Roland Furieux, tome 4

Part 11

Chapter 114,088 wordsPublic domain

Elle devait être ainsi transformée par les soins d’un homme qui joindrait la science au pouvoir suprême, et dont l’énergique volonté élèverait autour de sa bonne ville une ceinture de digues et de murailles, de façon à lui permettre de braver les attaques du monde entier, sans qu’il fût besoin d’appeler personne à son secours. Celui qui accomplirait de telles merveilles s’appellerait Hercule, et serait fils et père de deux autres Hercule.

C’est ainsi que Renaud, tout en contemplant l’humble cité, se rappelait ce que lui avait dit son cousin, avec lequel il s’entretenait souvent des choses à venir révélées à Maugis par sa science de devin. «--Comment--se disait-il--peut-il se faire qu’un jour florissent sur ces marécages les arts et les belles-lettres;

«Et qu’une cité si grande et si belle sorte d’une si petite bourgade? Comment peut-il se faire que ces marais, qui l’entourent aujourd’hui de tous côtés, deviennent jamais des campagnes riantes et couvertes de richesses? O ville, dès à présent je me lève pour saluer le dévouement, la générosité, la noblesse de tes princes, et les mérites si prisés de tes chevaliers et de tes citoyens illustres!

«Puisse l’ineffable bonté du Rédempteur te faire vivre toujours en paix, dans l’abondance et dans la joie, protégée par la sollicitude, le génie, la justice de tes princes; qu’elle te garde de la fureur de tes ennemis, et dévoile leurs projets perfides; que tes voisins envient ton bonheur, et que tu n’aies toi-même à porter envie à aucune autre cité!--»

Pendant que Renaud parlait ainsi, le bateau léger fendait si rapidement les ondes, que le faucon, rappelé par son maître, ne descend pas plus vite à l’aspect du leurre. Le patron s’étant engagé dans un des canaux de droite, les murs et les toits de la bourgade disparurent soudain, et on laissa bien loin en arrière Saint-George, ainsi que la tour de la Fosse et de Gaïcana.

Comme d’habitude une pensée en amène une autre et ainsi de suite, Renaud vint alors à se rappeler le chevalier dans le palais duquel il avait soupé la veille, et qui, à dire vrai, avait de justes raisons pour se plaindre de cette ville. Il se rappela la coupe où chacun, en buvant, pouvait s’assurer de la conduite de sa femme.

Il se souvint aussi de ce que lui avait dit le chevalier, à savoir que parmi tous ceux qui avaient fait l’expérience de la coupe, il ne s’en était pas trouvé un seul dont la poitrine n’eût été inondée. Tantôt il se repentait de n’avoir point tenté l’épreuve, tantôt il se disait: «--Je me réjouis de n’avoir point voulu courir une telle chance; si l’épreuve avait réussi, je n’aurais fait que confirmer ma certitude; si elle n’avait pas réussi, à quoi me serais-je exposé?

«Je crois à la vertu de ma femme comme si j’en avais eu des preuves certaines, et je ne pourrais qu’augmenter fort peu cette certitude. De sorte que, si la preuve m’en était donnée, j’en tirerais un minime bénéfice; tandis que le mal que j’éprouverais ne serait pas petit, si je voyais, concernant ma Clarisse, ce que je ne voudrais point voir. Ce serait risquer mille contre un, à ce jeu où l’on peut perdre beaucoup et gagner peu.--»

Pendant que le chevalier de Clermont songeait à cela tout pensif, et le visage baissé, un des marins qui se trouvaient en face de lui le regardait fixement et avec une attention profonde. Cet homme, beau parleur et hardi compagnon, ayant deviné la pensée qui le préoccupait, l’amena à lier conversation avec lui.

La conclusion de leur entretien fut qu’il avait été bien mal avisé celui qui avait tenté sur son épouse la plus délicate expérience qu’on pût tenter sur une femme, car celle qui, s’armant de pudeur, aura su défendre son cœur contre l’or et l’argent, le défendra bien plus facilement au milieu de mille épées levées ou de la flamme ardente.

