Part 17
«Je suis d’une valeur telle, d’une telle force, que tu ne devras pas éprouver de dépit d’être abattue par moi.--» La dame sourit légèrement, mais d’un rire acerbe où la colère dominait. Sans répondre à ce superbe, elle tourne le dos au pont de bois pour prendre du champ, puis elle éperonne son cheval, et, la lance d’or en arrêt, elle vient à la rencontre du Maure orgueilleux.
Rodomont s’apprête à soutenir le choc. Il accourt au galop. Le son que rend le pont sous les pas de son cheval est si grand, qu’il étourdit les oreilles à ceux qui l’entendent même de loin. La lance d’or fait son effet accoutumé. Le païen, jusque-là si solide dans ces sortes de joutes, est enlevé de selle et jeté en l’air, d’où il retombe sur le pont la tête la première.
La guerrière trouve à peine la place pour faire passer son destrier. Elle court les plus grands dangers, et il s’en faut de peu qu’elle ne tombe dans la rivière. Mais Rabican, ce fils du vent et du feu, est si adroit et si agile, qu’il franchit le pont en passant sur le bord extrême; il aurait marché sur le tranchant d’une épée.
Bradamante se retourne, et revient vers le païen abattu. Puis elle lui dit d’un air moqueur: «--Tu peux voir maintenant qui a perdu, et à qui de nous deux il convient d’avoir le dessous.--» Le païen reste muet d’étonnement. Il ne peut croire qu’une femme l’ait désarçonné. Il ne peut ni ne veut répondre; il est comme un homme plein de stupeur et de folie.
Il se releva silencieux et triste; quand il eut fait quatre ou cinq pas, il ôta son écu et son casque, ainsi que le reste de ses armes, et les jeta contre les rochers. Puis il se hâta de s’éloigner seul et à pied, après avoir donné ordre à un de ses écuyers d’aller faire mettre les prisonniers en liberté, ainsi qu’il avait été convenu.
Il partit, et l’on n’entendit plus parler de lui, si ce n’est pour apprendre qu’il s’était retiré dans une grotte obscure. Cependant Bradamante avait suspendu ses armes au superbe mausolée, après en avoir fait enlever toutes celles qu’elle reconnut, à leur devise, appartenir à des chevaliers de l’armée de Charles. Elle laissa les autres, et ne permit pas qu’on y touchât.
Outre les armes du fils de Monodant, elle y trouva celles de Sansonnet et d’Olivier, partis à la recherche du prince d’Anglante, et que leur chemin avait conduits droit au pont. Ils y avaient été faits prisonniers et envoyés en Afrique, le jour précédent, par l’altier Sarrasin. La dame fit enlever ces armes de dessus le mausolée, et les fit renfermer dans la tour.
Elle laissa suspendues toutes les autres qui avaient été prises sur des chevaliers païens. Il y avait entre autres les armes d’un roi qui s’était en vain mis en route pour retrouver Frontalait, je veux parler des armes du roi de Circassie, lequel, après avoir longtemps erré par monts et par vaux, était venu perdre là son autre destrier, et s’en était allé allégé de ses armes.
Ce roi païen avait quitté le pont dangereux, à pied et sans armes, Rodomont laissant en liberté tous ceux qui étaient de sa croyance. Mais il n’eut plus le courage de retourner au camp; il n’aurait pas osé s’y montrer dans un tel équipage, après les forfanteries auxquelles il s’était livré à son départ.
Un nouveau désir le prit de chercher celle dont il avait l’image dans le cœur. Par aventure, il apprit dès le début de ses recherches--je ne saurais dire par qui--qu’elle était retournée dans son pays. Aussitôt, aiguillonné, éperonné par l’amour, il se mit à suivre ses traces. Mais je veux revenir à la fille d’Aymon.
Dès qu’elle eut fait poser une seconde inscription portant comment le passage avait été rendu libre par elle, elle demanda affectueusement à Fleur-de-Lys, dont le cœur était toujours affligé, et qui se tenait la figure basse et toute en larmes, de quel côté elle voulait diriger ses pas. Fleur-de-Lys répondit: «--Je désire prendre le chemin d’Arles, et aller au camp sarrasin.
