méritent d’être affichés à la porte des mosquées, écrits en lettres d’or, à côté des plus célèbres productions de Ferdoussi, de Saâdi et d’Ibnn-Ben-Omaz. C’est dommage qu’absorbé par la perfection de vos rimes allitérées, vous ne m’avez pas regardée tout à l’heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez peut-être jamais plus. Votre vœu le plus cher s’est accompli devant vous sans que vous vous en soyez aperçu. Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer qu’une péri.»

Là-dessus Ayesha se leva d’un air tout à fait majestueux, souleva une portière de brocart d’or et disparut.

Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le reconduisit par le même chemin jusqu’à l’endroit où il l’avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, affligé et surpris d’avoir été ainsi congédié, ne savait que penser et se perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à la brusque sortie de la princesse: il finit par l’attribuer à un caprice de femme qui changerait à la première occasion; mais il eut beau aller chez Bedredin acheter du benjoin et des peaux de civette, il ne rencontra plus la princesse Ayesha; il fit un nombre infini de stations près du troisième pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une noire et profonde mélancolie.

Leila s’ingéniait à mille inventions pour le distraire: elle lui jouait de la guzla; elle lui récitait des histoires merveilleuses; ornait sa chambre de bouquets dont les couleurs étaient si bien mariées et diversifiées, que la vue en était aussi réjouie que l’odorat; quelquefois même elle dansait devant lui avec autant de souplesse et de grâce que l’almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed eût été touché de tant de prévenances et d’attentions; mais il avait la tête ailleurs, et le désir de retrouver Ayesha ne lui laissait aucun repos. Il avait été bien souvent errer à l’entour du palais de la princesse; mais il n’avait jamais pu l’apercevoir; rien ne se montrait derrière les treillis exactement fermés; le palais était comme un tombeau.

Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le visiter souvent et ne pouvait s’empêcher de remarquer les grâces et la beauté de Leila, qui égalaient pour le moins celles de la princesse Ayesha, si même elles ne les dépassaient, et s’étonnait de l’aveuglement de Mahmoud-Ben-Ahmed; et s’il n’eût craint de violer les saintes lois de l’amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour femme. Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila devenait chaque jour plus pâle; ses grands yeux s’alanguissaient; les rougeurs de l’aurore faisaient place sur ses joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour Mahmoud-Ben-Ahmed s’aperçut qu’elle avait pleuré, et lui en demanda la cause:

«O mon cher seigneur, je n’oserais jamais vous la dire: moi, pauvre esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais que suis-je à vos yeux? je sais que vous avez formé le vœu de n’aimer qu’une péri ou qu’une sultane: d’autres se contenteraient d’être aimés sincèrement par un cœur jeune et pur et ne s’inquiéteraient pas de la fille du calife ou de la reine des génies: regardez-moi, j’ai eu quinze ans hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha dont vous parlez tout haut en rêvant; il est vrai qu’on ne voit pas briller sur mon front l’escarboucle magique, ou l’aigrette de plume de héron; je ne marche pas accompagnée de soldats aux mousquets incrustés d’argent et de corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la guzla, je danse comme Emineh elle-même, je suis pour vous comme une sœur dévouée; que faut-il donc pour toucher votre cœur?»

Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila, sentait son cœur se troubler; cependant il ne disait rien et semblait en proie à une profonde méditation. Deux résolutions contraires se disputaient son âme: d’une part, il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de l’autre, il se disait qu’il serait bien fou de s’attacher à une femme qui s’était jouée de lui et l’avait quitté avec des paroles railleuses, lorsqu’il avait dans sa maison, en jeunesse et en beauté, au moins l’équivalent de ce qu’il perdait.

Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée, et deux larmes coulaient silencieusement sur la figure pâle de la pauvre enfant.

«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n’a-t-il pas achevé ce qu’il avait commencé! dit-elle en portant la main à son cou frêle et blanc.»

Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed releva la jeune esclave et déposa un baiser sur son front.