Le marin ajoutait: «--Tu lui as très justement dit qu’il n’aurait pas dû offrir de si riches présents à sa femme. Tous les cœurs ne sont point trempés pour résister à de tels assauts et à de tels coups. Je ne sais si tu as entendu parler d’une jeune femme--peut-être cette histoire est-elle connue chez vous?--que son mari avait surprise en semblable faute, et qu’il avait, pour cela, condamnée à mourir?

«Mon maître aurait dû se rappeler que l’or et les présents adoucissent la plus dure; mais il l’a oublié au moment où il avait besoin de s’en souvenir, et il est allé au-devant de son propre malheur. Il connaissait pourtant aussi bien que moi l’exemple qu’il avait eu sous les yeux dans la ville voisine, sa patrie et la mienne, que les eaux endormies du Mincio entourent d’un lac marécageux.

«Je veux parler du riche présent d’un chien que fit Adonio à la femme d’un juge.--» «--Le récit de cette aventure--dit le paladin--n’a pas traversé les Alpes, et est seulement connu chez vous, car en France, ni dans les pays étrangers où je suis allé, je ne l’ai jamais entendu raconter. De sorte que si cela ne t’ennuie pas de me la dire, je suis volontiers disposé à t’écouter.--»

Le marin commença: «--Jadis était dans cette ville un certain Anselme, de famille honorable. Après avoir passé sa jeunesse à apprendre la science qu’enseigne Ulpian, il chercha une femme de noble race, belle, honnête, et en rapport avec sa position; il en trouva une, dans une ville voisine, qui était d’une beauté surhumaine.

«Ses manières étaient si aimables et si gracieuses, qu’elle paraissait n’être qu’amour et beauté. Peut-être était-elle plus belle qu’il ne convenait à la position d’Anselme. A peine l’eut-il en sa possession, qu’il dépassa en jalousie tous les jaloux qui furent jamais en ce monde; et cependant elle ne lui avait encore donné d’autre motif de jalousie que d’être trop accorte et trop belle.

«Dans la même cité vivait un chevalier de famille ancienne et honorable. Il descendait de cette race altière qui sortit de la mâchoire d’un serpent, de même que jadis ma patrie Mantoue et ses premiers habitants. Le chevalier, qui s’appelait Adonio, s’enamoura de cette belle dame;

«Et, pour mener son amour à bonne fin, il se lança sans retenue dans de folles prodigalités, se ruinant en riches habits, en banquets, menant le train luxueux d’un chevalier beaucoup plus riche qu’il n’était. Le trésor de l’empereur Tibère n’aurait pas suffi à de telles dépenses, et je crois bien qu’il ne se passa pas deux hivers avant qu’il eût complètement dévoré l’héritage paternel.

«Sa maison, qui était auparavant fréquentée matin et soir par une foule d’amis, devint vide dès qu’il n’y eut plus de perdrix, de faisans, de cailles sur sa table. Quant à lui, qui avait été comme le chef de toute la bande, il resta seul, et quasi au nombre des mendiants. Se voyant tombé dans la misère, il songea à aller dans un endroit où il serait inconnu.

«Dans cette intention, sans rien dire à personne, il laisse un beau matin sa patrie, et s’en va, pleurant et soupirant, le long du marais qui entoure les remparts de la ville. Son angoisse est doublée par la pensée de la dame, reine de son cœur. Soudain, voici qu’il lui arrive une aventure qui doit changer sa peine extrême en souverain bien.

«Il aperçoit un villageois qui, armé d’un grand bâton, frappe à coups redoublés sur des buissons. Adonio s’arrête, et lui demande la raison d’un travail si pénible. Le villageois lui dit qu’au milieu de ces broussailles il a vu un serpent très vieux, plus long et plus gros que tous ceux qu’il a rencontrés de sa vie, tel enfin qu’il ne croit pas en rencontrer jamais un aussi gros;

«Et qu’il ne veut pas s’en aller avant de l’avoir retrouvé et de l’avoir tué. Adonio ne peut écouter ces paroles sans impatience. Il avait toujours protégé les serpents, sa famille en portant un gravé sur ses armes, pour rappeler qu’elle était sortie des dents d’un serpent répandues sur la terre.

«Il dit et fait tant, qu’il force le paysan à abandonner son entreprise, et à s’en aller sans avoir tué le serpent et sans plus chercher à lui faire de mal. Puis Adonio poursuit son chemin vers le pays où il pense que sa condition sera le moins connue. Pendant sept ans, au milieu des privations et des soucis, il vit hors de la patrie.