«J’espère y trouver un navire et une bonne escorte pour traverser la mer. Mon intention est de ne point m’arrêter, tant que je n’aurai pas rejoint mon seigneur et mon mari. Je veux tenter tous les moyens possibles pour le tirer de prison. Si Rodomont vient à ne pas remplir la promesse qu’il t’a faite, j’essaierai encore autre chose.--»
«--Je m’offre--dit Bradamante--à t’accompagner quelque temps sur la route, jusqu’à ce que tu voies Arles devant toi. Là, pour l’amour de moi, tu iras trouver Roger qui appartient au roi Agramant, et qui remplit de son nom toute la terre. Tu lui rendras le bon destrier sur lequel était monté l’altier Sarrasin quand je l’ai abattu.
«Tu lui diras exactement ceci: un chevalier qui se croit en mesure de prouver et d’établir clairement aux yeux de tous que tu as manqué à la foi que tu lui avais promise, m’a confié ce destrier pour te le donner, afin que tu sois tout prêt à soutenir le combat contre lui. Il te fait dire d’endosser ta cotte de mailles et ta cuirasse, et que tu l’attendes pour lui livrer bataille.
«Dis-lui cela, et rien autre. Et s’il veut savoir de toi qui je suis, dis que tu ne le sais pas.--» Fleur-de-Lys, obligeante comme toujours, lui répondit: «--Je serai toujours prête à répandre pour toi non seulement mes paroles, mais ma vie, en échange de ce que tu as fait pour moi.--» Bradamante lui rendit grâces et, prenant Frontin, elle lui en remit la bride en mains.
Les jeunes et belles voyageuses s’en vont toutes deux, le long du fleuve, à grandes journées, jusqu’à ce qu’elles aperçoivent Arles, et qu’elles entendent le bruit de la mer frémissante sur les plages voisines. Bradamante s’arrête à l’extrémité des faubourgs, aux barrières extrêmes, pour donner à Fleur-de-Lys le temps de conduire le cheval à Roger.
Fleur-de-Lys poursuit son chemin; elle franchit la herse, le pont et la porte, et prenant quelqu’un qui la guide jusqu’à l’hôtellerie où habite Roger, elle y descend. Selon ce qui lui a été ordonné, elle remplit son ambassade auprès du damoiseau, et lui remet le brave Frontin. Puis, sans attendre de réponse, elle s’en va pour faire en toute hâte ses propres affaires.
Roger, confus, reste plongé dans une grande rêverie; il ne sait qu’imaginer; il ne peut comprendre qui est-ce qui le défie ainsi et, tout en lui envoyant une insulte, use à son égard d’une telle courtoisie. Quel est l’homme au monde qui est en droit de l’accuser d’avoir manqué à sa foi? il ne peut se le représenter. Il pense à tout autre, avant de songer à Bradamante.
Il est plus porté à croire que c’est Rodomont, sans toutefois comprendre quelle raison peut le pousser. Il ne connaît personne au monde, excepté ce dernier, avec lequel il ait eu querelle ou contestation. Cependant la damoiselle de Dordogne réclame la bataille et sonne fortement du cor.
La nouvelle parvient à Marsile et à Agramant qu’un chevalier au dehors réclame la bataille. Par hasard Serpentin se trouvait auprès d’eux. Il leur demande la permission de revêtir cuirasse et cotte de mailles, et promet de punir cet arrogant. La population court aux remparts; c’est à qui, des enfants et des vieillards, aura la meilleure place pour voir.
Revêtu d’une riche soubreveste et recouvert d’une belle armure, Serpentin-de-l’Étoile s’avance pour jouter. A la première rencontre, il roule à terre, et son destrier s’enfuit comme s’il avait des ailes. La dame, pleine de courtoisie, court après lui, le saisit par la bride et le ramène au Sarrasin en lui disant: «--Remonte à cheval, et fais en sorte que ton maître m’envoie un chevalier meilleur que toi.--»
Le roi d’Afrique, qui était sur les remparts, entouré de nombreux serviteurs, admire beaucoup la courtoisie dont la damoiselle a usé à l’égard de Serpentin. «--Elle aurait pu le faire prisonnier, et elle ne l’a pas fait!--» disait de son côté la populace sarrasine. Serpentin arrive et, ainsi que son adversaire l’avait demandé, il dit au roi d’envoyer un meilleur jouteur que lui.
Grandonio de Volterne, tout furieux--c’était le plus superbe chevalier d’Espagne--prie qu’on lui accorde la faveur d’être le second champion, et il sort dans la campagne en proférant toutes sortes de menaces: «--Ta courtoisie ne te servira à rien; quand je t’aurai vaincu, je t’amènerai prisonnier à mon maître. Mais tu mourras ici, si mon pouvoir répond à mon désir.--»
La dame lui dit: «--Ton impertinence ne me rendra pas moins courtoise. C’est pourquoi je te dis de t’en retourner, avant que tu n’ailles te meurtrir les os sur la terre durcie. Retourne, et dis de ma part à ton roi que ce n’est pas pour lutter contre des gens comme toi que je me suis mise en route; mais que c’est pour me rencontrer avec un guerrier qui en vaille la peine, que je suis venue ici réclamer bataille.--»
Ces paroles, dites d’un ton mordant et acerbe, allument un grand feu dans le cœur du Sarrasin. Sans pouvoir répliquer un mot, il fait faire volte-face à son destrier, plein de colère et de dépit. La dame en fait autant, et dirige la lance d’or et Rabican contre l’orgueilleux. A peine la lance enchantée a-t-elle touché l’écu, que le Sarrasin est lancé les pieds vers le ciel.
La magnanime guerrière saisit son destrier et dit: «--Je te l’avais bien prédit; il eût mieux valu remplir la commission dont je te priais, que de montrer tant d’empressement à jouter. Dis au roi, je te prie, qu’il choisisse parmi les siens un chevalier de ma force. Je ne veux pas me fatiguer avec vous autres qui avez si peu d’expérience dans les armes.--»
Les spectateurs debout sur les remparts, qui ignorent quel est ce guerrier si solide sur ses arçons, nomment tour à tour les plus fameux d’entre ceux qui leur font si souvent trembler le cœur, même au plus fort de la chaleur. La plupart s’accordent à dire que c’est Renaud. Plusieurs pencheraient pour Roland, s’ils ne savaient pas l’état digne de pitié où il se trouve.
Le fils de Lanfuse, demandant à tenter la troisième joute, dit: «--Je n’espère pas vaincre, mais si je tombe moi aussi, ces guerriers seront plus excusables d’avoir été désarçonnés.--» Puis, s’étant prémuni de tout ce dont on a l’habitude de prendre en pareil cas, il choisit, parmi les cent destriers que l’on tenait tout harnachés, celui qui avait le jarret le plus solide et le pas le plus rapide.
Il s’avance pour jouter contre la dame, mais auparavant il lui adresse un salut qu’elle lui rend. Alors elle dit: «--S’il m’est permis de le savoir, dites-moi par grâce qui vous êtes.--» Ferragus se hâte de la satisfaire, car il faisait rarement difficulté de se faire connaître. Elle lui répond: «--Je ne refuse pas de combattre contre vous, mais j’aurais volontiers voulu un autre adversaire.--»
«--Et lequel? dit Ferragus.--» Elle répond: «--Roger.--» Et elle peut à peine prononcer ce nom. Sur sa belle figure, se répand soudain la couleur de la rose. Puis elle répond: «--Sa fameuse renommée m’a fait venir ici. Je ne désire pas autre chose, sinon d’éprouver ce qu’il vaut dans une joute.--»
Elle dit simplement ces paroles où quelques-uns de mes lecteurs ont déjà peut-être trouvé matière à malice. Ferragus lui répond: «--Si tu veux, nous verrons d’abord qui de nous deux l’emporte en vigueur. S’il m’advient le même sort qu’aux autres, je t’enverrai ensuite, pour me consoler de ma déconvenue, le gentil chevalier avec lequel tu parais avoir un tel désir de jouter.--»
Tout en parlant, la donzelle avait la visière levée. En voyant ce beau visage, Ferragus se sent à moitié vaincu. Taciturne, il se dit en lui-même: «--Il me semble que je vois un ange du Paradis. Avant que sa lance m’ait touché, je suis déjà terrassé par ses beaux yeux.--»
Les adversaires prennent du champ. Comme il était arrivé pour les autres, Ferragus est enlevé de selle tout net. Bradamante rattrape son destrier et dit: «--Retourne et fais ce que tu as dit.--» Ferragus, tout honteux, s’en revient et va trouver Roger qui était auprès d’Agramant. Il lui fait savoir que le chevalier l’appelle au combat.