«Et jamais l’éloignement, ni la difficulté de vivre qui, d’habitude, ne laissent point la pensée libre, ne purent faire qu’Amour ne continuât de lui brûler le cœur et d’entretenir sa blessure. A la fin, il ne put résister au désir de revenir vers la beauté que ses yeux avaient soif de revoir. Barbu, triste, et en fort pauvre équipage, il reprit le chemin d’où il était venu.

«A ce moment, il arriva que ma ville envoya au Saint-Père un ambassadeur qui devait séjourner près de Sa Sainteté pendant un temps indéterminé. On tira au sort, et le choix tomba sur le juge. O jour d’éternelle douleur pour lui! Il s’excusa, il pria, il multiplia les offres et les promesses pour ne point partir; enfin il fut forcé d’obéir.

«Ce fut pour lui une douleur aussi cruelle à supporter que s’il s’était vu ouvrir les flancs et arracher le cœur. Pâle et blême de crainte jalouse au sujet de sa femme, il la supplie, par les prières qu’il croit le plus convaincantes, de ne pas manquer à sa foi pendant qu’il sera au loin;

«Lui disant que ni beauté, ni noblesse, ni grande fortune ne suffisent à une femme pour la faire tenir en honneur, si, de réputation et de fait, elle n’est point chaste; que la chasteté est une vertu d’autant plus prisée qu’elle a résisté à plus d’attaques, et que son absence va lui fournir une belle occasion d’éprouver sa pudeur.

«Par ces raisonnements et beaucoup d’autres du même genre, il cherche à lui persuader de lui être fidèle. Sa femme se lamente de ce dur départ, Dieu sait avec quelles larmes, quelles doléances! Elle jure que le soleil verra s’obscurcir sa lumière avant qu’elle soit assez criminelle pour rompre sa foi, et qu’elle mourra plutôt que d’en avoir même la pensée.

«Bien qu’il croie à ces promesses et à ces serments, et qu’il en soit quelque peu rassuré, le juge ne laisse point pour cela d’essayer d’un autre moyen pour conjurer ses alarmes. Il avait un ami qui se vantait et faisait métier de prédire l’avenir, et fort versé dans l’art de la magie et des sortilèges.

«Il lui demande, comme une grâce, de chercher à voir si sa femme, nommée Argia, pendant le temps qu’il serait séparé d’elle, resterait fidèle et chaste, ou si le contraire devait arriver. L’ami, cédant à ses prières, tire ses lignes et les applique sur le ciel, comme il paraît qu’elles doivent être. Anselme le laisse à sa besogne, et revient le voir le jour suivant pour connaître la réponse.

«L’astrologue tenait les lèvres closes, pour ne pas dire au docteur quelque chose qui lui aurait fait de la peine; il cherche une foule d’excuses pour se taire. Quand enfin il voit qu’Anselme est résolu à voir son propre mal, il lui apprend qu’à peine aura-t-il franchi le seuil de sa maison, sa femme rompra sa foi, séduite non par la beauté ou par les prières, mais gagnée par des présents et de l’argent.

«Combien ces prédictions menaçantes des puissances supérieures, jointes à la crainte, au doute qu’il avait déjà, lui bouleversèrent le cœur, tu peux le penser toi-même, si les accidents d’amour te sont connus. Ce qui lui causait le plus de chagrin, ce qui lui tourmentait par-dessus tout l’esprit, c’était de savoir que sa femme, poussée par l’avarice, oublierait pour de l’argent toute pudeur.

«Afin de faire tout son possible pour ne pas la laisser tomber dans une telle faute--car souvent le besoin pousse les hommes à dépouiller les autels--il remit entre les mains de sa femme tous ses joyaux, tout son argent, et il en avait beaucoup. Il lui donna tout ce qu’il possédait au monde.