Roger, sans connaître encore quel est celui qui l’envoie défier au combat, se réjouit, sûr qu’il est de vaincre. Il fait apprêter sa cuirasse et sa cotte de mailles. Son cœur n’est aucunement troublé par l’exemple des rudes coups sous lesquels ont été abattus ses compagnons d’armes. Je réserve de vous dire dans l’autre chant comment il s’arma, comment il sortit de la ville, et ce qui s’ensuivit.
CHANT XXXVI.
ARGUMENT.--Bradamante persistant à défier Roger, Marphise qui a prévenu ce dernier est renversée plusieurs fois par la lance enchantée; alors s’élève une mêlée générale entre les chevaliers de l’un et l’autre camp, qui étaient restés jusque-là spectateurs de la lutte. Bradamante qui parmi eux a reconnu Roger, s’acharne contre lui; mais ne pouvant se résoudre à lui faire outrage, elle se jette sur les Maures et les disperse. S’étant ensuite retirée avec Roger en un endroit écarté, où s’élève un mausolée, survient Marphise, à laquelle Bradamante s’attaque de nouveau. Roger s’efforce en vain de séparer les deux adversaires; pendant qu’il est lui-même aux prises avec l’obstinée Marphise, une voix sortant du mausolée leur apprend qu’ils sont frère et sœur.
En toute circonstance, un cœur noble doit toujours se montrer courtois. Il ne peut en être autrement. Ce que nous devons à la nature et à l’habitude, il nous est impossible de le changer plus tard. En toute circonstance également, un cœur vil se dévoile bien vite. Quand la nature est mauvaise, et qu’elle est aidée par l’habitude, il est bien difficile de la changer.
On vit de nombreux exemples de courtoisie et de grandeur d’âme parmi les antiques guerriers, et fort peu parmi les modernes. En revanche nous trouvons parmi ces derniers beaucoup d’exemples de faits honteux. O Hippolyte, dans cette guerre où vous ornâtes nos églises des drapeaux enlevés aux ennemis[14], et où vous ramenâtes captives vers les rivages de votre patrie, leurs galères chargées de butin,
Tous les actes cruels et inhumains dont aient jamais usé les Tartares, les Turcs et les Maures, furent surpassés par les soldats que Venise avait à sa solde, et dont les mains scélérates se couvrirent d’opprobre, contre la volonté des Vénitiens qui donnèrent toujours l’exemple de la justice. Ces mercenaires étaient allumés d’une telle fureur, qu’ils brûlèrent jusqu’à nos propres villes et nos belles maisons de plaisance.
Cette vengeance brutale fut surtout exercée contre vos ordres. Vous étiez alors auprès de l’empereur, pendant qu’il tenait Padoue étroitement assiégée. Non seulement vous aviez interdit d’allumer aucun incendie, mais encore vous fîtes éteindre souvent les flammes sous lesquelles se consumaient les villages et les temples. Ainsi l’exigeait la courtoisie que vous apprîtes dès votre naissance.
Je ne veux point rappeler ici tout cela, ni tant d’autres méfaits dus à une brutalité et à une cruauté inouïes. Je rapporterai seulement le fait suivant qui devrait, chaque fois qu’on en parle, tirer des larmes des rochers eux-mêmes. Le jour, seigneur, où vous envoyâtes vos troupes contre les ennemis qui, après avoir abandonné leurs vaisseaux, s’étaient réfugiés dans une forteresse,
Je vis, semblables à Hector et à Énée, allant jusqu’au sein des flots brûler les navires des Grecs, un Hercule et un Alexandre, emportés par leur trop grande hardiesse, s’élancer d’un même pas. Éperonnant leurs destriers, ils dépassèrent tous les autres combattants, et refoulèrent les ennemis troublés jusque dans leur repaire. Ils allèrent si avant, que c’est à peine si le second put s’en revenir, et que le premier ne le put pas.
Ferruffin se sauva, mais Cantelmo resta prisonnier. O duc de Sora, quelle douleur dut te percer le cœur, quand tu vis ton généreux fils entouré de mille épées, mené prisonnier sur un navire, et décapité en plein tillac? Je m’étonne que la vue du fer qui frappait ton fils, ne t’ait pas donné du même coup la mort.