«--Non seulement--lui dit-il--je te donne la liberté de t’en servir pour tes besoins, mais tu peux en faire ce que tu voudras: tu peux les dépenser, les jeter, les donner ou les vendre. Je ne veux te demander aucun compte, pourvu que tu te conserves à moi telle que je t’ai laissée. Pourvu que je te retrouve comme tu es maintenant, je me soucie peu de ne retrouver ni fortune ni maison.--»

«Il la prie, pendant qu’il sera absent, de ne pas demeurer dans la ville, mais d’aller habiter dans sa villa, où elle pourra vivre plus facilement loin de toute relation. Il parlait ainsi, parce qu’il pensait bien que l’humble population qui travaille aux champs, ou qui garde les troupeaux, n’était pas de nature à troubler les chastes pensées de sa femme.

«Cependant Argia, ses beaux bras jetés autour du cou de son craintif mari, lui arrose le visage de larmes qui s’échappent comme un fleuve de ses yeux; elle s’attriste de ce qu’il la traite en coupable, comme si elle lui avait déjà manqué de foi; un pareil soupçon provient de ce qu’il n’a aucune confiance dans sa fidélité.

«J’aurais trop à dire, si je voulais rapporter tout ce qui se dit entre les deux époux à l’heure du départ. «--Je te recommande mon honneur--» dit en dernier lieu Anselme. Puis il prend congé d’elle et part enfin. A peine son cheval est-il tourné, qu’il se sent arracher le cœur de la poitrine. Sa femme, tant qu’elle peut, le suit des yeux, d’où les larmes se répandent sur ses joues.

«Cependant Adonio, misérable, malade, comme j’ai déjà dit, pâle et le menton couvert de barbe, s’acheminait vers sa patrie, espérant qu’on ne l’y reconnaîtrait plus. Il arriva sur les bords du lac voisin de la ville, à l’endroit où il avait secouru le serpent poursuivi dans les buissons par le villageois qui voulait lui donner la mort.

«Parvenu à cet endroit vers la pointe du jour, alors que quelques étoiles brillaient encore au ciel, il voit le long de la rive venir à sa rencontre une damoiselle vêtue de beaux habits de voyage, et d’aspect noble, bien qu’elle n’eût autour d’elle ni écuyer, ni suivante. Celle-ci l’aborde d’un air gracieux, et lui adresse les paroles suivantes:

«--Bien que tu ne me connaisses pas, chevalier, je suis ta parente, et je t’ai grande obligation. Je suis ta parente, car notre haut lignage à tous deux descend du fier Cadmus. Je suis la fée Manto; c’est moi qui ai posé la première pierre de cette ville, et c’est de mon nom--comme tu l’as sans doute entendu dire--que je l’ai nommée Mantoue.

«Je suis une des Fées; afin de t’apprendre ce qu’il importe que tu saches, je te dirai que le sort nous fit naître de telle sorte que nous pouvons être affligées de tous les maux, hors la mort. Mais l’immortalité nous est accordée à une condition plus dure que la mort, car, tous les sept jours, chacune de nous se voit infailliblement changée en couleuvre.

«Se voir toute couverte d’écailles ignobles, et s’en aller en rampant, est chose si douloureuse, qu’il n’y a pas au monde de peine plus grande. Chacune de nous maudit l’existence. Tu sauras--et je veux t’apprendre en même temps quelle obligation je t’ai--que ce jour-là, à cause de la forme que nous avons, nous sommes exposées à une infinité d’accidents.

«Il n’y a pas d’animal sur la terre plus odieux que le serpent; et nous, qui en avons la forme, nous subissons les outrages et la poursuite de tout le monde, car quiconque nous aperçoit nous frappe et nous chasse. Si nous ne pouvons trouver un abri sous terre, nous éprouvons ce que pèse le bras des hommes. Mieux vaudrait pouvoir mourir, que de rester broyées et mutilées sous les coups.

«L’obligation que je t’ai est grande; un jour que tu passais sous ces frais ombrages, tu m’as arrachée aux mains d’un paysan qui m’avait vivement poursuivie. Si tu n’avais pas été là, je ne m’en serais pas allée sans avoir la tête et les reins brisés. J’en serais restée fourbue et difforme, car je ne pouvais pas mourir.

«Les jours où, sous la rude écaille d’un serpent, nous sommes forcées de ramper à terre, le ciel, le reste du temps soumis à nos volontés, refuse de nous obéir, et nous sommes sans force. Le reste du temps, sur un signe seul de nous, le soleil s’arrête et adoucit ses rayons; la terre immobile tourne et change de place; la glace s’enflamme, et le feu se congèle.

«Maintenant je suis ici pour te récompenser de ce que tu fis autrefois pour moi. En ce moment nul ne me demande en vain une faveur, car je suis hors de la peau du serpent. Je te ferai dans un instant trois fois plus riche que tu ne le fus par héritage paternel. Et je veux que tu ne redeviennes plus jamais pauvre; au contraire, plus tu dépenseras, plus ta fortune augmentera.

«Et parce que je te retrouve encore enchaîné dans les liens dont Amour t’avait lié jadis, je veux te montrer de quelle façon tu dois t’y prendre pour satisfaire tes désirs. Je veux que, pendant que le mari est loin d’ici, tu mettes sans retard mon conseil à exécution. Tu vas aller trouver la dame qui habite hors la ville, à la campagne, et je serai encore près de toi.--»

«--Elle poursuivit en lui disant de quelle façon elle entendait qu’il se présentât devant sa dame; comment il devait s’habiller; comment il devait la prier et la tenter. Elle lui dit quelle forme elle prendrait elle-même, car, hormis le jour où elle rompait avec les serpents, elle pouvait, à sa volonté, prendre toutes les formes du monde.

«Elle lui fit prendre l’habit d’un pèlerin qui va quêtant de porte en porte au nom de Dieu; quant à elle, elle se changea en chien, le plus petit que jamais nature eût fait, à poils longs, plus blancs qu’hermine, agréable d’aspect et merveilleux de formes. Ainsi transformés, ils s’acheminèrent vers la demeure de la belle Argia.

«Le jeune homme s’arrêta aux premières cabanes de paysans qu’il rencontra, et commença à sonner d’un chalumeau, aux sons duquel le chien, se dressant sur ses pattes, se mit à danser. Le chant et la rumeur parvinrent jusqu’à la maîtresse du logis, et firent tant, qu’elle se dérangea pour voir ce que c’était. Elle fit alors venir le pèlerin dans la cour de son logis; ainsi s’accomplissait la destinée du docteur.

«Là, Adonio se mit à commander au chien, et le chien à lui obéir: à danser les danses de notre pays et celles de pays étrangers, en exécutant des pas et en prenant des attitudes selon les ordres de son maître; faisant, en un mot, avec des façons humaines, tout ce que ce dernier lui commandait, au grand ébahissement de ceux qui le regardaient les yeux grands ouverts et retenant leur respiration.

«Grandement émerveillée, la dame se sent bientôt prise d’un vif désir de posséder ce chien si gentil. Elle en fait, par sa nourrice, offrir au pèlerin un prix convenable: «--Si ta maîtresse,--répond celui-ci, possédait plus de trésors qu’il n’en faut pour assouvir la convoitise d’une femme, elle ne pourrait donner un prix capable de payer seulement une patte de mon chien.--»

«Et pour lui montrer qu’il dit vrai, il amène la nourrice dans un coin, et dit au chien de donner un marc d’or à cette dame pour la remercier de sa courtoisie. Le chien se secoue, et le marc d’or apparaît aussitôt. Adonio dit à la nourrice de le prendre, ajoutant: «--Crois-tu que rien puisse payer un chien si beau et si utile?

«Quoi que je lui demande, je ne reviens jamais les mains vides; en se secouant, il fait tomber tantôt des perles, tantôt des bagues, tantôt des vêtements superbes et d’un grand prix. Cependant, dis à ta maîtresse qu’il sera à elle, non point pour de l’or, car l’or ne pourrait le payer; mais, si elle veut me laisser coucher une nuit avec elle, elle aura le chien, et pourra en faire ce qu’elle voudra.--»

«Tout en parlant ainsi, il lui donne une pierrerie que le chien vient de faire tomber pour qu’elle la présente à sa maîtresse. Le marché semble à la nourrice beaucoup plus avantageux que s’il fallait payer le chien dix ou vingt ducats. Elle retourne vers la dame, et lui fait la commission; puis elle l’engage à se contenter et à acheter le chien, car elle peut, dit-elle, l’avoir à un prix où l’on ne perd rien à donner.