Cruel Esclavon, où as-tu appris l’art de faire la guerre? Dans quelle partie de la Scythie as-tu entendu dire qu’un chevalier fait prisonnier, qui a rendu ses armes et qui ne se défend plus, doive être mis à mort? N’as-tu donc tué ce malheureux que parce qu’il avait défendu sa patrie? C’est à tort que le soleil répand ses rayons sur toi, siècle cruel, car tu es plein de Thyestes, de Tantales et d’Atrées.
Barbare cruel, tu as décapité le jouvenceau le plus brave qu’il y eût de son temps, d’un pôle à l’autre, des rivages de l’Inde à ceux où le soleil se couche. Sa beauté et sa jeunesse auraient trouvé pitié devant les anthropophages, ou devant Polyphème. Toi, plus cruel et plus félon que les Cyclopes et que les Lestrigons, tu n’en n’as pas eu pitié.
Je ne crois pas qu’un semblable exemple de cruauté existe parmi les guerriers antiques. Élevés d’une façon noble et courtoise, ils n’étaient pas cruels après la victoire. C’est ainsi que non seulement Bradamante ne s’était point montrée impitoyable envers ceux que sa lance, en touchant leur écu, avait fait tomber de selle, mais qu’elle leur avait tenu leurs chevaux jusqu’à ce qu’ils fussent remontés dessus.
Je vous ai dit plus haut que, valeureuse autant que belle, la dame avait abattu Serpentin de l’Étoile, Grandonio de Volterne et Ferragus, et qu’elle les avait ensuite fait tous remonter en selle. J’ai dit aussi que le dernier était venu défier Roger de la part de celle qu’il prenait pour un chevalier.
Roger accepta fort allègrement l’invitation, et se fit apporter son armure. Pendant qu’il s’armait, les seigneurs qui entouraient Agramant se remirent à chercher quel pouvait bien être ce chevalier si excellent qui savait si bien manier la lance. Ils demandèrent à Ferragus, qui lui avait parlé, s’il le connaissait.
Ferragus répondit: «--Soyez certains que ce n’est aucun de ceux que vous avez dits. Pour moi, quand j’ai vu son visage à découvert, il m’a semblé que c’était le jeune frère de Renaud. Mais après avoir éprouvé sa haute valeur, je puis affirmer que Richardet n’a pas autant de puissance. Je pense que ce doit être sa sœur qui, à ce que j’ai entendu dire, lui ressemble beaucoup.
«Elle a la réputation d’égaler en force son frère Renaud et tout paladin. Mais, par ce que j’en ai vu aujourd’hui, il me paraît qu’elle vaut plus que son frère, plus que son cousin.--» Dès que Roger entend parler d’elle, son visage se colore des mêmes feux que l’aurore répand dans l’air. Son cœur tremble, et il ne sait plus ce qu’il fait.
A cette nouvelle, sa blessure amoureuse se rouvre; il se sent embrasé d’une flamme subite, et cependant la crainte lui fait courir comme un frisson glacé jusqu’au fond des os. Il redoute de voir changé en dédain le grand amour dont Bradamante brûlait autrefois pour lui. Dans sa confusion, il ne sait s’il doit sortir à sa rencontre, ou s’il doit rester.
Or Marphise se trouvait parmi les chevaliers sarrasins, et avait grande envie de sortir pour jouter elle aussi. Elle était tout armée, car il était rare que, de jour ou de nuit, on la vît autrement. Apprenant que Roger s’arme, elle songe que si elle le laisse sortir le premier, il lui ravira la victoire. Elle se décide à le devancer, et à remporter le prix du combat.
Elle saute à cheval et, jouant des éperons, elle arrive en toute hâte sur le champ clos où la fille d’Aymon, toute palpitante, attend Roger qu’elle brûle de faire son prisonnier. Bradamante songe à quel endroit elle frappera de sa lance, afin que le coup lui fasse le moins de mal possible. Marphise paraît en dehors de la porte; sur son casque s’étale l’oiseau Phénix;
Soit qu’elle ait voulu par cet emblème montrer que sa force est unique au monde, soit qu’elle ait attesté ainsi sa chaste intention de vivre toujours sans époux. La fille d’Aymon la regarde. Ne reconnaissant pas les allures de celui qu’elle aime tant, elle demande à Marphise comment elle se nomme, et elle apprend alors qu’elle a devant elle celle qui jouit de l’amour qui lui est dû,
Ou, pour mieux dire, celle qu’elle croit jouir de l’amour qui lui appartient; celle qu’elle a en une telle haine, qu’elle mourra si elle ne peut venger sur elle ses larmes et sa douleur. Ayant fait faire volte-face à son cheval, elle revient sur elle, avec le désir non de la jeter a terre, mais de lui passer sa lance à travers la poitrine, et de se débarrasser ainsi de tout soupçon.
Force est à Marphise d’aller, de ce coup, éprouver si le terrain est dur ou mol. Ce qui lui arrive est si inaccoutumé, qu’elle est sur le point d’en devenir folle de dépit. A peine est-elle par terre, qu’elle tire son épée et veut venger sa chute. La fille d’Aymon, non moins furieuse, lui crie: «--Que fais-tu? tu es ma prisonnière.
«Si j’ai usé de courtoisie envers les autres, je n’en veux point faire de même avec toi, Marphise, car je te tiens pour aussi lâche qu’orgueilleuse.--» A ces paroles, on aurait entendu Marphise frémir comme un vent marin sur un écueil. Elle crie, mais sa rage est telle, qu’elle ne peut exprimer ce qu’elle veut répondre.
Elle fait tournoyer son épée, sans s’inquiéter si la pointe va frapper Bradamante, ou le ventre, ou le poitrail du destrier. Mais Bradamante détourne son cheval avec la bride, et en même temps, saisie d’indignation et de colère, la fille d’Aymon abaisse sa lance. A peine Marphise est-elle touchée, qu’elle tombe à la renverse sur l’arène.
A peine est-elle à terre, qu’elle se redresse, cherchant à faire male œuvre de son épée. De nouveau Bradamante abaisse sa lance, et de nouveau Marphise est terrassée. Quelque forte que fût Bradamante, elle n’était pas cependant si supérieure à Marphise qu’elle l’eût renversée ainsi à chaque coup, n’eût été la vertu de la lance enchantée.
Pendant ce temps, quelques chevaliers du camp chrétien étaient venus à l’endroit où se livrait la joute, et qui était situé à égale distance des deux camps, lesquels se trouvaient à peine à un mille et demi l’un de l’autre. Ils admiraient la vaillance déployée par un des leurs, car ils ne le connaissaient pas autrement que pour être un chevalier de leur nation.
Le généreux fils de Trojan, les voyant s’approcher des remparts, ne voulut pas se trouver surpris. Afin de se trouver prêt à tout événement, et pour parer à tout danger, il ordonna à un grand nombre de ses gens de prendre les armes et de sortir hors de l’enceinte. Parmi ces derniers, se trouvait Roger, que Marphise avait devancé dans son impatience de combattre.
L’enamouré jouvenceau regardait le combat dont il attendait l’issue, tremblant pour sa chère femme, car il connaissait la valeur de Marphise. Dès le début, dis-je, quand il les vit l’une et l’autre s’aborder avec fureur, il eut un instant de doute. Mais le résultat le laissa émerveillé et stupéfait.
Le combat n’ayant point pris fin, comme les autres, après la première rencontre, il se prit à souhaiter ardemment de voir cesser cette lutte, car il les aimait toutes les deux, mais non d’affections semblables: l’une était toute flamme et fureur, l’autre amitié bienveillante bien plus que de l’amour.
Il aurait volontiers séparé les combattantes s’il avait pu le faire sans se déshonorer. Mais ses compagnons ne voulant pas laisser la victoire au parti de Charles, qui leur paraît avoir déjà le dessus, sautent dans le champ clos, et vont troubler le combat. De l’autre côté, les chevaliers chrétiens s’élancent, et on en vient aux mains.
Ici, là, partout on entend crier: Aux armes! ainsi que cela arrivait à peu près tous les jours. Ceux qui sont à pied s’empressent de monter à cheval; ceux qui sont désarmés revêtent leurs armes; les trompettes sonnent de toutes parts, et leur voix claire et belliqueuse semble dire: Que chacun coure à sa bannière! De leur côté, les tympans et les timballes réveillent cavaliers et fantassins.
L’escarmouche dégénère en une mêlée aussi féroce et aussi sanglante qu’on puisse se l’imaginer. La vaillante dame de Dordogne, furieuse de voir échapper l’occasion, si désirée par elle, de donner la mort à Marphise, porte ses pas de côté et d’autre, cherchant à apercevoir Roger pour lequel elle soupire.