«La belle Argia se fâche tout d’abord, soit qu’elle ne veuille pas manquer à sa foi, soit qu’elle ne croie pas possible tout ce qu’on vient de lui raconter. La nourrice recommence son récit; elle la presse, elle l’ébranle; elle lui insinue qu’une pareille occasion se présente bien rarement; elle fait si bien que, le jour suivant, Argia consent à voir le chien, loin de tous les yeux.

«Cette nouvelle exhibition qu’Adonio fit de son chien fut la perte et la mort du docteur. Il fit pleuvoir les doubles sequins par dizaines, des chapelets de perles et des pierreries de toute sorte, jusqu’à ce que le cœur altier d’Argia s’amollît au point de ne plus pouvoir lutter, surtout quand elle apprit que le pèlerin était le chevalier qui l’avait aimée jadis et qui était parti.

«Les excitations de sa putain de nourrice, les prières et la présence de son amant, la vue du prix qu’on lui offrait, la longue absence du malheureux docteur, l’espoir que personne n’en saurait jamais rien, tout cela fit tellement violence à ses projets de chasteté, qu’elle accepta le beau chien, et, pour prix, se livra à son amant.

«Adonio jouit longuement de sa belle dame, à laquelle la fée voua une si grande amitié, qu’elle ne voulut plus la quitter. Mais, avant que le soleil eût parcouru tous les signes du Zodiaque, congé fut donné au docteur qui s’en revint enfin, plein d’un grave soupçon, à cause de ce que l’astrologue lui avait dit.

«Aussitôt de retour dans sa patrie, son premier soin est de voler chez l’astrologue et de lui demander si sa femme l’a trompé, ou si elle lui a gardé son amour et sa foi. L’astrologue, après avoir consulté le pôle et toutes les planètes, lui répond que ce qu’il avait craint était arrivé, ainsi qu’il lui avait prédit;

«Que sa femme, séduite par de riches présents, s’était livrée à un autre. Cette réponse porta un si grand coup au cœur du docteur, que lance ni épée ne lui aurait rien fait éprouver de si douloureux. Afin de s’assurer de son malheur,--bien qu’il crût trop, hélas! à son ami le devin,--il alla trouver la nourrice et, la prenant à part, il usa de toute son habileté pour savoir le vrai.

«Tournant et retournant autour d’elle, il chercha de çà de là à trouver une piste; mais tout d’abord, quelque ardeur qu’il y mît, il ne découvrit rien, car la nourrice, qui n’était pas neuve en cette matière, niait toujours effrontément. Pendant plus d’un mois, elle tint son maître suspendu entre le doute et la certitude.

«Combien le doute devait lui sembler bon, lorsqu’il songeait à la douleur que lui causerait une certitude! Quand il eut essayé, en vain, près de la nourrice, des prières et des cadeaux; quand il eut vu qu’elle ne voulait lui dire que des choses fausses, il attendit, en homme expert, que la discorde éclatât entre elle et sa maîtresse, car là où sont deux femmes, il y a toujours confit et querelle.

«Il advint comme il s’y attendait. Au premier dissentiment qui naquit entre elles, la nourrice s’en vint, sans qu’il allât la chercher, lui raconter tout. Elle ne lui cacha plus rien. Il serait trop long de dire le coup que ressentit au cœur le malheureux docteur, et combien il eut l’esprit bouleversé. Son chagrin fut si fort, qu’il faillit perdre la raison.

«Enfin, cédant à la colère, il se résolut à mourir; mais, auparavant, il voulut tuer sa femme. Il lui semblait que le même fer, teint de leur sang à tous les deux, excuserait en même temps son crime, et le délivrerait de sa douleur. Il s’en revient à la ville, nourrissant toute sorte de pensées furieuses et aveugles. Puis il envoie au château un de ses affidés après lui avoir expliqué ce qu’il doit faire.

«Il ordonne à ce serviteur d’aller au château de sa femme Argia, et de lui dire de sa part qu’il a été pris d’une si méchante fièvre, qu’elle aura grand’peine à le retrouver vivant; pour quoi, il la prie, sans attendre d’avoir quelqu’un autre pour l’accompagner, de venir sur-le-champ avec son serviteur, si elle a de l’amitié pour lui. «--Elle viendra--ajoute Anselme, qui sait bien qu’elle ne fera pas même une observation,--et, en chemin, tu lui couperas la gorge.--»